LXX. Zaghée
Nonobstant la précision de certains détails, l'histoire de Zachée porte la marque particulière de l'évàngéliste et se tourne en leçon analogue à celles qui ressortent des paraboles de l'Econome infidèle, du Riche et de Lazare, du Pharisien et du publicain. Elle se présente en même temps comme un doublet de l'anecdote relative au publicain Lévi (v, 27-82). Dans Lévi et dans Zachée notre auteur a vu le type des « pécheurs », des gens sans loi qui se convertissent à l'Evan-
2 Et il y avait là un homme appelé Zachée :
c'était un chef des publicains, et il était riche. ^ Et il chercliail à voir qui était Jésus,
et il ne pouvait à cause de la foule,
parce qu'il était pelit de taille, * Et courant en avant,
il monta sur un sycomore afin de le voir, ,
parce qu'il devait passer par là.
gile. Mais la préoccupation allégorique est bien plus sensible dans l'histoire de Zachée, qui semble venir ici à cause de la signification qu'on veut lui donner, non par l'influence d'une source autorisée qui aurait contenu le même récit sans arrière-pensée symbolique.
u Et étant entité, il traversait Jéricho w. — C'est l'indication que Marc (x, 46) a placée avant l'histoire de l'aveugle. La localisation ne va pas très bien s'accorder avec la mise en scène ; car on ne trouve pas d'ordinaire, dans les villes d'Orient, beaucoup d'arbres pour y gi'imper^ et Zachée aurait eu plus fa3ile de monter sur un toit (Wellhausèn, io3). Mais l'évangéliste n'y regarde pas de si près ; il a pu jucher Zachée sur un arbre pour que Jésus le vît plus facilement ; et peut-être même a-t-il attaché une valeur symbolique au sycomore.
« Et il y avait un homme appelé Zachée ». — Le nom paraît sémitique {Zakkai pourrait signifier «pur» ; Wellhausèn, Iog. cit., y voit une forme abrégée de Zacharie). Il ne faut pas demander comment l'évangéliste, qui ne sait pas ou ne veut pas savoir le nom de l'aveugle, connaît celui de ce nouveau personnage. Le nom donne relief à une individualité dont on ne signale par ailleurs aucun trait caractéristique, si ce n'est celui de sa profession et sa médiocre stature. S'il s'agissait d'un personnage réel, l'origine juive de Zachée pourrait être garantie dans une certaine mesure par son nom, et sa profession n'obligerait pas à admettre qu'il n'était pas juif de naissance. Mais on nous fait connaître seulement le publicain, et c'est à cette qualité qui s'attache la signification du personnage. — « Il était publicain chef ». — Arcliipublicain (à.pyiX£X(âvr\i;). On ne saurait dire au juste à quoi correspond ce titre, qui paraît être surtout pour notre auteur un moyen d'accentuer le caractère professionnel de son personnage. On peut croire, si l'on veut, que Zachée avait à ferme la perception des taxes pour la ville de Jéricho, ou qu'il était le premier agent du fermier général pour cette ville. — « Et il était riche ». — On Ta voir que ce n'était pas sans avoir pressuré parfois le contribuable.
s Et comme il arrivait en cet endroit,
levant les yeux, Jésus lui dit :
« Zachée, hâte-toi de descendre ;
car aujourd'hui c'est dans ta maison qu'ilme faut demeurer. » ■^ Et en hâte il descendit
et il le reçut avec joie.
^ Et voyant (cela), tous murmuraient, disant :
« C'est chez homme pécheur qu'il est entré loger. »
— « Et. il cherchait à voir qui était Jésus ». — Il aurait hien voulu voir le prophète que célébrait la foute, et il aurait pu le reconnaître paruti ses disciples si ta cohue n'y avait mis pour lui obstacle.
— « Et il ne pouvait pas, à cause de la foule, parce qu'il était petit de taille ». — Pour parer à cet inconvénient, — « courant en avant, il monta sur un sycamore pour le voir » , — C'est le sycotoore dont l'homme avait besoin; inutile de se demander comment l'ai'bre se trouve en bordure de la rue, et il n'est pas plus nécessaire de reconnaître le sycomore « dans les beaux arbres au feuillage sombre qu'on voit encore à Jéricho » (LalGiiange, 48^)- — « Parce qu'il devait passer par là )), — devant le sycomore en question.
« Et quant il fut arrivé en cet endroit, Jésus », — comme s'il connaissait à fond les dispositions de Zachée et sa vocation providentielle, et non seulement parce que l'a curiosité de cet homme le lui fait juger « digne » de le recevoir (conformément à Mt, x, ii), — « levant les yeux, lui dit ; « Zachée, hâte-toi de descendre». — Le Christ connaît Zachée par son nom et dispose de lui. Ce doit être même en partie pour la commodité du récit et j)our cette aposti-ophe de Jésus qu^un nom a été donné au pubhcain.— « Car c'est aujourd'hui dans ta mai- ,son qu'il me faut loger ». — Comme cet « il faut » (ad) n'est pas l'expression d'un caprice personnel, il signifie la volonté de Dieu sur .Zachée, et il va eertes beaucoup plus loin que l'hospitalité d'un jour -chez l'archipublicain de Jéricho. Jésus chez Zachée, on va nous le dire assez clairement, figure le salut de ce qui était perdu, la réception de l'Evangile dans le monde païen.
« Et il se hâta de descendre, et il le reçut avec joie ». — Sur ce dernier trait, le récit devient extrêmement vague, comme il convient à un tableau qui vaut surtout par sa signification. On peut, si l'on veut, supposer que Jésus est entré chez Zachée avec ses disciples. — • (( Et à cette vue, tous murmuraient » , — C'est beaucoup dire ; il faudrait l'entendre de la foule juive et spécialement des pharisiens. En
8^Mais, debout, Zachée dit au Seigneur : « La moitié de mes biens, Seigneur, je vais donner aux pauvres, et si j'ai fait un tort à quelqu'un, je rends le quadruple. ».
réalité, il s'agit du prétendu scandale juif devant la propagande chrétienne auprès des païens. — « Disant : « C'est chez un homme pécheur qu'il est entré loger ». — A la lettre, réédition d'un grief déjà formulé (v, 3o ; xv, 2), devant un nouveau cas de la bienveillance de Jésus à l'égard des pécheurs.
Aucun détail sur Thospitalité donnée à Jésus. Quand il est entré,, et il serait arbitraire de supposer que c'est après, un long entretien du Christ avec son hôte, celui-ci prend la pai'ole pour annoncer une grave décision qu'il vient de prendre sous l'impression que lut a causée la présence de Jésus dans sa demeure, ou la condescendance dont Jésus a lait preuve en venant chez lui. Entendons que les croyants du monde païen se donnent généreusement au Christ qui vient à eux. — « Cependant Zachée, debout ». — en face de Jésus» dans sa maison, — « dit au Seigneur ». — Noter l'emploi du mot dans ce récit très secondaire. — « Je vais, Seigneur, donner aux pauvres la moitié de mes biens ». — On explique volontiers que, s'agissant de biens mal acquis, la part donnée aux pauvres est une façon de restitution générale. Ce n'est pas du tout ce qu'insinue le texte, où la restitution du bien mal acquis est nettement distinguée de l'aumône : Zachée donne aux pauvres la -moitié de sa fortune ;. quant aux dommages causés, la compensation s'en fait, comme de juste, à ceux qui les ont subis. — « Et si j'ai fait quelque tort à quelqu'un, je lui rends le quadruple ». -^ Il n'y a pas lieu de i*echercher dans quelle mesure la chose est possible, eu égard aux conditions dans lesquelles le publicain a pu réaliser ses gains illicites. Le quadruple est la proportion établie par la Loi (Ex. xxi, 3y) pour la compensation d'un vol (même amende dans la loi romaine pour le fiirtum manifestum) ; pour les cas de fraude, l'exigence était seulement d'un cinquième en plus du dommage causé (Lév. v,. 24)- Zachée renonçait-il en même temps à son emploi? On ne nous le dit pas. L'évangéliste se soucie beaucoup moins de renseigner son. lecteur sur la vie d'un' individu, qui très probablement n'a pas existé, que de montrer en la personne de Zachée l'exemple d'un publicain sauvé, c'est-à-dire du païen converti, du bon fidèle qui maintenant, dans l'Eglise, donne son bien aux pauvres. C'es.t peut-être pour ce
«Et Jésus lui dit .
« Aujourd'hui le salut à celte maison est arrivé, parce que lui aussi est fils d'Abraham. " Car le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » .
motif que l'on ne dit pas de Zachée qu'il ait suivi Jésus, comme on l'a dit pour Lévi et pour l'aveugle de Jéricho.
« Et Jésus dit vers lui ». — Ce n'est pas tout à fait (sItcev Se Ttpbç aÙTovô'I.): «Et Jésus lui dit», puisque ie discours ne s'adresse pas à Zachée (quelques mss. lat. et Gvprien ont seulement : « Jésus dit » ; mais ce peut être correction ; on rencontre aussi la variante: « Jésus leur dit »). Jésus dit, devant Zachée, à ceux qui étaient là, ce qu'il faut penser de son cas. L'équivoque résulte de la confusion qui règne dans la dernière partie du l'écit ; car la déclaration que Jésus va faire est mal amenée, et elle est faite de deux morceaux correspondant à la double préoccupation qui s'est fait jour antérieurement dans la mise en scène . On n'y remédie pas en supposant rédactionnelle (avec BuLXMANN, 17) la déclaration de Zachée (xix, 8), qui aurait été introduite dans un simple doublet du récit concernant le publicain Lévi ; sans doute le doublet existe, mais mal venu et construit plutôt en vue de la déclaration qui a l'air de le surchai'ger. — « Aujourd'hui le salut est arrivé à cette maison, parce que lui aussi est fils d'Abraham ». — « Cette première remarque est en rapport avec ce que Zachée vient de dire et contient le vrai sens de l'his-, toire, ce que le lecteur en doit surtout rétenir ; et elle n'a sa pleine signification que dans la typologie du récit. Le salut s'entend de la venue de Jésus lui-même chez le publicain, venue qui s'explique par le fait que le publicain est lui aussi, à sa manière, qu'il soit juif d'origine ou qu'il ne le soit pas, fils d'Abraham, c'est-à-dire selon l'esprit, ce qui est la vraie manière d'être fils d'Abraham, ainsi qu'en témoignent les dispositions par lui manifestées (cf. Rom, iv, 1-24 ; Gal. m, g). Faire dire ici à Jésus qu'il a bien le droit d'entrer chez un juif même publicain, et qu'il ne serait pas entré chez un païen (Wkllhausen, io4 ; Kloste'umann, 549 ' LA«iRANGE 490). serait méconnaître le sens profond de la narration et l'esprit de l'évangéliste .
« Car le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu ». — Ceci est un autre élément de la réponse et vise directement les critiques signalées plus haut (xix, 7). A la lettre, cela sem-
^^ Or, comme on écoutait cela, il dit de plus parabole, parce qu'il était près de Jérusaïem, et que l'on pensait que tout de suite le royaume de Dieu allait apparaître.
Lierait n'en pas dire plus que la réplique de Jésus aux pharisiens dans l'anecdote de Lévi (v, Si-Sa) ; mais L'évangéliste n'a pas mis ce doublet pour rien. Il emploie une formule aussi générale que possible (en rapport avec XV, i-j) pour signifier le salut de ce qui paraissait être.à jamais perdu, le monde de la gentilité. Ce ne sont pas les déclarations judaïsantes de Matth.ieu(x, 6; xv, 24), et peut-être a-t-on voulu corriger celles-ci.
Il est donc superflu de discuter la nationalité de Zacbée; mais on ne peut guère douter que l'évangéliste, en racontant l'histoire du publicain pénitent, ait songé au salut des Gentils. Il serait plus risqué de voir dans Zachée sur son arbre la figure de la gentilité croyante, greffée sur le tronc d'Israël (Rom. xt, 17-18). Zachée et sa maison ne laissent pas de représenter les Gentils à qui le salut arrive de façon inespérée, nonobstant la protestation des Juifs, et ce nouveau fils d'Abraham fait pendant à la femme paralysée (xni, i6), la fille d'Abraham selon la chair, qxii, représentant l'Israël de la foi,. a été guérie dans la synagogue. Du reste, l'auteur ne veut pas briser la perspective de l'histoire, et il insinue par le symbole ce qu'il ne croit pas pouvoir dire expressément, La fortune ultérieure de Zachée dans la tradition chrétienne n'est pas de notre sujet (on peut voir sur ce point Lagrange, 490).