LXXII. Au MONT DES Oliviers
Jésus arrive enfin à Jérusalem. Son départ pour celte ville (ix, 5i) sépare les récits galiléens delà relation artificielle du voyage; on peut dire qu'une troisième partie, celle des récits hiérosolymitains,
^8 Et quand il approcha de Bolhphagé et de Béthanie,
au monl dit dés Oliviers,
il envoya deux des disciples, ^0 disant: « Allez au village en face,
où, en entrant, vous trouverez ànon attaché,
qu'aucun hommen'a jamais monté ;
et l'ayant détaché, amenez-le.
'31 Et si quelqu'un vous demande : ce Pourquoi détachez-vous ? »
vous direz ainsi : « Le Seigneur en a besoin. »
32 Or, étant partis, les envoyés trouvèrent comme il leur
[avait dit ;
commence avec le triomphe messianique sur le mont des Oliviers. Mais l'introduction manque un peu de solennité ; ce n'est qu'une formule de transition. — « Et cela dit », — ayant raconté la parabole des Mines pour combattre la persuasion où était son entourage touchant l'imminente manifestation du règue de Dieu, — « il prit le devant, montant à Jérusalem ». — Echo inattendu de Marc (x, 3a) : « Or ils étaient en route, montant à Jérusalem et Jésus marchait -devant eux ». On conçoit que l'évangéliste ait eu cette indication présente à l'esprit, si l'idée qu'il s'est flatté de combattre dans la parabole des Mines était signalée dans la source comme motivant la démarche de Jésus. Mais notre auteur n'entend probablement pas dix'e, comme Marc, que Jésus marchait devant ses compagnons, mais plutôt qu'il marchait en avant, qu'il continuait sa route vers Jérusalem. Il n'est pas autrement tenu compte de la station chez Zachée.
a Et advint, comme il approchait de Bethphagé et de Béthanie, vers la montagne dite des Oliviers ». -— D'après Marc (xi, i), en omettant la mention de Jérusalem, qui vient d'être faite dans la formule de transition (xix, yS. Dansxxi,37, Aot. i, 12, notre'auteur écrit, èXaîwv, c( olivetum », comme Josèphe ; xtx,37, etxxii, -Sg, il écrit zh opoç tSv tkoLiSiv , comme Marc et Matthieu ; ici l'on doit lire probablement èXocav) . — « Qu'il envoya deux des disciples », — Marc (xt, i) : « de ses disciples », — « disant : « Allez au village en face », — Marc (xi, 2) : « en face de vous ». — « En y entrant », — Marc : « et aussitôt entrés », — « vous trouverez un ânon », etc. « Et si quelqu'un vous demande : « Pourquoi détachez-vous ?» — Marc (xt, 3) : « Et si quelqu'un vous dit : (( Pourquoi faites-vous cela ?» — a Vous direz ceci : « Parce que
3» et comme ils délachaient l'ânon,
ses maîtres leur dirent ;
« Pourquoi détachez-vous l'ànon ? »
3* Et ils dirent : « Parce que le Seigneur en a besoin. » 3s Et ils l'amenèrent à Jésus ;
et ayant jelé leurs manteaux sur l'ânon,
ils firent monter Jésus dessus.
3« Et à mesure qu'il avançait,
il étendaient leurs manteaux sur le chemin. 3' Mais, comme il approchait déjà
de la descente du mont des Oliviers,
toute la troupe des disciples se mirent
tout joyeux à louer Dieu à pleine voix
le Seigneur en a besoin ». — Marc : « Dites : le Seigneur en a besoin, et aussitôt il le renverra ici ».
« Or, étant partis, les envoyés trouvèrent selon qu'il leur avait dit ». — Marc (xi, 4) : « Et ils s'en allèrent et ils trouvèrent l'ânon attaché près d'une porte, dehors, sur la voie publique ». — « Et comme ils détachaient l'ânon, ses maîtres leur dirent : « Pourquoi détachezvous l'ânon ? » — Marc (xi, 45) : a Et ils le détachèrent. Et quelquesuns de ceux qui étaient là leur dirent : « Que faites-vous à détacher l'ânon ?» — « Et ils dirent : « Parce que le Seigneur en a besoin ». — Marc (xi, 6) : « Et il leur dirent comme avait dit Jésus, et on le& laissa » faire .
« Et ils l'amenèrent à Jésus, et ayant jeté leurs manteaux sur l'ânon, ils firent monter Jésus dessus ». — Marc (xi, 7) : « Et ils conduisirent l'ânon à Jésus, le couvrirent de leurs manteaux, et il monta dessus ». — « Et à mesure qu'il avançait, ils étendaient leurs manteaux sur le chemin ». — Ce n'étaient pas les mômes qui mettaient leurs manteaux sur l'âne et qui les étendaient sur le chemin. Marc (xi, 8) dit : « Et plusieurs étendaient leurs manteaux sur le chemin, et d'autres des branches qu'ils coupaient dans les champs ».
« Et comme il était déjà près d'arriver à la descente du mont des Oliviers ». — Celte apparente précision est propre à notre évangile. Pas n'est besoin d'y supposer une source spéciale, mais l'intention de souligner le lieu de la manifestation, pour faire droit aux prophéties (cf. Marc, 3i8 ; et xxiv,5o ; Acr. i, 12). — « Toute la foule des disciples, transportés de joie, se mirent à louer Dieu à haute voix pour tous les miracles qu'ils avaient vus ». — Interprétation et
pour tous les miracles qu'ils avaient vus, ^^ disant :
a Béni soit celui qui vient, (comme) roi, au nom de Seigneur I
Dans le ciel paix, et gloire dans les hauteurs 1 »
^^ Et certains pharisiens (qui étaient) dans la foule lui dirent : « Maître, reprends tes disciples. »
*° Et répondant, il dit : « Je vous dis,
si ceux-ci se taisent, les pierres crieront. »
paraphrase de Marc (xi, 9) : « Et ceux qui marchaient devant et ceux qui suivaient, criaient », Notre évangéliste a voulu dire pourquoi la foule éclata en acclamations joyeuses (cf. 11, i3-i4),et le motif est tellement chei'ché qu'ildoitservirune intention particulière. Or cette intention doit être la même qui s'est trahie dans le préambule donné à la parabole des Mines : il ne s'agissait pas de parousie messianique et Jésus lui-même a corrigé sur ce point l'opinion de ses disciples ; les disciples, non seulement les Douze, mais le cercle plus large d'adhéi'ents dont il a été déjà parlé (vi, 17), ne célèbrent pas maintenant la Venue du Messie en Jésus, ils louent Dieu rétrospectivement pour tous les miracles accomplis par son envoyé. I/artiflce est évident, et la préoccupation de l'évangéliste ne l'est guère moins. L'auteur veut bien qu'on célèbre le Christ, mais non pas qu'on ait l'air d'inaugurer son règne.
Il semble que la même préoccupation ait réagi sur la forme' de l'acelamation messianique. — « Disant: «Béni soit celui qui vient, le roi, au nom de Seigneur. » — Les hosanna de Marc (xr, 10) sont omis ; on va les trouver i-emplacés par une doxologie qui rappelle le cantique des anges àlanaissance du Christ (11, i4),et qui est sans rapport direct avec la circonstance. Dans les meilleurs témoins, la formule du Psaume (cxviii, 26): « Béni soit celui qui vient au nom de Seigneur », est surchargée du mot « roi », ou «le roi », soil par allusion à Zachaine(ix, 9), soit par influence de Marc (xi, 10): « Béni soit le royaume qui vient, de notre père David » ; mais ce roi est celui de la parabole (xix, 12, i5-2^) — « Dans le ciel paix, et gloire dans les hauteurs ». — 11 s'agit de la paix du ciel, avec regard vers les croyants àqui elle est promise, non pi'écisément d'une réconciliation de la terre avec les cieux par la médiation du Christ ; et la foule qui acclame Jésus est censée s'associer aux louanges que les esprits célestes rendent à Dieu.
C'est d'après certains textes de l'Ancien Testament qu'a été conçu le triomphe messianique sur le mont des Oliviers : Matthieu (xxi, 4-5) et Jean (xii, i4) indiquent le texte de Zacharie (ix.g) sur lequel a été
470 LUC, XIX, 41-i2
*i Et quand il fut proche, A'oyant la ville, il pleura'sur^elle, ^^ disant :
construit le récit, qui a été probablement influencé aussi par la prophétie de Jacob (Gen. XLix, II);, le Psaume cxvm (25-26) a fourni l'acclamation messianique ; la localisation de l'incident doit être également en rapport avec un texte de Zacliarie (xiv, 4)'
Au lieu de la notice de Marc (xi, 11) sur la première visite de Jésus au temple et son retour à Béthanie, on trouve mention d'un incident particulier qui correspond à ce que Matthieu (xxi, 14-17) raconte de la protestation des prêtres contre l'acclamation faite à Jésus par les enfants dans le temple. — « Et certains des pharisiens de la foule ». — Construction un peu embarassée (xat tivs? twv <ï>api(T(/.''wv k-Ko ■:ouoyXo\j); mais on ne peut guère supprimer « les x^harisiens » (avec Ss. ), dont la mention expresse est significative pour le récit, ni « la foule w (avec le ms. b), simple spectatrice, à distinguer de « la troupe (ttàtiOoç) des disciples, et à laquelle appartiennent les pharisiens dont il s'agit. — « Lui dirent : « Maître, reprends tes disciples ». — L'intervention des pharisiens n'est pas autrement attendue sur le chemin de Bëthanie à Jérusalem, quand le Christ s'avance au milieu delà troupe qui l'acclame; mais le contraste est voulu pour la signification des deux tableaux : la foiet le cantique des disciples, écho du cantique des anges à Bethléem, figurent le triomphe du Christ et la conversion du monde ; la remarque des pharisiens et la réplique de Jésus font ressortir l'incrédulité, la jalousie et l'impuissance du judaïsme devant le succès chrétien. — « Et répondant, il dit : a Si ceux-ci se taisent, les pierres cineront ». — On pourrait songer aux « pierres dont Dieu peut faire des enfants d'Abraham )) (m, >]] ; mais il y a plutôt emploi de locutions proverbiales (cf. Hab. it, 11). Fiction conçue dans la tradition chrétienne, plus sobre, mais pas plus sûre que celle de Matthieu, et qui, si elle n'en est pas dépendante, procède de la même intention.
LXXIIL Le sort de Jérusalem
L'intervention des pharisiens est censée se produire lorsque Jésusest encore assez loin de Jérusalem, en sorte que, dès Béthanie, une assistance simplement curieuse paraît se joindi'e à la troupe enthousiaste qui accompagne le Christ ; un autre trait, plus touchant, est rapporté au moment où Jésus, s'approchant de plus en plus, découvre la ville entière ; et comme la protestation des pharisiens rend témoi-
LUC, XIX, 4:i-44 47i'
« Que ne reconnais- tu en ce jour,
loi aussi, ce qui esl pour paix;
Mais, maintenant cela est caché à les yeux. ^3 Car viendront des jours sur loi
où tes ennemis l'environneiont de tranchées,
l'invesliront, le resserreront de toutes paris; ^'^ elil le briseront contre terre ainsi (\\xc,tës enfants, en toi,
el ils ne laisseront pas pierre sur pierre en toi,
parce que tu n'as pas reconnu le temps où tu étais visitée . »
gnage de l'inci'édulilé juive, la douloureuse prédiction du Christ sur Jérusalem montre que le judaïsme a mérité la condamnation dont il a été frappé en l'an ;jo. Dans la p.ensée del'évangéliste la protestation (les pharisiens correspond à celle que les sujets ont faite contre l'avènement de leur roi dans la parabole des Mines, et la prédiction que Jésus va énoncer lait pendant à ce qu'on lit dans la parabole touchant l'extermination des rebelles. C'est aussi bien ce que notre auteur a jugé bon de substituer à l'histoire du figuier desséché dans Marc (xi, 12-14, 20-21).
« Et quand il fut proche, voyant la ville, il pleura sur elle ». — Le Christ de notre évangile est beaucoup plus sensible que celui de Marc ; il l'est ici plus que dans les paraboles de la Veuve (xviii, ;j-8) etdes Mines (xix, ar^), parce que c'est le rédacteur qui le fait parler (cf. xxiii,.2;7-3i). — « Disant : « Si ta reconnaissais en ce jour, toi aussi, ce qui est pour paix ! » — Variantes: « du moins (y.a' 7e) en ce jour ». Mais il n'y apeut-ôtre pas tant lieu d'insister sur « ce jour », et l'auteUr pourrait bien opposer Jérusalem incrédule, à la troupe croyante, figure de l'Eglise, qui reconnaît où est le salut(BS ont xat crû, après « en ce jour «.etn'ontpas xaiyeavant). Expression d' un veèaqul est censé ne devoir pas ou plutôt ne pouvoir se réaliser, on pourrait dire un regret de ce que le souhait se soit trouvé irréalisable. Un jour de grâce était donné à Jérusalem, dont elle n'a pas profité plus que Capharnaûm, Chorazin et Bethsaïde. En réalité, la perspectiA'e du discours est celle de la ruine accomplie. L'emploi du mot « paix» pour désigner le salut se justifie suflisamment par le contexte, et il n'est pas autrement indiqué devoir là (avec Klostbrmann, 555), une allusion à l'étymologie de Jérusalem (ptsi'o pacis).
« Mais maintenant cela est caché à tes yeux ». — L'aveuglement de Jérusalem entre dans les plans de la Providence ; elle ne veut pas voir, et Dieu lui cache où est le salut. — « Car viendront des jours sui»^
*^ Et étant entré dans le temple,., il se mit à chasser les vendeurs, ■*" leur disant : « Il est écrit:
«.Et ma maison sera maison de prière » ; mais vous en avez fait caç>erne de voleurs. »
toi où tes ennemis t'environneront de tranchées, t'investiront, te serreront de toutes parts». — C'est la description d'un siège, et d'après Isaïe (xxix, 3)'; mais l'auteur connaît le siège de Jérusalem par les Romains, et il connaît aussi la destruclion de la ville. — « El ils te renverseront par terre ». — Autre réminiscence d'isaïe (xxix, 4)< -— <( Ainsi que tes enfants en toi », — c'est-à-dire tes habitants (xni,34), mais assimilés aux enfants massacrés dans le sac d'une ville (cf. II Rois, vin, 12 ; Os. x, i4 ; xiv,t ; Ps. cxxxvu, 9). L'incohérence de la description provient du conflit des réminiscences bibliques (impliquées dans'IBacpcoïj'îtv, Is. xxvi, 5 ; xxix, 4i pour la ville renversée ; Ps. cxxxvn, 9 ; Os. x, 14, etc., pour les enfants écrasés). — « Et ils ne laisseront pas pierre sur pierre en toi ». — Ce trait vient plutôt de Marc (xui, 2). — « Parce que tu n'as pas reconnu le temps où tu étais visitée ». — Jérusalem a méconnu le temps où Dieu la visitait par son Christ dans la miséricorde (i, 68, 78) ; il la visitera, ill'a visitée de nouveau pour le châtiment
Ainsi ce petit morceau sentimental a été conçu à distance par un homme versé dans la connaissante des Ecritures et des sentences antérieurement attribuées à Jésus, et ce pieux romancier n'a eu nullement besoin de calculer et de doser ses emprunts ; des réminiscences lui sont venues en rapport avec la situation donnée par les récits antérieurs et imaginés par lui. Il ne luia pas fallu plus de recherches pour construire la grande scène de prédicationà Nazareth et la vocation des disciples par Ija pêche miraculeuse. L'hypothèse d'une source relativement ancienne et même araméenne (Bulïmann, ^4) ne paraît aucunement s'imposer, et elle ne pourrait se recommander qu'à ceux qui croiraient notre évangéliste incapable d'écrire quatre lignes de sa propre initiative.