‹ L'évangile selon LucChapitre 74 sur 80 · LXXXVI. La prière au mont des Oliviers · texte numérisé non relu

LXXXVI. La prière au mont des Oliviers

ET i/aRRBSI'ATION DE JÉSUS

« Et étant sorti », — non seulement de la maison où il est censé avoir célébré la pâque, mais de Jérusalem. Notre auteur néglige de mentionner le chant da Hallgl avant le départ (Me. xi v, 26). — « Il s'en alla, comme de coutume, au mont des Oliviers », — La référence (à XXI, 3'^) laisse entendre que Jésus se i*erid à l'endroit où il a passé les nuits précédentes. — « Et ses disciples l'accompagnèrent » . — De cette indication l'on aurait tort de conclure que les disciples n'étaient pas encore venus avec Jésus en ce lieu ; car leur présence est signalée en vue des scènes de l'agonie et de l'arrestation, où ils ont un rôle '; il est sous-entendu que Judas peut venir prendre Jésus en cet endroit, parce qu'il le connaît d'avance, y étant venu les jours précédents.

«"Et arrivé en ce lieu, il leur dit : « Priez pour n'entrer pas en tentation >;. — Notre auteur, qixi ne parle pas deGethsémani, ne dit rien non plus des trois disciples que Jésus emmènerait avec lui, en laissant les autres, ni d'abord de l'angoisse dont le Christ aurait fait part à ses trois compagnons (Me. xiv, 32-34).. Sans doute suit-il la source en omettant les détails surajoutés par le rédacteur de Marc. De même, et probablement 'pour la même raison, il lait faire aux disciples la l'ecommandation de prier, parce qu'il n'a pas les trois actes de prière ni les trois retours successifs de Jésus. Le rapport entre la présente scène et celle de la tentation au désert, qui tend à s'efTacer dans Marc et dans Matthieu, est encore très bien senti dans notre récit, et l'on dii'ait que le narrateur a hésité d'abord à substituer les apôtres à Jésus comme sujets de l'épi'euve ; il s'est i-etenu de dire : « Priez pour que je n'entre pas en tentation », ce qui devait être la leçon de la source (Trpoceu'/EGTe jx-/) slffsXOeïv [[xe] sic 7reip«ajj.ôv. Dans la répétition de 46, il dépend de Me. xiv, 38).

« Et il s'éloigna d'eux, environ d'un jet de pierre», — Précision (cf. Gen. XXI, 16, Sept.) qui manque dans Marc (xiv, 35) : « Et s'étant avancé un peu ». Et il ne s'agit pas d'un simple éloignement ; on

*i Et lui-même s'éloigna d'eux, environ d'unjel de pierre; et s'étant mis à genoux, il priait, *2 disant : « Père, si tu veux, éloigne cette coupe de moi ; [pourtant, que non ma volonté, mais la tienne se- fasse. »]

dirait que Jésus est comme entraîné (à.-!i£cniy.(jOr{) à quelque distance par la force de son émotion, — « Et s'étant mis à genoux, il priait, disant ». — Autres détails dans Marc : « 11 se jetait contre terre et priait que, s'il était possible, cette heure passât loin dejui». — « Père, situ veux, éloigne cette coupe de moi». — Marc (xiv,36) : « Et il dit : » Abba Père, tout t'est possible, éloigne de moi cette coupe». Quelques témoins de Luc (A, etc.) lisent : « Père, si tu veux éloigner (L, etc. 7rapev£7/.at ; A, etc., Ttap£V£7/.eTv) cette coupe de moi ! » La phrase resterait suspendue, le souhait se trouvant coupé par l'acte de résignation qui vient ensuite. Mais la réticence est peu naturelle (le cas n'est pas le même que xxx, 42). — « Cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se fasse ». — Marc : « Néanmoins pas ce que je veux, mais ce que tu veux ». Notre évangile, pour cette partie de la prière, accuserait une réminiscence de l'oraison dominicale dans la forme de Matthieu (vi, 10). Il est à noter que certains témoins (D, mss. lat.) ont, après l'invocation : «Père »,. la seconde partie de la prière : « Que ce ne soit pas ma volonté » etc. (en omettant TrXvjv au commencement), et amènent en dernier lieu : « Si tu veux » etc. Cette divergence pourrait faire supposer que l'acte' formel de résignation a été interpolé ,* d'ailleurs, « si tu veux » paraît vouloir rej)résenter la seconde partie de la prière dans Marc et se trouve maintenant doubler inutilement Tacte de résignation.

Les deux versets suivants, concernant l'apparition de l'ange et la sueur de sang, appartiennent en propre à notre évangile et sont pour le moins rédactionnels ; beaucoup les regardent comme une interpolation. Pour ce qui est de la critique interne, ce morceau se relie fort médiocrement au contexte, bien que le récit paraisse d'abord singulièrement affaibli si on les enlève ; après l'acte de résignation complète (42 &), l'intervention de l'ange paraît superflue ; cette intervention (43) viendrait mieux après la description de l'agonie (44) ; la reprise (45) : « Et s'étant levé de la prière », néglige et l'intervention de l'ange et l'agonie, pour se x'éférer à la prière seule (42). Ces arguments toutefois ne sont pas décisifs : le défaut d'équilibre et de cohésion n'est point particulier à notre i'écit et peut s'expliquer, ici comme ailleurs, par les conditions du travail rédactionnel ; la mention du.

^3 Or lui apparut du ciel nu ange qui le réconfortait ;

messager céleste ne répugnerait pas à l'esprit du rédacteur qui a fait apparaître Gabriel à Zacharie et à Marie, qui a conduit une foule d'anges à Bethléem, qui en amènera deux au tombeau du Christ et à son ascension ; et l'on peut môme se demander s'il n'a pas voulu compenser l'omission des anges qui, dans Marc (t, i3) et dans Matthieu (iv, II), servent le Christ au désert, par l'assistance d'un ange dans la suprême tentation ; enfin ce qu'il dit de la sueur de sang n'est pas ))lus étrange que ce qu'on lit dans l'épître aux Hébreux (v,;;) touchant la prière du Christ « aux jours de sa chair ». En ce qui l'egarde les témoignages extei'nes, l'existence de notre passage est attestée déjà par Justin (DmZ. io3),lrénée, Hippolyte;on le trouve dans le ms.S. et chez les témoins dits occidentaux (D, mss. lat.Sc. etc.) Par contre il manque chez des témoins autorisés (Ss. B A,etc., témoins alexandrins et palestiniens ; pas de citations dans Clément, Origène, Cyrille de Jérusalem, Grégoire de Nysse). Le témoignage externe ne sulfit donc pas non plus à résoudre la question d'authenticité. L'omission volontaire pourrait s'expliquer aussi facilement que l'addition : celle-ci aurait pu être produite après coup par la spéculation chrétienne ; mais le sens chrétien pourrait aussi avoir été choqué de voir le Fils de Dieu moralement secouru par un ange et physiquement anéanti devant la perspective de la mort; que de tels scrupules aient été particulièrement sentis à Alexandrie, et que, l'intérêt de controverse aidant, ils aient provoqué la suppression des versets gênants dans les exemplaires de plusieurs communautés et pendant assez longtemps, c'est une hypothèse non moins admissible que celle d'une interpolation. La considération du style (cf. Agt. tx, 19 ; xu, 5) semble confirmer l'hypothèse de l'authenticité. Dans ce cas, il conviendrait de supposer que l'acte de résignation : « Cependant que ce ne soit pas ma volonté )) etc., aurait été importé dans Luc par les recenseurs qui pensaient devoir éliminer l'ange et la sueur de sang, et sei'ait entrée, par l'influence de ce texte corrigé, dans la tradition occidentale et dans le texte vulgaire. L'économie du récit primitif aurait été assez satisfaisante : Jésus, bien que soumis à la volonté de son Père, demande que le calice de mort lui soit épargné ; préoccupé de la suprême épreuve du Christ, le narrateur introduit le réconfort de l'ange ; la prolongation et l'intensité de la prière remplacent et compensent la triple prière et les allées et venues du Christ dans Marc. Le défaut d'équilibre qui subsiste dans l'ensemble provient de ce que le rédacteur n'a pas réussi à fondre les trois éléments de son récit : rela-

^* Kt lombé en agonie, il priait avec plus d'inslance ; el devenait sa sueur comme caillots de sang- dégouttant sur la terre.

tion primitive, source de Marc, que l'on peut supposer ayoir été suivie par Luc ; relation de Marc ; données complémentaires, ange etsueur de sang, qui se coord(mnent dans la pensée de l'écrivain à ce qu'il a raconté de la tentation au désert. Il ne semble pas qu'on puisse voir dans l'apparition de l'ange comme un écho de ce qu'on lit dans Matthieu (xxvi, 53) touchant les légions d'anges que le Christ aurait pu demander à son Père : cette parole aurait engagé l'écrivain à éviter plutôt qu'à rechercher une intervention angélique .

« Or il lui apparut », — venant -^ « du ciel, un ange qui le réconfortait » — C'est bien l'ange assistant, qui était réservé pour la grande épreuve, et l'auteur pense à l'accomplissement du Psaume (xci, ii; cité IV, lo). — « Et tombé en agonie, il priait avec plus d'instance ». — Par cette « agonie » Ton doit entendre une profonde impression de tex'reur, d'où va résulter la sueur de sang. Mais devant cette terreur on se demande à quoi sert le réconfort de l'ange; et peut-être y a-t-il quelque subtilité à dire que l'ange réconforte Jésus pour la prière instante qu'il fait (Klostermann, 584; Lagrange, 56o). La vérité doit être que le i-éconfort de l'ange accomplit une prophétie, et l'agonie avec la prière une autre prophétie qui n'est pas autrement difficile à identifier. C'est encore et toujours le Psaume xxit (a-3),. lequel pourrait bien av.oir aussi fourni la sueur de sang. « Comme eaux je me suis répandu », disait le psalmiste (i5): n'était-ce pas la sueur d'angoisse? Et comme cette sueur aurait été trop vulgpaire pour le Christ, rien n'était plus facile que de la convertir en sang. — « Et sa sueur devenait comme caillots de sang qui tombaient sur la terre ». — Le rapport de la sueur avec des gouttes de sang coagulé ne paraît pas être de pure métaphore ou de simple ressemblance, non plus un changement miraculeux de sueur en sang; ce que suait Jésus faisait l'effet de sang, sans doute parce que c'en était. Inutile de se demander si cette sueur était naturelle ou miraculeiise ; l'évangéfiste l'aura plutôt regardée comme un phénomène naturel bien que peu ordinaire; mais cette circonstance n'exclut pas une arrière-pensée symbolique.- Ce n'est pas pour rien que l'on parle ici de sang, et Cette sueur mystérieuse pourrait bien être d'assez près apparentée avec l'eau et le sang que, d'après le rédacteur johannique, le côté du Christ verse par l'effet du coup de lance. Peut-être même notre rédacteur a-t-il imaginé là une sorte de compensation pour ce qu'il trouvait dans Marc (xiv,34)

LUC, xxn, 4^-47 529

*^ Et s'étant relevé de la prière, venant aux disciples, il les trouva endormis de tristesse, *8 et il leur dit : « Pourquoi dormez-vous? Levez-vous et priez, pour que vous n'entriez pas en tentation. »

" Comme il parlait encore, survint une troupe ; et le nommé Judas, un des Douze, marchait devant eux, et il s'approcha de Jésus pour le baiser ;

touchant le sang de la nouvelle alliance, et que lui-même n'avait pas cru devoir utiliser dans le récit de la dernière cène.

« Et s'étant levé de la prière et venant près des disciples, il les trouvaendormis de tristesse». — Le sommeil vient de Marc (xiv, 37-40), et la tristesse vient de noire auteur, qui a voulu trouver une excuse au sommeil des apôtres — « Et il leur dit: « Pourquoi dovmez-vous?» — Reproche modéré; il est simplement sous-entendu que le sommeil n'est pas de saison. Comparer Marc ixiv, 87) « Simon tu dors? Tu n'as pas pu veiller une heure ? » C'est de Marc aussi bien que viennent les paroles suivantes, qui tournent dans notre évangile à la répétition. — « Levez-vous et priez pour que vous n'entriez pas en tentalion» — Marc (xiv, 38): « Veillez et priez», etc. Bien que notre auteur emprunte le fond de son récit à une tradition qui entendait y figurer la mort comme suprême tentation du Christ, et que lui-même ne laisse pas de l'entendre ainsi, faisant organiser en quelque sorte par Satan la passion de Jésus, il ne parle expressément de tentation que par rapport aux disciples (ici et 40). L'idée de la tentation du Christ appartient donc beaucoup plus à la source qu'à l'évangélisle lui-même. Judas survenant, la recomnaandation de prier se trouve superflue pour l'instant; elle n'est pas à dédaigner pour l'avenir, et c'est pourquoi on l'a gardée ici. Mais on peut croire que le rédacteur a très délibérément omis les propos contradictoires et confus de Marc (xiv, 4i)- Les paroles: « Dormez maintenant et reposez-vous », étaient trop fâcheusement démenties par l'événement, et ce qui suit: «C'est assez; l'heure est venue », etc., qu'il savait manquer dans la source, lui a paru être une prédiction trop faible pour mériter d'être conservée. Il saura bien faire entendre autrement que Jésus n'a pas été sui'pris, et il se contente de clore le récit par l'invitation à prier, que Marc faisait dire par le Christ à son premier retour.

Il semble donc que ce récit de l'agonie de Jésus au mont des Oliviers ait localisé et daté une scène conçue d'abord d'après le Psaume xxii, sans spécification de lieu ni de temps. Luc a dû connaître ce récit dans la forme plus sobre où l'a trouvé le rédacteur de Marc, qui

A. LoiSY. — L'Évangile selon Luc. 34

î)30 LUC, XXII, 48-49

^8 mais Jésus lui dit : « Judas,

c'est par baiser que tu livres le Fils de l'homme I »

^^ Or ceux qui étaient autour de lui, voyant ce qui allait

[arriver, dirent : « Seigneur, frapperons-nous avec épée ? »

y a inséré, à leur détriment, ce qui regarde les trois disciples (pour l'hypothèse contraire voir Bultmann, 162) ; de son côté, le rédacteur du troisième évangile aui'a inséré l'ange assistant et la sueur de sang.

Les indications générales touchant l'arrestation peuvent êlre historiques, mais la scène est altérée, pour l'eflet de dramatisation, déjà dans Mare en plusieurs détails, baiser de Judas, incident de l'oreille ■coupée, discours de Jésus ; traits que la rédaction des deux autres synoptiques a plus ou moins retouchés et amplifiés.

« Gomme il parlait encore, survint une troupe, et le nommé Judas, un des Douze, marchait devant eux », — servant de guide à cette bande (o/Àoç, comme dans Me. xiv,43). Marc: « Et aussitôt, comme il parlait encore, arriva Judas, un des Douze, et avec lui une foule avec épées et bâtons, de la part des grands-prêtres, des scribes et des <inciens ». Notre auteur utilisera plus loin les éléments de Marc qu'il néglige pour le moment ; il se réserve de faire apostropher par Jésus les membres du sanhédrin, comme s'ils avaient accompagné la troupe pour le coup de main qu'ils avaient concerté avec Judas ; il ne pouvait pas dire que les magistrats avaient envoyé une troupe à laquelle ils se joignaient eux-mêmes.

« Et il s'approcha de Jésus pour le baiser ». — 11 faut entendre que Judas baisa le Christ. Ce qu'on nous dit est l'équivalent de Marc (xiv, 45) :« Il s'approcha... et il le baisa ». Mais notre auteur semble ne vouloir pas insister comme Marc sur ce fait répugnant, et il omet le détail du signe donné, que Marc(xiv, 44)p*'6sente en. ternies quelque peu naïfs (0 et d'autres témoins ont pensé devoir ajouter à Le. 4;7 le contenu de Mt. xxvi, 4^ = Me. xiv, 44)- — «Et Jésus lui dit : « Judas, c'est par un baiser que tu livres le Fils de l'homme ! » — Marc (xiv, 46) fait arrêter le Christ après le baiser de Judas et n'a pas le mot de 'protestation qu'on vient de lire. Matthieu (xxvi, 56) en a imaginé un autre. Notre auteur garde Jésxis en liberté pour tout ce qu'il veut lui faire dire. et faire, avant de le montrer aux mains de ses ennemis, qui le prendront pour l'emmener chez le grand-prêtre (54)- Jésus apostrophe Judas comme s'il repoussait le baiser du traître ; et l'apostrophe même fait entendre que le baiser désignait Jésus à la

'^^ Et l'un d'eux frappa le serviteur du grand-prètre et lui enleva l'oreille droite.

s^ Mais, prenant la parole, Jésus dit : (( Laissez faire cela. »

Et touchant l'oreille, il le guérit.

'troupe venue pour le prendre, comme Marc le'Jdit 'expressément. L'exclamation est donc quelque, peu empreintejde rhétorique et d'artifice littéraire .

Le trait du coup d'épée, simplement indiqué dans jMarc (xiv, 47)» est développé avec une complaisance particulière Jdans notre évangile. L'auteur veut que les disciples aient d'abord ||demandé à Jésus s'ils doivent se servir des armes qu'ils ont avec Jeux, comme il a été -dit plus haut. Question peu naturelle au milieu de [cette bagarre. Mais c'est le cas de tous les propos que notre auteurjattribue ici à ses personnages, — « Or ceux qui étaient avec lui, voyant ce qui allait arriv.er », — c'est-à-dire que Jésus allait être pris s'ils n'y mettaient obstacle, — « dirent ; « Seigneur, frapperons-nous de l'épée? » — Les 'disciples demandent s'ils sont dans le cas prévu par la frecommandation qui leur a été/aitede se pourvoir d'épée. La ^coordination des deux passages fait ressortir l'artifice de leur conception. Ce préambule est d'ailleurs pour expliquer le coup d'épée [donné. Jésus ne répond pas à la question qui lui est faite. On peut, sijil'on veut, supposer qu'il n'en a pas eu le temps, un des disciples ayant frappé tout ■de suite.

« Et l'un d'eux frappa» — de son épée — « le serviteur du grandprêtre ». — Tous les ëvangélistes parlent de ce ïserviteur comme si on le connaissait, bien que son rôle dans la circonstance ne soit pas •défini. On dirait un personnage de thème conveilu. — «"Et il lui coupa l'oreille droite », — Marc ignorait, sagement> laquelle des deux oreilles avait été coupée.

« Mais, prenant la parole, Jésus dit : « Arrêtez là ! » — A. la lettre : « Laissez jusqu'ici » (éaTe 'eux; toutou). Ce ne peut être une [demande à la troupe de ne pas s'en prendre aux disciples pour ce qui vient d'être fait, ou bien de laisser Jésus s'occuper du blessé. Le Christ parle aux disciples et leur demande de n'aller pas plus loin dans leur essai de défense, ou plutôt de laisser faire les gens qui viennent pour l'arrêter, ce qui revient au même pour le sens. — «Et ayant touché l'oreille » — du blessé, — «il le guérit ». — Le Christ de notre évangile est guérisseur jusqu'à son dernier instant. Certains interprètes estiment que

'^^ Or Jésus dit à ceux qui l'étaient venus prendre, grands-prètres, stratèges du temple et anciens : « Comme contre brigand vous êtes venusavec épées et bâtons !

c'est la plaie seulement qui fut guérie, sans que l'oreille fût remise. Le texte ne favorise pas ce raccourcissement du miracle, car il est dit que Jésus toucha l'oreille de l'homme et non la place qu'elle avait occupée (D et mss. lat. lisent : « Et tendant la main, il le toucha, et son oreille fut restaurée »). Mais le narrateur lui-même s'esl-il demandé sérieusement si c'était la blessure ou bien l'oreille qui avait été guérie ? Ce qu'il veut dire est que le coup porté a été réparé de façon à ne laisser pas de traces : le serviteur du grand-prêtre rapporta ses deux oreilles intactes à Jérusalem. Et voilà, certes, un pauvre miracle, mais ce n'est pas motif de supposer (avec J. Weiss-Bousseï, 5oo) que le coup d'épée et la guérison (5o, 5i b) seraient une surcharge. C'est toute la scène qui est médiocre et secondaire (et la transposition après 52-53 de 5i b dans deux mss. lat. est un appui trè& insuffisant pour l'hypothèse indiquée). Somme toute, le miracle sert à expliquer comment le coup d'épée n'a pas eu de suites fâcheuses, les disciples étant invités à s'abstenir désormais de toute violence, et celle qu'ils ont commise étant déjà réparée.

Le discours à la troupe armée est, en substance, conforme à Marc, mais notre auteur le fait adresser, ou peu s'en faut, pour plus de solennité, à tout le sanhédrin, jouant de cette assemblée avec la même désinvolture que dans les Actes. — « Qr Jésus dit à ceux qui l'étaient venus prendre, grands-prêtres, capitaines du temple», — état-major de la garde, qui remplace, ici comme plus haut (4), les « scribes » de Marc(xiv, 43), — « et anciens ». — La présence de tous ces personnages au milieu de la nuit sacrée delapàque, sur le mont des Oliviers, pour procéder à une mesure de police, si importante qu'on la puisse supposer dans leur estime, n'est pas très vraisemblable, mais notre auteur l'a conçue pour correspondre à la solennité du discours, qui, dans Marc et dans Matthieu, est fort mal adressé à la valetaille envoyée pour prendre Jésus.

« Vous êtes sortis, comme contre un voleur, avec épées et bâtons ».. — Ce sont les épées et bâtons que Marc (xiv, 43, 48) met aux mains dos satellites, mais qu'on ne voit pas très bien dans celles des grandsprêtres et des anciens. — u Quand j'étais chaque jour avec vous dans le temple, vous n'avez pas porté les mains sur moi ». — Jusqu'ici les-

*^ Quand j'élais chaque jouf avec vous dans le temple, vous n'avez pas porté les mains sur moi ; mais c'est ici votre heure, et la puissance des ténèbres. »

■variantes à l'égard de Marc sont insignifiantes ; la conclusion du discours a été modifiée au moins quant à la forme. -^« Mais c'est votre heure, et la puissance des ténèbres », — Marc : « Mais c'est pour que soient accomplies les Ecritures ». Notre auteur a cité plus haut (3^) TEcriturequi s'accomplit spécialement en cette circonstance où Jésus est traité comme un voleur ; il a donc remplacé avec intention et pour instruction plus ample la formule vague concernant l'accomplissement des Ecritures. « L'heure » ne signifie pas seulement la nuit comme le temps le plus propice aux actions honteuses, et « la puissance des ténèbres » rie désigne pas seulement un pouvoir qui veut s'exercer dans l'obscurité ; « l'heure » est le temps que Dieu abandonne à la perversité des hommes, pour le faire servir à l'oeuvre du salut ; « la puissance des ténèbres » est celle du démon, prince des ténèbres. En <îette nuit le démon et ses auxiliaires ont la permission d'accomplir leur œuvre d'iniquité, d'où le salut sortira par la vertu de Dieu. On aplatirait singulièrement la pensée de l'auteur en lisant (avec Well- HAUSEN, 128, d'après D) ; « Voici votre heure et le lieu de votre pouvoir, l'obscurité » de la nuit.

Pas un mot de la fuite des disciples (Me. xiv, 5o), donti'évangéliste a eu soin dé ne pas faire annoncer explicitement la défection. 11 ne veut pas les éloigner, parce qu'il entend les rendre témoins, à Jérusalem, des apparitions du Chi'ist ressuscité ; il a bien senti la contradiction mal dissimulée qu'offre Marc, et qui est passée dans Matthieu, entre ce qui est dit de la dispersion des disciples, censée accomplie aussitôt après l'arrestation de Jésus, et ce qu'on lit plus loin de leur présence à Jérusalem le matin de la résurrection ; il a résolu cette contradiction en supprimant la fuite des disciples. Si malaisées qu'elles soient à mesurer dans le détail, les relouches et additions ^u'il a opérées sur le récit de la passion qu'avait rédigé Luc ont été aussi considérables que celles qu'il a pratiquées sur la relation du ministère, aussi considérables, nous pouvons maintenant le dire, que celles qu'il a pratiquées dans le second livre à Théophile pour en faire notre livre des Actes. On n'est pas étonné de lui voir passer sous silence comme insignifiant l'incident du jeune homme qui s'enfuit nu (Me, XIV, 5i-52), incident que, d'ailleurs, Luc a fort bien pu ignorer, ■car il paraît avoir été conçu en accomplissement de prophétie (voir

534 LUC, xxii^ 54-55

^* Et s'étant saisis de lui, ils l'emmenèrent el ils l'introduisirent dans la maison du grand-prêtre. Or Pierre suivait de loin ; ^^ et comme ils allumèrent du feii au milieu de la cour et s'assirent ensemble, Pierre s'assit au milieu d'eux.

Marc, 423 ss.^ bien que plusieurs (et récemment Bulïmann, i63) y voient Tin lambeav\ de tradition primitive qui aurait été omis dans- Matthieu et dans Luc parce qu'on ne le comprenait plus. Ce n'est pas l'incident qu'on ne comprenait plus, c'est plutôt sa signification mes~ sianique qui aura échappé ou qui aura paru sans portée.

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