LXXXIV. La Cène
Les préliminaires de la dernière cène sont racontés d'après Marc, avec de légères retouches. — « Or arriva le jour des azymes, où il fallait immoler la pâque ». — Marc (xiv, 12) disait plus exactement : « Le i)remier jour des azymes, où l'on immolait la pâque ». Notre auteur entend bien le même jour, celui où l'on immolait l'agneau pascal, c'est-à-dii'e le i4 nisan ; mais azymes et pâque étant pom* lui deux noms d'une même fête, il parle comme si n'y avait eu qu'un jour d'azymes, celui où l'on immolait et mangeait l'agneau. — « Et il envoya Pierre et Jean». —Dans Marc, ce sont les disciples qui demandent d'abord où il faut préparer la pâque, et Jésus en envoie deux quine sont pas nommés. Ce doit être avec intention que l'initiative a été réservée à Jésus, peut-être pour accentuer le désir qu'avait le Christ de célébrer cette pâque (xxii, i5). La mention nominative des deux disciples envoyés doit probablement, être attribuée
3 Et ils lui dirent :
« Où veux -lu que nous préparions ? »
• 10 Et il leur dit :
« Lorsque vous serez entrés en la ville, à votre rencontre se trouvera homme portant cruche d'eau ; suivez-le dans la maison où il entrera ;
11 et vous direz au maître de la maison : « Le Maître te dit :
(( Où est la salle
où je pourrai manger la pâque avec mes disciples ? »
12 Et il vous montrera salle haute, grande, garnie de tapis. Faites-là les préparatifs. »
1^ Or, s'en étant allés, ils trouvèrent comme il leur avait dit, et ils préparèrent la pâque.
1* Et lorsque fut venue l'heure, il se mit à table,
au rédacteur qui, dans les Actes (in, i-4, n ; iv, i3, 19; viii, i4)) s'est plu à montrer Jean auprès de Pierre. — « Disant ; « Allez nous préparer la pâque, pour que nous » la « mangions ». — Peut-être vaudrait-il mieux construire (d'après Marc) : « Allez nous faire préparatifs pour que nous mangions la pâque v.
« Et ils lui dirent ; « Où veux-tu que nous préparions ?» — L'on retombe ainsi dans la question que Marc faitposer d'abord : « Où veuxtu que nous allions préparer pour que tu manges la pâque ? » , — « Et il leur dit : « Lorsque vous entrerez dans la ville-, vous rencontrerez un homme portant une cruche d'eau. », — Marc (xiv, i3) : « Allez à la ville et vous rencontrerez », etc. — « Suivez-le dans la maison où il enti'era, et dites au maître de la maison ». — Marc (i3-i4) : « Suivezle, et, où qu'il entre, vous direz au maître de la maison ». — « Le Maître te dit : « Où est la chambre où je pourrai manger la pâque avec mes disciples? » — Marc : «Le maître dit : « Où est ma chambre », etc. — • « Et il vous montrera une salle haute, grande, garnie de coussins ; faites là les préparatifs ». — Marc (xiv, i5 j : « Et vous nous fex'ez là les préparatifs ».
« Or, étant partis, ils trouvèrent selon qu'il leur avait dit ». — Marc (xiv, i5): « Et les disciples s'en allèrent, ils vinrent à la ville et ils trouvèrent selon qu'il leur avait dit ». — « Et ils préparèrent la pâque ». — Le petit miracle de prévision que racontait Marc, ûction secondaire s'il en fut (voir ilf arc, 3g6 ; cl. Bultmann, 160), a donc été soigneusement retenu par noti'C évangéliste.
b08 LUC, XXII, 18-16
1^ et les apôtres avec lui . '
Et il leur dit :
« J'ai grandement désiré manger cette pâque avec vous
avant de souffrir.
^^ Car je vous dis que je ne la mangerai plus
avant qu'elle s'accomplisse dans le royaume de Dieu. »
« Et quand fut venue l'heure », — le temps voulu, fixé par la Loi et la coutume pour le repas pascal. Marc (xiv, 17] : « Et le soir venu b. — « Il se mit à table, et les apôtres avec lui ». — Marc : « Il arriva avec les Douze, et pendant qu'ils étaient à table », etc., Marc faisant venir la dénonciation du traître avant l'institution de la cène. Gomme la dénonciation paraît superposée à l'institution, notre évangile, en omettant ici la dénonciation, doit être conforme à la source de Marc.
« Et il leur dit : « J'ai beaucoup désiré manger cette pâque avec vous avant de soufïVir ». — C'est pour cette raison qu'il l'a fait préparer. Ainsi notre rédacteur insiste sur le caractère pascal du dernier repas et sur l'importance que Jésus attachait à cette dernière pâque, sans douté à oause de sa signification. Et l'agneau pascal, que Jésus a si ardemment désiré de manger avant de souffrir, va se trouver en parallèle avec la coupe de vin que Jésus boit aussi pour la dernière fois . Combinaison rédactionnelle : la tradition commune est ferme sur le parallélisme du pain et du vin, elle ignore celui du vin et de l'agneau. L'on reconnaît en ce qui est dif de la pâque le style du rédacteur et aussi l'esprit de l'apologiste qui s'emploie à judaïser, quant à la forme, et l'évangile et l'histoire apostolique.
« Car je vous dis que je ne la mangerai plus jusqu'à ce qu'elje s'accomplisse dans le royaume de Dieu ». — Le Christ, qui mange si dévotement cette pâque de sa passion, n'aura plus part désormais qu'à la pâque éternelle, à la véritable délivrance dans le règne messianique. Ce n'est pas sans motif que l'auteur a écrit: «jusqu'à ce qu'elle s'accomplisse « (TiVfjpwôvi), c'est-à-dire, jusqu'à ce que se réalise ce qu'elle figure. La variante (D): «jusqu'à ce qu'elle soitmangéenouvelle » (xaivbv ^piaO-q, suggérée par Marc, xiv, 25), n'est pas recommandée par le parallélisme, et le rédacteur qui évite de dire (18) qu'il y aura vin nouveau dans le royaume de Dieu, n'a aucun souci d'y mettre une véritable pâque. Mais il est bien vraisemblable que notre rédacteur a travaillé sur une relation où, sans qu'il fût question de la pâque, on faisait dire à Jésus bénissant le pain, qu'il n'en mangerait plus avant de le manger nouveau dans le royaume de Dieu, comme on le lui fait dire pour le vin (cf. ANOsasEN, Das Ahendmahl in den
LUC, XIII, l7-d8 509
1'' Et prenant une coupe, grâces rendues, il dit ; « Prenez ceci et partagez-le entre vous ; ^^ car je vous dis :
je ne boirai plus désormais dii fruit de la vigne, jusque ce que le royaume de Dieu soit arrivé, »
zwei ersten J ahrhunderten nach Ghristus, 35). Selon la fiction de notre auteur, Jésus, en se mettant à table, ferait une réflexion sur l'agneau, figuratif de sa passion, puis il ferait une réflexion parallèle sur la coupe qui lui est présentée, sans doute la .première coupe du festin pascal.
« Et ayant reçu une coupe ». — Dans les relations parallèles (Mc> XIV, 23 ; Mt. XXVI, aj), Jésus « prend » la coupe (ÀajSwv ; ici oeçâjjLevoç). comme il « prend » le pain (19). — « Après avoir rendu grâce, il dit : « Prenez ceci et distribuez-le entre vous ». — Cet ordre est imité de la formule qui accompagne les mots mystiques : « Ceci est mon corps» (Me. XIV, 22); il se comprend si le geste est typique de l'institution eucharistique et si l'auteur a en vue la coupe de la cène. « Ceci » (toSto) est le vin dont on lit ailleurs (Me. xiv, 24) : « Ceci est mon sang ». L'invitation n'a de sens que par rapport au souvenir et à la coinmémoratiou qui devront être ultérieurement observés par les disciples. C'est à raison de cette perspective flottante q«e Jésus, tout à l'heure si pressé de manger la pâque, semblerait maintenant ne vouloir point boire le vin qui sert pour le repas pascal. Le vin dont il dispose actuellement est celui qui sera bvL après sa mort.
« Car je vous dis que je ne boirai plus désormais du produit de 1-a vigne jusqu'à ce que le royaume de Dieu arrive ». — Le « car » est embarrassant. Marc (xiv, 25) et Matthieu (xxvii,29), qui ontces paroles après : « Ceci est mon sang », etc., écrivent, le premier ; « En vérité je vous dis » ; le second : « Mais je vous dis » (Xé^w Se) ; le discours est incohérent, mais la parole sur le vin que Jésus ne boira plus n'est pas précisément pour signifier que les disciples doivent boire parce que Jésus ne boira plus. Ici, en pressant les termes, et si l'on écarte toute arrière-pensée symbolique, on fei-ait dire au Christ : « Buvez maintenant, parce que je ne boirai plus ». Précepte et motif qui n'auraient guère de signification. Si l'auteur a e» vue la cène chrétienne, le précepte s'entend, et le motif est la commémoration du Christ en attendant sa venue. Mais on sent l'artifice de la combinaison rédactionnelle. Notre auteur ne dit pas, comme Marc : «jusqu'à ce jour oïl je leboirai nouveau dans le royaume de Dieu ». Ce n'est pas le festin des élus qu'il a eu en vue.
" Et prenant du pain, grâces rendues, iTle rompit, et il le leur donna disant:
« Et ayant pris du pain et rendu grâce ». — Marc (xiv,22) : « ayant dit la bénédiction [£Ù\oy~f\Gy.<;.'Lnc, £Ù/xpicT-/](7aç,ici comme ly ; cl. IGor. XI, [24). — « Il le rompit et le leur donna, disant : « Ceci est mon corps )). —Marc: « Prenez, ceci est mon corps ». L'omission de « Prenez » tient peut-être à ce qu'il a été dit pour la coupe : « Prenez ceci et partagez entre vous », et que le même oi'dre est à sous-entendre pour le pain (cf. Me. xiv, 22 et 24). Dans le troisième évangile comme dans les autres le caractère essentiel du dernier repas est son rapport mystique avec la cène chrétienne dont il est le prototype ; mais, dans les récits des synoptiques, deux conceptions assez différentes se superposent, qui ont été harmonisées ou fondues dans le quatrième évangile. On a cru d'abord que Jésus, en ce (dernier repas, qui n'avait pas de rapport spécial avec la pâque (cf. B. Meyek, I, 177 ss.), après avoir prononcé les paroles ordinaires sur le pain et sur la coupe, avait déclaré à ses disciples qu'ils ne se réuniraient plus avec lui que dans le festin du royaume de Dieu (Me. xiv, 26; Mï. xxvi, 2g ; Le. xxii, 16-18). Telle peut être l'impression qu'eurent, après coup, de ce repas les premiers disciples ;. mais c'est aussi bien une conception de ce repas en type de la cène comprise comme anticipant la communion des élus au Christ ressuscité, conception qui implique seulement la commémoration de sa mort et de sa résurrection, et qui a été figurée de même dans la multiplication des pains. Sur cette conception, qu'on a tout lieu de juger primitive, Marc (xiv, 22-24) grelFe l'idée que Paul a résumée dans sa vision du dernier repas (I Cor. xi, 23-26), où la cène est la commémoration directe de la mort salutaire, le pain figurant le corps, et le vin le sang de Jésus. Il semble que la conception de Paul se soit insinuée dans notre évangile en ce qui est dit de la pâque, et exprimée seulement dans la formule : « Ceci est mon corps »,
Le texte ordinaire ajoute : « Qui est donné pour vous. Faites ceci en mémoire de moi ». — Emprunt à la pi'emière aux Corinthiens (xi, 24-25), le mot « donné » (oiSojj-svov) ayant été ajouté pour la clarté. Et de la même source encore vient la seconde mention de la coupe : — « Et la coupe de même, après le souper, disant : « Cette coupe est la nouvelle alliance dans mon sang ». — A quoi s'ajoute, d'après Marc (xiv, 24) : — « Qtii est répandu pour vous ». — Marc^dit : « pour plusieurs » ; mais « répandu pour vous » correspondra : « donné pour
« Ceci est mon corps. »
■vous )). Ainsi l'on a, ici deux coupes et deux bénédictions de vin. Certains interprètes, faisant foi au texte reçu, croient y voir mention de deux pâques, la pâque juive, que Jésus aurait voulu célébrer selon la tradition (i5-i8), etla pàque chrétienne, l'eucharistie que Jésus aurait iijauî^urée (19-20) après la célébration de la pàque juive ; mais la distinction des deux pâques n'est aucunement indiquée dans le texte, et la bénédiction du pain ne peut pas être indépendante de la pâque juive ; c'est le même pain et le même vin qui servent pour la pâque et pour l'eucharistie ; et il y a cet embarras, que le texte reçu de Luc répartit entre deux coupes les paroles que Marc et Matthieu font dire à propos de la même coupe. Si l'on veut que le texte ordinaire soit authentique, on peut admettre que l'évangéliste a eu en vue deux coupes difféi'entes du festin pascal, ou bien que, nonobstant les apparences, il a eu en vue la même coupe ; mais aucune de ces hypothèses n'est satisfaisante.
D'anciens témoins (D et mss. lat. ) n'ont rien après : « Ceci est mon corps », et ne parlent pas de la seconde coupe, c'est-à-dire qu'ils omettent ce qui paraîfc venir de la premièreaux Corinthiens. Ilest donc à présumer que l'emprunt fait à l'épître est une glose ancienne, une interpolation faite pour accorder Luc avec Marc, Matthieu et Paul. Nulle vraisemblance à ce qu'on ait omis dans certains manuscrits la seconde mention de la coupe pour accorder Luc avec Marc et Matthieu ; car, dans ce cas, c'est la première mention qu'on aurait dû supprimer, et l'on ne se serait pas avisé d'effacer les mots : « Cette coupe est la nouvelle alliance » etc., qui exprimaient la croyance de l'Eglise, en leur préférant : «. Je ne boirai plus de vin»; rien d'ailleurs n'aurait été plus facile que de rapporter à la même coupe, en se conformant à Marc, les paroles que le texte ordinaire de Luc présente séparées. (Pour remettre la coupe à sa place, deux mss. lat., b e, qui n'ont pas . les additions venues de I Cou., transposent 17-18 après 19 a. Se. fait la même ti'ansposition, mais lit 19 avec le supplément : « donné pour vous » etc. Ss. a aussi 19 entier, l'amène après 16, et amalgame 17-18 avec 20, comme il suit : « Et après qu'ils eurent soupe, il prirt la coupe, y fit l'action de grâce el dit: « Prenez cela et partagez-le entre vous. Ceci est mon sang, la nouvelle alliance. Car je vous dis que je ne boirai plus de ce fruit jusqu'à ce qu'am'ive le règne de Dieu »). La pirésence, dans l'évangile de Marcion, des mots concernant la coupe •de l'alliance (Haunacic, Marcion, 2i5), est loin d'être un témoignage décisif en faveur du texte reçu et pourrait au contraire en expliquer
512 Lcc, XXII, 20
l'origine ; car Marcion était fort capable de rectifier Luc d'api'ès Paul (en omettant 17-18, comme le suppose Harnack, loc. cit,)
Aucun témoignage traditionnel ne supporte l'opinion des critiques qui suspectent aussi bien l'authenticité des paroles concernant le pain (Wellhausen, 123 ; Blass, Lietzmann ; cf. Klostermann, 574)- Assurément ces paroles ne procèdent pas de la même tradition que les précédentes, et la juxtaposition des unes et des autres provient d'une combinaison rédactionnelle ; mais cette combinaison, qui a eu lieu dans Marc, se réalise sous une autre forme dans Luc. Il se peut que Luc lui-même n'ait parlé ni du pain-corps ni du vin-sang, et qu'il ait gardé la perspective eschatologique du dernier repas, en suivant la source qui lui est commune avec Marc ; mais le rédacteur de notre évangile, qui a commencé par substituer la pâque au pain, n'a pas dû pour cela supprimer la bénédiction du pain dans sa relation de la dernière cène. La bénédiction du vin ne saurait aller ici sans celle du pain. Et il est souverainement arbitraire de supposer que l'auteur accentuerait la dernière pâque juive de Jésus pour détourner les chrétiens de célébrer la pâque des Juifs. La vérité doit être que le rédacteur, toujours soucieux de montrer que le christianisme est l'authentique accomplissement du judaïsme, conserve au dernier repas sa physionomie juive et eschatologique, dans l'intention de présenter la cène chrétienne comme le vrai rite pascal, la commémoration du salut, et qu'ils'est borné à insinuer le sens proprement chrétien de la cène dans ce qu'il dit de la bénédiction du pain. S'il ne parle pas de nouvelle alliance, c'est qu'il ne veut rien dire qui puisse taire considérer le christianisme comme une religion réellement distincte du judaïsme.
Son récit de la cène, qui s'achève sur les mots :« Ceci est mon corps», est assez mal équilibré ; mais c'est lui qui en a d'abord compromis l'équilibre en mettant la pâque à la place du pain. La bénédiction du pain y gagne en relief, et l'on ne doit pas oublier que, pour le l'édacteur de Luc et des Actes, la cène chi'étienne est proprement « la fraction du pain». Du reste, dans l'usage ordinaire des Juifs, qui dut être aussi, au commencement, celui des chrétiens, la bénédiction de la coupe précé.dait celle du pain, et la Didaché (ix) garde cet ordre, comme notre auteur; mais dans la distribution, le pain passait avant le vin ; c'est pourquoi Paul et les deux autres synoptiques mentionnent le pain en premier lieu.
On dit que les paroles concernant le traître (2<-23) font suite aux pi'évisions de mort(i5-i8): c'est une suite très ai'tificielle ; et pour le rédacteur, l'idée de la mort est aussi bien impliquée dans : « Ceci
21 (( Pourtant la main de qui me livre est avec moi à la table, ^2 parce que le Fils de l'homme, selon qu'il est décrété, s'en va ;
mais malheur. à cet homme par qui il est livré ! » 23 Et ils se mirent à discuter ensemble
lequel d'entre eux devait faire cela.
est mon corps » . Mais il parait tout aussi gratuit de supposer <jue notre évangéliste, ayant égard à ce qu'on lit dans la première aux Corinthiens, aurait voulu montrer en Judas un exemple de communion indigne. Le rapport immédiat qui se trouve établi dans Luc entre les formules eucharistiques et l'annonce de la trahison est une combinaison rédactionnelle qui ne cache pas de sous-entendus. Il résulte de cette combinaison que Judas était présent quand Jésus distribua le pain et le vin ; mais rien ne fait ressortir la signification sacrilège de cette présence; et ni Marc ni même Matthieu, qui mettent l'annonce de la trahison avant les paroles eucharistiques,, ne laissent entendre que Judas ait quitté ses compagnons avant la fin du repas (cf. Jn. xiii, 2i-3o). L'annonce de la trahison est -adventice à la plus ancienne relation du dernier repas ; notre évangéliste a voulu lui faire une place, et dans Luc elle a beaucoup moins que dans Marc l'apparence d'une surcharge,
Noti*e auteur laisse tomber presque toute la mise en scène de Marc (xiv, i8-2T)et il ne retient guère que la dénonciation, qu'il s'abstient de di-amatiser. — « D'ailleurs ». — Mot de liaison (ttXtiv) que l'évangéliste emploie volontiers, à défaut de transition meilleure, dans ses coaibinaisons rédaclionnelles,.— « La main de celui qui me livre est avec moi à la table ». — Résumé des deux déclarations (Me. xiv, i8) : « En vérité je vous dis que l'un de vous me livrera, qui mange avec moi », et (20) : « C'est un des Douze qui met avec moi la main au plat ». S'il est question de « main » dans noti'e évangile, c'est parce que Marc en a parlé ; s'il n'est pas question de main au plat, c'est parce que dans l'économie du récit, le repas est fini ; le texte n'en •signifie pas moins que le traître est un des commensaux actuels de Jésus, et la main n'est pas mentionnée comme instrument de la ti*ahison. — « Parce que le I-i'ils de l'homme, selon ce qui est décrété, s'en va ». — Marc (ai) : « Car le Fils de l'homme s'en va, selon qu'il •est écrit de lui )) . — «Mais malheur à cet homme par qui il est livré ! ». — Marc ajoute : « Mieux vaudrait pour cet homme qu'il ne fût pas né ». Ces paroles impliquent sans doute déjà la connaissance de quelque sombre légende sur la lin de Judas; notre rédacteur a pu facilement les omettre, si c'est lui qui raconte dans les Actes
A. LoisY. —L'Évangile selon Lut, 3J
2* Or il y eut aussi querelle entre eux, à qui parmi eux serait regardé comme le plus grand.
(i, 18-19) ^^ mort du traître dans le champ dit Akeldama (voirai c^es, 177).
« Et ils se mirent à discuter ensemble lequel d'entre eux devait faire cela». — L'évangéliste a pensé pallier ainsi l'invraisemblance de Mai'c (xiv, 19): « Il se mirent à s'affliger et à lui dire l'un après l'autre: « Est-ce moi?» Invraisemblance agravée dans Matthieu (xxvï, 25) par la réponse de Jésus à Judas : « Tu l'as dit »; dans le quatrième évangile par la confidence de Jésus au disciple bien-aimé et l'ordre donné au traître d'en finir (Jn. xïii, -ii-So). Ici les disciples se demandent entre eux qui ce peut être, et Jésus n'est pas censé faire attention au débat. Il faut supposer que les disciples ne réussissent pas à tirer la chose au clair, ou bien qu'ils s'accordent avec Jésus pour ne pas faire obstacle à « ce qui est décrété ». La l'emarque sert à préparer et introduire une autre dispute dont les deux premiers évangiles ne parlent pas en cet endroit. Ce peut être en vue de cette combinaison littéraire que notre auteur a placé après les paroles eucharistiques la dénonciation du traître. Celle-ci est très mal amenée, dans le texte ordinaire, après le développement des paroles 'eucharistiques.
LXXXy, Instructions aux disciples
Après l'annonce de la trahison par Judas, et dans une sorte de coordination logique avec celle-ci, l'auteur se propose de signaler l'annonce du reniement par Pierre. Ce peut être par la considération de celui-ci, qui est pour notre évangéliste le principal apôtre, qu'a été insérée entre les deux prédictions la querelle pour la première place, avec la leçon qui y correspond: non que Jésus soit censé combattre la prétention de Pierre à la primauté, mais tout simplement parce que la pensée de Pierre a évoqué dans l'esprit de l'auteur celle de la primauté apostolique et du caractère qui lui appartient. Du reste, l'évangéliste paraît avoir trouvé la leçon du service appropriée à la situation de Jésus à table et présageant en son dernier repas tout autant les conditions du service des tables, de la cène eucharistique dans les communautés chrétiennes, que les circonstances du festin dans le royaume de Dieu. A vrai dire, il ne i-éussit qu'imparfaitement à conformer les textes au rapport qu'il a perçu. Il a voulu ras-
LUC, xxrr, 2a- 20 515:
2« Mais il leur dit :
« Les rois des nations les tiennent soumises,
et ceux qui autorité sur elles bienfaiteurs sont appelés. 2' Or de vous il n'en est point ainsi :
mais que le plus grand parmi vous soit comme le plus jeune,
etle chef comme le servant.
sembler la leçon sur le service apostolique, amenée dans Marc et dans Maltlneu par la demande des Zébédéides, et la promesse des trônes qui se lit seulement dans Matthieu (xix, 28). Bien. qu'il ait omis l'incident des Zébédéides,. il se trouve, comme Marc, avoir deux dis putes sur les préséances; la première(ix, 46-4^)5 certainement d'après Marc (ix, 33-3;j) lui-même ; la seconde, d'après une source dont dépend aussi bien Marc (x, 42-45) pour la leçon insérée dans le récit concernant les Zébédéides. Et il a voiilu mettre la l'écompense à côté du service. La mention de la table et du festin messianique dans la promesse des trônes n'explique pas l'insertion de ce morceau dans le récit de la cène ; elle en est plutôt la conséquence ; et c'est pour la même i*aison que le service apostolique se trouve ici comparé à un service de table. Grâce à ces modifications, Ja leçon sur le service et sa récompense se trouve plus ou moins coordonnée à ce qu'a dit Jésus (xxir, 16,, 18) touchant le festin auquel il prendrait part avec ses disciples dans le royaume de Dieu.
« Or il y eut querelle », — une contestation impliquant rivalité, — « entre eux, à qui serait regardé » — ou à regarder — « comme le plus grand». — II est superflu de chercher l'occasion de cette querelle, attendu que le narrateur n'a eu en vue aucune circonstance particulière, et que sa phrase n'a qu'une valeur d'introduction littéraire au discours qui suit. Après avoir cherché qui est le traître, les disciples cherchent qui est le plus grand : on ne peut voir dans ce rapprochement autre chose qn'un artifice rédactionnel. Les apôtres ne sont pas censés se disputer les premières places dans le royaume à venir, mais déjà quant au présent, les deux prétentions étant corrélatives.
« Mais il leur dit : « Les rois des nations ». — Marc (x, 42) : « Vous savez que ceux qui sont regardés comme chefs » (ol oox.oUv-e; àc'/stv. C'est de ce Soxowteç que vient le Soxeï employé par notre auteur dans la formule d'introduction ; cf. Gal. ii, 19). — « Les tiennent soumises », — littéralement : « en sont maîtres » (y.uûi.euoufftv), agissent envers elles et sont traités comme « seigneurs », — « et ceux qui ont pouvoir sur elles sont appelés bienfaiteurs ». — Marc ; « Et que leurs grands.
516 Luc,'xxir, 27
2" Car qui est le plus grand, celui qui est à table ou bien le servant? N'esl-ec pas celui qui est à table ?
Or, moi, au milieu de vous je suis comme le servant.
ont pouvoir sur elles. » Notre auteur a voulu raffiner en faisant allusion, sans ironie semble-l-il, aux titres de «bienfaiteur » (Evergète) ou de «sauveur » (Soter), acceptés ou revendiqués parles souverains.
— (' Or il n'en est pas », — il n'en doit pas être — « ainsi de vous; mais que le plus grand parmi vous soit comme le plus jeune ». — Marc (x, 43) : « mais celui qui voudra devenir grand parmi vous sera votre serviteur » ;. ce qui revient à dire qu'on "devient grand par le service. Notre texte signifie plutôt que le plus grand doit se comporter, moyennant le service, comme s'il était le plus jeune, à qui naturellement le service incombe. — « Et le chef, comme celui qui sert ». — Marc (x, 644) • « El^ q^^i voudra parmi vous être premier sera de tous esclave ». Les termes choisis par notre auteur sont en rapport plus accentué avec la direction et le ministère ecclésiastiques (vjyoù'pLevoç, oiaxovwv). Le service s'entend apparemment, pour la comparaison et eu égard à la circonstance, du service de table (cf. Act. VI, 1-4). Mais il paraît bien y avoir en même temps un écho de ce que dit Marc (x, 45) touchant le Fils de l'homme, qui est venu pour «servir ». — « Car qui est plus grand, celui qui est à table, ou bien celui qui sert ? N'est-ce pas » — évidemment '— « celui qui est à table ? Or moi, au milieu de vous, je suis », — non seulement dans la circonstance présente, mais en général,— « comme celui qui sert».
— Nulle allusion au lavement des pieds (Jn. xiii, i-ao), qui a été bien plutôt conçu d'après notre passage. Le texte, ne vise pas non plus formellement ce que Jésus vient de faire en présentant à ses disciples le pain. et le vin, car Jésus en cela n'a point agi comme ministre mais comme président du repas. Il est bien probable toutefois.que la comparaison est tournée de ce côté à raison de la circonstance, et parce que l'évangéliste pense au service de salut, service commémoré dans l'eucharistie, laquelle est un service de la communauté, l'auteur se défendant ici et ailleurs, de le définir dans les termes de Marc, dans la foi^me propre du mystère chrétien, parce qu'il ne veut pas trop s'écarter du formulaire juif. Cette paraphrase sur le Christ serviteur, parallèle à Marc, n'est donc point primitive relativement à lui (quant à l'origine même du logion, cf. p. 281), et elle est arrangée aussi pour qu'on y puisse tant bien que mal ajuster la promesse des trônes.
LUC, xxit, 28-30 517
'^ Mais vous èies, vous, ceux qui sont demeurés avec moi
[dans mes épreuves ; 29 et moi je vous attribue,
comme mon Père me l'a attribue, le royaume, 2° afinque vous mangiez elbuviezà ma table dans mou royaume, et que vous soyez assis sur trônes, jugeant les douze tribus d'Israël.
Cai' entre la leçon du service et la promesse il n'y a pas, à proprement parler, de transition. Ce sont des pensées juxtaposées entre lesquelles n'existe pas de lien autre qu'une certaine analogie de sujet.
— « Mais vous, vous êtes ceux qui ont persévéré avec moi dans mes épreuves ». — Eloge visiblement destine à introduire la promesse, et qui n'appartient i)as au texte original de celle-ci (cf. Mï. xtx, 28); il n'est pas autrement juslilîé par la dispute sur la primauté. L'allusion aux « tentations » (•ïï.Etpatiji.oi) du Christ répond plutôt aux spéculations du cliristianisme primitif qulà une tradition historique ; elle anticipe sur la passion et conviendrait mieux dans la bouche du Christ glorifié ; prise telle quelle, la formule représente l'idée que l'évangéliste a voulu donner des apôtres (cf. Acr. i, ai-aa). « Mais vous » n'oppose pas les disciples fidèles à des disciples infidèles, mais les disciples présents à Jésus lui-môme. Les variantes du ms. D n'améliorent pas le texte : «Or il n'en est pas ainsi de vous, mais que le plus grand parmi vous soit comme le plus petit, et le chef comme celui qui sert, j)liilôt que (comme) celui qui est à table. Car moi, au milieu de vous je suis venu, non comme celui qui est à table, mais comme celui qui sert ; et vous, vous avez grandi dans mon service comme celui qui sert, vous qui avez persévéré avec moi » etc. (cf. la glose de D après Mt. xx, 28, supr. p. 882).
«Et moi, je vous attribue le royaume » — pu plutôt « royauté» (patriXEi'av sans article) — « comme mon Père me l'a attribué», -r- Disposition solennelle (8iàTi6£ji.ai), écho de l'alliance (o>.o:0-r^/.-t\) dont parle Marc (xiv, 24), non testamentaire, puisqu'elle est analogue à l'acte par lequel Dieu attribue le royaume à son Fils, mais authentique et définitive, volonté suprême du maître qui va quitter les siens. — « Afin que vous mangiez et buviez à ma table dans mon royaume ».
— Façon de parler qui convient mieux au Christ glorieux qu'à Jésus. Matthieu (xix, qB) n'a rien de cette commènsalité, et notre auteur a introduit la mention du festin pour le raccord avec la cène eucharistique. Il n'est pas du tout nécessaii*e d'être associé à la royauté pour
manger avec le roi. — « Et que vous soyez assis sur des trônes, jugeant les douze tribus d'Israël ». — Plusieurs témoins (D. Ss. Se., etc). ont : « douze trônes », d'après Mattliieu ; car c'est l'évangcliste, plutôt que la tradition, qui n'aura pas voulu mettre ici douze trônes, afin de n'avoir pas Tair d'en attribuer un à Judas. Mais les douze trônes sont en l'apport avec les douze tribus, comme aussibien .le chiffre des douze apôtres. La sentence n'a pas été conçue d'abord dans le cadre delà passion. Notre auteur entend que les Douze exerceront une sorte de magistrature permanente sur tous les. élus, figurés par les douze tribus, dans le l'oyaume de Dieu." Jésus, qui, dans Marc(x,4o), s'interdisait d'attribuer les premières places du royaume, en dispose ici souverainement. Le texte de la promesse dans Matthieu implique simplement la destination providentielle des douze trônes aux douze apôtres, qui siégeront à côté du Christ juge; mais ici, en coordination avec le festin perpétuel du royaume, la magistrature des apôtres ne semble pas limitée spécialement au jugement dernier. 11 va sans dire que ce logion implique le rôle des Douze dans la première communauté et n'a été conçu qu'après la fondation de celle-ci.
Par un artifice rédactionnel des plus hardis, l'annonce du reniement de Pierre et de la défection générale des apôtres arrive ensuite, dissimulée en quelque sorte derrière une promesse d'assistance et la prédiction du rôle qui revient à Simon dans l'instauration de la foi après la grande épreuve. C'est bien au prince des apôti'es que s'adresse la prédiction, qui pour cela même a pu être l'attachée sans transition à la leçon du service et à la promesse des trônes. La reprise : « Et le Seigneur dit », manque dans plusieurs anciens témoins (S A. D, etc.) et paraît avoir été ajoutée pour atténuer ce qu'a d'inattendu l'apostrophe lancée à Simon. Dans Marc et dans Matthieu, l'annonce du l'eniement a lieu sur le chemin de Gethsémani. Ici Jésus n'annonce pas expressément la défection des apôtres, comme dans Marc (xiv, 27 ; Mr. xxvt,3i) ; il paraît seulement lasupposer dans la promesse et l'ordre adressés à Pierre, promesse et ordre qui sontunvéi'itable équivalent des paroles d'investiture que Matthieu (xvi, 17- 19) a placées après la confession messianique. Mais, si notre auteur omet ainsi la prophétie de Zacharie (xiii, ']) et son application, ce n'est pas seulement parce qu'il lui répugnait de dire que Dieu avait frappé le Ghi-ist, c'est parce que le cadre qu'il adopte pour les récits de la passion, de la résurx'ection, de l'institution de l'Eglise, exclut la dispersion des apôtres. Mais le discours adressé par Jésus à Pierre ne laisse pas d'impliquer le fait qui a été supprimé dans le récit,
31 Simon, Simon, voici que Satan a obtenu de vous cribler comme le blé ; ^^* mais j'ai prié pour toi
afin que ta foi ne défaille pas ; et toi, une fois revenu, affermis tes frères. »
»* Et il lui dit : « Seigneur, avec toi je suis prêt et à prison et à mort marcher. » ^
•attendu que Pierre ne « reviendra » le premier qu'après la défection ■de tous, déiection qui a été autre chose que la lenteur à croire signalée dans le dernier chapitre de notre évangile.
« Simon, Simon ». — Beaucoup de i-aisons invraisemblables ont été imaginées afin d'expliquer pourquoi Jésus emploie ici le nom de Simon, La vraie raison doit être que les paroles du Christ, à l'instar de Matthieu : « Simon fils de Jean, je te dis que tu es Pierre », sont une interprétation, mais en foi'me discrète, du nom et du surnom de Papôlre : il s'agit de signifier comment le disciple Simon deviendra Pierre. On peut dire que Simon désigne « l'homme naturel » (Holtz- MANN, (\io.), mais ce n'est pas pour présager le reniement, c'est pour opposer l'homme à l'apôtre, en prévision du rôle éminent qui sera celui de Pierre dans la fondation de la foi et de l'Eglise chrétiennes. — « Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le blé ». — Cette annonce métaphorique de la grande épreuve, où se reconnaît le style rédactionnel et l'imitation de l'Ancien Testament, remplace la prédiction directe de la défection et de la fuite. De même que la légende réprésente l'ennemi des hommes sollicitant du Seigneur la permission de tourmenter Job (Job, i, ii-ia ; ii, 4 6), on le figure ici demandant et obtenant (c'est bien l'idée contenue dans klr^T-f py.To, Lagrange, 553) la permission de malmener les apôtres. La comparaison porte uniquement sur la secousse imprimée au grain dans le crible (cf. Am. ix, g), non sur le nettoyage qui est le l'ésultat de l'opération. Ou ne prête pas à Satan l'intention de fournir aux apôtres une occasion de montrer leur fidélité à Jésus ; il est censé vouloir les mettre, par ses machinations et lés difficultés qu'il va susciter à leur foi et à leur courage, en cas d'abandonner le Clirist pour toujours : Dieu, en effet, va laisser Satan dominer provisoirement sur le Fils de l'homme (xxii, 53), et ce triomphe du mal doit devenir pour les disciples une occasion de chute.
•* Mais il dit : « Je le dis, Pierre, Ne chantera point aujourd'hui coq Av. ntque trois fois tu n'aies nié de me connaître. »
« Mais j'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas ». — Jésus^ de son côté, a prévenu les conséquences irréparables qu'aurait pu avoir la défection des disciples ; il a prié (cf. Jn. xvii, 9-19) pour Simon, afin que celui-ci ne cesse pas de croire au Christ et au royaume divin que Jésus doit un jour amener ; et s'il a prié spé- .cialement pour cet apôtre, ce n'est pas que Simon eût personnellement plus grand besoin qu'un autre d'être affermi dans la loi, c'est que la foi et la persévérance de ses compagnons dépendent, en quelque façon, de sa persévéï'ance et de sa foi, — « Et toi, une fois revenu », — un abandon préalable est impliqué dans ce retour (sui^^ la signification morale de àTïtcxpÉ-laç, cf. 1, 16 ; xv, 17), — «affermis tes frères ». — Il appartient à Simon, après qu'il aura succombécomme les àuti-es, non pas en abandonnant sa foi mais en la reniant en jiaroles et en succombant au découragement, après qu'il aura le pi'emier déploré sa faiblesse, de raffermir, premier témoin de la résurrection, la foi et le zèle de ses frères. Il va de soi que la prière du Christ sera exaucée et que Pierre remplira dignement en son temps la mission qui lui est échue. Ainsi la grande vocation de Pierre est signalée fort à propos pour pallier son reniement. Inutile d'ajouter que l'auteur ne songe pas à l'infaillibilité du pape, mais il fait valoir l'action de Pierre dans la formation.de la communauté apostolique, et la place éminente que le prince des apôtre^ relient ou qu'il est en train de prendre dans le souvenir chrétien. La traduction : « affermis tes frères en les convertissant », ne se recommande pas (D, au Sa ÈTcîaTpe'lov >cai cTTipiÇov xtX., pourrait s'entendre ainsi, mais pas nécessairement ; cf. Ss. : « Et toi, convertis-toi un jour et affermis tes frères »). Une épreuve terrible de tous les disciples, Pierre compris, a été indiquée ; il faut bien que Pierre la surmonte d'abord pour raffermir les autres, et c'est par lui que le raffermissement doit commencer. La protestation de fidélité.qui va venir aussitôt se comprend mieux si une faiblesse particulière de Pierre est supposée dans les dernières paroles de Jésus. D'ailleurs, il va de soi que le reniement de Pierre, s'il à été réel, et la défection générale des disciples ont été des faits acquis à la tradition avant qu'on s'avisât de les faire prédire au » Christ. Le caractère secondaire de la présente relation apparaît en ce que l'annonce du reniement s'y trouve associée à celle du rôle qu'a eu Pierre dans l'institution de la foi et de la communauté primitives. ,
LUC, xxii, 3u 521
^^ Et il leur dit :
« Lorsque je vous ai envoyés sans bourse, ni besace, ni souliers, de quelque chose avez-vous manqué ? »
Et ils dirent : « De rien. » -
Il apparaîtra que le rédacteur n'ignore pas non plus son martyre. On a même soutenu que l'apostrophe à Simon prévoit l'épreuve des disciples, mais non le reniement, car le sens naturel de la parole est que la fidélité de Pierre, et non seulement sa foi, sera inébranlable ; et que la rédaction aura ajouté « converti m pour concilier ce dit avec l'anecdote du reniement (Bultmaniv, 162). .
(( Et il lui dit : « Seigneur je suis prêt à aller avec toi et en prison et à la mort », — Paraphrase de la seconde protestation dans Marc (3i) ; « Quand il me faudrait mourir avec toi, je ne te renierai pas ». Mais la distinction de la prison et de la mort laisse voir que l'évangéliste connaît l'histoire ultérieure de Pierre, l'emprisonnement à Jérusalem (Act. xn, S-/}:), et le mai'tyre à Rome (cf. Jn. xxr, 18 19, où Tannonce de la mort vient après les paroles : « Pais mes agneaux, pais mes brebis », équivalent johannique de Le. xxii, Sa), — « Etildit: « Je te dis, Pierre ». — Pierre est le nom que Marc emploie dans son récit. — « Ne chantera pas aujourd'hui coq avant que trois fois tu aies nié de me connaître ». — Marc(xiv, 3o) : « En vérité je te dis que toi, aujourd'hui, cette nuit, avant que deux fois coq ait chanté, trois fois tu me renieras ». Notre auteur n'accentue pas les prévisions, et il s'accorde avecMatthieu(xxvi, 34)à ne pas mentionner deux chants du coq, soit qu'il ait été embarrassé de ce double chant, soit qu'il ait connu un récit plus simple où il n'en était pas question (cf. Marc, 439). Il omet la seconde protestation dePierre et celle des autres disciples (Me. XIV, 3i), trait qui pourrait être compromettant pour le prestige apostolique.
L'instruction qui termine ce petit discours après la cène appartient en propre à notre évangile et pour une bonne partie, sinon pour le tout, à sa dernière rédaction ; on y trouve une prédiction assez gauche des tribulations qui attendent les apôtres, et du supplice infamant que va subir le Christ lui-même.
«Et il leur dit : » Quand je vous ai envoyés sans bourse, ni sac, ni souliers, avez-vous manqué de quelque chose ?» — Référence directe au discours précédemment adressé aux soixante-douze disciples (x,4 ; cf. ix,3), et comme si ce discours avait été adressé aux apôtres. Mais notre,'auteur n'y regarde pas de si près, et il serait bien insqué
3 « Et il leur dit :
(( Mais maialeiiant, qui a bourse la prenne, et pareillement la besace ; et que celui qui n'en a pas vende son manteau et achète épée.
d'admettre que le renvoi appartiendrait à la source où a été pris le discours, qui, originairement, concernait les apôtres. — « Et ils dirent : « De rien ». — Pour la mission dont il s' agit, les disciples qui n'avaient rien emporté, n'ont de rien manqué. Ce préambule est conçu en vue de la leçon que l'auteur veut amener.
« Et il leur dit : « Mais maintenant n, — les circonstances changeant, une autre conduite s'impose; — « que celui qui aune bourse la prenne, et pai-eillement le sac ». — On aura besoin d'argent et de provisions. — « Et que celui qui n'en a pas », — qui n'a pas d'argent pour se procurer le nécessaire, — « vende son manteau et achète une épée », — Ainsi l'épée va-t-elle être plus indispensable que le manteau. La phrase est un peu équivoque. On pourrait croire que celui qui a bourse et besace n'a pas besoin d'épée, mais telle n'est pas la pensée de l'auteur. Garce n'est pas pour se procurer de quoi vivre qu'il est recommandé d'acheter une épée, mais pour se défendre en cas de besoin, et l'épée n'est pas moins nécessaire à celui qui a une bourse ; l'achat de l'épée est donc recommandé à tous, et si l'on conseille à celui qui n'a rien de vendre son manteau, c'est qu'il n'a pas d'autre moyen de se procurer l'épée. Etrange conseil, quand même on le limiterait, comme il convient, aux moyens de défense que doivent avoir les gens qui voyagent en des contrées peu sûres. Même en le prenant ainsi, le conseil figurerait plutôt les dangers à venir que l'obligation immédiate de porter sur soi une épée. Le rédacteur a donc pu l'entendre plus ou moins métaphoriquement (cf. xii, 49-^1 5 Mt. X, 34).
Mais le rapprochement est plus que singulier de ce conseil avec l'emploi réel de l'épée au mont des Oliviers ; et les disciples euxmêmes vont parler des deux épées qu'ils ont. Prêter à Jésus, dans les circonstances où il se trouve, l'idée d'une défense à main armée, semblerait une hypothèse d'autant plus précaire, que l'esprit de l'Evan- :gile y répugne par ailleurs. 11 faut avouer cependant que notre récit, •considéré sans parti pris, est construit réellement sur l'idée d'une semblable résistance, à laquelle deux épées sont supposées devoir suffire pour le moment, et qui s'exerce en fait dans l'incident de
3^ Car je vous dis que cette Ecriture doit s'accomplir en moi : « Etaoec m'ilfalteiirs il a été compté. » Aussi bien ce qui me regarde prend-il fm. »
l'oreille coupée, sauf à être arrêtée par Jésus lui-même. Il se pourrait qu'on n'ait rien à retenir de tout cela comme historique (cf. E. Meyeii, I, i8a). Cependant le fait d'une résistance opposée par les disciples à l'arrestation de Jésus paraît assez consistant, et aussi leur pi'ompte déroute ; il serait donc possible également, bien que les interprètes n'aient guère songé à l'admettre, que notre évangéliste ait travaillé sur une source où la résistance des disciples avait été prévue et même encouragée par Jésus. Mais il est possible enfin, et peut-être est-il plus vraisemblable, que l'évangéliste ait construit maladroitement tout le présent passage sur le simple fait de la résistance attesté dans la source de Marc (cf. Marc, 421). et de façon à préparer ce qu'il euâ voulait retenir dans le récit de l'arrestation. Dans la réalité, celle-ci paraît avoir été plutôt un coup de surprise, contre lequel Jésus n'aurait pu se précautionner. Eu. tout cas, le discours de mission ayant été conçu dans la tradition chrétienne, ces propos, qui s'y réfèrent, sont plus récents encore et ne sont pas à discuter comme paroles de Jésus. Dans la perspective ouverte par Tévangéliste, les disciples doivent s'attendre aux plus graves périls, puisque leur maître, pour commencer, va être mis à mort en des eonditions ignomineuses.
« Car je vous dis que cette Ecriture », — le passage d'Isaïe (lui, 12) qui vaêti'e cité, — « doit s'accomplir en moi : « Et parmi les malfaiteurs il a été compté ». — Ce qui ne doit pas signifier que luimême est apparemment considéré par Dieu comme un impie ou un pécheur, mais que les hommes, les Juifs, vont le traiter comme le dernier des criminels. Le trait provient de la description relative au serviteur de lahvé, et il a été emprunté par l'auteur au répertoire de l'apologétique chrétienne (cf. citation d'un autre passage du même morceau, Is. lui, 7-8, dansAcr. viii, 32-33). — « Aussi bien ce qui me regarde prend-il tin». — C'est-à-dire: ma fortune est à sonterme. Comme la citation alourdit le discours, qui se trouve en quelque sorte pourvu d'une double conclusion, on pourrait supposer que le texte prophétique a été inséré par le rédacteur évangélique dans le discours antérieurement construit. Cependant l'hypothèse ne s'impose pas, étant donné le décousu qui l'ègne dans tout le morceau. 11 est bien vrai que le texte d'Isaïe est amené en témoignage
b24 LUC, XXII, 38
3 8 Et ils dirent : « Seigneur, il y a ici deux épées. »
Et il leur dit :
(( C'est assez. »
des desseins providentiels, pour signifier que le Christ devait mourir de la mort des scélérats, et que les disciples n'en tiennent pas compte ; mais ce qui est ajouté touchant la fin imminente du Christ dit la môme chose que le texte et ne s'accorde pas mieux avec la l'ecommandation de prendre l'épée. Ce sont choses écritespour l'édification du lecteur.
Les disciples sont censés n'avoir été frappés que du conseil à eux donné de s'armer. — « Et ils dirent », — très sérieusement, à ce qu'il semble : — « Seigneur, voici deux épées ». — C'est tout ce qu'ils ont, et ils ont l'air de demander s'il en faut davantage. Evidemment il s'agit d'épées véritables et non des couteaux qui auraient servi pour l'immolation de l'agneau pascal (hypothèse de Chrysbstome, reprise par quelques modernes). — « Et il leur dit : « C'est assez ». — Bien téméraires sont les critiques qui pensent savoir ce que Jésus a voulu dire par là, et qui perçoivent, dans cette brève réponse, soit la mélancolique ironie de l'homme incompris qu'on veut défendre par un moyen ridiculement insuffisant, 'qu'il n'a pas voulu prescrire, soit un simple moyen de clore une conversation sans objet, ou bien les deux à la fois, l'intention de couper court à l'entretien après la méprise des disciples.il importerait surtout de savoir ce que l'auteur s'est proposé défaire dire à Jésus. Peut-être a-t-il voulu signifier que deux épées suffiraient à l'accomplissement des desseins providentiels dans le cas présent. Et l'on peut dire qu'une seule aurait suffi, mais qu'on en a mis deux pour l'ornement du discours. L'attitude prêtée à Jésus n'est pas à discuter au point de vue delà psychologie et de la morale : l'évangéliste ne lui attribue certainement pas ridée d'une résistance armée à l'autofité juive et à l'autorité romaine ; son discours n'en paraît pas moins justifier le coupd'épée qu'il réparera, sans blâmer celui qui l'a donné, et tout en défendant d'aller plus loin. Poseconvenue et artificielle, par laquellel'évangéliste entend expliquer et l'espèce de prédiction faite aux futurs missionnaires du Christ, et le coup d'épée de Gethsémani, et le respect de Jésus pour les autorités constituées.
Lou, XXII, 39-40 528
^''Et étant sorti, il s'en alla, comme de coutume, au mont des Oliviers ; Et l'accompag-nèrent aussi les disciples. ^o Or, arrivé au lieu, il leur dit :
« Priez pour n'entrer pas eu tentation.