‹ L'évangile selon LucChapitre 68 sur 80 · LXXVII. Le tribut de César · texte numérisé non relu

LXXVII. Le tribut de César

c( Et s' étant mis au guet )) . — Début suspect et qui fait double emploi avec la fin delà phrase (■rcapaT-ripvicavxeç, ici, demanderait un complément; cf. Klostbrmann, 559). La leçon des témoins précités (àTto'/ojpTjcavTEç) : « Et s'étant éloignés », est plus naturelle, et elle peut sembler indispensable, vu que, si les membres du sanhédrin sont restés sur place, ils n'ont pas besoin d'envoyer personne pour questionner Jésus. — « Ils envoyèrent des gens apostés qui feignaient d'être justes ». — Marc (XII, i3) : « Et ils lui envoyèrent quelques-uns des pharisiens «t des hérodiens ». — Notre évangile laisse tomber cette mention des

A. I.01SY. — UÉvanffile selon Lac. 3i

2^ Et ils l'interrogèrent, disant: «Maître, nous savons qu'en droiture tu parles et enseignes, et que lu ne fais pas acception de personne, mais que selon vérité tu enseignes la voie de Dieu :

22 nous est-il permis de donner le tribut à César ou non? » 23 Mais, ayant remarqué leur fourbe, il leur dit : « Montrez-moi un denier .

'* De qui porte-t-il image et inscription ?» Et ils dirent : «De César. »

hérodiens (comme lia laissé tomber celle de Me. m, 6), et au lieu dedésigner les pharisiens par leur nom de secte, il se sert de la paraphrase déjà employée (xviii,9)dans le préambule de la parabole du Pharisien et du publicain. On dirait que les lecteurs sont supposés nepas s'intéresser aux divisions intérieures du judaïsme au temps de Jésus et les connaître mal. ~ « Afin de le sui'prendre en paroles ».

— C'est ce que dit Marc, mais notre auteur ajoute, pour marquer l'importance de la question, et trahissant ainsi celle que lui-même y attache : — « pour le livrer à l'autorité et au pouvoir du gouverneur »..

— « L'autorité » (àp^v)), qualité de chef, doit être celle du gouverneur, aussi bien que « la puissance » {k^ouaia), exercice de gouvernement, le sanhédrin n'ayant pas à intervenir dans l'affaire du tribut; d'ailleurs ce sont les membres du sanhédrin qui envoient les émissaires dont il s'agit, et l'auteur n'entend pas signifier qu'ils veuillent livrer Jésus à leur propre tribunal ,

« Et ils l'interrogèrent, disant : « Maître.nous savons que tu parles et enseignes en droiture )). — Marc (xir,i4) : « Et venant, ils lui dirent : « Maître, nous savons que tu es sincère, et que tu ne tiens compte de qui que ce soit », — « Et que tu ne fais pas acception de personnes ».

— On a proposé de traduire (Lagra.nge,5i3) : « et que tu ne joues pas un rôle » ; mais il n'est pas probable que l'auteur ait retenu cette formule biblique en y attachant un autre sens que Marc (dans les passages d'Epictète cités par Lagrange, c'est àvaXa[;i,pàve'.v, et non )va[x|3âv£iv, qui . est employé avec TcpôawTrov, dans le sens de « prendre un masque »).

— «Mais que selon la vérité tu enseignes la voie de Dieu ». — Marc : « Car tu ne fais pas acception » etc. — « Nous est-il permis de payer le tribut à César, ou non ?» — Marc ajoute : (( Le paierons-nous, ou bien ne le paierons-nous pas ? »

(( Mais, ayant compris leur ruse, il leur dit ». — Marc (xu, i5 : « Mais lui, sachant leur hypocrisie, leur dit ». — « Montreiz-moi un

26 Et il leur dit :

« Rendez donc ce qui eut de César à César, et ce qui est de Dieu à Dieu. »

. 26 Et ils ne purent le surprendre en parole devant le peuple, et tout étonnés de sa réponse, ils se turent.

2' Or, s'élant approchés, quelques-uns des sadducéens, ceux qui contestent que résurrection il y ait,

denier w. — Marc: « Pourquoi m'éprouve/-vous ? Apportez-moi un denier pour que je voie » — « De qui porte-l-il image et inscription ?» — Notre auteur ne s'ari'ête pas aux détails de Marc (xii, ï6) : « Et ils en apportèrent un. Et il leur dit : (( De qui est cette image avec l'inscription ? )) Au point de vue de la vraisemblance ces détails ne sont pas superflus, lesquestionneui's n'étant pas censés avoir sur eux de cette monnaie pi'pfane. — « Or ils dirent : (( De César».

« Et il leur dit : a Rendez donc ce qui est de César » etc. « Et ils ne purent lui surprendre aucune parole devant le peuple » . — Notre auteur tient à le constater en termes exprès, visiblement préoccupé de montrer que Jésus a été irréprochable sur cette question du tribut, qui est d'actualité. "pour les chrétiens. En se montrant contiùbuables exacts, ils ne'font qu'appliquer une leçon de leur maître. — « Et tout étonnés de sa réponse, ils se turent ». — Marc (xii, 17) : « Et ils furent tout étonnés de lui )).

L'anecdote du tribut tend à justifier le Christ d'avoir été en rébellion contre l'autorité romaine, et sans doute a-t-elle été conçue à cet effet, pour empêcher qu'on ne solidarisât les chrétiens avec les zétotes juifs, l'évoltés contre la domination impériale. Il n'est point ■ du tout certain que Jésus et ses premiers sectateurs aient considéré si favorablement l'autorité de César, mais on comprit d'assez bonne heure la nécessité de ce ralliement, bien qu'il ait comporté des exceptions, témoin l'Apocalypse johanriiquè.

LXXVIIl. La résurrection des morts

Gomme la question du tribut était censée posée par les pharisiens, celle de la résurrection est posée par les sadducéens, qui ne croient pas à cette doctrine professée par le christianisme comme par le judaïsme pharisaïque : évidemment l'intention des rédacteurs évangéliques a été de montrer Jésus aux prises avec les principales sectes juives de l'époque, et, pour les sadducéens, on n'avait que l'ai'ticle de-

riiiterrogèrent, 28 disant :

« Maître, Moïse nous a prescrit

que, si un frère meurt ayQRl femme,

et qu'il soit sans enfant^

son frère prenne la jemme

et suscite postérité à son frère.

^° II était donc sept frères :

et le premier, ayant pris femme, est mort sans enfant ; 30 et le deuxième, ^^ puis le troisième l'ont prise,

et ainsi de suite les sept n'ont pas laissé d'enfants et sont

[morts ; 22 enfin la femme aussi est morte. '

la résurrection ; rien d'ailleurs n'est plus disparate que cette question et celle du tribut, [d'autant que le point de la résuiTection est traité en dispute d'école, et que tout le morceau, objection et réponse, pourrait avoir été emprunté tel quel à la casuistique juive. On remarquera toutefois que la réponse attribuée à Jésus est double et que le second argument (xx, 37-38) paraît avoir été ajouté à l'anecdote déjà consti'uite, en sorte que, si l'anecdote a été empruntée à la scolastique juive, cet argument, qui peut être aussi bien juif d'origine, a chance néanmoins d'avoir été ajouté à l'anecdote dans la tradition ckrétienne

(cf. BULTMANN, l3).

« Or, s'.étant approchés ». — Il semblerait que ce soit, au moins pour la perspective, en suite de l'incident du tribut. — «Quelques-uns des sadducéens,.qui disent qu'il n'y a pas de résurrection, l'interrogèrent, disant ». — Redressement de Marc (xii, i8) : « Et vinrent à lui des sadducéens, qui disent qu'il n'y a pas de résurrection », etc. — '■ « Maître, Moïse nous a prescrit que si un frère meurt ayant femme et qu'il n'ait pas d'enfant » etc. — Marc (xii, 19) : « Si un frère meurt laissant une femme, sans laisser d'enfant ». — « Sept frères donc étaient ». — Marc (xii, ao) n'a pas « donc ». — « Le premier, ayant pris femme, est mort sans enfants ». — Marc : « Le premier prit femme et, mourant, ne laissa pas postérité ». — « Le deuxième, le troisième l'ont épousée, et ainsi de suite les sept n'ont pas laissé d'enfants et sont morts ». — Entendons : et ainsi de suite jusqu'au septième, tous étant morts l'un après l'autre sans laisser d'enfant. Marc (xii, 21-22) : « Le deuxième la prit et mourut sans laisser postérité ; le troisième pareillement, et les sept ne laissèrent pas postérité », c'est-à-dire que les autres épousèrent aussi, pour le même

LUC, xx, 33-30 485

23 La femme donc, en la résurrection,

duquel d'entre eux devient-elle femme ?

Car les sept l'ont eue pour femme ? » ^*Et Jésus leur dit:

« Les enfants, de ce monde-ci sont épouseurs et épousées ; 3^ mais ceux qui ont été jugés dignes d'avoir part à ce mondé-là

et à la résurrection d'entre les morts

ne sont pas épouseurs ni épousées ;^ ^^ car ils ne peuvent plus mourir ;

car ils sont pareils iiux anges, et ils sont fils de Dieu,

étant fils de la résurrection.

motif et sans plus de résultat. — « En dernier lieu, lu femme aussi est morte ». — Marc : « Après tous,la,femme » etc. — « La femme, dans la résurrection, de qui donc devient-elle femme ? Car les sept » etc.

— Marc (xii, aS) : «'Dans la résurrection, quand ils ressusciteront, duquel d'entre eux sera-t-elle femme ? Car les sept )x etc.

« Et Jésus leur dit ». — Notre auteur laisse tomber la remarque préliminaire (Me. xu, 24): <' Ne seriez-vous point dans l'erreur, faute de connaître les Ecritures et la puissance de Dieu » ; mais il paraphrase le principal de la réponse. — « Les enfants de ce monde épousent »,

— prennent femme, s'ils sont hommes, — «et sontépouséés)), — pris eu épouses, s'ils sont femmes. Quelques témoins (D mss. lat.) ont une façon de doublet : «sont engendrés et engendrent, épousent et sont épousés », et d'autres (ms. lat. Cypr.) ont seulement : « engendrent et sont engendrés » (Ss. : « sont engendrés et engendrent »). On ne peut guère retenir (avec Klostermann, 56o) cette leçon de préférence à la leçon commune, car l'équilibre de la phrase paraît exiger qu'il soit ici question de mariage. — « Mais ceux qui auront été jugés dignes d'avoir part au monde à venir et à la résurrection d'entre les morts », — c'est-à-dire, à « la résurrection des justes » (cf. xiv, i4), et l'auteur a soin de ne pas dire « la résuri'ection dos morts », — « ne sont ni épouseurs ni épousées ». — Marc (xii, aS), simplement : « Car, lorsqu'on ressuscitera d'entre les morts, on ne sei-a ni épouseur, ni épousée, mais on sera comme anges dans les cieux ». — Ce dernier membre de phrase est également paraphrasé par notre auteur. — « En effet, ils ne peuvent plus mourir, car ils sont pareils aux anges ».

— Les ressuscites n'ont pas besoin de se marier, parce qu'ils sont immortels, comme les anges. C'est bien ce qu'entendait Mai'c en disant que les ressuscites ne se marieront pas, parce qu'ils seront

486 LUC, xx,*3740

3' Mais, que ressuscitent les morts, Moïse aussi l'a t'ait entendre, à l'endroit du buisson, quand il dit Seigneur Dieu d'Abraham^ Dieu d'Isaac et Dieu

[de Jacob.

^^ Il n'est pas Dieu de morts, mais de vivants ;

car tous lui sont vivants. »

^^ Or, prenant la parole, certains des scribes dirent :

« Maître, tu as bien parlé. »

*" Car ils n'osaient plus lui adresser question aucune.

comme les anges. Mais il est évident que les deux évangélistes ne pensent qu'à la résurrection des justes. — « Et ils sont fils de Dieu, étant fils de la résurrection ». — Gomme ils sont immortels et pareils aux anges, ils sont aussi fils de Dieu par le fait de leur résurrection dans la gloire. L'espèce d'équivalence établie enti'c les qualités d'immortel, ressuscité, ange, fils de Dieu (cf. Gen. vi, a, 4), niérite d'être notée. L'omission des mots : « et ils sont fils de Dieu », par un témoin, notable (Ss.) ne semble pas autoriser l'hypothèse d'une glose explicative (admise par Klostermann, 56o, après WbllhÀusbn, ii3). La formule :« fils de la résurx'cction », est un hébraïsme du rédacteur évangélique.

(( Mais, que les morts ressuscitent, Moïse aussi le fait entendre, à l'endroit du buisson». — Notre auteur a bien senti que Marc (xii, 26) allait un peu loin en présentant comme une preuve directe de l'immortalité des patriarches le passage de l'Exode (m, 6) où ils sont nommés : « Et quant à la résurrection des morts, n'avez-vous pas lu dans le livre de Moïse, à l'endroit du buisson, comment Dieu lui pai-la, disant » etc. 11 ne s'agit ici que d'une inférence ou d'un symbole : c'est encore beaucoup plus que ne comporte le sens naturel du texte. Moïse « indique » ('£[j.vivug£v) et signifie l'immortalité des justes — « quand il nomme Seigneur Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac et Dieu de Jacob. Or il n'est pas Dieu de morts mais de vivants ». — A cet argument de Marc (xir, 27) notre auteur ajoute : — « Car tous lui sont vivants ». — Non que tous les morts, bons et iriéchants, soient dits simplement subsister devant Dieu parce qu'il les connaît ; ou que du moins les justes "soient censés présents à la pensée de Dieu, qui doit les ressusciter; mais parce que les justes défunts, ceux qui ont pour Dieu le Seigneur, dès avant le grand jugement, quand le monde les tient pour morts, vivent à Dieu, unis à lui, et partagent sa félicité (cf. XVI, ig-Si; xxni, 4^; Marc, 353). La réflexion paraît

41 Mais il leur dit :

« Comment dit-on que le Christ est fils de David ? ^2 Car David lui-r^ême dit, au livre des Psaumes :

« Seigneur a dit à mon Seigneur :

« Assieds-toi à ma droite, '^^ jusqu'à ce que je mette tes ennemis

en escabeau sous tes pieds. »

•empruntée au quatrième livre des Machabées (vu, 19 ; xvi, aS ; l'auteur a en vue l'immortalité des âmes justes. Le rapport avec Act. XVII, a8, est purement extérieur).

Notre évangéliste ayant reproduit ailleurs (x, aS-aS) la question du grand commandement (Me. xii, 28-34) ne laisse pas de puiser dans Marc une conclusion pour l'anecdote des sadducéens. Marc (xii, a8) dit qu'un des scribes, trouvant que Jésus avait bien répondu aux sadducéens, lui posa la question du grand commandement; notre auteur reprend : — « Et certains des scribes, prenant la parole, dirent : « Maître, tu as bien parlé *. — Marc (xii, 34) a dit pour finir : « Et nul n'osait plus l'interroger » ; notre auteur s'empare de cette phrase en la rattachant à la première par un « car » (SBL, oùxét'. yâp) dont la tradition a été assez embarrassée pour que plusieurs témoins ^ient jugé bon de le supprimer (AD etc. oùkétc 5e), et il éprit ; — « Car ils n'osaient plus lui demander rien». — La contradiction est flagrante avec Marc, où précisément un scribe interroge parce que Jésus a bien répondu aux sadducéens ; mais il serait arbitraire d'entendre que ce sont les sadducéens qui n'osent plus interroger le Christ. Rien n'est plus artificiel que cette conclusion; cependant l'auteur entend que tous les questionneurs sont en déroute, et que les scribes, adversaires du Christ, aiment mieux l'applaudir plus ou moins sincèrement que de lui ménager d'autres victoires en lui posant de nouvelles questions.

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