‹ L'évangile selon LucChapitre 63 sur 80 · LXXI. Les Mines · texte numérisé non relu

LXXI. Les Mines

La pai"abole des Mines s'intercale assez singulièrement entre les incidents de Jéricho et le triomphe messianique sur le mont des Oliviers. Cette parabole est la môme que celle des Talents dans Matthieu (xxv, i4-3o), qui l'a simplement annexée au grand discours apocalyptique. Dans notre évangile, la parabole est censée devoir expliquer le retardement de la parousie, bien que, par elle-même, elle tende à faire valoir plutôt le triomphe du Christ sur les Juifs par la destruction de Jérusalem. C'est l'évangéliste, semble-t-il, qui estprêoccupé du retard, et qui en cherche l'explication dans le dessein providentiel que manifeste la parabole ; il a imaginé que celle-ci avait été dite par Jésus pour calmer l'attente des disciples qui croyaient à la révélation immédiate de sa gloire messianique ; mais il paraît se com-

^2 II dit donc ;

Un homme de haute naissance partit en pays lointain, pour recevoir investiture de royauté et revenir (ensuite).

plaire surtout à mettre en relief la réprobation d'Israël, motivée par son incrédulité à l'égard de Jésus et de la prédication chrétienne. Telle quelle, la parabole n'est aucunement conçue de façon à faire entendre aux disciples que Jésus devra les quitter, mais à expliquer AUX chrétiens les faits accomplis depuis sa mort et le retardement de sa manifestation glorieuse.

ft Or, comme on écoutait cela », — ce qui vient d'être dit à propos lie Zachée. Mais ou ne voit pas bien quel peut être l'auditoire visé : Jésus est entré à Jéricho avec une foule enthousiasmée par la guérison de l'aveugle, puis il est venu chez Zachée, où l'on ne conçoit pas que cette foute ait pu le suivre ; on dit, il est vrai, que « tous » ont murmuré en le voyant entrer chez le publicain, et les paroles prononcées en dernier lieu par Jésus répondaient à cette critique ; la parabole serait adressée au même auditoire vague, dont il ne faudrait pas chercher comment il a pu trouver place dans la maison de Zachée. Le véritable auditoire est formé par les lecteurs de l'évangéliste. Ce qu'on nous dit de l'auditoire fictif ne laisse pas d'avoir sou intérêt,

« tl ajouta » — au précédent discours — « une parabole », — sans doute pour compléter l'enseignement donné, — ^ « parce qu'il était près de Jérusalem », — la cité de Dieu et de son Christ, — «et qu'on pensait », — les gens qui venaient de l'entendre célébrer les mérites du publicain croyaient — « que le royaume de Dieu allait tout de suite apparaître ». — L'indication est d'autant plus précieuse qu'elle est plus mal préparée et que Tauteur prend. sur lui de la neutraliser. Car c'est lui qui trouve ou qui met dans la parabole de quoi prouver que Jésus n'a pas annoncé le prochain avènement de Dieu ; ce n'est pas Jésus qui a polémisé ainsi contre l'objet propre de son message. Mais pour que l'évangéliste ait eu recours à un semblable procédé, il faut que la notice qu'il neutralise ait été dans la tradition qu'il exploite, dans la source qui le supporte ; il ne se serait point avisé lui-même de l'inventer. Notre auteur lisait encore ce qu'on peut à peine entrevoir dans la rédaction actuelle de Mai'c (x. Sa) : que Jésus et sa suite venaient à Jérusalem pour la manifestation du royaume céleste. La rédaction de Marc remplace celte donnée par la troisième prophétie de la passion ; notre auteur y substitue la parabole par laquelle Jésus est censé avoir combattu la persuasion de son entourage. 11 en résulte une perspective des plus incohérentes. Pris à la

lettre, le discours de Jésus à propos de Zachée n'a pu suffire à éveiller chez ses auditeurs l'espérance du grand avèùeinent ; et si c'est seulement le voisinage de Jérusalem qui suggère à la foule l'idée du triomphe messianique, la parabole des Mines ne combat pas cette illusion ; elle ne la dissiperait que si ceux qui l'entendent étaient capables de pénétrer le mystère qu'y découvre l'évangélisle. Mais dans la pensée de celui-ci, comme la- parabole de la Veuve enseigne que le jugement divin ne sera pas indéfiniment retardé, comme celle du Pharisien fait pressentir la réprobation d'Israël, comme la dernière prophétie de la passion annonce la condition préliminaire de toute cette eschatologie, comme la guérison de l'aveugle figure le judéochristianisme, et la conversion de Zachée la naissance de l'hellénochristianisme, la parabole des Mines résume la perspective eschâtologique en logeant dans l'absence du Christ, entre sa mort suivie de résurrection et son avènement final, la formation de l'Eglise et la destruction de Jérusalem. L'enchaînement des récits n'existe que dans cette perspective idéale. On peut supposer que l'instruction est donnée surtout pour les disciples; elle n'a jamais été adressée qu'aux chrétiens.

Tandis que la parabole de Matthieu conserve la forme de comparaison (Mt, XXV, i4), dans Luc le récit se présente plutôt c;pmme une description allégorique du salut. — « Un homme de haute naissance alla en pays lointain pour prendre investiture d'un royaume" et revenir ». — Matthieu met simplement en scène unhommequis'envapour un certain temps à l'étranger. Le personnage de Luc rappellerait la situation d'Hérode et de ses fils et petits-fils à l'égard de Rome, dont ils tenaient leur autorité ; mais le prince dont il s'agit n'appartient pas à la famille hérodienne, et ce n'est pas en Italie qu'il va ; il représente directement le Christ lui-même, fils de David et fils de Dieu, quittant ce monde pour aller chercher l'investiture du royaume éternel qui s'établira sur la terre quand le Christ reviendra dans sa gloire. Sa naissance lui donne droit à l'empire qui lui sera confié (cf. i, 32-33) ; il est appelé à régner sur son propre pays lorsque la Jérusalem céleste se substituera à celle de la terre, et que le royaume de David deviendra le royaume de Dieu.

(( Et ayant appelé dix de ses serviteurs, il leur donna dix mines », — une à chacun, — « et il leur dit : « Faites-les valoir en attendant que je vienne ». — Le prince ne dit pas : « pendant mon absence », parce que l'évangéliste a eh vue le terme dé cette absence, c'est-àdire la parousie, qui demeure le véritable avènement du Christ et n'est pas un simple retour. L'ordre donné est une addition de l'évan-

13 Or, ayant appelé dix de ses serviteurs, il leur donna dix mines, et il leur dit :

« Faites-les yaloir en attendant que je vienne. »

géliste, à quoi rien ne correspond dans Matthieu ; dans la suite on ne ■ reprochera pas au serviteur négligent d'à voir contrevenu aux instructions reçues ; mais notre auteur a voulu marquer le devoir chrétien. Une disproportion sensible existe entre le rang du personnage et la somme qu'il distribue : d'homme de Matthieu (xxv, i5) avait huit talents (une quarantaine de mille francs) à répartir entre trois serviteurs, notre prince y va par mines et n'a que dix mines pour dix serviteurs ; que la mine en question soit la mine grecque (environ quatre-vingt-dix francs) ou l'ancienne mine hébraïque (environ cent quarante francs), la somme serait chétive pour un roi, et la recommandation de faire valoir un si médiocre capital conviendrait peu à sa dignité. L'auteur n'a pas voulu par là vainter la pauvreté de la première communauté chrétienne ; une mine est donnée à chaque serviteur, parce que la mine est la grâce du christianisme, qui est la même pour tous. Dans Matthieu les talents sont inégalement distribués, selon la capacité des trois serviteurs. Ici les serviteui's sont dix, choisis, à ce qu'il semble, dans un plus grand nombre, qu'ils paraissent représenter, parce que trois serviteurs étaient trop peu pour un roi, surtout pour le Seigneur Christ, qui a comme serviteurs tous les candidats au royaume céleste. Peut-être y a-t-il quelque rapport entre ces dix serviteurs et les dix vierges de Matthieu (xxv, i). Dans la suite du récit on ne retrouve plus que trois serviteurs, ce qui montre l'artifice de la retouche.

« Or ses concitoyens le haïssaient», — On néglige de nous dire pourquoi. — « Et ils envoyèrent une députation derrière lui », — auprès de l'autorité suprême-, — « pour dire : « Nous ne voulons pas que celui-ci règne sur nous ». — Pas un mot sur l'accueil fait à cette ambassade, on connaît seulement par la suite qu'elle n'a pas empêché le pi'étendant d'être investi. Mais ce détail est encore emprunté à l'histoire des princes hérodiens : après la mort d'Hérode le Grand, par exemple, les Juifs envoyèrent des députés à Rome pour demander à être administrés directement par l'empire, non par Arciiélaûs ; et plus tard leurs plaintes provoquèrent la déposition de celui-ci. Des indications si particulières sont d'autant plus remarquables que l'application réelle en est plus détournée ;

^* Mais ses concitoyens le haïssaient, et ils envoyèrent ambassade après lai pour dire : (( Nous ne voulons pas que celui-ci règne sur nous. » ^^ Et advint, quand il rentra investi de la royauté, qu'il fit appeler ces serviteurs à qui il avait donné l'argent» pour savoir ce que chacun avait fait dé profit.

car la protestation méprisante (ci. Jn. xix, i4-t5) des citoyens contre le prétendant ne signifie pas autre chose que l'incrédulité des Juifs à la parole et à la mission de Jésus, leur résistance à là prédication apostolique. Cette allégorie vient d'ailleurs en surcharge et bouleverse l'équilibre de la narration, mieux gardé dans Matthieu. Nul besoin cependant d'imaginer (avec Strauss, Ewald, WelUxausen, Harnack), une parabole distinctequi aurait eu pour thème le roi contesté, et que l'évangéliste aurait amalgamée avec celle de l'homme aux talents. Notre auteur était parfaitement capable d'orner luimême de ses gloses allégoriques (cf. Bultmann, laS), dérivées par lui de Josèphe, la parabole de l'homme aux talents. Le trait de l'ambassade se trouve remplacer ce que Matthieu (xxv, 16-18) raconte du parti que prennent les serviteurs ; mais le récit primitif pouvait fort bien, comme notre auteur, ne mentionner ces détails que dans la reddition de comptes.

« Et il arriva, quand il revint après avoir reçu le royaume ». — De même qu'Archélaiis obtint malgré les Juifs l'investiture du gouver nement que lui avait destiné son père, le prince de la parabole revient avec le titre et le pouvoir de roi dans son pays ; c'est le Christ dans sa parousie. — « Qu'il fit appeler près de lui ces serviteurs à qui il avait donné l'argent, afin de savoir ce que chacun avait fait de pi'ofit ». — Ainsi fait le maître dans Matthieu (xxv,. 19). Ici le procédé paraît peu royal ; mais l'idée du compte à rendre était le fond même de la parabole et devait être conservée ; du reste, le roi n'y compromet pas sa dignité, puisqu'il s'agit du jugement dernier.

« Or le premier se présenta, disant : « Seigneur, ta mine a rapporté dix mines ». — Proportion plus forte que dans Matthieu (xxv, 20), où la mise de fonds est seulement doublée. Le serviteur n'en est que plus modeste, et l'on dirait qu'il n'a été pour rien dans le succès ; il ne se flatte pas, comme le serviteur de Matthieu, d'avoir gagné l'ai*gent (cf. XVII, 10). Cette réserve, assez naturelle d'ailleurs, peut venir de source et n'accuser pas d'arrière-pensée théologique. — « Et il lui dit : « Bien, bon sei'viteur, puisque tu. as été fidèle pour très

LUC, XIX, l6-i9 463^

, ^^ Le premier se présenta, disant : « Seigneur,

« Ta mine a produit dix mines. »

1' Et il lui dit :

« Bien, bon serviteur,

puisque pour très peu tu as été fidèle,

tu auras autorité sur dix villes. »

18 Et le second vint, disant :

« Ta mine, Seigneur

a produit cinq mines. »

1® El il dit aussi à celui-là .:

({ Toi aussi, sois préposé à cinq villes. »

peu, tu auras autorité sur dix villes ». — L'antithèse naturelledemanderait : « Je te confierai beaucoup », comme dans Matthieu (xxv, 2i) ; mais la réponse du roi est mise en rapport avec la dignité qu'il vient d'acquérir. Ce moyen de l'ecrutement administratif échapxje à touto critique, si Ton considère la pensée de l'évangéliste : le chrétien qui aura bien vécu, amassant des mérites pour le ciel, sera associé à la royauté de Jésus ; il en est qui gouverneront une province du nouvel Israël dans le royaume de Dieu (noter que xvi, 10-12, anticipe rantithèse de « peu » et « beaucoup », comme elle existait dans le récit piMmitif).

« Et le second vint, disant : « Ta mine, Seigneur, a produit cinq raines ». — Le second serviteur de Matthieu (xxv, 22) apporte quatre talents au lieu de deux. — « Et il dit aussi à celui-là : a Toi aussi, tu seras préposé à cinq villes >;.

« Et l'autre vint ».'— On dirait qu'il y a seulement trois serviteurs, et il ne faut pas demander ce qu'ont fait les sept dont on ne parle plus. Comme les trois sont typiques, cette négligence n'a pas d'inconvénient, — « Disant : « Voici ta mine, que j'ai tenue enveloppée dans un linge » . — Façon de parler qui suppose une longue absence du maître, bien que révaugéliste n'en ait pas l'ait l'indication expresse (comme Mï. xxv, 19). La mine était roulée dans un linge, sans doute logée dans un coffre, sei-rée en lieu sûr. Matthieu (xxv, aS) pouvait faire enterrer le talent, qui était beaucoup plus gros. — « Car j'avais peur de toi, parce que tu es homme sévère ». — Epithète (aùcT-fipoç) moins forte que le « dur » (c7xXr,pôç) de Matthieu (xxv, 24). — « Tu prends ce que tu n'as pas déposé », — réclamant comme tien ce qui ne t'appartient pas. Formule plus nette, mais non plus primitive que Matthieu : <( ramassant où tu n'as pas dispersé ». — « Et tu

2» Et l'autre vint disant :

« Seigneur, voici ta mine, .

que j'ai mise à part dans un mouchoir ; 21 car j'avais peur de toi, parce que tu es homme sévère, tu prends ce que tu n'as pas déposé, et lu moissonnes ce que tu n'as pas semé. » 22 II lui dit:

« De ta bouche je te juge, méchant serviteur. Tu savais que -je suis homme sévère, prenant ce que je n'ai pas déposé et moissonnant ce que je n'ai pas semé 1 ^3 Et que n'a-tu mis mon argent en banque ? Et moi, en arrivant, avec intérêts je l'eusse retiré. »

moissonnes 3e que tu n'as pas semé ». — L'idée du dépôt, suggérée par le récit même, a été expiùmée d'abord, et la critique du serviteur est censée n'atteindre pas le maître, c'est-à-dire le Christ, parce qu'elle est mal fondée.

« Il lui dit : « Par ta bouche je te jugerai », — ou mieux peut-être : «je te juge » (xpt'vo), au lieu de xptvS). Développement oratoire, qui manque dans Matthieu (xxv, 26). — « Mauvais serviteur ». — Matthieu dit de plus : « et paresseux ». — « Tu savais que je suis homme sévère», etc. «Et pourquoi n'as-tu pas mis mon argent en banque? Et moi, arrivant, je l'eusse retiré avec intérêt ». — Pour cette partie notable du récit primitif, la correspondance avec Matthieu (xxv, 2;;) : (( Il te fallait donc verser mon argent aux banquiers, et arrivant, j'aurais retiré mon bien avec intérêts », est aussi étroite que significative pour l'identité de source.

« Et il dit aux assistants ». — Notre auteur a pensé devoir nommer ces assistants, parce qu'il a besoin d'eux pour exécuter l'ordre donné par le roi. On peut, si l'on veut, les prendre dans le groupe des serviteurs fidèles ; mais peut-être vaudrait-il mieux les identifier aux anges (cf. ix, 26 ; xii, 8-9 ; et la distinction des serviteurs et des ministres dans Mt. xxii, 10, i3). — « Otez-lui la mine et donnez-la â celui qui a les dix mines ». — Matthieu (xxv, 26) : « dix talents », est exact ; mais notre auteur n'a pas songé que le serviteur aux dix mines en a maintenant onze . Avant d'amener le proverbe que Matthieu (xxv, 29) introduit sans autre préambule, il intercale une remarque des « assistants ». — • « Et ils lui dirent : « Seigneur, il a

2* El aux ass.islanls il dit :

« Otez-lui la mine

et donnez-la à celui qui a les dix mines. » 2s El ils lui direnl :

(I Seigneur, il a dix mines.

2" — Je vous d's qu'à quiconque possède on donnera,

mais, à (jui n'a pas, même ce qu'il a seia ôlé.

dix mines». — Cette remarque étant omise dans quelques témoins , (D, Ss.Sc. mss.lat.), plusieurs la jugent interpolée. Elle l'est, en effet, parrapport au récit primitif; mais une interpolation du texte évangélique est peu vraisemblable, et l'omission s'explique par l'influence de Matthieu, l'intention de rendre son unité au discours du roi, et peut-être aussi d'effacer en partie la difficulté provenant du chiffre des mines. On dirait que l'évangéliste n'a pas voulu laisser dire de lui-môme au roi le motif de sa conduite envers le serviteur zélé, parce qu'il n'a de confidences à l'aire à personne ; mais l'inquiétude des «assistants » fournit au souverain l'occasion de promulguer, avec la majesté du Christ juge, le principe général de la rétribution.

Car c'est évidemment le Christ qui, par la bouche du roi de la parabole, prononce l'assertion solennelle : — « Je vous dis qu'à quiconque possède on donnera )) . — Le serviteur zélé finit par représenter le groupe des élus. — « Mais à qui n'a pas on ôtera même ce qu'il a ». •— Le serviteur négligent représente le groupe des damnés. Toutefois le groupe des élus se confond plus ou moins dans la perspective avec les Gentils convertis, et le groupe des damnés avec les Juifs incréduleset exterminés. Ce devait être la conclusion du récit dans la source commune, où le maître alléguait cette façon de proverbe en commentaire de sa conduite envers le serviteur zélé. On a pu voir que le même dicton a été reproduit d'après Marc dans le discours des paraboles (viii, i8).

« Quanta ces miens ennemis, qui ne voulaient pas que je l'égnasse sur eux », — ces Juifs qui ont refusé de reconnaître Jésus comme Christ et qui l'ont crucifié, — « airienez-les ici et massacrez-les devant moi ». — La destruction de Jérusalem sera leur châtiment. C'est ainsi que Matthieu(xxti, 7) introduit la destruction de Jérusalem dans la parabole du Festin. Celte conclusion est visiblement surajoutée, comme tout ce qui a rapport à la royauté du maître (cf. xviii, 8 b, où une addition rédactionnelle est introduite de la môme façon, par TïVriv. D ajoute encore, en surcharge de Le. 27, Mt. xxv, 3o). Moyen-

A. LoisY. — L'Evangile selon Luc, 3o

" Quant à ces (gens) mes ennemis, qui ne voulaienl pas que je régnasse sur eux, amenez-les ici, et massacrez-les devant moi. »

-8 Et cela dit, il prit le devant, montant à Jérusalem.

nant cette addition, qui complète les précédentes, la parabole qui, dans sa première adaptation chrétienne, faisait i*essortir la pi'oportion que le jugé suprême établira entre la récompense et les mérites des individus, se trouve maintenant contenir une vue apocalyptique sur les destinées du peuple juif. Ces gloses ont le même caractère que celles du Festin dans Matthieu ; bien qu'elles puissent, à raisou de leur coordination (dans xix, 12, i4-i5 a, 27), offrir un sens complet, elles paraissent avoir été plutôt conçues en paraphrase apocalyptique de la parabole.

■On peut imaginer, d'après le rapport de Matthieu et de Luc, une première fable chrétienne ainsi conçue : un homme de condition aisée sans être opulente, s'en allant en voyage, avait confié à ses trois serviteurs, ou à trois de ses serviteurs, huit mines, cinq à l'un, deux à l'autre une au troisième ; revenu au bout d'un certain temps, il trouva que les deux premiers avaient doublé leur petit capital et que l'autre n'avait cherché à rien gagner ; il félicitait les deux premiers, et il reprenait la mine du troisième pour la donner au premier, en vertu de l'adage : « On donne à qui possède ». Mais un tel récit n'est pas dans l'esprit de l'Evangile. Il faut le solliciter légèrement pour lui faire dire (avec Jûlicher, II, 482-483) que la vie, activité féconde dans l'ordre de la nature, doit lêtre aussi dans l'ordre religieux el moral. Cette conception de philosophie abstraite n'a rien de spécifiquement évangélique, et le récit même ne s'adapte pas sans difficullé à la conception évangélique du règne de Dieu. Ni le trait de la mine donnée à celui qui a gagné beaucoup, ni la sentence : « On donne à qui possède, on prend à qui n'a rien », n'y ont d'application naturelle. L'utilisation laborieuse de ces thèmes de sagesse se sera plutôt faite dans la ti-adition qu'à l'origine du mouvement chrétien.

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