‹ L'évangile selon LucChapitre 57 sur 80 · LXIV. La Veuve et le juge · texte numérisé non relu

LXIV. La Veuve et le juge

Les enseignements qui suivent concernent le royaume de Dieu et la façon de s'y préparer, les conditions requises pour y être admis :. paraboles de la "Veuve et du juge (xviii, 1-8), du Pharisien et du publicain (xvm, 9-ï3), qui sont propres à notre évangile ; dit sur les enfants (xvm, iS-i^), et anecdote du jeune homme riche (xviii, 18- 3o), par lesquels on rejoint Marc. La parabole de la Veuve est un récit qui n'a rien de moral en soi et dont il est fait application au thème de la prière pour le grand avènement : il s'agit de montrer que la prière persévérante ne saurait manquer d'obtenir l'avènement du règne de Dieu. Tout autre est le caractère de la parabole suivante, où il est établi par un exemple que la prière efficace de réconciliation avec Dieu est celle de l'humble qui se repent,non celle de l'orgueilleux qui s'admire lui-même. La liaison de cette parabole avec la première se fait sur cette idée, exprimée dans la conclusion, que les humbles seront sauvés. Le lien des deux paraboles est donc artificiel. En son idée générale, la parabole de la Veuve ressemble à celle de l'Ami importun (xi, 5-8), et l'on a pu supposer que, l'application eschatologique pouvant être détachée de la première, les deux paraboles faisaient paire dans la source où notre évangéliste les a prises. Mais il est à remarquer d'autre part que la première parabole ne se laisse pas si facilement détacher de son application eschatologique, eu

LUC, xviii, 2-3 437

=2 disant -

« Certain juge était, en'certaine ville,

qui ne craignait pas Dieu,

el qui d'homme n'avait souci, ^ or une veuve était, en cette ville-là,

qui venait à lui, disant :

« Fais-moi justice de mon adversaire. »

vue de laquelle plutôt elle semblerait conçue ou recueillie ; car la comparaison rie porte pas que sur l'exaucement, elle porte spécialement sur la justice à obtenir. En réalité, le thème est autre que celui de l'Ami importun (cf. Wbllkausen, Le. 98; Bultmann, laS). Quant à l'esprit, les paraboles ne laissent pas d'être apparentées, et elles pourraient provenir d'une même source, qu'on n'est pas obligé de supposer originairement chrétienne ; il est pareillement superflu de rechei'cher laquelle des deux serait la plus ancienne.

« Et il leur adressa une parabole touchant la nécessité ou ils étaient de toujours piûei", sans se lasser ». — La recommandation de prier toujours est faite aux disciples; elle ne doit pas s'entendre d'une prière ininterrompue, mais l'expression est hyperbolique à dessein, pour marquer la nécessité de la persévérance dans la prière si l'on veut être exaucé. L'idée toute moderne d'une disposition à prier, qui se traduit souvent par des actes d'oraison humble et sincère, n'est pas à introduire^ ici. Comme ce préambule paraît généraliser l'objet de l'enseignement, on pourrait être tenté de supposer que l'évangéliste a voulu atténuer l'application de la parabole ; mais puisqu'il laisse subsister cette application dans son texte, il ne l'atténue pas, et il n'y a pas lieu de comparer le cas de l'oraison dominicale, où notre évangile aurait substitué la demande du saint Esprit à celle du règne de Dieu (Wellhausen, 57,98); même en admettant cette substitution, le cas ne serait point parallèle, puisque, dans notre cas, la demande pour la pârousie est maintenue. L'introduction aura été plutôt déduite simplement de la parabole et pour en •confirmer la leçon, sans égard spécial au commentaire eschatologique.

« Disant : « Certain juge était en certaine ville », — homme sans conscience,— « qui ne craignait pas Dieu ni ne se souciait d'homme ». — Jugement de Dieu et opinion des hommes lui étaient pai-eillement indifférents. On sait que l'Ancien Testament proteste en divers endroits contre la vénalité des juges, et que le culte de la justice pour •elle-même n'a jamais été très florissant en Orient. Le juge de la

438 hiDC, xvui, 4-5

* El il ne voulait pas, durant uii temps. Mais, après cela, il dit en lui-raême : ,

« Bien que je ne craigne pas Dieu et que d'homme je n'aie souci, 'puisque cette veuve me cause ennui, je lui ferai justice, pour qu'elle ne vienne pas jusqu'à la lin m'assommer. »

parabole n'est donc pas à considérer comme une exception, si cen'est par l'absence de toute vergogne dans la violation du droit qu'il était censé faire respecter .

« Or une veuve », — femme seule et sans appui, — « était, en cette ville, qui », — lésée par un de ses voisins, — « venait chez lui, disant : « Fais-moi justice de ma partie » . — La femme vient en suppliante; si elle ne salue pas le juge en l'appelant « seigneur », c'est par rusticité, non par insolence, ou bien pai'ce que ce juge de bourgade n'est pas censé un haut personnage ; la peur qu'il a finalement de la femme montre qu'on ne le regarde pas comme une autorité bien considérable. Du reste, la plainte de la femme est précise, comme il convient devant un tribunal ; et la femme ne demande pas seulement qu'on empêche son ennemi de lui nuire, mais qu'on le punisse pour le mal qu'il lui a fait (èxSt'xTiffdv [xs ànb tou àvTtSi'îtou |xou).

« Et il ne voulut pas durant un temps ». — Il n'avait pas d'intérêt pour l'adversaire, mais il ne voulait pas se donner de peine pour une affaire qui ne lui rapportei'aitrien. Un certain laps de temps est supposé nécessaire pour que le juge change d'avis. — « Mais, après cela », r— comme la femme venait souvent et qu'elle ne se lassait pas, — «il se dit en lui-même: « Bien que je ne craigne pas Dieu ni me soucie d'homme». — Cette répétition du jugement formulé sur le personnage même par le narrateur est un peu singulière. Mais le monologue du juge remplace l'analyse des sentiments qui ont gouverné sa conduite et de ceux qui motivent son changement d'attitude. Il raisonne son cas avec un "parfait scepticisme et une pointe d'ironie. On n'a pas dit plus haut ce qu'il répondait à la veuve, parce que son refus correspond à une abstention, non à un acte, et que son silence même exprime l'accueil fait par lui à la requête dont il finit par être obsédé.

— n Néanmoins, parce que cette veuve me cause importunité, je lui ferai justice », — et non seulement pour me débarrasser d'elle, mais

— ^ pour qu'elle ne vienne pas, jusqu'à la fin, me donner des coups ))^ — - au visage (tvà ji-v) elç tIXo;, kpyio^ivy\ ÛTTWTrtocÇv) (ae.. Le verbe peut s'entendre au figuré; mais, comme il a été déjà question d'importunité, l&

LLC, -wm, G-7 430

^Et le Seigneur dil:

« Ecoulez ce que dit le juge inique ! 'Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient à lui jour et nuit [et il patienterait à leur égard?]

juge semble craindre que la femme ne vienne lui pocher les yeus). Et l'on ne prend pas la peine d'ajouter que ce magistrat intègre agit conformément à la délibération prise. Histoire plutôt triviale, et qui ne relève-pas l'évangile. On a beau dire qu'il s'agit de comparaison ; la comparaison n'est pas honorable pour les êtres mystiques, Dieu et la communauté chi'étienne, qui en sont l'objet. Mais la parabole est antérieure* au commentaire eschalologique dont elle va être pourvue, et rien n'empêche d'admettre qu'elle a été empruntée à la sagesse juive par quelque compilateur évangélique (cf. supr. p. 3i8). « Et le Seigneur dit ». — La reprise sert à distinguer delà parabole l'application qui en est faite et à faire valoir celle-ci. — « Ecoutez ce que dit le juge inique ». — « Le juge inique » (ô xpiTYi; ttjç àSixt'aç) fait un assez digne pendant à « l'économe infidèle » que le maître a loué plus haut [xvi, 8, xa\ è7tr|V£ff£v b y.ûpioç tôv oIxovo[jlov t% àStxi'aç). Sans qu'il fussent plus honnêtes l'un que l'autre, et guidés uniquement par leuriulérêt, le juge a fait actede justice, etréconomé acte de sagesse. Le mauvais juge n'a pu résister à la prière de la veuve. — « Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient à lui nuit et jour! » — 11 est impossible que Dieu ne se rende pas à la prière de ses élus, qui demandent incessamment d'être délivrés de leurs persécuteurs, le suppliant de venir rendre à ceux-ci le châtiment qu'ils méritent, à eux-mêmes la récompense qu'ils souhaitent.Le dernier membre de celte phrase fait difficulté! Gn peut traduire (xal |ji,axpoOu[i.£ï ETr'aÙTorç) : (( Et' à l'égard desquels ilest patient » (en faisant dépendre cette finale de l'interrogation où p.-/), au commencement de la phrase). Mais on n'obtient pas ainsi un sens satisfaisant (J.WKiss-BoussET,43i,ne le proposent qu'hypothétiquemcnt), puisque le contexte réclame contre la lenteur de Dieu à exaucer les élus. On détache donc volontiers la dernière proposition, et l'on entend : <( Et patientei;a-t-il envers eux », tardera-t-il à punir les ennemis ? — ce qui fait la formule obscure, puisque les ennemis n'ont pas été nommés; — ou bien : « Sera-t-il lent à leur égard ? », tardant à s'oceupei* des.justes, — ce qui s'accorde mal avec le sens du verbe, qui est patienter, non tarder. — Si le texte n'est pas altét-é, l'on croirait

440 LUC, xviii, 8-9

^ Je vous dis qu'il leur fera justice bienlôt. Mais le Fils de riiommè, arrivant , t rouvera- t-il la foi sur la terre? «

^ II dit aussi ai certains, qui se persuadaient qu'ils étaient justes et qui méprisaient les autres, celte parabole :

plutôt, à en juger d'après le langage de l'Ancien Testament (cf. Eccli. xxxir, i5-23, surtout aa-aS, dont notre passage pourrait dépendre ; aussi bien l'hypothèse suggérée par Jûligher, II, 2B8, d'une interpolation de xa'i iJi.axpo6up,£! ÈTr'aÙToïi; d'après EccLi. xxxii, 22, n'est elle pas déconseillée par la stropliique) qu'il s'agit de la longanimité de Dieu, non pas à l'égard des croyants , qu'il ménagerait en n'amenant pas trop tôt la fin, mais à l'égard de leurs adversaii'es dont Dieu ne saurait supporter les agissements (cf. Wellhausen, 98). — « Je vous dis qu'il leur fera justice bientôt ». — Réponse nette à la question qui vient d'être posée (pour le : « je vous dis», cf. xvi, 9). C'est ce que dit l'Apocalypse (i, i ; xxii, 6; cf, vi, lo-i.i, xix, a). Mais cette réponse fait ressortir comme une surcharge la ligne pi^écédente, si cette ligne concerne les ennemis. . '

« Mais le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ?» — Il s'agit de la parousie du Christ, et non plus du jugement de Dieu ; la foi dont on parle n'est pas simplement la foi en Jésus comme Christ, ou la foi au sens de Paul, mais la saine croyance, le christianisme authentique, déjà menacé par lès hérésies. Cette réflexion paraît fondée sur de tristes expériences et exprimerait, presque une crainte du grand avènement . Il conviept de l'attribuer au rédacteur évangélique, parce que le rôle déjuge y semble attribué au Christ et que la fièvre apocalyptique des versets précédents y est quelque peu refrénée (cf. Bultmann, io8).

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