LXVII. Les RICHESSES
L'anecdote du riche n'a pu être localisée, comme elle l'est dans Marc (x, 17), par z'apport aux deux précédentes. L'omission est sans inconvénient, la transition de Marc : « comme il se mettait en route », étant artificielle, et Luc ayant pu connaître la présente
18 Et certain magistrat l'interrogea, disant : « Maître bon, que dois-je faire pour obtenir vie éternelle ? »
1" Mais Jésus lui dit ; « Pourquoi m'appelles-tu bon ?
Nui n'est bon que Dieu seul.
" Tu connais les commandements :
point ne seras adultère, point ne tueras, point ne voleras, point à faux ne témoigTtera» ; honore ton père et ta mère. »
^21 Et il dit :
« Tout cela, je l'ai observé dès. (ma) jeunesse. »
-pérricope sans cette transition. Mais l'anecdote: est en. l'air, comme celle des enfants, et rinstruetioii sur le danger des richesses s'en distingue moins netleraenl que dans Marc. Du reste, le caractère tyiaique de l'anecdote considérée en elle-même en compromet l'historicité. Même la parole : « Pourquoi m'appelles-tu bon ? nul n'est bon que Dieu», que Luc a repi'oduite d'après Marc, et que plusieurs ont regardée comme authentiqué entre toutes parce qu'elle fait embarras aux théologiens, pourrait être une subtilité mystique dans une dispute d'école plutôt qu'un trait vivant. Tout ce qu'on peut dire estque l'anecdote a été conçue dans l'esprit du christianisme primitif, esprit que l'on doit supposer avoir été celui de Jésus.
« Et un chef l'interrogea, disant », etc. — « Certain chef » (xal ètcyipu>TT|(i£v Tiç aÛTov ap'/wv) remplace le « quelqu'un » de Marc (7rpo(TS.pap.à)v elç x.at '/ovuTreT-i^aaç aÙTÔv sTrTipwTa auTov). L'évangéliste a pensé probablement, non à un président de synagogue, mais à un personnage de condition, pstrce que cet homme est dit très opulent.
Dans l'énumération des commandements(MG.x,.i9), notre évangile omet: « tu ne leras tort à personne » (B et Ss. l'omettent dans Me), qui n'a pas été pris dans le décalogue, et qui manque aussi " dans Matthieu.
Pour la réponse : « J'ai observé tout cela », mêmes variantes que dans Marc et dans Matthieu (pour Luc, ABSL, Ss. àipuXaÇa; D et mss. plus récents £<fiuXâ?a[x-f|v) .
« Et entendant cela, Jésus lui dit » . — Marc (x, 21): « Et Jésus, l'ayant regardé, l'aima, et il lui dit », Notre évangéliste, pas plus que Matthieu, n'a retenu ce mouvement de sympathie pour l'interrogateur. — « Encore une chose te manque ; vends tout ce que tu as,
LUC, xvni, 23-2o 447
^'^ Ce qu'entendant, Jésus lui dit, :
« Une chose encore le manque ; tout ce que tu as, vends-le et donne-le aux pauvres, et tu auras trésor aux uieux ; puis viens, suis-moi. »
2» Mais lui, entendant cela, triste devint ; car il était fort riche.
^* El le voyant (ainsi), Jésus dit :
« Combien difficilement les possesseurs des richessesentrent-
[ils au royaume de Dieu !
^^ Car plus facile est à chameau d'enlrer par chas d'aiguille . qu'à riche d'entrer au royaume de Dieu. »
distribue-le aux pauvres », etc. — Marc (x, o.\) : « Une chose te man^ que; va, vends tout (ocra; Le. Travra oaa) ce que tu as et donne-le ^ux pauvres », etc. Notre évangéliste s'attache à Marc, et il ne voit pas dans l'instruction donnée par Jésus au riche un conseil de perfection, ou le perfectionnement chrétien de la Loi, comme l'entend Matthieu (xix, 2i), mais tout simplement la forme naturelle de la vie évangélique. Noter que l'ordre de suivre Jésus paraît bien, dans notre passage, s'entendre au sens moral et mystique de l'ini- 'tiation au Christ et de l'entrée dans la communauté, non au sens littéral.
vMais lui, ayant entendu cela, devint triste ; car il était fort riche». — Marc, X, 22) : « Mais lui, chagriné de ce discoui's, s'en alla atti'isté; car il avait beaucoup de biens », Les corrections de Luc ne sont ici que de style, mais assez maladroitement opérées pour qu'on ne sache pas ce que devient le questionneur, ni s'il est encore là pour entendre les réflexions suivantes.
11 semblerait plutôt que l'évangéliste veuille le retenir, puisqu'il «joute: — «Et l'ayant vu, Jésus dit ». — II est assurément plus jiâturel d'entendre : « le voyant dans ses dispositions », que : « l'ayant vu parti ainsi », puisqu'il n'a pas été question de départ, d'autant plus que notre auteur a évité de dire que le discours suivant s'adresse aux disciples. Dans Marc (x, aS) : « Et Jésus, regardant autour de lui, dit à ses disciples ». Il est curieux de constater la substitution de : « le voyant » (18 wv Se aÙTÔv) à : « regardant à l'entour » !7:£pi|3XYi'j/x|X£vo;). Notre auteur aussi a pensé qu'il valait mieux ne pas faire adresser directement aux disciples seuls, qui étaient pauvres,
448 LUC, xviir, 26-30
2" Or ceux qui avaient entendu dirent : « Et qui peut-être sauvé ?»
2' Mais il dit :
« Ce qui est impossible aux hommes possible est à Dieu, » «8 Et Pierre dit :
« Quant ^ nous, quittant ce que nous avions, nous l'avons
[suivi. »
29 Et il leur dit : « En vérité je vous dis que nul n'aura quitté maison, femme, frères, parents ou enfants, à cause du royaume de Dieu, "" qui ne reçoive plusieurs fois autant dans ce temps, et, dans le siècle à venir, vie éternelle . »
la leçon sur le danger des richesses. — « Combien difficilement ceux qui ont des richesses entrent-ils dans le royaume de Dieu ! « — Marc disait : « entreront-ils » (elaeXeùmvzai.), et non : « entrent-ils » (elsTtopeôovTai). La nuance importe à la conception da royaume.
Notre auteur omet ce que dit Marc (x, 34) touchant l'étonnement des disciples, ainsi que la répétition : « Mes enfants, combien il est difficile d'entrer dans le royaume de Dieu ! » Il amène tout de suite l'hyperbole: — « Car il est plus facile à un chameiau », etc. — D'ordinaire il omet volontiers les traits qui ne sont point favorables aux disciples; mais ici l'omission pourrait s'expliquer en même temps par la connaissance du récit plus court sur lequel paraît avoir travaillé le rédacteur de Marc (voir Marc, 297).
« Or ceux qui l'avaient entendu dirent: « Et qui peut être sauvé ? » — Retouche volontaire de Marc (x, 26) : « Or ils (les disciple.-) furent encore plus troublés, se disant les uns aux autres : « Et qui peut être sauvé ? » Notre auteur évite encore de mettre en cause les disciples, et c'est l'auditoire, l'auditoire juif, où il a retenu le riche lui-même, qui trouve le salut impossible si les riches n'y ont point de part . L'intervention de Pierre va se trouver ainsi plus en relief, et ce qu'il dit du renoncement pratiqué par les disciples fait contraste avec l'attitude des auditeurs juifs. — « Et il dit: « Ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu ». — Marc (x, 27) : « Les regardant (il s'agit toujours des disciples), Jésus dit : « Aux hommes c'est impossible, mais non à Dieu ; car tout est possible à Dieu ». Ces sentences et réflexions touchant la difficulté du salut pour les riches sont coordonnées à l'anecdote de l'homme riche, à
LUC, xvm, 31 449
^^ Or, prenanl les Douze, il leur dit : « Voici que nous montons à Jérusalem et que va s'accomplir tout ce qui a été écrit par les prophètes
[sur le Fils de l'homme.
laquelle on les a rattachées artificiellement par un jeu de mise en scène et de dialogue; elles se présentent, pour ce qui est de l'histo- Hcité, dans les mêmes conditions que l'anecdote.
« Or Pierre dit : « Quant à nous, quittant ce que nous avions, nous t'avons suivi w. — Marc (x, 28).: « Pierre se mit à lui dire : « Quant à nous, nous avons tout quitté et nous t'avons suivi ».
« Et il leur dit ». — Ici la l'éponse concerne les disciples, au nom desquels Pierre a parlé. — « En vérité je vous dis que nul n'aura quitté maison ou femme ». — Ni Marc (x, 24), ni Matthieu (xix, 29) ne parlent ici de femme, 'non seulement parce que les apôtres, en fait, n'ont pas quitté leurs femmes, mais parce qu'il est plutôt choquant de dire, même au sens spirituel, qu'on recevra cent femmes pour une qu'on a quittée. Mais notre auteur à déjà mentionné la femme dans une énumération semblable (xix, 26). — « Ou frères » . — Marc et Matthieu ajoutent : « ou sœurs ». — « Ou parents ». — Marc et Matthieu: «ou père et mère ». — « Ou enfants ». — Marc et Matthieu ajoutent : « ou champs ». — « A cause du royaume de Dieu ». — Marc: «à cause de moi et à cause de l'Evangile », Matthieu «à cause de mon nom ». Il s'agit toujours de mériter une place dans le royaume en participant maintenant par le renoncement à l'œuvre du royaume, à la préparation de son avènement. — « Qui ne reçoive beaucoup plus en ce temps, et, dans le siècle à Venir, la vie éternelle ». — Marc (x, 3o): « Qui ne reçoive maintenant, dans ce monde, le centuple en maisons, frères, sœurs, mères, enfants et champs, avec des persécutions, et dans le siècle à venir la vie éternelle». — Matthieu et Luc abrègent ici Marc; et laissent tomber la mention des persécutions, si toutefois ils l'ont trouvée dans Marc ; mais notre auteur maintient la perspective des deux récompenses, •celle de ce monde et celle de l'autre. Il néglige la réflexion finale (Me. X, 3i): « Mais beaucoup de premiers seront derniers, et de derniers premiers », soit parce qu'il l'a déjà rapportée (xm, 3o), soit parce que l'application lui en a paru moins appropriée au cas présent. ,
LXVIIT. L'avenir ou Fitls de l'homme
'Ayant déjà par deux fois (ix, 5i; xvii, it) montré Jésus sur le «hemin de Jérusalem, notre évangéliste laisse le pi'éambule que
A. LoisY. — VEvangile selon Luc. 29
^2 Car il sera livre aux Gentils,
moqué, outragé, couvert de crachats ; 33 et l'ayant flagellé, ils le tueront,
et le troisième jour il ressucitera. »
donne Marc (x, 3û) à la troisième (dans Ltic, «n comptant xvn, aS^ c'est la quatrième) prophétie 'de lia passion ; il ne se souciait -d 'ailleursaucunement de dire que les disciples, accompagnant Jésus dans son pèlerinage, « étaient fort troublés et que 'ceux qui le suivaient avaient peur ». Il ne tient qu'à énoncer la prophétie et à dire que les disciples alors ne la comprirent pas.
« Or, prenant les Douze » . — On dii'ait que Jésus prend les disciples à part, après l'incident du riche et i'instniction sur le salut. Marc : « Et prenant de nouveau les Douze avec lui », se réfère à la seconde prophétie (Me. ix, So-Sa). — « Il leur dit ». — Marc : « Il se mit à leur dire ce qui devait lui amver ». Mais, pour ce trait de Marc, il y a compensation dans le discours même. — « Voici que nous montons à Jérusalem, et que va s'accomplir tout ce qui a été écrit par les prophètes sur le Fils de l'homme ». — Marc (x, 33) n'a pas ce dei-nier membre de phrase, véritable paraphrase théologique de « ce qui doit arriver », et qui est bien dans l'esprit de notre rédacteur ; on retrouvera cette note à la fin de l'évangile (xxiv, aS-a;^, 45-4^) 6t dans les Actes.
« Car il sera livré aux Gentils ». — Ici omission préalable de Marc : « Et le Fils de l'homme sera livré aux grands-prêtres et aux scribes, qui le condamneront à mort et le livreront aux, Gentils». Notre auteur n'a retenu que le dernier trait, et ce n'est point hasai*d,, puisque, dans le récit de la passion on ne trouvera pas de condamnation à mort par le sanhédrin, mais seulement un interrogatoire ensuite duquel grands-prêtres et scribes conduiront Jésus à Pilate (xxii, 66-xxiii, I). Dans notre évangile, comme dans les deux autres synoptiques, cette prophétie est donc étroitement coordonnée au récit de la passion. — « Il sera moqué, outragé, couvert de crachats ». — Les outrages (ûfJptffOr^ffeTat) sont ajoutés à l'énumération de Marc ; mais il est à noter que le trait des crachats, emprunté à Marc, ne se retrouvera pas dans le récit de la passion, non plus que la flagellation, dont il va être parlé. Mais la flagellation peut être sousentendue dans le récit du supplice, tandis qu'une part des outrages subsiste seulement dans la scène qui se passe chez Hérode (xxiii, ii). Ne serait-ce pas que le texte de cette prophétie a été conçu, à moins qu'il n'ait été interpolé, d'après les parallèles ? — « Et l'ayant flagellé,.
LUC, xviii, 34-35 451
3* Et eux ne comprirent rien de cela, et cette parole leur était inintelligible, et ils ne savaient pas ce qui leur était dit.
^^ Or advint, comme il approchait de Jéricho, qu'un aveugle était assis au bord du chemin, mendiant.
on le tuera, et le troisième jour il ressusciler.t ». — « Le troisième jour,» remplace, à l'ordinaire la formule de Marc : « après trois jours».
« Et eux ne comprirent rien de cela », — de cette prédiction détaillée. Aveuglement surnaturel; car la prédiction est aussi claire que possible. ~ « Et la parole leur était cachée», — c'est-à-dire inintelligible. Le sens leur en était dérobé (cf. ix, 45). — « Et ils ne savaient pas ce qui leur était dit ». — L'auteur paraît insister à plaisir sur cette providentielle inintelligence, qui ne cessera que dans la vision d'Emmaûs, en vue de laquelle on nous la décrit si abondamment. On nous l'a déjà signalée de la même façon (rx,45) en paraphrasant Marc (ix, 3i). Mais ici ni Marc, ni Matthieu n'ont cette réflexion, qui se trouve remplacer dans notre évangile l'anecdote concernant les fils de Zébédée (Me. x, 35-4o ; Mt. xx, 20 -aS). L'anecdote, au fond, signifie ce que dit notre auteur; mais celui-ci aura préféré une remarque générale, qui, dans le sens qu'il y attribue, ne compromet pas les apôtres, à une anecdote qui montre sous un jour plutôt fâcheux deux personnages de la légende apostolique ; on peut donc supposer qu'il a voulu ménager Jacques et Jean, comme il a plus haut ménagé Pierre; etilestprobable aussi que notre rédacteur, qui paraît bien avoir, dans les Actes (xii, 2 ; voir Actes, 482), supprimé le martyre de Jean par égard pour la légende d'Ephèse, n'aura pas voulu, pour le même motif, faire annoncer ce martyre dans l'évangile. La leçon du service apostohque, rattachée par Marc (x, 41-45) à l'incident desZébédéides, a été insérée par notre évangéliste, d'après la source où Marc lui-même l'avait prise, dans le récit de la passion.