‹ L'évangile selon LucChapitre 56 sur 80 · LXII. Les dix lépreux · texte numérisé non relu

LXII. Les dix lépreux

Après toutes ces paraboles et réflexions morales, révangéliste a besoin de reprendre le fil de son récit 'pour situer l'anecdote qu'il va raconter, et il profile de l'occasion. pour rappeler que Jésus s'en allait à Jérusalem. Mais la reprise est gauche et sans précision. — « Et advint, en allant à Jérusalem, qu'il passa entre la Samarie et la Galilée». — On ne peut entendre que Jésus traverse successivement" la Samarie et la Galilée, puisqu'il ne vient pas de Jérusalem, mais qu'il se trouvait entre la Samarie et la Galilée, la Samarie étant mentionnée d'abord parce que l'auteur pense au lépreux samaritain dont il va parler. Les exégètes de bonne volonté supposent que Jésus contourne ou est censé contourner la Samarie, se dirigeatft vers le Jourdain pour gagner Jérusalem par la Pérée. Le fait est plutôt que l'auteur en prend à son aise avec l'itinéraire de Jésus et la géograpliic de la Palestine. Pour commencer, le Christ a été en Samarie (ix, Sa, .56); il s'est retrouvé ensuite en Galilée (xui, 3i) ; le voici maintenant entre les deux provinces ; il voyage en dehors de la réalité ; et ce n'est pas l'histoire des dix lépreux qui va l'y faire rentrer.

« Et comme il entrait en certain village », — Un village inconnu, et pour cause (cf. tx, Sa, 56 ; xt, i ; xxii, lo ; xiv. i). — « Se présentèrent à lui ». — Variantes dans le texte (mss. AB. etc. àTcriVTTjffa.v; SL x)iT7]vr^i7av). Des témoins importants omettent « à lui » (aùxw), peut être parce qu'il est dit ensuite que les lépreux se tenaient à distance (Ss, omet même à'!:-/)vr^(7av : « voici que dix hommes lépreux se tenaient à "distance », et D lit ; « un village où étaient dix hommes lépreux, et ils se tenaient à distance p). — « Dix hommes lépreux qui se tinrent à distance». — On peut croire que les lépreux en question sont avertis que Jésus arrive, et, se.proposant de lui demander leur guérison, s'arrêtent à la distance que prescrivaient la Loi et la coutume (cf. LÉv. xnt, 45-46 ; Noivnîiî. v, 2-4).

« Et ils élevèrent la voix, disant : « Jésus, maître ». — Le mot « maîti'e » (ÈTttffTàr^ç) s'est déjà plusieurs fois rencontré (v, 5 ; vm.

•* Et il's élevèrent la voix disant : ■ « Jésus, maître, aie pitié de nous. » ^* El ce voyant, il leur dit :

« Allez vous montrer aux prêtres. ))

Et advint que, s'en allant, ils furent purifiés.

■a^, 45 ; IX, 33, 49)' — « Aie pitié de nous ». — Leurs cris attirent l'attention de Jésus. — « Et voyant » — de quoi il s'agissait, — « il leur dit ; « Allez vous montrer aux prêtres ». — Ainsi Jésus ne les guérit pas tout de suite ni en les touchant, comme il a guéri le lépreux de Galilée (v, i3) ; mais l'ordre qu'il leur donne est une assurance implicite de leur guérison prochaine, car, leur maladie ayant été constatée, ils n'avaient avoir les prêtres que pour en faire constater la disparition. L'ordre a aussi bien raison d'être à l'égard du Samaritain qui se trouve parmi les dix ; car les Samaritains observaient les règlements de la Loi concernant la lèpre, et ils avaient leurs prêtres. Il n'est d'ailleurs pas besoin de discuter les détails de cette histoire au point de vue de la réalité.

« Et advint qu'en s'en allant ils furent guéris». — Littéralement .• « ils furent purifiés ». — La guérison est subite, elle texte ne signifie pas que la maladie s'en allait diminuant à mesure que les hommes s'éloignaient. Pour l'enchaînement du récit, on doit supposer que la guérison ne tarde pas à se produire. Mais l'évangéliste fait faire la guérison à distance, et il a eu soin de n'amener pas les malades jusqu'auprès du Christ : Jésus n'a pas guéri par contact la lèpre du Samaritain, parce qu'il n'est pas allé en personne porter l'Evangile et le salut aux païens.

« Or l'un d'eux », — un seul, sur les dix, et celui-là n'était point juif, — « voyant qu'il était guéri, revint », — non pas sans doute api'ès s'être montré au prêtre, mais tout de suite retourna sur ses pas, pendant que les autres continuaient leur chemin, — « gloinfiant Dieu à haute voix, et il se prosterna à ses pieds », — aux pieds de Jésus, — • « lui rendant grâces ». : — Cet homme loue Dieu et Jésus. Ce trait a signification par la valeur symbolique du personnage. — « Et c'était un Samaritain ». — Ce lépreux samaritain rappelle Naaman le Syrien (II Rois, v, i-i4), et comme lui il figure, pour notre évangéliste (cf. iv, 27), la gentilité croyante. Aussi bien ce Samaritain reconnaissant fait-il pendant au Samaritain charitable de la parabole,

« Or, pr.enant la parole » — à ce propos, — « Jésus dit : « Est-ce que les dix n'ont pas été purifiés ? Où sont les neuf ?» — Les neuf

^* Or l'un d'eux, s6 voyant guéri, revint, à haute voix glorifiant Dieu ; ^^ et il se jeta face contre terre à ses pieds, lui rendant grâces.

Et c'était un Samaritain.

" Prenant la parole, Jésus dit :

a Est-ce que les dix n'ont pas été purifiés? Où sont doncle&

[neuf?

" Ne s'est-il trouvé pour revenir donner gloire à Dieu

que cet étranger ?

19 Et il lui dit : « Lève-toi> va ; ta foi t'a sauvé. »

autres, qui ne donnent pas signe de reconnaissance au Christ, sont juifs. — « Ne s'est-il trouvé, pour revenir donner gloire à Dieu, que cet étranger ? » — C'est l'étranger (ô hlXoyzrfi<;) ^"i seul se montre reconnaissant, vraiment fidèle. — « Et il lui dit» — en manière de congé : — « Lève-toi, va ; ta foi t'a sauvé ». — Il ne faut pas demander si ce n'est pas aussi bien la foi des autres qui les a guéris. C'est la loi du Samaritain qui compte, et les neuf Juifs ingrats, méconnaissant le Sauveur, ne laissent pas de figurer un judaïsme incrédule. Et il est clair que, si l'on n'a pas égard à sa signification symbolique, l'anecdote est assez mal venue. Ce peut-être adaptation de légende antérieure (composition secondaire et' hellénistique, dit BuLTMANN, i^, qui attribue seulement à la rédaction xvii, ii et 19) y et en tout cas, c'est doublet allégorique de la guérison de lépreux antérieurement rapportée (v, 12-14) d'après Marc (1, ^o-/^5). Le miracle des dix lépreux est à ranger dans la même catégoi'ie que le ressuscité de Naïn, que la femme et l'hydropique guéris le jour du sabbat.

LXIIL L'avènement du royaume

Le discours eschatologique qui remplit la fin du chapitre ne tient à rien dans le contexte ; le corps du discours se retrouve dans Matthieu, combiné avec le discours apocalyptique de Marc (xni) y le préambule (xvii, 20-21) paraît avoir été conçu par notre évangéliste. — « Or, interrogé par les pharisiens sur le temps oii viendrait le royaume de Dieu ». — On ne sait d'où sortent ces pharisiens ;. mais ce doit être avec intention que notre évangéliste a remplacé,.

^0 Or, interrogé par les pharisiens sur le temps où viendrait le règne de Dieu, il leur répondit et dit*:

« Le règne de Dieu ne vient pas d'après observation.

au commencement de l'apocalypse synoptique (xxi, 5), les disciples par « certains » individus, et qu'il fait poser ici par les pharisiens la question du grand avènement, sauf à ramener ensuite les disciples pour entendre l'instruction principale. Les phai'isiens étant connus <;omme demandeurs de signes (cf. Mt. xn, 38 ; xvt, i ; Me. vni, II; daas le passage parallèle de Le. xi, i6, les pharisiens ne sont pas nommés, et l'on dirait qu'ils ont été réservés pour le cas présent), il était aisé de leur prêter semblable interrogation. On ne leur attribue aucune intention de raillerie, ni celle de compromettre Jésus par sa réponse. Leur question ne vient que pour amener la déclaration que fait le Christ, et cette déclaration est plutôt négative Il est de toute probabilité que la question et la réponse ont été aiTangées par l'évangéliste en manière de compensation pour la l)arole toUs^hant le jour et l'heure du grand avènement (Mt. xxtv, 36, que suit un moi'ceau parallèle au présent discours de Luc ; Me. xiii, Sa), parole qui a été soigneusement omise dans notre évangile.

«Il leur répondit et dit:« Le royaume de Dieu ne vient pas d'après . observation »,— d'après un signe observable qui en serait l'annonce certaine. Le mot « observation » (-TtappcT-^o'OTti;) ne se renconti'e qu'ici dans la Bible, et il appartient au langage de notre évangéliste. Certains commentateurs ont soin de noter qu'il était employé par les médecins. Mais il ne s'agit point ici de médecine. Le mot ne peut, dans notre cas, signifier espionnage et s'entendre par rapport aux dispositions des pharisiens ; ni observance et s'entendre du culte légal, qui devrait faire place au culte en esprit ; ni remarque, si l'on veut entendre par là que le royaume viendra ou qu'il est arrivé sans qu'on s'en aperçoive. Dans cette dernière hypothèse, il y aurait contradiction flagrante entre la déclaration préliminaire et le discours, où il est ditque le Fils de l'homme apparaîtra comme un éclair illuminant tout l'horizon. L'observation. dont on parle est l'attention aux signes précui'seurs du règne messianique, observation qui n'aui*a pas lieu d'être, parce qu'elle n'aurait pas d'objet, l'avènement du royaume ne devant pas être précédé d'indices auxquels on reconnaîtrait son approche immédiate, La réponse du Christ aux pharisiens est dans le sens du discours qu'on va lire ; elle n'est pas tout à fait dans le droit fil de la question posée, puisqu'on a demandé» quand » et

430 Ltc, xYii, 21

" On ne dira pas : « Il esl ici », ou bien : « Là v ; car voici que le règne de Dieu est parmi vous. »

non comment le l'oy.aume arrivera;, mais celui quia conçu la demande et la réponse était préoccupé du retard de la parousie, et il esquive le«quand » par le comment; s'il avait en pensée un avènement spirituiel et moral du royaume, l'échange de propos entre le Christel les pharisiens,se résumerait dans une équivoque, puisque les j^harisiens entendi*aient l'avènement du royaume au sens eschatologique,. et Jésus au sens moral, abstraction faite de l'eschatologie, et la réponse aux pharisiens, se trouverait contenir, touchant le caractère moral du royaume une révélation, d'ailleurs inintelligible, dont le discoursqui va être adressé aux disciples ne contient pas la moindre trace.

« On ne dira pas », — on n'aura pas à dire : — « Il est ici », ou bien : « Là ». — Ces px'opos conviendraient mieux au Christ qu'au royaume ;onleslrouverabientôtappliqués au Fils derhomme(xvii,23); l'évangéliste les aura donc anticipes un peu. gauchement dans ce préambule ; mais]il ne laisse pas d'en maintenir la signification escbatologique. — « Car voici le royaume de Dieu parmi vous », — Assertion brève et dont il ne convient pas de faire donner l'explication aux pharisiens, mais qui prétend néanmoins justifier ce qui vient d'être dit touchant l'impossibilité de prévoir à coup sûr la manifestation du royaume. Eu égard à ce qui précède et au discoui-s qui' suit, discours en vue duquel l'assertion a été conçue par le rédacteur, le sens de la formule (ISoÙYàp-^ j3a(JtX£(« tou OepïïlvTÔç û;j.Gv 'èffrcv) ne peut être que. le suivant: quand le royaume viendra, on ne pourra pas dire qu'il est en tel lieu et qu'il va venir, mais il sera d'un seul coup et partout arrivé ; il sera chez vous comme ailleurs,^ et nulle part avant, Prise en soi, la formule pourrait signifier : « Le royaume de Dieu est en vous », et les théologiens modernes surtout se sont délectés dans cette idée d'un royaume tout spirituel et invisible, bien qu'elle soit,. . par ailleurs, étrangère à l'Evangile, et l'on peut dire à la. Bible entière. Mais ce n'est pas aux pharisiens que l'évangéliste aurait fait dire ou que Jésus aurait dit: le royaume de Dieu est dans vos cœurs.

La distinction, subtile et tbéologique,, entre le règne qui serait actuel, et le royaume qui sex^ait à venir, le règne de- Dieu étant ici visé, et l'avènement messianique dans le discours suivant, n'est qu'une échappatoire d'apologistes en détresse. Si la formule : « Le royaume de Dieu est chez vous », doit s'entendre d'un fait actuel, il ne s'agira pas précisément du règne de.Dieu'(LAGRANGE, 459), ni du royaume censé inauguré par l'expulsion des démons (opinion préférée

22 Mais il dit aux disciples :

«Viendront des jours où vous souhaiterez voir un seul des jours du Fils de l'iiomme, et vous ne (le) verrez pas.

23 Et l'on vous dira : « Il est ici », « 11 est là » ; ne bougez pas ; n'y courez pas.

par J. Weiss-Iîousset, 479» où l'interprétation eschatologique est présentée comme possible), mais le règne de Dieu sera le salât apporté par le Christ, réalisé dans l'Eglise, ce sera la communauté chrétienne, et le préambule ne s'accordera qu'en apparence avec son contexte et le discours qui suit; mais c'est peut-être tout ce que l'auteur du préambule a voulu. La distinction du règne et de l'avènement devient ainsi une réalité, mais ce règne, c'est-à-dire l'établissement chrétien, et cet avènement retardé sont, à proprement parler, des concepts de la tradition chrétienne.

Gomme le discours eschatologique, où l'é vangéliste voulait en venir, s'adressait aux disciples,, une reprise aussi facile qu'artificielle permet de les rejoindre, et Jésus va parler comme il convient pour calmer l'impatience anxieuse des chrétiens à l'égard de la pai'ousie. — « Mais il dit aux disciples ». — Ce qui va être dit commente la réponse aux pharisiens ; mais il ne semble pas que les pharisiens soient censés rester là pour entendre cet enseignement.

« Viendront des jours où vous^ souhaiterez », — exaspérés dans l'attente du règne de Dieu, — « voir un seul des jours du Fils de l'homme, » — c'est-à-dire du Messie glorieux, — '« et vous ne le verrez pas». — Les jours dont on parle ne peuvent être ceux que Jésus passe maintenant avec ses disciples, mais ceux qui commenceront avec son apparition dans le grand avènement. Il n'est pas dit en termes exprès que le désir des disciples sera excité par les angoisses de la situation où ils se trouveront, mais l'évangéliste a dû le comprendre ainsi, et c'est lui probablement que nous entendons encore dans cet exorde (cf. BuLTMi\.NN,;79)ila source ayant pu contenir, après ime déclaration sur le jour et l'heure que le Père seul connaît, ce qu'on lit maintenant dans Luc et dans Matthieu sur la manifestation inopinée du Christ et du royaume. Ce n'est pas le seul endroit où notre rédacteur fait combattre par Jésus l'attente fiévreuse de la parousie(cf. xix, ii).

« Et l'on vous dira : « Il est ici. — Il est là ». — C'est ce que dit Mauc (xin, ai) des faux Christs, probablement d'après la source où puise notre évangéliste, qui ne laisse i)as de subir eii môme temps

432 LUC, XVII, 24-2o

2* Carde même que l'éclair, fulgurant, d'un bout de l'horizon à l'autre bout de l'horizon brille, ' ainsi sera le Fils de l'homme en son jour. 25 Mais d'abord il faut que beaucoup il souffre, et qu'il soit rejeté par cetle génération.

l'influence de Marc ; Matthieu, qui commence (xxiv, a3) par suivre Marc, a ici un doublet, et ce doit être d'après la source qu'il écrit ensuite (xxiv, a6) : « Si donc on vous dit : « La voici dans le désert», ne sortez pas », etc. — « Ne bougez pas, n'y courez pas ». — Inutile de se déranger. — « Car de même que l'éclair, éclatant à un bout de l'horizon, brille jusqu'à l'autre bout ». — Matthieu (xxiv, 27) : « sort de l'orient et brille jusqu'à l'occident ». Notre auteur se souvient que les éclairs peuvent rayonner dans toutes les directions. — « Ainsi sera le Fils de l'homme en son jour ». — Matthieu : « ainsi sera la parousie du Fils de l'homme ». — Notre auteur évite le mot « pàrousie » et y substitue régulièi-ement dans tout ce morceau» le jour» ou « les jours du Fils de l'homme » (cf. Wellhausen, Mt. 124). L'hypothèse contraire est moins vraisemblable, vu que le mot « parousie » convient à la notion juive du Fils de l'homme, plutôt qu'à l'avènement, au retour glorieux du Messie chrétien. Dans le cas présent, la comparaison paraît plus régulière entre l'éclair et l'épiphanie ou la parousie qu'entre l'éclair et le Christ « en son jour ».

« Mais d'abord il faut qu'il souflre beaucoup et qu'il soit rejeté par cette génération ». — Intei^polation évidente dans la description eschatologique, et qui rend plus sensible l'absence de celte précision dans le document pi<imitif, Seulement il est permis de se demander, ici comme pour la grande apocalypse synoptique, si le document primitif était chrétien et non simplement juif : le ton du morceau s'aceorderait aussi bien avec la dernière hypothèse. Notre évangéliste a voulu marquer les conditions réelles de l'entrée du Christ dans son règne. Peut-être a-t-il inséré cette prophétie de la passion, où il se copie lui-même (cf. ix,22;,à la place occupée d'abord parla comparaison du cadavre et des vautours (cf. Mt. xxiv, 2j), dont il a voulu faire la conclusion du discours. Aux deux comparaisons se rattachait assez naturellement le rappel de ce qui s'est passé au temps du déluge.

« Et comme il advint, aux jours de Noé, ainsi en sera-t-il aux jours du Fils de l'homme ». — Matthieu (xxiv, 3j) : « Et comme les jours de Noé, ainsi sera la parousie du Fils de l'homme ». Ici encore la forme de la comparaison est plus simple et plus natui-elle dans Matthieu. La parousie se produira, comme le déluge, au moment où les

LUC, xvir, 26-27 433

•^ Et comme il advint aux jours de Noé, ainsi en sera-t-ilaux jours du Fils de l'homme ; " on mangeait, buvait, prenait femme, était épousée, jusqu'au jour où Noé entra dans l'arche, et vint le déluge, qui les fit périr tous.

hommes, menant leur train de vie ordinaire, s'y attendront le moins. — « On mangeait, on buvait, on prenait femme, on était épousée ». Matthieu (xxiv, 38) : « Car de même que, dans les jours d'avant le déluge, on mangeait et on buvait », etc. — « Jusqu'au jour où Noé entra dans l'arche et où le déluge vint les détruire tous ». — Matthieu, plus amplement : « jusqu'au jour où Noé entra dans l'arche, et qu'on ne connut pas le déluge. avant qu'il arrivât et emportât tout le monde, ainsi sera la parousie du Fils de l'homme ». On dirait que notre auteur a resserré l'exemple du déluge pour faire place à celui de Sodome, en réservantla conclusion: « ainsi sera »etc, pour la mettra après ce second exemple. Du reste l'association de Lot à Noé se rencontre fréquemment chez les rabbins (Klostermann, SSg), et ailleurs dans le Nouveau Testament (cf. II Pjer. ti, 4-6 ; Jun. 6-7),

« Pareillement, comme il advint aux jours de Lot », — quand ce neveu d'Abraham demeùi'ait à Sodome ; — « on mangeait, on buvait, on achetait, on vendait, on plantait, on bâtissait », — en toute sécurité, sans prévoir la destruction imminente ; — « et le jour où Lot sortit de Sodome, il plut du ciel », — dans la Genèse (xix, 24)» c'est lahvé qui fait pleuvoir, — « feu et soufre qui les détruisirent tous. De même en sera-t-il au jour où le Fils de l'homme sera révélé ». Remarquer la paraphrase de : « Ainsi sera la parousie du Fils de l'homme » (Mt. supr. cit.). La suite naturelle de cette pensée est, dans Matthieu (xxiv, 4o"4ï). le choix subit et imprévu qui se lait entre les Jiommes pour le salut ou la réprobation. Notre auteur amène ici l'avertissement, qui est donné dans le discours apocalyptique (Me. xui, i5-i6; Mï. XXIV, i;7*ï8), de fuir sans le moindre retard quand on verra l'abomination de la désolation.

« En ce joux'-là, que celui qui sera sur le toit, et dont les outils seront à la maison, ne descende pas les prendre ». — Adaptation de Marc (xiii, i5) : « Que celui qui sera sur le toit ne descende pas pour entrer prendre quelque chose dans sa maison ». Nonobstant la modification opérée, le conseil, pris littéralement, -ne s'accorde pas avec la perspective du pi'ésent discours: le Chi'ist ai'rivant, on n'aura même pas le temps de songer à quoi que ce soit. Ce que l'auteur recom-

A. Loisv. L^Ëvanffile selon Lnc, a8

43'f LUC, XYii. 28-33

28 Pareillement, comme il advint aux jours de Lot : on mangeait, buvait, achetait, vendait, plantait, bâtissait ; ^^ mais, le jour où Lotli sortitde Sodome,

tomba du ciel pluie de feu et desoujre, qui les fit périr tous. ^o Ainsi en sera-t-il le jour où le Fils de l'homme sera révélé. " En ce jour là, que celui qui sera sur le toit, et dontlesontils seront dans la maison, ne descende pas les prendre ;

et que de même qui sera aux champs ne retourne \i2i% en arrière. ^2 Souvenez-vous de la femme de Lot.

^^ Qui cherchera à sauver sa vie la perdra, et qui l'aura perdue la sauvera.

mande, gauchement et par anticipation, serait donc le détachement des biens de ce monde. — « Et que celui qui sera dans les champs ne retourne pas non plus à ce qui sera derrière lui ». — Marc (xut, i6) : « ne retourne pas chez lui prendi'e son manteau ». Même adaptation insuffisante. L'auteur prescrit le renoncement universel pour un instant où l'on sera tout renoncé. Comme si ce « retour en arrière », après la mention de Lot et de Sodome, lui avait rappelé la mésaventure subie par la femme du patriarche (Gen. xix, 9.6), il tire de cet accident une moralité : — « Souvenez-vous de la femme de Lot ». — Le mot est presque piquant; mais, dans la présente économie de la parousie, la femme de Lot n'auraitpas eu le temps de. se retourner.

L'évangéliste découvre son idée en amenant ici, bien mal à propos, la sentence, déjà citée (ix, a4) d'après Marc (viir, 35), mais qui se lisait aussi dans le recueil de sentences (cf. Mt. x, 3g) : — « Qui cherchera à sauver sa vie la perdra; et qui l'aura perdue la sauvera ». — L'emploi de synonymes (■jispi'noieraOat, Çwoyoveïv, au lieu de crciÇetv, IX, 24) "6 déguise pas la répétition. Et c'est en vue de la parousie, non dans l'instant où elle se produira, que l'on devra risquer sa vie pour la sauver. On remarquera que cette réflexion fait surcharge pour la strophique.

Le caractère subit du grand avènement appa^-aît dans le développement final — « Je vous dis ». — Matthieu (xxiv, 4o) n'a pas ce « je vous dis », par lequel noti-e auteur rejoint la source. — « Cette nuitlà ». — Matthieu : « alors ». Il n'a été parlé auparavant que de jour, et dans Matthieu les deux cas cités sont de personnes au travail. Notre évangéliste aura parlé de lanuit elmis leshommes dans leur lit, parce qu'il avait déjà parlé des champs, et en considération des comparai-

2* Je vous dis, <}ette nuit-là, deux seront sur un lit : l'un sera pris, et l'autre sera laissé ;

35 deux femmes seront à moudre ensemble : l'une sera prise, et l'autre sera laissée. »

3' Et prenant la parole, ils lui dirent : « Où, Seigneur ?

Et il leur dit :

« Où sera le corps, là aussi les vautours se rassembleront. »

•sons if ui aissimilent le ("hrist au voleui* nocturne ou au maître qui Tcntre chez lui pendant la nuit. — « DeaiX seront dans un lit, l'un sera pris,.l'autpe laissé ». — Matthieu : « Deux seront aux champs ». ■On dit que l'exemple donné dans Matthieu est moins bon que celui de, Luc (Wbllausen, Mt. 127 ; Le. 97) ; mais les deux hommes sont •censés travailler ensemble, comme les deux femmes, et il n'est pas •autrement naturel de faire dormir les hommes pendant que les femmes travaillent; on peut faire veiller celles-ci plus tard que leurs maris, sans contredire la réalité des faits ordinaires, mais ce n'est pas sans quelque artifice dans le cas présent. Plusieurs témoins (D, Ss. mss. lat.) intercalent après l'exemple des deux femmes celui des deux hommes ■ aux champs • mais on ne fait par là qu'accroître la contradiction, et il n'est pas douteux que l'interpolation a été faite d'après Matthieu, destinée peut-être originairement à remplacer l'exemple des deux hommes couchés . — « Deux seront à moudre ensemble, l'une sera prise et l'autre laissée ». — Matthieu (xxiv, 41) ' •« Deux seront à moudre à la meule ». On dirait que notre auteur a voulu accentuer la communauté du travail ; il a pu vouloir aussi rapprocher les deux hommes en les mettant dans le même lit.

« Et prenant la parole, ils lui dirent ; « Où Seigneur ? » — On ne voit pas bien pourquoi les disciples posent à nouveau la question du lieu de la parousie, puisque' la solution a été' donnée au commencement du discours (xvii, 23-24) î niais c'est que Fauteur veut amener comme mot de la fin la comparaison du cadavre et des vautours, qu'il a réservée à cet eftet ; le discours sans cela n'aurait x^as eu de conclusion.— r« Et il leur dit: « Où sera le coi'ps, là aussi les vautours s'assembleront». — Notre auteur dit «' corps » (ffà5[i.«), et non « cadavre » (TrTwjj^a, Mt. XXIV, 29), qui est le mot propre du proverbe. Ij'application qu'il vise n'apparaît pas nettement. On lui attribue peut-

436 LUC, xviii, 1

xvui Or il leur adressait parabole sur ce qu'il leur fallait toujours prier, sans se lasser,

êti'e une préoccupation qu'il n'a pas si l'on fait demander par les disciples où s'exercera le jugement des pei'sonnes dont il vient d'être parlé, et si loi} fait dire au Christ que le jugement de Dieu atteindra, partout où ils seront, tous ceux qui devront être jugés (J. Weiss- BoussET, 480). Comparaison obscure et mal venue, idée subtile. Est-il si naturel que les hommes àjuger.qui sont innombrables, soient comparés à un seul corps, et le juge unique à la nuée de vautours ? N'obtient-on pas ainsi une représentation inverse de celle que suggère la description précédente, où le juge ne fond pas sur les hommes, mais les justes sont ravis auprès du Christ, les réprouvés livrés à leur infortune ? Nonobstant la transposition, notre auteur entend parler plutôt du rassemblement des élus autour du Fils de l'homme, et il fait du proverbe la même application que Matthieu.

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