‹ L'évangile selon LucChapitre 67 sur 80 · LXXVI. Les Vignerons meurtriers · texte numérisé non relu

LXXVI. Les Vignerons meurtriers

La parabole des Vignerons meurtriers est donnée d'après Marc- (xn, i-ii), avec de légères variantes. — «Or il se mita dire au peuple cette parabole». — Marc (xii, i) : « Et il se mit à leur parler en paraboles ». Notre auteur fait adresser la parabole aupeuple, bien qu'il suppose présents les membres du sanhédrin ; il aura pensé sans doute que Jésus, qui vient d'opposer un refus net à leur question, ne leur a pas aussitôt adressé un discoui's . Du reste, la prétendue parabole, qui est une façon d'apocalypse, où sont présupposées la mort de Jésus, l'évangélisation des païens, la ruine du peuple juif, paraît avoir occupé d'abord la place qui est attribuée au discours apocalyptique dans les rédactions canoniques des trois premiers évangiles, (voir Marc, 342-345). Le récit allégorique est complet sans la citalion biblique au moyen de laquelle on l'a commenté, faisant du récit et de la citation un discours de Jésus ; récit et application de texte sont œuvre de prophètes chrétiens et produit de la tradition chrétienne (cf. Bui.tmaiNN, iio, laô) ; le tout sei't à définir la situatien de Jésus à l'égard des Juifs, spécialement du judaïsme olïiciel,. qui a causé sa mort.

« Un homme planta une vigne, la loua à des vignerons ». —Omission des détails, empruntés par Marc (xu, i) à^[sàïe(v, 1-2), touchant la clôture, la cuve, la tour, dont la' vigne a été poui-vue. — « Et il s'en alla en pays étranger pour un longtemps «, — Marc sous-entend ce long temps de l'absence. La vigne est Israël, mais elle est aussi et surtout la i^eligion instituée par Dieu et z'emise en garde aux Israélites ; la plantation de la vigne est l'établissement du peuple et son organisation légale ; Dieu y a pouvvu en personne, et depuis il a surveillé de loin son œuvre ; c'est pourquoi notre auteur signale expressément la longueur d'une absence qui, de soi, est un trait peu divin.

« Et en saison il envoya vers les vignerons un serviteur, pour qu'ils lui donnassent du fruit de la vigne». — Marc (xu, 2) : « Et il

^2 Et il en envoya encore un troisième ;

mais eux, après l'avoir aussi blessé, le ehassèrenl. 13 Or le maître de la vigne dit : » Que ferai-je ?

J'enverrai mon fils bien-aimé ;

peut-être auront-ils pour lui des égards? » 1* Mais, le voyant, les vignerons délibérèrent entre eux, disant :

« C'est l'héritier ; tuons-le,

pour qu'à nous soit l'héritage. »

" Et l'ayant jeté hors de la vigne, ils le tuèrent.

Que leur fera donc le maître de la vigne ?

envoya vers les vignerons en la saison un serviteur, pour recevoir des vignerons part des fruits de la vigne. — « Mais les vignerons, après l'avoir battu, le renvoyèrent à vide ». — Marc (xii, 3) : « Et s'étant saisis de lui, ils le battirent et le renvoyèrent à vide ». — « Et il envoya encore un autre serviteur ; mais eux, ayant aussi battu et o-utragé celui-là, le renvoyèrent à vide ». — Marc(xii, 4) •' « Etderechef il envoya vers eux un autre serviteur, et ils le frappèrent à la tête et l'outragèrent ». — « Et il en envoya encore un troisième; mais eux, après avoir aussi blessé celui-là, le chassèrent » . — Marc (xu, 5) : « Et il en envoya un troisième, et ils le tuèrent ; et plusieurs encore, dont ils battirent les uns et tuèrent les autres ». Notre évangéliste s'en tient à l'envoi de. trois serviteurs, et il gradue les mauvais traitements de façon à réserver la mort pour le fds dupropriétaiv-e; il aura pensé que les trois serviteurs représentaient suffisamment les prophètes, et il a voulu équilibrer plus exactement la mise en scène ; il a dû abréger Marc en le coi'rigeant.

« Or le maître de la vigne dit : « Que ferai-je ? J'enverrai mon fils bien-aimé)), — faconde parler qui implique l'unicité du fils en question, — « peut-être auront-ils des égards pour lui ». — Marc (xu, 6) : « Il avait encore un fils qu'il aimait ; il l'envoya le dernier vers eux, disant : « Ils auront des égards pour mon fils ». Noire auteur dramatisé celte partie du récit en introduisant la résolution du père dans le monologue préliminaire à l'envoi du fils. L'interrogation : « Que ferai-je ? » est peu digne du Père éternel, mais c'est forme de discours assez fréquente dans les monologues du troisième évangile. Une sorte de compensation résulte du « peut-être » qui est inséré dans l'assertion : « Ils aurontdes égards pour mon fils. » Une faut pas que le père-Dieu ait l'air d'avoir été surpris par l'événement. Le « peutêtre », il est vrai, n'ajoute qu'une prévision éventuelle, mais on ne

^« Il viendra et fera périr ces vignerons, et il donnera la vigne à d'autres. »

Ce qu'entendant, lis dirent : « A Dieu ne plaise ! »

pouvait aller plus loin sans rendre odieax ce père qui aurait envoyé délibérément son fils à la mort. 11 y a même déjà quelque chose de •choquant dans la prévision d'un manque d'égards qui, vu les antécédents, est un danger sérieux pour l'existence du' fils". Dans Marc et •dans Matthieu, le père semble dépourvu de. toute prudence ; dans Luc, il est plus avisé, mais il n'en apparaît que moins soucieux du péril que va courir son fils unique.

« Mais, l'ayant vu, les vignerons délibérèrent entre eux, disant : •« C'est l'héritier. Tuons-le, pour qu'à nous vienne l'héritage ». — Marc (xii,7):<( Mais ces vignerons se dirent entre eux : « C'est l'héritier. Allons, tuons-le, et l'héritage sera pour nous ». La folie de ces vignerons atteint ici au comble ; mais il faut regarder le sens de l'allégorie, Israël est censé avoir tué le Fils de Dieu pour s'assurer la possession perpétuelle de la vigne : si.les Juifs pensaient.se rendre ainsi héritiers, c'est une pure insanité qu'on leur prête, et tel est le sens apparent da texte; mais, le Fils étant le Seigneur Jésus et le Sauveur des hommes, il est possible que la préoccupation des vignerons soit d'asçurer l'héritage à eux seuls, au fond, de prévenir toute participation des païens au salut, l'efietde leur crime devant être, au contraire, la transmission de l'héritage aux païens à l'exclusion des Juifs. Le trait serait d'ailleurs dépourvu de toute signification intelligible en tant •que sentiment des chefs du judaïsme :à l'égard de Jésus. — « Et l'ayant jeté hors delà vigne, ils le tuèrent ». — Marc (xn, 8) : « Et s'étant saisis de lui.ils le tuèrent et le jetèrent hors de la vigne». Marc fait tuer le fils dans la vigne et jeter le cadavre dehors ; notre auteur, •comme Matthieu (xxr, 39), fait traîner le fils hoi's de la vigne avant qu'on le tue, parce que Jésus a été crucifîéhors de Jérusalem (cf. Hédb. xin, 12). La variante à l'égard de Marc peut avoir été acceptée, non conçue d'abord, par l'évangéliste lui-même, puisqu'elle est aussi dans Matthieu. Ce doit être le développement même de la légende évangélique qui l'aura provoquée, l'allégorie primitive ayant été construite, sinon sans aucun égard aux circonstances réelles de la mort et de la sépulture de Jésus, tout.au moins dans un temps où le schéma traditionnel de la passion, de la sépulture et de la résurrection n'était pas encore arrêté dans ses lignes principales.

« Que leur fera donc le maître de la vigne ? Il viendra et fera périr ■ces vignerons, et il donnera la vigne à d'autres ». — Pour le relief de

1' Mais lui, les regardant, dit :

« Que signifie donc cette Ecriture :

« La pierre qu'ont rejetée tes constructeurs,

c'est elle qui est devenue pierre d'angle y) ? 18 Quiconque tombera sur cette pierre sera brisé ;

celui sur qui elle tombera, elle l'écrasera. » ^^ Et les scribes et les grands-prêtres cherchèrent

à mettre les mains sur lui à l'heure même,

et ils craignirent le peuple ;

car ils avaient compris qu'il avait dit pour eux cette parabole,

cette substitution, qui est celle des Gentils aux Juifs dans la possession . du salut, notre évangéliste, au lieu d'amener tout de suite, comme Marc, le texte de psaume qui sert de conclusion à la parabole, intercale une protestation des auditeurs. — « Or, ayant entendu cela, ils dirent : « A Dieu ne plaise !» — Les Juifs protestent contre-la condamnation des premiers vignerons, comme s'ils comprenaient qu'il s'agit d'eux. Il est incroyable que l'évangéliste ait voulu seulement leur faire témoigner de l'effroi devant la conclusion du récit, s'ils ne se sentent pas eux-mêmes en cause. On dix-a tout à l'heure qu'ils ont compris la parabole, et rien ne fait supposer que la citation prophétique seulement leur en aura donné l'intelligence. Notre auteur aui'a trouvé que- le rapport de la citation avec le récit parabolique n'était pas suffisamment indiqué dans Marc, et par un de ces artifices de dialogue qui lui sont familiers, il fait faire aux auditeurs une protestation qui attire directement sur leurs têtes la prophétie redoutable (^s. lit ici : « Et entendant cela, ils comprirent qu'il avait dit pour eux cette parabole », et omet l'indication à la fin du v. ig).

(( Mais lui, les regardant». — Non d'un œil irrité,carla protestation n'a rien d'offensant pour lui, mais pas non plus d'un œil bienveillant, puisqu'il va confirmer la prophétie ; le regard direct doit être ici pour soutenir la parole, et lalancer.pour ainsi dire à bout portant, sur ceux que concerne la malédiction. - «Dit: « Que signifie donc cette Ecriture ?» — Marc (xix, xo) '■ « N'avez-vous pas lu cette Ecritux'e? » Noti'e auteur retient seulement la première pai'tie de la citation du Psaume (cxviii, l'i.) : — « La pierre qu'ont i*ejetée les consti'ucteui's, c'est elle qui est devenue pieiM'e d'angle ». — Et la seconde pax'tiede la citation dans Marc (xii, ii) fait ici place à une sorte de glose, synthèse artificielle de passages bibliques (Is. viir, i4-i5 ; xxviii, i3 ; Dan. xi, 35), où l'image de la pierre sur laquelle on tx'ébuche, et celle de la pieri'e

2" Et se mettant au guet, ils envoyèrent (gens) apostés, qui feignaient d'être justes, pour qu'ils le surprissent en parole, afin de le livrer au pouvoir et à l'autorité du gouverneur.

•qui brise ce qu'elle atteint, viennent compléter l'image de la pierre •d'angle (cf. I Pier. ir, 7-8). — « Quiconque tombera sur cette pierre sera brisé :, celui sur qui elle tombera elle l'écrasera », — L'évangéliste aura trouvé toute faite dans quelque recueil cette combiriaison de textes sur le Christ-pierre, et la menace contenue dans cette finale, -comme celle qui se lit en termes exprès dans Matthieu (xxi, 43), sert à expliquer l'impression fâcheuse que produit sur les membres du ■sanhédrin la parabole des Vignerons. 11 est signifié au peuple et à ses •chefs que le Fils de Dieu par eux tué devient la pierre d'angle d'un édifice nouveau ou ils n'auront point accès, l'image de l'édifice se substituant à celle de la vigne ; et cette même pierre devient celle à laquelle trébuchent, sous laquelle sont écrasés les ennemis de Dieu, •les Juifs, meurtriers du fils que le maître delà vigne leur avait envoyé, •et qu'il a exterminés pour ce fait.

« Et les scribes et les grands-prêtres eurent envie de mettre la main sur lui à l'heure même ». — Marc (xii, 12) : « Et ils avaient envie de •s'emparer de lui ». — « Kt ils craignirent le peuple ». — Marc ; « la toule ». — « Car ils avaient compris qu'il avait dit pour eux cette parabole » — Et notre auteur laisse tomber le trait final de Marc : « Et le laissant, ils s'en allèrent », dont quelques témoins (D. mss. lat.) gardent cependant trace au commencement du récit suivant (sur la significationpremiére de cette notice, conclusion invraisemblable d'un invraisemblable discours, voir ilfarc, 344)-

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