‹ L'évangile selon LucChapitre 76 sur 80 · LXXXIX. Devant Pilate et Hérodb · texte numérisé non relu

LXXXIX. Devant Pilate et Hérodb

« Et toute leur troupe s'étant levée ». — Nous savons déjà que, dans Marc (xv, i), c'est le sanhédrin tout entier qui se présente au tribunal du procurateur (il serait pai'faitement arbitraire de supposer impliqué dans TtX-TiOoç un concours de peuple, d'autant que la suite de la phrase ne se rapporte qu'aux accusateurs de Jésus ; cf. Act. xxiii, ;7, où le même mot s'applique au sanhédrin). — « Ils le conduisirent devant Pilate » — pour le faire juger. — « Et ils se mirent à l'accuser».— Dans Marc (xv, 2-3) l'accusation vient fort mal après la question : « Es-tu le roi des Juifs ? » Logiquement et en fait, l'accusation a àù. précéder l'interrogatoire. On ne saurait dire si notre évangéliste a rétabli de lui-même les choses dans l'ordre qu'il fallait.

Lie, XXI n, 3-4 • 1)43

3 Et Pilale l'interrogea, disant :

« Tu es le roi des Juifs ? »

Et répondant il lui dit : « Tu le dis. » ^ Et Pilate dit aux grands-prêtres et aux l'ouïes : (f Je ne Irouve rien de criminel en cet homme. »

ou bien s'il y a été aidé par la source de Maru , — « Disant ». — Dans Marc aucun grief particulier n'est exprimé : « Et les grands-prêtres l'accusaient beaucoup ». Notre récit a une accusation libellée en bonne et due forme et qu'on voudrait pouvoir tenir pour authentique ; elle se présente de la même façon que l'accusation portée contre Paul au nom du sanhédrin par l'avocat TurtuUus devant Félix (AcT. XXIV, 5-6) ; la même main s'y reconnaissant, l'on peut craindre, dans les deux cas, que le texte donné ne représente avant tout la façon dont le rédacteur lui-même a voulu que l'on comprît le rôle des Juifs et le, point de vue juif dans les procès en question.

« C'est lui que nous avons trouvé pervertissant notre nation», — l'agitant et la sollicitant à la révolte, — « défendant de payer le tribut à César ». :— Dans la pensée de l'auteur, les deux premiers points sont calomnieux et se l'éfutent d'eux-mêmes (en regard de xx, q5). Le troisième auquel se subordonnent les deux autres, est équivoque et n'est pas censé avoir le sens qu'y insinuent les accusateurs. — « Et se disant le Christ roi ». — Le mot « roi >> explique pour ï?ilale le mot « Christ» . Cette accusation pourrait bien contenir plus de vérité que notre évangéliste ne le pense ; mais on hésite à supposer qu'il l'avait trouvée à peu près telle dans la source ; il l'aura plutôt conçue pour l'équilibre de son récit, mais en s'aidant peut-être d'une opinion courante parmi les Juifs, si ce n'est parmi les chrétiens des tout premiers temps, touchant le rôle de Jésus.

« Et Pilate l'interrogea, disant : « Tu es le roi des Juifs ?» — C'est la question que Marc fait poser d'abord. La réponse de Jésus est la même dans les deux évangiles. — « Et répondant, il lui dit : « Tu le dis ». — Ici encore plusieurs entendent : « C'est toi qui le dis », avec réserve sur la consistance de l'assertion impliquée dans la question do Pilate, dont on s'expliquerait ainsi la perplexité. Mais on n'explique rien; car la réticence ne justifierait pas l'attitude que va prendre Pilate. Dans la réalité, il s'agii*ait de savoir si l'accusation est fondée, et un demi désaveu ou même une négation de l'accusé ne suffirait pas à l'écarter, il faudrait prouver que le témoignage n'est pas fondé. De quelque façon qu'on s'y prenne, et quand même on admettrait que Jésus n'a pas voulu s'avouer « fils d-e Dieu », au sens juif.

544 LUC, xxiii, 5

5 Mais ils insistaient, disant :

ft II soulève le peuple, en enseignant par toute la Judée, ayant commencé par la Galilée (pour venir) jusqu'ici. »

ni Christ roi, devant le sanhédrin, ni Christ-roi devant Pilate, il resterait que l'accusation a eu pourtant son plein effet, et que Pilate y a fait droit. La tradition ne peut nier ce fait, et elle n'apporte pas la moindre preuve que Pilate ait été induit en erreur par le témoignage des Juifs. D'autre part, il est dangereux d'invoquer les discours que Jésus tient à Pilate dans le quatrième évangile, non seulement parce qu'ils n'ont jamais été tenus, mais parce que l'évangile même donne aussi bien à entendre que Pilate n'y a rien compris. Les évangélistes ne se sont aucunement mis en frais pour expliquer la psychologie de leur Pilate, qui, abstraction faite de l'intérêt apologétique par lequel son rôle a été suggéré, n'est pas autre chose qu'un personnage automatique pour drame enfantin. Ce qu'on nous dit d'une condamnation que le procui'atsur se serait vu forcé de porter contre sa conviction intime est de pure fiction apologétique. Aussi bien notre auteur n'a t-il pas eu souci plus que Marc d'expliquer cette conviction de Pilate, qui, sauf la foi, aurait vu Jésus du même œil que le voyaient les chrétiens de la seconde ou troisième génération, ceux qui ne l'avaient point connu.

« Et Pilate dit aux grands-prêtres et aux foules ». — Marc (xv, 8) n'amène la foule que pour l'incident de Barabbas ; notre auteur a trouvé bon de la supposer présente dès le commencement de l'affaire, comme si la population de Jérusalem, avertie de ce qui se passait,, n'avait pas tardé à rejoindre le sanhédrin devant le tribunal de Pilate. — u Je ne trouve rien de criminel en cet homme ». --Cette déclaration formelle d'innocence, que Marc a eu la discrétion de né pas mettre dans la bouche de Pilate, n'est que pour amener la protestation des Juifs et la comparution du Christ devant Hérode.

« Mais ils insistaient » — plus fortement sur l'accusation portée, — « disant : » Il soulève le peuple en enseignant par toute la Judée », — tout le pays juif (cf. i, 5), non seulement la province de Judée, soumise, avec la Samarie, à l'autorité de Pilate, — « ayant commencé par la Galilée », — pour venir — « jusqu'ici ». — Grâce à cette mention de la Galilée, Hérode va entrer dans l'affaire, et Jésus aura un prince hérodien à côté de Pilate pour attester, quoique de façon assez singulière, son innocence, comme Paul en aura un dans les Actes (xxvi, Sa). Les deux fictions sont parallèles

LUC, XXIII, 6-9 b45

^ Et Pilate, entendant (cela), demanda si l'homme était Galiléen ; ' et informé qu'il était sujet d'Hérode, il le renvoya à Hérode, qui était, lui aussi, à Jérusalem en ces jours-là.

^ Or Hérode, en voyant Jésus, fut fort content ; car depuis longtemps il était désireux de le voir^ pour ce qu'il avait entendu dire de lui, «t il espérait voir de lui quelque miracle.

®Il lui posait nombre de questions, mais lui rien ne lui répondait.

et de la même main ; mais celle qu'on va lire est moins bien réussie que celle des Actes, probablement parce que l'auteur ne l'a pas lui-même inventée et qu'il Ta seulement adaptée à ses propres fins.

« Or Pilate, entendant cela, demanda si l'homme était Galiléen ». — Pilate songe à se débarrasser de l'affaire ; dans la réalité, il n'aurait pas été si pressé de renvoyer devant le tétrarque de Galilée un agitateur qui avait opéré à Jérusalem, et sans doute n'aurait-il pas permis que, dans sa province, Antipas s'occupât d'un procès de ce genre. — « Et informé qu'il était de la domination d'Hérode, il le renvoya à Hérode, qui », — fort opportunément, — « était aussi à Jérusalem en ces jours-là ».■ — L'auteur lui-même paraît insinuer que le tétrarque de Galilée était venu à Jérusalem, pour la pâque (cf. Agt. xii, 14-19)- Rien n'invite à supposer qu'il soit à Jérusalem pour faire une politesse à Pilate, qu'il aui'ait pu aussi bien visiter à Gésarée. Il faut admettre aussi qu'Antipas, venu à Jérusalem en pèlerin, sera en mesure d'instruire l'affaire et de la i-égler tout de suite ; on nous le met dans la situation d'Agrippa condamnant Jacques et se disposant à juger Pierre (Agt. loo. cit.) ; mais Agrippa !"'• était roi de Judée.

«Or Hérode, en voyant Jésus, fut très content, car depuis longtemps il désirait le voir, pour ce qu'il avait entendu dire de lui ». — On nous l'avait déjà dit (ix, 7), en prévision de ce qui nous est raconté maintenant; mais on nous a dit encore (xiii, 3i) qu'Hérode avait l'intention de tuer Jésus ; il faut donc supposer que lui aussi aura trouvé Jésus inoffensif, comme le dira plus loin (i5) Pilale. — « Et il espérait lui voir faire quelque" miracle ». — On nous rappelle ainsi que l'attention d'Hérode avait été, en Galilée, attirée sur Jésus par les miracles de celui-ci. Tout cela est d'une invention assez laible

A. LoisY. — L'Eeangile selon Lue. 35

S46 LUC, xxiii, 10-11

^° Mais les graiids-prêlres et les scribes étaient là, qui l'accusaient fortement.

" Cependant Hérode, l'ayant en mépris, avec ses hommes d'armes, et se jouant de lui, après l'avoir revêtu d'une robe brillante, le renvoya à Pilate^

et qui se trahit par l'intérêt môme que l'auteur y prend. — « Et il Imposait nombre de questions ». — C'est l'interrogatoire judiciaire qui recommence — « Mais lui ne lui répondit rien » ■ — Adaptation au procès devant Hérode d'un trait de Marc (xv, 4-5) que noire auteur atout exprès négligé dans la relation du procès devant Pilate : le silence de Jésus devant les accusations des prêtres et l'instance que fait Pilate à ce sujet. Aussi bien notre auteur mentionne-t il également les accusations des prêtres.

« Cependant les grands-prêtres et les scribes étaient là, qui l'accusaient fortement ».. — L'accusation vient un peu tai'd et reste comme suspendue en l'air; mais c'estq^ue l'auteur copie Marc, et comme il a eu très certainement l'intention de montrer Jésus jugé par Hérode et non condamné, il est assez naturel qu'il mentionne les accusateurs, qui ne peuvent être que les membres du sanhédrin. Les gaucheries, du récit ne penvent donc faire suspecter (avec J. Wjeiss-Bousset,, 5o4) l'authenticité de ce, trait ; encore moins doit-on suspecter (avec Wellhausen, i32) la scène de dérision et ce qui est dit de la réconciliation d'Hérode avec Pilate, parce qu'un témoin se ti'ouve ne pas les avoir (Ss. omet 10-122). Tout cela contribue à l'équilibre, en soi fort; défectueux, du récit, et sert une intention de l'auteur. Ainsi la scène de dérision chez Hérode est substituée à la scène de dérisipn dans le prétoire, omise par notre évangéliste ; et, si Hérode n'y paraît point à son avantage, les Romains ne laissent pas d'être déchargés d'autant, sans que les prophéties soient en rien frustrées de leur accomplissement.

(( Mais Hérode, après l'avoir traité avec mépris et tourné en dérision avec ses soldats » . — On ne nous dit. pas sous l'influence de quel sentiment Hérode passe de la curiosité la plus vive au plus.violent mépris : supposons, si cela nous plaît, que le tétrarque n'a trouvé rien de mieux pour montrer son désappointement. Il est sui'tout malaisé de comprendre qu'il ait presque une armée avec lui (car cùv Toï; {îTpaT£u[ji,a(jiv aÙToù ne peut s'entendre des quelques gardes dont Antipas aurait pu se faire accompagner à Jérusalem. Noter que dans VE<>. de IHerre, fragment Bouriant, 2, c'est Hérode qm donne des ordres aux exécuteurs de Jésus). Mais l'auteur a soin de n'entrer pas.

^^ Et devinrent amisHérode et Pilate, en ce jour, l'un de l'autre ; car auparavant ils étaient en inimitié l'un vers l'autre.

^3 Or Pilate, ayant convoqué les grands-prêtres, les magistrats et le peuple ;

dans le détail des injures, et de la scène du prétoire il ne retient qu'un trait, le vêtement royal. — « Lui ayant fait mettre une robe brillante » . — Cette robe remplace le manteau de pourpre que, dans les autres évangiles, les soldats romains mettent sur les épaules de Jésus après la flagellation. La « robe brillante » (TtEoipaXwv £crOT|Ta Xajj.Tcpàv)' n'est pas nécessairement une robe blanche (cependant cf. Act. x, 3o; Ap. XV, 6; XXII, i), mais c'est sûrement un vêtement royal, on pourrait même dire un habit de couronnement (cf. Lagrange, 58o), que notre auteur pi'éfère au manteau du soldat romain, soit parce que la scène se passe chez un roi, soit pour n'avoir pas l'air de compromettre la pourpre romaine. Quoi qu'il en soit du motif, c'est tout ce que le rédacteur a voulu retenir de la royauté carnavalesque dont s'est enrichie de bonne heure la tradition évangélique de la passion, comme d'un symbole préfigurant la gloire de Jésus en tant que roi céleste (cf. Hébr. ii, 9). — « Le renvoya à Pilate ». — Il est sousentendu qu'Ilérode renvoie l'accusé à Pilate parce qu'il n'a pas trouvé matière à condamnation: ne demandons pas pourquoi, maître de la décision à prendre, il n'a pas relâché Jésus, et pourquoi les Juifs n'ont pas fait pression sur lui comme ils vont faire sur Pilate.

« Or Hérode et Pilate devinrent en ce jour amis l'un de l'autre », -^ ayant fait ainsi, à l'occasion et aux dépens de Jésus, assaut de prévenances. — « Car auparavant ils étaient en inimitié l'un vis-à-vis de l'autre ». — 11 faut bien qu'ils aient été brouillés auparavant, puisque l'affaire de Jésus les réconcilie. Mais c'est rêver que de les supposer brouillés pour l'affaire des Galiléens dont il a été parlé plus haut(xiii,, i). Dans l'évangile de Pierre (9), Hérode traite Pilate de « frère ». Ce trait de l'amitié réalisée entre le tétrarque et le procurateur n'est pas aussi naïf qu'il paraît ; il accomplit une prophétie (Ps. II, 1-2) qui sera expressément citée dans les Actes (iv, aS-ay) comme s'appliquant à nos deux personnages (cf. J. Wexss-Bousset, 5o4). Ces deux témoins de l'innocence du Christ n'ont pas laissé d'être par leur entente les instruments providentiels de sa mort .

« Or Pilate, ayant convoqué les grands-prêtres, les magistrats et le j)euple ». — Les magistrats sont les membres du sanhédrin autres que les grands-prêtres. On dit que tout ce monde n'avait pas besoin d'être convoqué par Pilate et qu'il a dû revenir avec Jésus de chez Hérode ;

b48 LUC, xxni, 14-16

1* leur dit :

« Vous m'avez amené cet homme comme égarant le peuple ; et moi, devant vous instruisant (l'affaire), je n'ai trouvé cet homme coupable en rien de ce dont vous l'accusez.

^^ Mais Hérode non plus, car il nous l'a renvoyé.

Rien qui mérite la mort n'a été commis par lui ; ^^ je vais donc, après punition, le relâcher. »

mais l'auteur n'entend pas dire que le procui'ateur ait eu besoin d'aller quérir sanhédrin et peuple. La formule' n'a guère qu'une valeur de reprise après la réflexion touchant ramitié d'Hérode et de Pilate; elle signifie que Pilate s'adresse maintenant à tous pour en finir (cf. IX, t ; xv, 6, 9 ; Me. xv, 16); et ce qui importe maintenant est de rejoindre l'incident de Barabbas, fiction plus ancienne (voir Marc, 445-446), que le rédacteur évàngélique a trouvée dans Marc, et qui tendait aussi à décharger Pilate en faisant valoir l'innocence de Jésus. Pilate — « leur dit : « Vous m'avez amené cet homme comme pervertissant le peuple». — Référence à l'accusation portée d'abord (a), — « Et moi, après avoir examiné »[ — la cause, comme il convenait avant de prononcer le jugement, — « en votre présence, je n'ai trouvé en l'ien cet homme coupable de ce dont vous l'accusez ». — La déclaration est formelle, mais on ne voit pas toujours comment s'est formée la .conviction de Pilate. Tout cela, au fond, n'est que remplissage. — « Hérode non plus, car il nous l'a renvoyé ». — De ce « nous » on ne saurait inférer que les accusateurs ne sont point allés chez Hérode : comment Pilate pouvait-il remettre l'aflaire à Hérode sans lui renvoyer en môme temps les accusateurs? Pilate dit « nous » pour ne pas dire « moi », ou bien pour signifier que l'affaire revient maintenant dans les conditions où elle est venue d'abord, lui étant juge et le sanhédrin accusateur, avec cette différence toutefois, qu'Hérode s'étant refusé à condamner, l'innocence de l'accusé ne devrait plus être mise en doute. Une variante existe (AD, Ss. Se. mss. lat.) : « Car je vous ai l'envoyés à lui », qui s'accorde peut-être mieux avec le contexte. Il est vi'aique l'autre leçon (qui est celle de SB L., etc.) se réfère à ce qui vient d'être dit (11) du renvoi de Jésus à Pilate ; mais l'autre se réfère au premier renvoi (7), qui était aussi bien celui des accusateurs, à Hérode, et ensuite de ce x'envoi est arrivé ce qu'on lit maintenant : qu'Hérode n'a pas plus trouvé que Pilate

^8 Mais ils crièrent tous ensemble, disant : « Fais-le mourir, et relàche-nous Barubbas. »

matière à condamnation. La leçon des témoins les plus autorisés pourrait être une correcîtion alexandrine, résultant de ce que la référence au dernier renA'oi et au renvoi de Jésus aura été jugée plus naturelle, parce qu'il n'avait pas été question du renvoi des accusateurs. C'est pourquoi la leçon dite occidentale, apparemment plus difïicile, pourrait être primitive. — « Et rien qui mérite la mort n'a été commis par lui ». — Le point serait établi par la double enquête (si toutefois on peut parler d'enquête) qu'ont menée Pilateet Hérode. — « Je vais donc, après flagellation, le renvoyer». — La flagellation était donnée préalablement au supplice de la croix; notre auteur a jugé à pi'opos de l'anticiper ici comme une correction (uaioeucaç est un terme adouci, choisi tout exprès) qui donnerait satisfaction au peuple, et il n'en sera pas fait mention plus loin, avant le départ pour le Calvaire. L'artifice de celle transposition est caractéristique des procédés suivis [)ar l'évangéliste. Et l'on s'aperçoit aussitôt que la proposition de Pilate n'est que pour rejoindre l'incident de Barabbas. A cette proposition, les Juifs, en effet, répondent en réclamant la liberté de Barabbas et l'exécution de Jésus. C'est un incident rédactionnel.

Pilate se trouve ainsi en plus fâcheuse posture que dans Marc, où il n'a pas reconnu publiquement l'innocence de Jésus et croit pouvoir le sauver en proposant sa grâce . On dirait que notre auteur a réduit le plus possible l'incident de Barabbas, soit pour regagner la place faite à celui d'Hé.rode, soit plutôt parce qu'il en était quelque peu embarrassé et ne se souciait pas d'y insister. — « Et ils crièrent tous ensemble », — grands-prêti'es, magistrats et peuple (i3), — « disant : « Fais-le mourir, mais mets-nous en liberté Barabbas ». — Les Juifs auraient interprété comme une grâce faite à Jésus la proposition de Pilate, et de cette grâce ils demandent que bénéficie Barabbas. Mais, après ce qui vient d'être dit par le procurateur, la mise en liberté de Jésus n'aurait pas dû faire obstacle à la grâce de Barabbas. Et l'invraisemblance de cette situation juridique n'est point sauvée par la glose qui est insérée, d'après Marc (xv, 6), dans le texte ordinaire (17), avant la réponse des Juifs à la proposition de Pilate : « Or il était obligé de leur accorder, à la fête, la liberté de quelqu'un ». Surcharge évidente, que certains témoins placent encore jîlus mal, après la notice concernant Barabbas (19). L'évangéliste avait mieux aimé passer sous silence la singulière coutume dont parle Marc, et comme

mO LUC, xxiii, 19 22

^^ Celui-ci, pour sédition survenue en la ville, et pour meurtre, avait été jeté dans la prison.

20 Et (Je nouveau Pilate leur parla, voulant relâcher Jésus ; ^^ mais ils vociféraient disant :

a Crucifie, crucifie-le ! »

2^ Et lui, pour la troisième fois, leur dit : « Mais quel mal a-t-il fait ?

Je n'ai trouvé en lui rien qui mérite la mort ; Je vais donc, après punition, le relâcher. »

il ne pouvait pas rendre plus invraisemblable l'incident de Barabbas, il l'a rendu plus obscur.

Il tient à dire seulement qui était ce Barabbas, que les Juifs préféraient à Jésus. C'était un individu — « qui, à cause d'une sédition survenue en la ville, et d'un meurtre, avait été jeté en prison ». ^— Adaptation et redressement de Marc (xv, ;j) : « Or il y avait le nommé Barabbas, arrêté avec les séditieux qui, dans la sédition, avaient commis un meurtre ». Rien n'invite à supposer une allusion à la scène sanglante dont il a été parlé plus haut (xiii, i). Ce qu'on nous dit correspond à la proposition de grâce pour Jésus et à la demande des Juifs en faveur de Barabbas dans Marc (xy, 6-ii). La correspondance est la même pour les deux instances de Pilate en faveur de Jésus (20-21 correspondant à Me. xv, i2-i3, et 22-25 à i4-i5).

(( Or de nouveau Pilate leur parla, souhaitant mettre en liberté Jésus ». — On peut supposer que Pilate insiste encore sur l'innocence de l'accusé ; en tout cas, l'auteur a évité la question par trop naïve que fait le procurateur dans Marc (xv, 12) : « Que voulez- vous que je fasse de celui que vous appelez le roi des Juifs ?» ; — « Mais ils criaient, disant : « Crucifie-le ! crucifie-lé ! » El lui, pour la troisième fois J>, — proclamant l'innocence de Jésus, — « leur dit : « Mais quel mal a-t-il fait ?» — C'est tout ce qu'on lit dans Marc (xv, i4). Mais notre auteur ajoute : — « Je n'ai rien trouvé en lui qui mérite la mort. Je vais donc, après flagellation, le relâcher». -^ Pilate se répète, et il ne manifeste toujours qu'une intention, il ne formule pas xme décision (l'intention devient réalité dans Jn. xix, ï). — « Mais ils insistaient avec de grands cris, demandant qu'il fût crucifiié ». ■— Paraphrase de Marc : « Mais ils crièrent plus fort : « Crucifie-le ! » — « Et leurs clameurs l'emportèrent ». — Le texte [y-ai 7.oixiayuov al tpwvat aÛTwv) ne paraît pas signifier seulement que les clameurs se firent

23 jy[aia i[g insistaient à grands cris, demandant qu'il fût crucifié ; et leurs clameurs l'emportèrent.

2^ Pilate prononça que s'ex:éouterait leur demande. ^^ Ainsi relàcha-t-il celui, qui pour sédition et meurtre avait été

[emprisonné, qu'ils demandaient, pt il livra Jésus à leur volonté.

violentes, ce qui serait une tautologie à l'égard de ne qui précède, mais qu'elles prévalurent (cf. xxi, 36), vainquant les répugnances de Pilate.

« Et Pilate décida que leur demande serait exécutée», -^eten ce qui regardait ijarabbas, et en ce qui regardait Jésus. L'auteur croit sauver la dignité du procurate\xr,ou tout au moins la vraisemblance de la situation, par cette sentence officielle dont Marc ne parle pas. C'est que, dans Marc, Pilate n'a qu'à autoriser l'exécution de la sentence l'endue par le sanhédrin; ici, le sanhédi'in n'ayant pas jugé, c'est Pilate qui ordonne la mort de Jésus. Mais l'auteur use d'un euphémisme : (' Pilate prononça que se ferait leur demande », ce qui est une transposition plus ou moins juridique de Marc (xv, i5) ; « Voulant donner satisfaction au peuple ». Au fond, il veut dire que Pilate a prononcé la condamnation malgré lui, contre son opinion. Contre sa conscience serait trop dire, l'auteur ne pensant pas pi'éeisément à la conscience de Pilate. Sans louer ni blâmer le procurateur, il estime que celui-ci, dans son rôle officiel, n'a pu faire autrement que de laisser agir la passion des Juifs contre un homme qui lui était dénoncé comme prétendant à la royauté. — « Et il relâcha celui qu'ils demandaient, qui avait été jeté en prison pour sédition et meurtre ». — Développement emphatique de Marc : « Pilate leur accorda la liberté de Barabbas ». — « Et il livra Jésus à leur volonté ». — Simplification euphémistique de Marc : « Il livra Jésus, après flagellation, pour qu'il fût crucifié ». On a pu voir comment notre auteur a escamoté la flagellation. En disant que Pilate a livré Jésus à ce que voulaient les Juifs, il n'a pas seulement évité de dire en termes crus que Pilate avait envoyé Jésus à la croix, mais il a entendu transférer aux Juifs' toute la responsabilité du fait. Pilate coinpte, et beaucoup, mais comme témoin de moralité pour le Christ.

La perspective du jugement n'est pas plus vraie dans le troisième évangile que dans les deux premiers, et môme, grâce à l'intrusion d'Hérode, elle l'est encore moins. On peut douter cependant que notre évangéliste ait été le premier à faire intervenir Hérode dans

'^ Et comme ils l'emmenaient, ayant pris un certain Simon, Cyrénéen, qui revenaitdes champs,, ils le chargèrent de la croix pour la porter derrière Jésus.

*' Or le suivait grande troupe du peuple, et de femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentaient à

[son sujet.

l'histoire de ,Ja passion. Bien que tout ce qui regarde Hérode soit emprunté ou dédoublé de ce que Marc raconte du jugement par Pilate,. il semblerait, eu égard à la scène de dérision, que le dédoublement et l'emprunt se soient faits d'abord dans une relation évangélique où Hérode était au premier rang et présidait à l'exécution de Jésus, comme dans l'évangile de Piei*re, et la source en question pourrait être une ancienne rédaction de cet évangile. Cependant les fictions de notre évangéliste sont brodées sur un sobre récit qui ne connaissait pas le jugement de Jésus par le sanhédrin et qui pourrait bien avoir ignoré aussi l'incident de Barabbas, comme il ignorait probablement le reniement de Pierre. Ce développement légendaire n'a rien de surprenant ; mais peut-être est-il encore plus facile à comprendre et à expliquer si l'on y voit les relouches et amplifications d'un drame sacré. Du reste, la bienveillance de Pilate à l'égard de Jésus, plus accentuée dans le troisième évangile, est imputable au rédacteur qui, dans les Actes, s'est constamment efforcé de montrer favorables au christianisme les autorités romaines.

XG. Au Calvaire

Avec la flagellation disparaît la scène de dérision dans le pi-étoire, qui y est artificiellement rattachée dans Marc (xv, 16-20) et dans Matthieu (xxyii, 2;j-3o). Jésus est conduit au lieu du supplice tout de suite après la condamnation. — « Et comme ils l'emmenaient ». — Transition prise de Marc (xv, 20 ; cf. Mï. xxvii, 3o) ; dans Marc, ce sont les soldats du procurateur qui emmènent Jésus, tandis qu'ici, d'après le contexte, ce seraient les Juifs; toutefois on retrouvera plus loin les soldats (36) et le centurion (47) ; une part matérielle est donc réservée implicitement aux soldats romains dans l'exécution, que les. accusateurs de Jésus semblei'aient encore diriger, comme ils ont dicté la décision de Pilate. Sont-ce les Juifs ou les soldats qui réquisitionnent Simon pour porter la croix de Jésus, il est superflu de se le demander: en fait, ce seraient les soldats ; mais le parti

LUC, xxiu, 28 553

•^ Etse retournant vers elles, Jésus dit :

« Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais sur vous mêmes pleurez^ et sur vos enfants,

de l'évangéliste est bien arrêté de limiter l'initiative des agents romains. — « Ayant pris un certain Simon Gyrénéen, qui revenait de la campagne ». — Marc (xv, 21) : « Et ils requirent certain passant, Simon Gyrénéen ». La notice supplémentaire : « père d'Alexandre et de Rufus », a été omise par notre auteur, s'il l'a connue, comme étant sans intérêt pour ses lectem's. ~ « Ils le chargèrent de ia croix pour » — la — « porter derrière Jésus». — On a remarqué un certain rapport de forme entre ce trait et la parole sur l'obligation de porter sa croix derrière Jésus, si oh veut le suivre (ix, 28; XIV, 2^7 ; même rapport entre Me. xv, 21 et viii, 34). L'allusion n'est pas autrement évidente ; si elle a été voulue, il en résulterait que le rôle de Simon a été compris en symbole de celui du chrétien, non pas qu'il ait été conçu en vue de ce symbole ; on n'en saurait aucunement déduire que Simon a été crucifié lui-même et que Jésus ne l'a pas été. Si la précision du trait peut le rendre suspect dans un récit où manque généralement la netteté dli souvenir, si le nom de Simon et l'indication de son origine ne garantissent pas plus l'historicité du personnage que ceux de Jaïr et de Bar-Timée dans Marc, de Marthe et Marie, de Zachée dans notice évangile, ce n'est pas en vue d'une leçon morale que le trait aura été d'abord conçu, c'est plutôt qu'on aura voulu dispenser Jésus de l'humiliation (Jti. xix, l'j, prend la chose autrement).

Ici s'intercale un morceau de pieuse rhétorique, propre à notre évangile et qui est tout à fait dans le goût de sa rédaction. — « Or venait à sa suite grande troupe du peuple et de femmes qui se lamentaient »— sur lui — « et le pleuraient », — comme si elles menaient son deuil. Les autres évangélistes ne mentionnent pas cet accompagnement. Il ne serait pas impossible en soi qu'un certain nombre de badauds ou de fainéants eussent voulu par curiosité assister à l'exécution ; mais ce n'est pas précisément ce que l'auteur veut dire, car la troupe dont il parle maintenant se lamentei'a sur Jésus après sa niort(48), comme font maintenant les femmes sur le chemin du Galvaire. D'après la tradition vahhinique (Bab. Sanh., 43 a), les femmes de la société hiérosolymitaine faisaient quelquefois la conduite aux condamnés à mort et leur offraient avant l'exécution un breuvage assoupissant. Selon Marc (xv, 23), ce breuvage aurait été présenté en effet à Jésus, mais par les exécuteurs. Ce n'est pas non plus cette

" parce que voici venir jours où l'on dira : Bienheureuses les stériles, les entrailles qui nont point enfanté, les mamelles qui n'ont point nourri ! »

coutume que notre auteur a en vue, et il ne songe pas .davantage aux femmes galiléennes dont il signalera la présence sur le Calvaire (49). Jérusalem pleure d'avance la mort du Christ, pour que soit accompli l'oi'acle de Zacharie (xii, 10-14, Sept.) : « Je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem un esprit de bienveillance et de pitié, et ils me regarderont après leurs insultes... En ce jour-là, le deuil sera grand dans Jérusalem... Et le pays sera en deuil, familles par familles: la famille de David à part, avec ses femmes à part, toutes les autres familles, chacune à part, avec leurs femmes à part», etc. Notre auteur s'abstiendra plus loin de faire insulter Jésus parles gens du commun. Les magistrats seulement et les soldats se moqueront de lui, mais le peuple regardera (35-36), et quand Jésus aura expiré, tous les assistants s'en retourneront en se fi-appant la poitrine (48). Notre évangéliste raconte la passion d'après Zacharie.

Les paroles qu'il fait adresser par Jésus aux femmes sont dans le style des prophètes, dont elles contiennent beaucoup de réminiscences. Il ne s'agit aucunement d'imitation ni de combinaisons éx'udites. Un évangéliste chrétien, peut-être notre rédacteur, familier avec les textes prophétiques, conçoit une scène où se mêlent spontanément divers traits de ses lectures qu'il était accoutumé à regarder comme messianiques. — « Et se retournant vers elles, Jésus dit ». — Il faudrait supposer que Jésus a la force de prononcer un discours sur le ton le plus solennel, et que ceux qui le conduisent lui laissent toute liberté de haranguer lafoule au milieu du chemin. — « Filles de Jérusalem », — Les femmes de Jérusalem sont ainsi appelées par Isaïe (m, 16) « tilles de Sion » — « Ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous et sur vos enfants». — Ce n'est pas qu'il défende aux femmes de le pleurer, mais il leur signifie que ce n'est pas lui qui est vraiment à plaindre et qu'elles auraient meilleur sujet de pleurer sur leur propre sort et celui des leurs. Les parallèles ne manquent pas dans la littérature classique (voir Klostermann, 595),et notre auteur n'est pas sans littérature.

« Parce que voici venir des joui's où l'on dira : « Heureuses les stériles, les entrailles qui n'ont point enfanté, les mamelles qui n'ont point nourri ! » — Quant au fond, c'est ce qu'on a déjà lu dans le

^0 Alors on se mettra à dire aux montagnes : « Tombez sur

[nous 1 et aux collines : « Cachez-nous ! »

^1 Car, si l'on traite ainsi le bois vert, qu'adviendra-t-il du sec ? »

32 Or on emmenait aussi deux autres malfaiteurs avec lui

[pour être suppliciés ;

discom'ssur la fin du inonde (xxi, aS) ; la forme du discours a pu être affectée par une réminiscence d'[saïe(Liv,i ; parallèles classiques dans Klostermann, Zoc. ci< ).

V Alors ils se mettront à dire aux montagnes :« Tombez sur nous», et aux collines : « Couvrez-nous ». — Ceci vient d'Osée (x, 8 ; cl". A.P. VI, i6). L'auteur entend que lamortla plus prompte sera la meilleure. — • « Car si l'on traite ainsi le bois vert », — si le sort du Christ est ■celui que l'on voit, — « qu'adviendra-t-il du sec ? » ~ Quel ne sera pas le sort des Juifs coupables ? L'antithèse du bois vert et du bois sec provient d'Ezéchiel (xx, 47)- Cette réflexion ne continue pas la description du châtiment, elle en montre la certitude et l'imminence. Ce que le rédacteur de Matthieu (xxvtt, 25) a fait prédire par les Juifs inconscients : « Que son sang retombe sur nous et sur nos •enfants », notre auteur le fait annoncer par Jésus lui-même (cf. xi, 49-51).

«Or on emmenait aussi deux autres malfaiteurs avec lui ». — Entendons : deux autres condamnés qui étaient des malfaiteurs et auxquels Jésus était, par sa propre condamnation, assimilé. — « Pour être suppliciés ». — La mention des voleurs vient dans Marc (xx, 2^) api^ès le crucifiement de Jésus; notre auteur donne à ce trait; qu'il conçoit d'ailleurs, comme Marc, en accomplissement de prophétie (cf. xxu, 62), meilleure apparence d'histoire, en associant dès l'abord les malfaiteurs à Jésus ; mais ce trait pourrait bien avoir été suggéré par le texte prophétique.

«Et quand ils furent venus au lieu appelé Calvaire». — Marc (xx, 22) : « Et il le conduisirent au lieu dit Golgotha, ce qui signifie lieu du Calvaire ». Notre auteur a laissé tomber le nom ai'améen. Dans Marc, ce sont les soldats du procurateur qui conduisent Jésus à la mort ; mais, d'api'ès le contexte du présent l'écit, on dirait que ce sont les Juifs par lesquels Pilate a été forcé de condamner Jésus. — « Ils le crucifièrent là, ainsi que les malfaiteurs, l'un à droite et l'autre à gauche ». — Marc (xv, 24) '• « et ils le crucifièrent » ; mais plus loin (27) : « Et avec lui ils crucifièrent deux voleurs, l'un à sa droite et

et quand ils furenl arrivés au lieu appelé Calvaire, là ils le crucifièrent ainsi que les malfaiteurs, l'un à droite, et ï'aulre à gauche.

34 Et Jésus disait :

« Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. »

Et partageant ses habits, ils les tirèrent au sort.

l'autre à sa gauche ». Avant le crucifiement de Jésus, Marc (xv, 23) a signalé la présentation du vin aromatisé. Notre auteur, s'il a connu ce trait, l'a omis, estimant sans doute, avec raison, que c'était un doublet du vinaigre .

« Et Jésus dit : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ». — Ce serait l'accomplissement d'un texte d'Isaïe (lui, 12, d'après l'hébreu, 'car Sept . donne un autre sens) : « Et pour les pécheurs il intercède », La parole est dans l'esprit et le style de l'auteur qui a fait pleurer le Christ sur Jérusalem (xxx, 4i-44)» <î'ii vient de produire la pathétique allocution du Christ aux femmes sur le chemin du Calvaire, et qui va faire promettre le paradis au bon larron, le même qui mettra dans la bouche d'Etienne une prière analogue pour ses bourreaux (Agi. vn, 60). Cependant l'authenticité de ce passage n'est pas tout à fait certaine, vu qu'il manque dans quelques anciens témoins (S B D, mss. lat. Ss.). L'addition semble plus facile à expliquer que l'omission, soit que l'on attribue celle-ci à l'influence des autres synoptiques, soit qu'on y suppose le parti pris d'empêcher le Christ de prier pour les Juifs. On ne peut pas dire cependant que la prière ait simplement été interpolée d'après celle d'Etienne; si elle est sans lien avec le contexte et se présente un peu comme une surcharge, c'est le cas d'autres traits dans les récits de la passion, où les fictions diverses,^ les réalisations de prophétie ne sont pas fondues dans une relation équilibrée ; et l'on a pu s'offusquer d'une prière qui semblait aller contre les intentions providentielles que Jésus lui-même a proclamées dans son allocution aux femmes. Car la prière ne concerne pas les exécuteurs, dont l'évangéliste n'a point parlé spécialement, mais ceux qu'il a présentés comme les auteurs de la mort du Christ, ceux qui ont obligé Pilate à prononcer la condamnation capitale, les chefs qui ont dénoncé Jésus, les Juifs qui lui ont préféré Barabbas. On lira aussi dans les Actes (ut, 17 ; xui, 27)que les Juifs, en crucifiant Jésus, ne savaient pas ce. qu'ils faisaient.

« Et se partageant ses vêtements, ils les tirèrent au sort ». —

LUC, xxin, 35-37 857

^^ Et le peuple était là qui regardait. Or se moquaient même les magistrats, disant: « D'autres il a sauvés; qu'il. se sauve lui-même, si c'est lui le Christ élu de Dieu. »

^® Et se jouèrent de lui aussi les soldats, s'approchant pour lui offrir du vinaigr.e, ^' et disant : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même. »

Simple rappel de la prophétie (Ps. xxit, ig) ; Marc (xv, 34!, qui fait iaire le partage par les soldats exécuteurs, y met plus de précision : (( Et ils se partagèrent ses vêtements, tirant au sort ce que chacun en aurait ». Dans notre évangile, où le nombre des partageants n'est pas imité à quelques individus, le passage n'a plus couleur de réalité, si ce n'est comme accessoire du supplice et contribuant à son ignominie,

« Et le peuple était là qui regardait ». — Ce trait de prophétie (pour l'idée, c'est Zach. xii, lo, supr. cit. ; mais le participe Oewpwv vient de Ps. xxxi, 8) rempla:ce la dérision des passants avec l'allusion à la parole du Christ sur le temple (Me. xv, 29), notre évangélisté voulant ignorer et cette attitude du vulgaire et cette parole de Jésus. Il retient les injures des chefs. — « Et même les magistrats se riaient de lui, disant : « Il en a sauvé d'autres, qu'il se sauve lui-même ». — Marc (xv, 3i) : « De même les grands-prêtres, avec les scribes, se moquaient de lui entre eux, disant : « Il en a sauvé d'autres, il ne peut pas se sauver lui-même ». Mais dans Marc (xv, 29) les passants disent : « Sauve-toi toi-même » . Notre auteur a corrigé quelque peu la constatation d'impuissance en la remplaçant par le défi, qu'il n'accentue pas, comme Marc, en faisant sommer Jésus de descendre delà croix. — « Si c'est lui le Christ, élu de Dieu». — Ceci abrège et atténue Marc (xv. Sa) : « Que le Christ^ le roi d'Israël, descende maintenant de la croix », etc. Notre auteur ne veut pas d'injures trop brutales ni trop précises. La formule « élu de Dieu », insignifiante ici, est de son style, et il l'a employée déjà dans le récit de la transfiguration (IX, 35).

« Et les soldats aussi s'amusèrent de lui », — comme plus haut (11) ceux d'Hérode. Les soldats romains apparaissent ici dans un rôle accessoire pour faire droit à la .donnée de Marc (xv, 36) touchant la présentation du vinaigre, où notre évangélisté entend bien montrer, comme les autres, l'accomplissement d'une prophétie (Ps. lxix, 22). — « S'approchant pour lui présenter du vinaigre » — La présentation du vinaigre, qui, dans les autres évangiles, est plutôt comprise

558 LUC, xxjir, 38

^^ Il y avail aussi inscription au-dessus de lui: « Celui-ci est le roi des Juifs. »

en acte charitable, -vient ici parmi les marques de dérision ; et notreévangéliste n'en a pas seulement dénaturé le sens, il l'a anticipée, en détruisant le rapport qu'elle a, dans Marc et dans Matthieu, avec lecri de Jésus disant les premières paroles du Psaume xxii ; il ne veut pas retenir ces paroles, ni les plaisanteries sur Elle ; si bien que la présentation du vinaigre se trouve correspondre aussi d'une certaine façon à celle du vin aromatisé dans Marc (xv, 33) ; ce qui n'empêche pas cette dérision des soldats d'être substituée aussi à celledu peuple, comme en témoignent les paroles qui leur sont attribuées . — « Et disant : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même » . — On dirait que l'auteur ne veut pas connaître d'autre formule injurieuse que celle-là; il l'a déjà mise dans la bouche des Juifs, il la mettra encore dans celle du larron impénitent.

Notons cependant que quelques témoins (D, Ss. Ss.) lisent ici : « Salut, roi des Juifs » (^s, Se. ont seulement « salut » et ajoutent le texte ordinaire : « Si tu es le roi des Juifs, etc.), lui >meltant aussi », pour compléter cette salutation dérisoire, « une couronne d'épines ». Le trait de la couronne d'épines, qui appartient à la scène de dérision dans" le prétoire, pourrait bien avoir été ramené ici par notre rédacteur, et supprimé dans le texte canonique pour éviter la contradiction avec les autres évangiles. La formule : «roi des Juifs », vient pour s'ajuster, en quelque façon, à ce qui va être dit de l'inscription..

« Il y avait aussi » — une dérision par affiche, — (( une inscription au-dessus de lui ». — Plusieurs témoins intez'polent ici d'après- Jn. xix, 2o) : « en lettres grecques, romaines, hébraïques ». Mfirc (xv, 26) ne dit pas que l'écriteau était affiché en haut de la croix,, probablement parce que la chose allait de soi. — « Celui-ci est le roi des Juifs» — Marc :« Et l'écriteau de sa condamnation était libellé : « le roi des Juifs » ; Marc ne semble pas considérer l'inscription comme particulièi.'ement injurieuse à l'égard du supplicié vil en parle plutôt comme d'un détail légal de l'exécution, conforme à l'usage romain, où se trouvait exprimée, sans qu'on l'eût -voulu, la qualité messianique de Jésus. Notre évangéliste, comme Matthieu (xxvii, 2^), semblerait n'y voir qu'une dérision des soldats ; car il serait d'une subtilité arbitraire d'admettre qu'on mentionne l'inscription pour expliquer comment les soldats ont pu connaître Jésus en tant que «roi des Juifs»; le rédacteur insinue plutôt que les soldats eux-mêmes-

LUC. xxjii, 39-41 5159-

^® Or l'un des malfaiteurs crucifiés 1 injuriait, disant : « N'es-tu pas le Christ?

Sauve-toi toi-même et nous aussi. »

*" Mais l'autre, prenant la parole, le réprimanda, disant: « Tu ne crains donc pas seulement Dieu, toi qui subis le même supplice?

" Et nous c'est justement, car ce que méritaient nos méfaits

[nous recevons ; mais lui n'a rien fait de mal. »

sont les auteurs de l'inscription. C'est qu'il ne lui plaît pas d'y voir l'énoncé delà sentence portée par Pilate. Mais ses petites habiletés comportent beaucoup de fantaisie. Il n'est pas indifférent de constater comment la scène de dérision par les soldats, que Marc et Matthieu placent dans le prétoire, se trouve comme dédoublée dans notreévangile et partagée entre la demeure d'Hérode et le Calvaire.

Dans Marc (xv, Sa) les injures des deux larrons sont simplement indiquées après celles des passants et des membres du sanhédrin- Sur celte donnée notre auteui% en convertissant l'un des larrons, construit une petite scène où se l'econnaît sa touche sentimentale. — « Cependant l'un des malfaiteurs crucifiés l'injuiùait ». — Marc : « Et ceux qui avaient été crucifiés avec lui l'insultaient aussi ». — « N'estu pas le Christ ?» — Si tu es ce que tu prétends, — « sauve-toi toimême et nous aussi », — par la même occasion. Ce discours du mauvais larron est omis dans un petit nombre de témoins (D. lat. e.) Les injui'es de cet homme remplacent aussi celles du peuple, et la formule en est empruntée àMai'c (xv, 3o-3x).

« Mais l'autre, prenantlaparole, le réprimanda en disant : « Ne crainstu pas même Dieu m, — toi qui lais chorus avec ces insulteurs, quand se serait le moment de te repentir, — « puisque tu subis le même supplice », — et que tu vas mourir, comme celui que tu insultes ? — « Et nous, c'est justice » — que nous mourions ainsi, — « car nous recevons le prix de nos méfaits, mais lui n'a l'ien fait de mal ». — Même ce brigand, après Pilate, après Hérode, rend témoignage à l'innocence de Jésus (ci. 4i i5, 22) ; mais il ne s'en tient pas ià^ car il est repentant, et il est croyant.

«Et il dit )j, -^ s'adressantà Jésus" (D, oubliant qu'un crucifié n'est pas entièrement libre de ses mouvements., lit : « Et se tournant vers le Seigneur, il lui dit) : — « Jésus ». — Seul endroit des évangiles où le Christ soit interpellé par le seul nom de Jésus ; il s'agit déjà d'une

'^ôiJO LUC, XXIII, 42-43

*2 Et il dit : « Jésus, souviens-toi de moi, lorsque tu viendras en ton règne. » ^^ Et il lui dit: -«En vérité je te dis,

aujourd'hui, avec moi lu seras dans le paradis. »

véritable pi'ière au Christ, La plupart des témoins corrigent : « Et il dit à Jésus : « Seigneur » (D, qui a le mot « Seigneur » dans la formule d'introduction, dit simplement: « Souviens-toi », etc.). — « Souviens-toi de moi, lorsque tu viendras en ton règne », — avec la gloire de ta royauté, au dernier jour (cf. Mt. xvi, 28. La leçon de BL, mss. lat. : « à ton règne », elç t-/)v jSacrtXefav cou, au lieu de Iv xfi |3. a., doit être une correction volontaire pour identifier le « règne » au ciel et au (( paradis 0 dont il va être parlé. D : « Souviens-toi de moi au jour de ta venue »).

« Et il lui dit : « En vérité je te dis ». — Variante (D) : «Et répondant Jésus dit à celui qui réprimandait (l'autre) : « Courage ! » — « Aujourd'hui avec moi tu seras dans le paradis ». — Le voleur repentant n'aura pas besoin d'attendre la parousie ; en ce jour même il entrera dans la félicité de la vie éternelle, dans le séjour des élus, « le sein d'Abraham d (xvi, 23), « le paradis de Dieu »(Ap. ti, 7). Il ne s'agit pas de descendre aux enfers pour annoncer l'Evangile aux morts (I PiER, iii, 19 ; IV, 6; Ev. de Pierre, 4i"42). mais d'entrer dans la gloire et le bonheur des saints auprès de Dieu (xx, 38 ; cf. II Cor. xii, 2-10). Dans cette conception, la résurrection des morts et celle même de Jésus n'ont plus guère de raison d'être.

On remarquera que l'incident dialogué du lion larron remplace dans notre évangile les propos échangés dans Marc (xv, 35-36) par les assistants au sujet d'Elie. L'ensemble de la scène appartient au genre de développement qu'affectionne l'évangéliste : les deux voleurs sont devenus deux personnages typiques, comme le riche et Lazare dans la parabole ; de même que le malfaiteur impénitent représente le judaïsme incrédule, la foi du malfaiteur repenti figure la conversion du monde. L'incident a été curieusement ti-ansformé dans l'évangile de Pierre (i3-i4), où il n'est point parlé des injures du mauvais lar~ l'on, et où le bon apostrophe ceux qui ont crucifié Jésus : (( Or l'un de ces malfaiteurs les insultait, disant : « Nous, c'est à cause des méfaits par nous commis que nous souffrons ; mais lui, qui est devenu sauveur des hommes, quel tort vous a-t-il fait ? » Et s'étant fâchés contre lui, ils ordonnèrent de ne lui point rompre les jambes, afin qu'il mourût dans les tourments ».

ùc, xxwi. 44-45 b61

*' El il était déjà environ la sixième heure, quand ténèbres se firent surloule la terre, jusqu'à la neuvième

[heure^ *^ le soleil s'étant éclipsé ; et le voile du temple se fendit par le milieu.

« Et- il était déjà la sixième heure », — lorsque Jésus fut crucifié dans les conditions qui viennent d'être dites, et que se produisirent les incidents qui viennent d'être racontés. C'est l'heure que Marc (xv, 33) assigne au commencement des ténèbres (sans doute en accomplissement d'Aw. viii, 9-10) ; mais notre évangéliste, comme Matthieu et Jean, a laissé tomber la donnée de Marc (xv, aS) : « Et il était la troisième heure quand ils le crucifièrent ». — « Et il se fit des ténèbres sur la terre entière jusqu'à la neuvième heure ». — C'est la durée que Marc assigne aux ténèbres, mais notre auteur ajoute en. manière d'explication ; — « Le soleil s'étant éclipsé ». — C'était d'ailleurs une éclipse extraordinaire, puisqu'elle se produisit au temps de la pleine lune, qu'elle dura trois heures, et qu'elle s'étendit à toute la terre. La leçon est néanmoins préférable à la variante des témoins qui sans doute l'ont voulu corriger en lisant : « Et le soleil s'obscurcit ». — « Et le voile du temple se déchira par le milieu ». — Notre auteur a voulu rapprocher des ténèbres le prodige qui, dans Marc (xv, 38 ; Mt. xxvii, 5i), se produit plus convenablement à l'instant même où Jésus rend le dernier soupir (cf. Hébr. vi, 19-20 ; x, 19-20 ; voir Marc, fyjo) ; et Marc a soin de dire que le rideau se lendit « du haut en bas ». On dirait que la même importance n'est pas attachée ici au prodige et à sa signification.

(( Et parlant à haute voix, Jésus dit : « Père, en tes mains je remets mon esprit ». — Cette prière confiante remplace directement le grand cri inarticulé que Jésus, dans Marc (xv, 37),pousse avant de rendre le dernier soupir, mais elle a été substituée aussi bien, et délibéi'ément, au cri que Marc (xv, 34) place auparavant : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » C'est aussi une parole de psaume (Ps. xxxi, 6), mais d'un ton plus apaisant que la citation du Psaume xxii dans Marc et dans Matthieu. Une des paroles d'Etienne moui'ant (Act. vu, 69) ressemble à celle-ci et pourrait l'avoir suggérée à l'évangéliste (voir Actes, 3.02). — « Et cela dit, il expira », — Ainsi comprise, la mort du Christ, si l'on fait abstraction des circonstances extérieures, est surtout un grand exemple donné aux siens. »

(( Or le centurion, ayant vu ce qui se passait, glorifia Dieu ». — Formule chère à notre -évangéliste, et qui tendrait à faire du centu-

A. LolSY. — L'Evangile selon Luc. 36

562 LUC, xxiii, 46 48

^•^ Et criant à pleine voix, .

Jésus dit: « Père,

en tes mains Je remets mon esprit, n Et cela dit, il expira,

''■' Or le centurion, ayant vu ce qui s'était passé, glorifiait Dieu, disant:

« Sûrement cet homme était juste. »

*^ Et toutes. les foules qui s'étaient rendues à ce spectacle^ considérant ce qui s'était passé, se frappaient la poitrine en s'en retournant.

i'ion un converti, puisqu'il célèbre le vrai Dieu. Le centurion loue Dieu pour ce qui est arrivé, c'est-à-dire les phénomènes extraordinaires (bien qu'il n'ait pas pu voir la rupture du voile dans le temple), et aussi l'attitude de Jésus, les paroles par lui prononcées, la dignité de sa mort. — « Disant : « Sûrement, cet homme était juste ». — Marc (xv, Sg): « Vraiment cet homme était fils de Dieu » ; et le centul'ionditcela eu voyant comment Jésus a expiré. On suppose volontiers que la déclaration du centurion a pris ici une couleur morale pour que ce païen n'eût pas l'air de parler en chrétien ; c'est bien plutôt pour que la profession de foi de l'officier romain soit pour Jésus une dernière attestation d'innocence, la préoccupation de l'apologiste ayant domine celle du théologien.

(î Et toutes les foules qui s'étaient rendues à ce spectacle », — la quantité de gens qu'on nous a montrés (27) s'empressant dans les rues de Jérusalem sur les pas du condamné, — « ayant vu », — comme le centurion, — « ce qui se passait, s'en retournaient en se frappant la poitrine ». — Ce trait, qui ne se rencontre dans aucun autre évangile canonique, est pour l'accomplissement de la prophétie de ZachaiMe {siipr. cit.). Quelques témoins amplifient la donnée du texte ordinaire (D : « se frappant la poitrine et le front ». Lat, g: ajoute : « dicentes : Vae nobis, quae facta sunt hodie propter peccata nostra ; appropinquavit enim desolatio Jérusalem » , Ce qui ressemble à la leçon de Ss. Se. : « Et tous ceux qui étaient venus là et qui avaient vu ce qui se passait se frappaient la poitrine, disant : « Malheur à nous ! Que nous est-il ai'rivé ! Malheur à nous, à cause de nos péchés ! »). Dans l'évangile de Pierre (aS), qui décrit cette terreur après que le corps de Jésus a été descendu de la croix, que lé soleil a reparu et que le cadavre a été remis à Joseph, on lit : « Alors les Juifs, les anciens et les prêtres, voyant quel mal ils s'étaient fait.

LUC, xxiii, 49-51 563

*» Et tous ses amis se tenaient à distance, ainsi que les femmes qui l'avaient suivi de Galilée, regardant cela.

50 Et il était un homme appelé Joseph, membre du conseil, homme bon et juste, 51 — i[ n'avait point adhéré à leur résolution ni à leur actes, — d'Arimathie, ville des Juifs, qui attendait le royaume de Dieu.

se mirent à se lamenter et à dire : « Malheur sur nos péchés ! Le jugement est proche, et la fin de Jérusalem ! » Il se pourrait que notre passage (48), ses suppléments non canoniques et l'évangile de Pierre .procèdent d'une même source.

« Or tous ses amis », — à la lettre : « toutes ses connaissances » '^TcàvTsç ol7vw(jTol aÛTw), cercle plus large que les disciples, mais dans lequel ils sont ici compris, — « s'étaient tenus à distance ». — Trait de psaume (combiné de Ps. xxxviit,.i2, et Ps. lxxxvïii, 9), importé dans notre récit pour accomplissement de prophétie ; on y rattache la mention des femmes galiléennes qui ont leur rôle dans le récit de la sépulture. La présence de « toutes les connaissances » ne compte pas, même pour la légende. — « Ainsi que les femmes qui l'avaient suivi de Galilée, pour voir cela ». — Gonnaissanceâ et femmes sont là pour voir ; mais comme les femmes se trouveront seules avoir vu quelque chose, certains commentateurs se demandent si la finale : (( pour voir cela », ne s'appliquerait pas à elles seules. Mais pom^quoi les connaissances se tiennent-elles là, sinon pour voir ? Le fait est que notre évangéliste dit de tout le groupe ami ce que Marc (xv, 40) dit des femmes seules : « Et il y avait aussi des femmes qui regardaient de loin, parmi lesquelles Marie la Magdalène »,etc. L'énuimération des femmes est supprimée, parce que l'auteur l'a donnée plus haut (vni, i-3) avec plus amples détails. Le progrès du travail légendaire n'en est pas moins sensible d'un évangile à l'autre.

XGL La. sépubturb

La présence des femmes sur le Calvaire est coordonnée à la sépulture de Jésus et à la découverte du tombeau vide. La fiction nous apparaît d'abord élaborée dans Marc (voir Marc, 471-478), et elle se perfectionne dans les récits évangéliques plus récents. Laissant tomber provisoirement l'indication du jour oùl'on était(Mc. xv, 42),notre

564 LUC, xxiii, 52-53

^2 Etant venu trouver Pilate, il demanda le corps de Jésus, ^^ et l'ayant descendu, il l'enveloppa d'un linceul,

et il le déposa en un sépulcre taillé dans le roc,

011 personne n'avait encore été mis.

auteur présente et arrange à sa façon la notice de Joseph d'Àrimathie, ft Et il se trouva un homme appelé Joseph, qui était membre du conseil ». — Ceci équivaut à Marc (xv, 43) : « Joseph d'Arimathie, membre distingué du conseil». La mention d'Arimathie viendra plus loin, mais notre évangéliste va insister sur les mérites personnels de Joseph, disant expressément qu'il appartenait au sanhédrin, mais qu'il n'avait pas approuvé les mesures prises par ses collègues contre Jésus. — « Homme bon et juste ». — Ici quelques variantes (D. mss, lat. omettent le second àv/)p devant à-yaOoç. Ss. Se. mettent « juste » avant « bon » et amènent tout de suite : « d'Arimathie », etc., en sorte que la parenthèse de 5i a sert d'introduction à ôa), provoquées' par l'embarras et les surcharges de la notice. — « Lui n'avait point consenti à leur dessein ni à leur action ». - Réflexion assez gauche et lourde. On dirait que Joseph assistait . aux délibérations du sanhédrin etqu'il s'est abstenu d'émettre unsufl'rage défavorable à Jésus ;. mais il est trop clair que l'auteur parle par conjecture : puisque Joseph était membre du conseil et qu'il a pris soin d'ensevelir Jésus^ c'est qu'il n'était pas du même avis que les autres. — « D'Arimathie,. ville des Juifs ». — Ceci vient tard, et en regard de la parenthèse précédente, l'explication : « ville des Juifs »,est assez inutile. — « Qui attendait le royaume de Dieu », — Ceci vient de Marc.

« S'ctant adressé à Pilate, il lui demanda le corps de Jésus ». — Marc : « 11 osa entrer chez Pilate et lui demanda » etc. Notre auteur omet l'information prise par Pilate (Me. xv, 44). et même il ne prend pas la peine de dire que Pilate fit droit à la requête de Joseph, en. sorte que l'on pouri'ait presque suspecter d'interpolation la ligne concernant cette requête, d'autant qu'elle est littéralement conforme à Matthieu (Bla.ss, io8, fait valoir que D lit ensuite : « Et l'ayant descendu, il enveloppa d'un linceul le corps de Jésus », au lieu de : « il l'enveloppa », comme s'il n'en avait pas été question auparavant). Comme Pilate, d'après notre auteur, a livré Jésus aux Juifs pour faire de lui ce qu'ils voulaient, la démarche de Joseph auprès de Pilate a pu lui sembler superflue (Acï. xni, 29, pourrait venir à l'appui de cette hypothèse). — « Et l'ayant descendu, il l'enveloppa d'un linceul ». — Marc (xv, 46) dit que Joseiph acheta le linceul : Jésus aurait

LUC, xxiii, 54 565

** El c'était jour de préparation et le sabbat se levait.

■été enseveli dans une toile neuve ; notre auteur a négligé ce détail, mais il se rattrapera sur le tonabeau. — « Et il le déposa en un sépulcre taillé dans le roc ». — C'est ce que dit Marc, mais notre auteur ajoute de son chef : — « où personne n'avait encore été mis ». — Et ce trait sera retenu par Jean (xix, ^i], Matthieu (xxvii, 60) dit •aussi que le sépulcre était « neuf », mais que Joseph l'avait fait pour lui-même. L'auteur néglige de dire que le sépulcre fut fermé Avec une pierre ; cependant (xxiv, 2) il parlera de « la pierre », <îomme s'il en avait été question, ou comme si tout lecteur la connaissait (D, lat. c suppléent : « Et lui placé, il mit sur le tombeau une pierre que vingt roulaient à peine. » Trait singulier, qui supposerait Joseph assisté d'un très grand nombre de Juifs. Cf. Acr. xiii, 29, supr. cit.).

Suit, en manière de conclusion, l'indication du jour et de l'heure : « Et c'était jour de préparation », — vendredi ; — « et sabbat se levait ». — Expression impropre (ÈTiétpwcîHev), le commencement du sabbat, le soir du vendredi, n'étant pas une aurore (cf. Mt xxvm, i : et pour les essais modex-nes d'explication, voir Klostermann, 598), et simplification de Marc (xv, 43) : « Et le soir étant arrivé déjà, comme «'était préparation, c'est-à-dire veille de sabbat », Notre évangéliste amène ici la mention du sabbat parce que, voulant parler des femmes d'après Marc (xv, 47). il se propose d'ajouter expressément que, le jour du sabbat, par respect de la Loi, elles ne bougèrent pas.

C'est donc seulement parce qu'il prépare son récit de la résurrection que notre évangéliste pense à dire le jour de la semaine où eut lieu la passion. La chronologie de nos récits n'est pas fondée sur une tradition ferme concernant le jour de la mort ; la tradition est ferme sur le jour de la résurrection, et ce n'est pas une tradition historique ; car on n'a jamais su historiquement le jour et l'heure où Jésus est ressuscité. Mais le premier jour de la semaine, étant devenu promptement le jour du Seigneur, le jour du Christ ressuscité, est devenu aussi le jour de la résurrection, et d'après cette donnée mystique on a mis la passion le vendredi (cf. E. Meyer, I, ijo). D'autre part, le Christ étant la victime pascale des chrétiens (I Cor. v, ;;;), la pâque juive, en déterminant la date de la pàque chrétienne a déterminé celle de la passion. Cette chronologie mystique s'est peu à peu élaborée, d'où vient qu'elle n'est pas exempte de contradictions (Jésus, d'après les synoptiques, étant mort le i5 nisan, et d'après Jean

566 LUC, xiiii, 55-56 ; xxiv, 1 ,

^^ Or, ayant (tout) suivi de près, lea femmes qui r.avaient accorppagné depuis la Galilée regardèrent le sépulcre et comment avait été plac<é son corps; ^^ et s'en étant revenues, elles préparèrent aromates et parfums. Et durant le sabbat elles se tinrent tranquilles, selon le pré-'

[cepte 'y.

"'^mais le premier jour de la semaine, dès l'aube, elles vinrent au tombeau, portant les aromates qu'elles avaient préparés.

le i4 ; cf. supr., p. 24) ; elle ne fournit aucune base aux recherchespar lesquelles on s'est efforcé de fixer l'année où est mort Jésus.

XGII. Les femmes au tombeau

« Or, ayant suivi de près » — tout ce que faisait JosejDh pour procurer une sépulture à Jésus, — « les femmes qui étaient venues avec lui de Galilée », — ici encore, au lieu des noms fournis par Marc (xv, 47), l'auteur s'en tient à une formule générale (cf. xxiii, 49). — «Considérèrent le sépulcre et comment avait été placé son corps » . — Amplification de Marc, où les femmes voient seulement « où est déposé » le corps, non pas comment il est placé dans le tombeau. ^— « Et s'en étant revenues, elles préparèrent aromates et parfums ». — Marc (xvi, i) ne fait acheter les parfums par les femmes qu'après le sabbat. Notre auteur n'a pas pensé que les femmes n'auraient pas pu,, sans contravention à la coutume, s'occuper des parfums après le sabbat levé, puisqu'il ajoute bravement qu'elles gardèrent le repos da sabbat. *

« Et le jour dusabbat elles se tinrent tranquilles selon le précepte ».. — Il est sous-entendu que le sabbat seul a pu les empêcher de venir tout de suite au tombeau avec les parfums préparés. — « Mais le premier jour de la semaine, de grand matin w. — Dans Marc (xvi, 1-2), les deux Marie et Salomé achètent des parfums « api'ès le sabbat », c'est-à-dire le soir du samedi, « pour venir l'embaumer, et, de grand matin, le premier jour de la semaine, elles viennent au tombeau )). — (( Elles vinrent au sépulcre, portant les parfums qu'elles avaient préparés ». — Notre auteur passe sur la circonstance du (( soleil déjà levé » et sur l'inquiétude des femmes au sujet de la pierre (Me. XVI, 2-3). On lit dans le ms.D. (xxiii,55 ss.) : « Or suivirent deux femmes venues de la Galilée, et elles considérèrent le tombeau ; et s'en étant i'evenues,etc.Et lejour du sabbat elles se tinrent tranquilles.

2 Or elles trouvèrent la pierre délournée du sépulcre ; " mais, étant entrées, elles ne trouvèrent pas le corps du Seigneur

[Jésus.

^ Et elles ne savaient que penser de cela, quand deux hommes les abordèrent, en vêlement éblouissant. ^ El comme elles prenaient peur et inclinaient le visage vers la terre, ils leur dirent:

. « Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ?

Mais le premier jour de la semaine... elles vinrent au tombeau, portant ce qu'elles avaient prpparé, et quelques autres avec elles. Or elles se demandaient en elles-mêmes qui détournerait la pierre ; mais, arrivées, elles trouvèrent », etc. Remaniement effectué, d'après Matthieu et Marc, pour l'accord des évangiles. On ne voit pas bien pourquoi noire auteur fait arriver les femmes aux premières lueurs du jour, et non au soleil levé, le Christ étant ainsi ressuscité avant l'aurore; l'association symbolique de la résurrection du Christ avec le lever du soleil aura été probablement sacinfiée à l'intérêt apologétique ; si les femmes sont arrivées au tombeau dès la première heure, personne n'avait pu y venir depuis le vendredi soir, et le corps n'avait pu être enlevé ; tout ce qui s'était passé dans ce tombeau ne pouvait être que l'œuvre de la toute-puissance divine (cf. Jn. xx, 1-2, i3-i5, où se remarque la même préoccupation).

« Or elles trouvèrent la pierre détournée du sépulcre ». — Simplification et aplatissement de Marc (xTi, 4)' — «Mais, étant entrées, elles ne trouvèrent pas le corps du Seigneur Jésus ». — Les mots « du Seigneur Jésus », manquent dans certains témoins (D, mss. lat.) et pourraient avoir été ajoutés. Dans Marc (xvi, 6), les femmes, en entrant, voient un ange, et c'est l'ange qui leur fait constater l'absence du corps ; ici les femmes font d'abord elles-mêmes la constatation, et les anges n'apparaissent que pour les tirer d'embarras. On dirait que la perplexité que les femmes, dans Marc(xvi, 3), éprouvent avant d'arriver, au sujet de la pierre, a été transposée après l'arrivée, pour être mise en rapport avec la disparition du cadavre. Comme il ne sera pas dit plus loin que les femmes sont sorties, on a conjecturé (Wellhausen, i36) que « étant entrées » (elcreXOoùcrai) était une ancienne glose, d'après Marc ; en effet, il ne semble pas que l'apparition des deux anges ait lieu dans le tombeau ; et l'on doit se rappeler que, plus haut (xxui, 55), les femmes sont censées avoir vu

* [Il n'est point ici, mais il est ressuscité.] Rappelez-vous comme il vous a parlé, étant encore en Galilée,

du dehors le sépulcre et comment Jésus y était placé ; de môme ici elles pourraient bien être censées voir de l'entrée que la place est vide .

« Et advint, tandis qu'elles ]en étaient perplexes », — ne sachant . que penser de cette disparition, — « que deux hommes les abordèrent, en robe éclatante » . — Marc (xvi, 5) n'amène dans le tombeau qu'un jeune homme (veavîffxov) en l'obe blanche; nos deux anges sont des hommes faits (àvBpsc oûo) et leur vêtement rayonne (êv ka^r^Ti àcTpaTTToti- (17)). Pourquoi deux anges, quand Mai'c et Matthieu n'en ont qu'un ? Il y aura encore « deux hommes en vêtements blancs » à l'ascension (AcT. ï, lo). Peut-être est-ce pour proportionner le nombre des anges à celui des pei'sonnes que concerne leur message : un seul ange parle à Zachax'ie et à Marie (i, ii, 26) ; une troupe d'anges se joint à celui qui avertit les bergers. Nul motif de supposer que notre évangéliste aurait additionné l'ange de Matthieu (xxvm, 2), qui se tient près du tombeau, à celui de Marc, qui est dedans, puisque ces deux anges ont le même rôle et que par ailleurs notre récit n'accuse aucune dépendance à l'égard de Matthieu.

« Et comme elle étaient devenues craintives et inclinaient le visage vers la terre ». — De frayeur évidemment, plutôt qu'en signe de respect. Paraphrase de Marc : « Et elles furent très effrayées », — (( Ils leur dirent : « Pourquoi cherchez-vous, le vivant parmi les morts ? )) — Les autres évangiles n'ont rien de si étudié. Cette réflexionportelamarquederévangélisle(cf. XV, 24,3a; xx,38); elle a sa beauté, mais elle tourne en jeu d'esprit trop raffiné pour la circonstance. Il estsous-entendu dès d'abord que les femmes auraient dû comprendre que le Christ était ressuscité, puisqu'il l'avait annoncé. « Le vivant » est Jésus, sur qui la mort n'avait pas de droits et qu'elle n'a pu rete' nir ; on ne doit pas le chercher dans les tombeaux qui gardent le commun des hommes défunts. — « Il n'est point ici, mais il est ressuscité », — Ces mots, qui manquent dans quelques témoins (D, mss. lat.), pourraient bien avoir été ajoutés d'après Marc (xvr, 6). Notre auteur avait eu probablement l'intention de les remplacer par la jolie formule qu'on vient de. voir, « pourquoi cherchez-vous » correspondant à Marc: « Vous cherchez Jésus le Nazarène, le crucifié », et « le vivant » qui n'est point « parmi les morts » équivalant à : « Il est ressuscité, il n'est point ici » ; et il aura trouvé fort inutile d'ajouter :

' vous disant du Fils de l'homme qu'il devait être livré en mains d'hommes pécheurs, être

[crucifié, elle troisième jour ressusciter. »

<( Voici le lieu où l'avait déppsé », les femmes ayant vu d'abord que la place était vide. "

« Rappelez-vous comme il vous a parlé, quand il était encore en Galilée ». — Ceci remplace Marc (xvr, 17) : « Mais allez dire à ses disciples et à Pierre : « Il vous précède en Galilée », etc. Substitution réfléchie et voulue ; escamotage de la tradition relative aux premières apparitions du Christ en Galilée ; point de départ d'une systématisation de ces apparitions qui se continuera dans les Actes ; le ton pédagogique de la phrase et la mention- de la Gahlée dénoncent la pieuse manipulation. C'est le rédacteur des Actes que l'on entend ici, ce n'est point Luc, et l'on peut même se demander si Luc racontait la découverte du tombeau vide (voir Actes, i5o). Dans Marc, les apparitions gatiléenhes confirment une prédiction de .fésus (Me. XIV, 28) ; notre auteur, qui voulait transposer ces apparitions à Jérulem, a commencé par supprimer la prédiction ; mais il en rappelle d'autres, les prophéties de la passion et de la i'ésurrection,dont il fait valoir maintenant l'entier accomphssement. — « Disant du F'ils de l'homme qu'il devait être livré aux mains d'hommes pécheurs ». — Le mot « pécheurs » manque dans queLjues témoins (D ; mss. lat.) ; en effet, il ne se rencontre pas dans les passages que vise notre discours (ix, 22,44) xvm, 32-33), et il pourrait avoir été ajouté par l'influence de Marc (xiv, ^i ; Mt. xxvi, 45). Du reste, quand même il serait authentique, il ne faudrait pas se hâter de trouver là indice d'une source judéochi'étienne où les Gentils auraient été qualifiés « pécheurs » ; notre auteur, qui attribue la mort du Christ aux Juifs, n'aurait été nullement empêché de désigner ainsi les membres du sanhédrin. Le discours des anges fait allusion aux passages de l'évangile où Jésus a prédit sa destinée, même à celui qui se lit avant l'entrée à Jéricho, bien que ce ne soit pas un enseignement galiléen (mais c'est ix, 44) qu'on lit : « le S'ils de l^hommc doit être livré en mains d'hommes ). — « Qu'il fût crucifié ». — Les textes visés disaient : « tué ». — « Et qu'il ressuscitai le troisième jour » . — Les prédictions dont il s'agit ont été adressées aux « disciples », aux <( Douze » ; notre rédacteur feint que les femmes les ont aussi entendues.

«Et elles se souvinrent de ses paroles », — comme les anges les y

8 Et elles se souvinrent de ses paroles ; ^ et revenues du sépulcre,

elles annoncèrent tout cela aux Onze et à tous les autres. 1" Or c'étaient Marie la Magdalène, loanna et Marie de Jacques.

Et les autres d'avec elles disaient aux apôtres cela;. ^^ et ces propos leur semblèrent comme radotage,

et ils ne les en croyaient point.

avaient invitées ; elles sont probablement censées , comme les discip]es^ ne les avoir pas comprises dans le temps où Jésus les a dites. Au lieu que, dans Marc (xvi, 8), les femmes s'enfuient épouvantées et ne; disent rien à personne, ici, rassurées par les anges et confiantes dans leur message, elles n'oiit rien de plus pressé que de le raconter . — « Et revenues du sépulcre, elles annoncèrent tout cela aux Onze et à tous les autres ». -^ L'hagiographe néanmoins modère sa fiction, et' il maintient que les disciples n'ont cru qu'après avoir vu, les propos des femmes leur ayant paru tout à fait chimériques. La mention des « autres » est pour préparer l'histoire d'Emmaûs : nôtre évangéliste n'a voulu tant de témoins pour la mort de Jésus, qu'afin d'en avoir autant pour la résurrection. La suite naturelle du récit vient plus loin (il): — « Et ces discours leur parurent une rêverie, et ils ne les en crurent point ».

Dans l'intervalle se lit une sorte de reprise qui a l'apparence d'une explication surajoutée : — « Or c'étaient Marie la Magdalène, Jeanne, Marie de Jacques />. — Jeanne remplace la Salomé de Marc(xvi, i) et appartient en propre à notre évangile ; mais on dirait que Marie de Jacques, non signalée plus haut (viii, 2-3), a été introduite ici pour l'accord avec Marc. — « Et les autres d'avec elles dirent cela aux apôtres ». — La phrase, dans les meilleurs manuscrits, n'est pas sur ses pieds. Plusieurs témoins (A D, Ss. Se.) n'ont pas: « Or c'étaient ))■ (■î)ffav o£ ); ainsi la notice est claire, le rapjjort étant attribué à toutes les femmes ; mais l'absence de lien avec le contexte rend la glose presque choquante. D'autres (texte reÇu, mss. lat., etc.) obtiennent le même sens en suppléant (( qui» (a") devant « disaient », ce qui alourdit singulièrement la phrase. L'omission de : «Or c'étaient», pourrait venir de ce qu'on n'a pas voulu conduire toutes les femmes au tombeau (c'est le cas de D) ; mais le texte des meilleurs manuscrits paraît vouloir séparer les trois premières, nommément désignées, qui seraient allées au tombeau, et attribuer le récit aux c autres », ce qui est très artificiel. On pourrait bien avoir ici une ancienne glose diversement retouchée dans la tradition. .

LUC, XXIV, 12 o71.

^2 Cependant Pierre, se levant, courut au sépulcre, et se penchant, il vit les linges, seulement, et il s'en retourna tout surpris de ce qui était arrivé.

L'cvangélisle paraît tenir beaucoup à ce que la toi de la résurrection ne semble pas fondée sur le témoignage des femmes : sans doute la grande px-euve de Marc avait-elle été déjà tournée en objection par les Juifs et par les païens. Mais si les disciples paraissent abonder dans le sensée l'objection, ce n'est que pour montrer combien elle est mal fondée, les disciples ayant été convaincus par les apparitions de Jésus (|ue les femmes étaient dans le vrai. L'incrédulité provisoire des disciples sert donc l'intérêt de la démonstration évangélique, et il n'est pas probable qu'elle soit le grossissement' volontaire d'une tradition touchant les hésitations qui se seraient produites d'abord dans le premier groupe croyant sur ce point de la résurrection, La survie de Jésus et sa survie glorieuse n'ont pas dû faire grande difficulté pour ceux qui croyaient en lui.

On a remarqué [Bultmann, i^S, après Bousseï, K-yrios Chrisios, 77-79) que la découverte du tombeau vide s'ajuste assez mal au récit de la sépulture par Joseph d'Arimathie. Ce n'est pas que le récit de la sépulture soit mieux garanti (nonobstant ropinion contraire de BuLTMANN, 166) ; mais ce peut être une fiction plus ancienne, conçue en vue de procurer au Christ un ensevelissement honorable (d'après Is. LUI, 9, dans l'hébreu, et subsidiairement xxxiii, 16), coordonné à la résurrection, sans l'être à la découverte du tombeau vide. On dit que l'idée de l'embaumement au troisième jour est absurde et ne s'ac- . corde pas avec la donnée plus ancienne de la passion le vendredi et de la résurrection le dimanche : c'est qu'on a voulu trouver un motif quelconques la visite des femmes, motif que Mathieu et Jean laissent à propos tomber. Du reste, il faut distinguer, par rapport à la sépulture et à la résurrection, ce que dit Paul (1 Cor. xv, 4) de la sépulture et de la résurrection au troisième jour, première fiction de la foi, sur laquelle paraît avoir été construit d'abord le récit de la sépulture par Joseph d'Arimathie, et la fixation de la passion au vendredi, de la résurrection au dimanche, fiction plus l'écente, en rapport avec la coutume romaine de célébrer la pâque le dimanche en fête de la résurrection, et que suppose la fiction, relativement tardive, de la visite des femmes au tombeau.

Le texte ordinaire de Luc ajoute en cet endroit un verset qui manque dans quelques anciens témoins (D, mss. lat.), et dont l'authenticité parait plus que suspecte à la critique. — « Et Pierre, s'étant

levé », — après cette communication que tous avaient jugée ridicule, — « courut au tombeau, et se baissant» — par l'ouverture, — « il vit les linges seulement», — le corps que ces linges enveloppaient ayant disparu, — « et il s'en revint chez lui étonné de l'événement ». — Surpris de l'aventure, mais non pas encore, à ce qu'il semble, admirant le miracle et croyant à la résurrection. Le récit va continuer (i 3): « Etdeux d'entre eux » etc., comme s'il n'avait pas été question de Pierre; plus loin (24). ^^s disciples d'Emmaiis diront que certains des leurs sont allés au tombeau après les' femmes, mais cela semblerait signifier plus que la visite de Pierre seul au tombeau vide. Celle-ci est visiblement identique à celle où Jean (xx, a-io) fait intervenir avec Pierre le disciple bien-aimé. A la fin du récit d'Emmaiis (34), il sera dit que le Seigneur est apparu à Simon, mais c'est encore moins une référence à notre passage, où iln'est question quedu tombeau vide. L'apparition du Christ à Simon n'est pas racontée dans notre évangile ; elle s'identifie à celle dont parle Paul (I Cor. xv, 5); mais si celte apparition eut lieu sur le lac de Tibériade (Jn. xxi, i-i3), on conçoit que notre auteur, qui en a tiré parti ailleurs (v, 3- 10), ait trouvé difficulté à la mettre danslabanlieue de Jérusalem. Notre passage ne laisse pas d'être coordonné aux deux suivants, et conçu d'après le récit de Jean ': tous les mots importants viennent de là ; notre auteur n'a parlé (xxiii, 54) que de « linceul» (atvBwv), et les « linges » (oôôvia) viennent de Jean (xix, 40), qui les distingue du suaire (xx, S-^) ; chez Jean [xx, 5), c'est le disciple bien-aimé qui, « se baissant, voit les linges déposés », comme on le dit ici de Pierre. L'étonnement de celui-ci est le seul trait qui ne soit pas dans le quatrième évangile; on a pu le trouver, sans grand effort d'imagination, puisqu'on ne se risquait pas à rompre le cadre général des récits en attribuant la foi à Pierre avant les apparitions du Christ. On ne pouvait davantage introduire le disciple bien-aimé dans un évangile qui ne parlait pas de lui. Il ne faut pas songer à regarder noire verset comme la source dont se serait inspiré le quatrième évangile, mais ce verset, s'il n'est pas du rédacteur évangélique, appartiendrait à un remaniement ultérieur qui aurait coïncidé plus ou moins avec la fixation du canon des quatre évangiles,

XCIIl. Les disciples d'Emmaiis

Dans noti-e évangile, les récits de la résurrection se présentent avec le caractèi-e de merveilleux qu'affectionne le rédacteur : véritable épiphanie modelée en scènes vivantes, avec des couleurs

' Et voici que deux d'entre eux, en ce même jour, se rendaient à un village, distant de soixante stades de Jéru-

[salem, nommé Emmaûs,

douces, et une hardiesse enfantine dans son réalisme. L'auteur se limite à deux apparitious, dont la première, celle des disciples d'Emmaûs, lui appartient en propre, et la seconde, qui a un pendant dans le premier évangile et dans le quatrième, a un cadre plus flottant, où le rédacteur anticipe une partie de ce qu'il a voulu mettre au commencement des Actes, Mais, même pour cette conclusion, il est de toute évidence que Matthieu et Luc ne sont plus soutenus par Marc leur source commune, et l'on peut dire que chaque évangéliste ou la tradition qu'il représente a suivi sa propre voie.

Le récit d'Emmaûs se rattache assez mal à ce qui précède. — « Et voici que deux d'entre eux, ce jour-là, étaient s'en allant ». — D'après le contexte (xxiv, lo), on supposerait que les deux sont apôtres, ce qui paraît démenti par le récit. Les deux sont de ces « autres « qui ont été mentionnés tout exprès (9) à côté des Onze, et ce préambule paraît ignorer non seulement le passage concernant la visite de Pierre au tombeau, mais la notice concernant les femmes (10) ; on le dirait fait pour s'adapter à un texte ainsi conçu : « Et revenues du sépulcre, elles annoncèrent tout cela aux Onze et à tous les autres. Et ces discours leur parurent une rêverie et ils ne les en crurent point». Et la leçon du ms. D : « Or étaient deux d'entre eux s'en allant ce jour-là » pourrait sembler pi-éférable au texte commun (xat ISoù Sùo Èç aÙTwv Iv aiJT-Y| tyi ''ll-'-^P'il^ Y|Cîav 7cop£uô[j!.evoi. D, '}\(S(X.v §è. Sûo Ttaû=.u6ij.evûi è? aùxwv sv a. t. t). Se rappeler que D n'a pas -?icav Bé au commencement de 10). — « A. un village distant de soixante stades de Jérusalem, nommé JRlmmaus ». -^ Quelques témoins (dont S) ont cent soixante stades, mais ce doit être pour l'identification avec Emmaûs-Nicopolis (aujourd'hui Amwâs), à cent soixante-seize stades de Jérusalem.

Josèphe connaît deux Emmaûs, Nicopolis et un autre, plus rapproché de Jérusalem {Bell j'iid. VII, 6, 6), où il dit que Titus avait établi une colonie de vétérans. Si Josèphe ne parlait que d'Emmaûs- Nicopolis, on pourrait croire que notre auteur a eu celui-ci en vue, en raccourcissant la distance pour l'équilibre de son histoire; car il était fort capable d'inexactitude en géographie com me en chronologie ; mais, puisque Josèphe a deux Emmaûs, c'est le plus proche de Jérusalem qu'il aura visé; et le fait que cet Emmaiis est devenu plus

■o74 LUC, XXIV, 14-16

^* et ils discouraient entre eux de tout ce qui était survenu, ^^ Et pendant qu'ils discouraient et discutaient ensemble,

Jésus lui-même, s'étant approché, ûl aussi route avec eux; '" mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.

tard colonie romaine a pu même influencer son choix. La tradition chrétienne, depuis le iv" siècle, tenait pour Emmaûs-Nicopolis, sans s'inquiéter de ce que les disciples qui auraient fait dans la journée une trentaine de kilomètres pour atteindre Emmaûs, n'eussent guère pu en refaire tout de suite autant pour regagner Jérusalem le mêmesoir, ettrouver encore les disciples sur pied. Il n'estpasproblable d'ailleurs que l'évangéliste eût présenté cet Emmaûs comme un simple bourg ou village (xwfx-^). Depuis les croisades, les catholiques de Palestine ont identifié Emmaûs à Kubéibeh, sur la route de Jérusalem à Jaffa, à la distance marquée par notre évangile; ce doit être pour cela qii'on l'a choisi. Beaucoup de modernes pensent que Kalonié,sur la même route, à trente-quatre stades seulement de Jérusalem, représente la colonia de Titus et TEmmaûs de l'évangile (cependant Lagrangb, 622, s'abstient de conclure en ce sens, écartant seulement Emmaiis-Nicopolis et les cent soixante stades).

«! Et ils discouraient entre eux de toutes ces choses qui étaient arrivées ». — Dès ce début, l'on sent que l'évangéliste opère lui-même et qu'il met toutes ses complaisances dans ce récit, qu'il n'aura pas trouvé tout fait. «Tous ces événements », comme il va ressortir de la conversation des voyageurs avec Jésus, sont la paSsion du Christ, avec toutes ses circonstances, et la découvei'te du tombeau vide, non pas ce dernier fait seulement.

« Et advint, pendant qu'ils discouraient et discutaient ensemble, que Jésus lui-même, s'étant appi'oché », — à ee qu'il semble (d'après 18), en homme qui, venant comme eux de Jérusalem, les aurait rejoints en pressant le pas — « fit route avec eux». — Par cette mise en scène, et même, à beaucoup d'égards, pour l'ensemble de la narration, le présent récit s'apparente à l'histoire de l'eunuque éthiopien dans les Actes (viii, 26-35; noter surtout la façon dont Philippe aborde l'eunuque, puis la démonstration par les prophéties, enfin la disparition miraculeuse de Philippe aussitôt que l'eunuque est baptisé). — « Mais leurs yeux étaient empêchés, de façon qu'ils ne le reconnussent point ». — Il le faut bien pour que le récit prenne quelque ampleur et que l'auteur y puisse mettre un plus riche enseignement. Jésus est censé avoir le môme extérieur que durant sa vie (Mo. xvr, 12, èv sTspa [J.op«pYi, est une interprétation libre de

LUC, XXIV, 17-18 b75

^'' Et il leur dit": « Quels sont ces discours, que vous échangez entre vous en marchant ? » Et ils s'arrêtèrent tout tristes.

1^ Et répondant l'un d'eux, nommé Gléopas, lui dit : « Tu es doncle seul étranger venu à Jérusalem qui ne sache pas ce qui s'y est passé ces jours-ci ? »

notre passage ; car notre auteur entend que « la forme » de Jésus reste objectivement la même, mais que les deux disciples ne la reconnaissent pas, ne la voient pas comme elle est). Ce n'est pas à un changement de ses traits ou de son costume ordinaire, ou bien à la préoccupation et à l'abattement des disciples, que la méprise doit être attribuée, mais à une action particulière de la puissance divine, qui fait obstacle à l'exercice normal de leurs sens. Bien que l'éVangéliste ne le dise pas, et qu'il n'y ait peut-être pas pensé, on doit supposer qu'ils ne reconnaissent pas plus la voix que les traits de leur Maître.

« Et il leur dit : « Quels sont ces discours que vous entretenez ensemble en marchant ?» — Jésus se mêle à la conversation, dont on doit supposer qu'il a entendu quelque chose et à laquelle il affecte de ne rien comprendre, jouant ainsi son rôle d'étranger inconnu, jusqu'au moment où il disparaîtra d'avec les deux disciples. — « Et ils restèrent tout tristes ». — Us se tinrent un moment silencieux et comme sous l'impression d'une vive douleur. Telle est du moins la leçon des plus anciens manuscrits (SAB). Le plus grand nombre fait ■dépendre de la question posée par Jésus ces derniers mots, en lisant : « Et (pourquoi) êtes-vous tristes ? » Quelques-uns (Ss. D) omettent : « en marchant ». Le trait paraît plus vivant si c'est la question de Jésus qui provoque chez les disciples une émotion pénible en réveillant leur chagrin par un choc imprévu, et qui amène une altération •subite de leurs visages. La leçon commune est plus facile.

(( Or, r-épondant, l'un d'eux, nommé Gléopas, lui dit ». — L'auteur, pour la commodité de sa description, dit le nom de celui-là, parce que c'est lui qui z'épond à Jésus ; il eût été plus naturel si le récit était fondé en tradition, de dire d'abord les noms des deux disciples. Ce Gléopas (nom abrégé de Gléopatros) ne saurait être identifié à l'Alphée de Marc (m, 18) ; en identifiant de plus ce Gléopas au Glopas de Jean (xix, aS), la tradition lui a créé un état civil des plus honorables et des plus complets (frère de Joseph, père des « frères du Seigneur »), dont rien n'est à retenir. Encore moins y a-t-il lieu de s'arrêter à l'hypothèse (émise par Zahn), qui identifie (en s'autorisant de 34) le

" Et il leur dit : « Quoi ? »

Et il lui dirent :

« Ce qui regarde Jésus le Nazarène,

qui fui homme prophète,

puissant en œuvre et parole devant Dieu et lout le peuple ; 20 et comment l'ont livré nos grands prêtres et nos magistrats,

pour condamnation à mort, et l'ont crucifié.

compagnon de Clopas à Sirnéon fils de Glopas et second évêque de Jérusalem, lequel aurait renseigné Luc sur le fait de l'apparition. Notre Gléopas n'a jamais dû. exister que pour l'ornement du présent récit. — « Tu es donc le seul étranger à Jérusalem ». — Cléopas prend Jésus pour un des nombreux pèlerins qui sont venus à Jérusalem pour la pâque. Il paraît moins indiqué d'entendre : « Es-tu tellement étranger à Jérusalem que tu ne saches pas » (Klostermann^ 604, qui propose cette interprétation, reconnaît que, dans ce cas, ixovo; serait mieux placé devant où/. eyvM;V — « Qui ne sache pas ce qui s'y est passé ces jours-ci ». — L'étranger ignore le grand événement qui a mis en émoi toute la ville. Gomme cette ignorance est simulée, l'auteur juge le trait suffisamment vraisemblable,

« Et il leur dit », — continuant de feindre l'ignorance : — « Quoi ?» Et ils dirent: » L'affaire de Jésus le Nazarène ». — Plusieurs témoins (AD, niss. lat, Se.) lisent « Nazoréen ». — « Qui était un homme prophète ». — Gléopas va définir le rôle et le sort de Jésus comme on les déûnii'a dans les discours des Actes, sauf la déception éprouvée pour l'instant à l'égard, de l'espérance inessianique. — « Puissant en œuvre et parole ». — C'est ce qui est dit de Moïse dans le discours d'Etienne (Act. vu, 22). — « Devant Dieu », — le plus haut témoin de cette merveilleuse existence (cf. t, 6, i5), — « et devant tout le peuple », — qui l'a vu et entendu tant en Galilée qu'à Jérusalem. — « Et comment nos grands-prêti'es et nos magistrats, l'ont livré pour condamnation à mort et l'ont crucifié ». — On reconnaît ici l'éciùvain qui a tourné le récit de la dénonciation, de la condamnation et du supplice de Jésus, en réquisitoire contre les chefs religieux du peuple juif, le peuple lui-même ayant été plutôt le témoin attristé du crime commis par ses chefs.

« Quant à nous, nous espérions que ce serait lui qui délivrerait Israël » . — Définition de l'espérance messianique en la forme judaïsanle qu'alfecle volontiers l'évangéliste : Zacharie, l'ange Gabriel, le peuple de Galilée ont parlé comme parle maintenant Gléopas (cf, t, 32-33, 68 ;

2^ Quant à nous, npus espérions

que ce serait lui qui délivrerait Israël ;

mais, avec tout cela,

voici le troisième jour que cela s'est passé. '^Cependant quelques femmes des nôtres nous ont stupéfiés :

étant allées de bon matin au sépulcre ^^ et n'ayant pas trouvé son corps,

elles sont venues dire avoir vu aussi apparition d'anges

qui le disent vivant.

11, II, Sa, 38 ; vu, 16-17) ? aussi bien le mot « prophète », dans le discours de Cléopas, n'est il pas à regarder comme représentant une idée autre que celle du rôle messianique» si ce n'est que l'avènement du grand règne était censé l'accomplissement normal du ministère qu'on voyait exercé par ce prophète. r—« Mais, avec tout cela». — A la déception causée par sa mort il s'ajoute que rien ne s'est produit depuis qui en corrige l'effet. — « Voici le troisième jour ». — A la lettre, on peut traduire (TptT-riv TatJTT)v •fj[j(.épav àyet) : « on en est au troisième jour » (prenant, par exception, à-yet à l'impersonnel), ou bien (en sous-intendant le sujet) : « Il (Jésus, non pas Israël, ou le temps, on les événements) en est au troisième jour » de mort, ce qui est peu naturel (les cas parallèles, cités par Klostermann, 6o5, ne se rappor- , tent pas à des morts). — « Depuis que ces choses se sont passées ». — Gomme les disciples ne sont pas censés avoir compris ce que Jésus avait annoncé de sa résurrection, il est difficile de voir ce qu'ils pouvaient attendre. Le propos n'a guère de sens que pour amorcer ce qui va être dit des femmes et du tombeau vide, et il est prudent de n'y chercher aucune idée précise. Le discours de Cléopas est pour montrer la profonde incompréhension des disciples, que-niles prédictions de Jésus ni le tombeau vide n'avaient pu éclairer, et qui ne se sont rendus qu'à l'évidence du fait en voyant Jésus, en l'entendant, en conversant avec lui. Il ne faut pas chercher de combinaisons rédactionnelles derrière cette fiction maladroite, comme toutes celles du même auteur (Wellhausen, i4o, regarde 22-24 comme surajoutés ; mais que signifie, 21 sans 22-24, et 1© discours de Cléopas peut-il<rester suspendu en l'air?) Cléopas va mentionner un incident qui paraîtrait avoir dû au moins donner aux disciples un rayon d'espoir, mais il n'en est rien ; du moment "qu'on n'a pas vu Jésus, et malgré ce qu'on a rapporté des anges, Cléopas et les autres ne peuvent imaginer que Jésus soit vivant.

A. LoisY. — L'Évangile selon Luc, 3?

2* Et quelques-uns d'avec nous sont allés au sépulcre,

et ils ont trouvé (tout) comme les femmes l'avaient dit, ; mais lui, ils ne l'ont pas vu. »

« Aussi bien quelques femmes des nôtres », — de notre compagnie^ — « nous ont fort étonnés : étant allées de bon matin au sépulcre », — comme il a été dit (opOpivaî correspond à opOpou, i, et doit être de la même main), — « et n'ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu'elles avaien}; vii aussi », — dire de femme que Cléopas se garde bien de confirmer, estimant que c'est rêverie (ii), — « une apparition d'anges qui disent qu'il est vivant ». — C'est bien ce qu'ont dit les anges (5), mais Cléopas ne croit pas que les femmes les aient vus réellement. Car on a essayé inutilement de vérifier cette prétendue communication djes anges.

« Et certains d'avec nous sont allés au sépulcre et ont trouvé » — les choses, l'état du tombeau vide, — « comme les femmes l'avaient dit,; mais lui, ils ne l'ont point vu ». — La façon dont cette conclusion est pr'ésentée laisse voir que, dans la pensée de Cléopas, c'est la chose essentielle : l'auteur affecte d'accepter les objections qu'on peut faire contre l'argument du tombeau vide, si cet argument n'est corroboré par la preuve des apparitions. Mais il est incroyable que ce passage du discours n'implique pas, comme ce qui concerne les femmes, une référence à un trait antéi'ieur du récit. Ce que Cléopas dit des disciples au tombeau suppose la connaissance de ce qu'on lit dans Jean (xx, 3-io), c'est-à-dire, très probablement la connaissance du quatrième évangile. Rien d'étonnant, puisque la rédaction des . Actes paraît accuser des égards pour la légende éphésienne de l'apôtre Jean. Cela étant, l'authenticité du passage relatif à Simon Pierre (12, à raison même de son affinité avec Jn. xx, 3-io) n'est peut-être pas si désespéx'ée qu'elle semble au commun des critiques. Si l'on tient compte des libertés que prend l'auteur, elle fournirait la référence demandée par le présent passage, l'auteur ayant nommé seulement Pierre pour la course au tombeau, afin de ne pas s'embrouiller dans l'histoire du disciple bien-aimé, mais ne laissant pas de sous-entendre la présence de celui-ci. L'important pour lui est d'amener l'instruction de Jésus et le trait symbolique de la reconnaissance finale. Ainsi l'omission, dans quelques témoins, du passage concernant Pierre, s'expliquerait par le souci d'éviter des incohérences et des contradictions dont le rédacteur n'avait cure, l'autorité des anciens témoins (SB. Ss. Se) qui ont ce passage se trouvant d'ailleurs conlirmée.

. LDO, XXIV, 2Si-26 579

25 Et lui leur dit :

« O (hommes) inintelligents et lents de cœur à croire en tout ce qu'ont dit les prophètes ! 2« Né fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire? ))

« Et lui leur dit : « O imbéciles, lents de cœur », — paresseux d'esprit,— « à croire en tout ce qu'ont dit les prophètes », — à comprendre et accepter avec foi ce qui est écrit touchant l'avenir du Messie. Jésus ne peut pas ici, comme les anges ont fait pour les femmes (6), renvoyer les disciples à ce qu'il a dit « étant encore en Galilée », mais la leçon est la même ; car Jésus en Galilée se référait aux prophéties anciennes quand il disait : « 11 faut que le Fils de l'homme souffre », etc. (ix, at, Seî ; 44> (Jt-éXXei; xviir, 3i, référence explicite aux prophéties). — » Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ?» — Jésus dit : « il fallait » (eSst), comme jadis il disait : « Il faut ». La nécessité dont il s'agit n'est pas fondée sur l'idée de la rédemption, c'est la nécessité providentielle, la coordination établie par la volonté de Dieu entre la mort et la gloire du Christ (cf. Agt. xxvi, a3). Ce ne doit pas être par une confusion du point de vue de l'évangéliste avec la perspective du discours,^ que le Glmst paraît déjà dans la gloire. On pourrait supposer que Jésus, dépouillant son propre personnage en la circonstance, affirme le rapport des souffrances à la gloire sans signifier que celleci soit acquise depuis tel moment ou qu'elle doive l'être le soir ou dans quarante jours. Mais l'assertion est trop absolue pour qu'on l'évaporé dans le nuage d'une abstraction. 11 ne faut pas oublier que, d'après notre évangéliste, Jésus est entré en pai'adis avec le bon lari'on, non pas le matin de la résurrection, mais le soir même de sa mortCxxni, 43)

« Et commençant par Moïse et puis tous les prophètes ». — Entendons que Jésus se met à interpréter tous les px'ophèles, en commençant par Moïse (cf. xxiii, 5) ; il n'est aucunement plus naturel de supposer que l'auteur aurait en pensée les Psaumes, dont il ne parlerait point ici (cl. 44) ^t à l'égard desquels les livres historiques et pi'ophétiques fei-aient commencement, — « Il leur expliqua dans toutes les Ecritures ce qui le concernait ». — L'évangéliste a en vue tous les endroits de l'Ancien Testament où \o christianisme primitif a pensé reconnaître des prophéties messianiques, principalement les textes cités par lui-même dans le présent livre et dans les Actes. Autant dire qu'il a résumé dans ce trait le travail de la pensée chré-

t:.*(:i^VÎ

2' Et commençant par Moïse, puis tous les prophètes,

il leur expliqua dans toutes les Ecritures ce qui le concernait. 28 Et ils approchèrent du village ou ils allaient,

et lui fit semblant d'aller plus loin ; 2» et ils le pressèrent instamment, disant : a Reste avec nous,

car il se fait tard et déjà le jour décline. »

Et il entra pour rester avec eux.

tienne aux premiers temps de salormation, lorsque les sectateurs du Christ cherchaient dans l'Ecriture les preuves^de leur foi et des arguments contre les Juifs.

« Et ils approchèrent », — tout en écoutant cette leçon, — « du village où ils allaient, et )), — persévérant dans son rôle d'inconnu,

— « il fît semblant d'aller plus loin », — de vouloir continuer sa route, comme si Emmaûs n'était pas le terme de son voyage. Les anciens commehtateuris ont été embarrassés de ce faux départ ; mais la façon dont Jésus a rejoint les disciples et s'est mêlé à leur conversation (i5-i;7) est aussi bien une petite comédie, dont le faux départ est le pendant naturel. — « Et ils le pressèrent », — suivant les habitudes de la politesse antique, et témoignant ainsi une res- pectueuse bienveillance à celui qui les avait consolés et instruits,

— « disant : « Reste avec nous, car il se fait tard et le jour penche à son déclin ». — C'est le moment de prendre gîte (cf. Jug. xix, 8-9), et les deux disciples offrent à leur compagnon l'hospitalité. H semble en effet, qu'ils l'invitent à reposer sous leur toit, la proposition des disciples et la mise en scène du repas qui va suivre s'expliquant plus naturellement si les disciples reçoivent Jésus chez eux, ou chez l'un d'entre eux, que s'ils l'emmènent dans une hôtellerie. Du reste, le narrateur se tient quelque peu dans le vague, et il serait indiscret de lui demander si et comment Jésus avait des disciples à Emmaûs.

— « Et il entra » — dans la maison — « pour rester n — prendre gîte — « avec eux », — comme ils l'en avaient sollicité. Cette intention aussi n'est que simulée, puisque Jésus s'éclipsera au lieu de rester.

« Et advint, quand il se fut mis à table avec eux, que, prenant le pain », — • se comportant en chef de famille, et comme il avait accoutumé de faire autrefois avec les siens (cf. ix, 16 ; xxii, 19), — « il dit la bénédiction, et le rompant, il le leur présenta », — comme il avait fait aussi bien en son dernier repas , Mais, remarquent à l'envi les commentateurs, ce n'est pas le souvenir du dernier repas, auque ont

LUC, XXIV, 30r32 881

^" Et quand il se fut mis à table avec eux,

preilant le pain, il dit la bénédiction,

et la fraclion faite, il (le) leur présentait, ®^ Or leurs yeux se dessillèrent et ils le reconnurent,

mais il était disparu d'avec eux ^^ Et ils se dirent l'un à l'autre :

« Notre cœur n'élait-il pas brûlant en nous

lorsqu'il nous parlait dans le chemin,

en nous expliquant les Ecritures ? «

pris part seulement les Douze, qui pouvait être éveillé dans l'esprit des deux disciples. Admettons-le, bien que peut-être. l'auteur n'eût pas souci d'une logique si exacte ; mais, si les deux disciples n'ont pas pensé à la dernière cène, il y pense pour eux, car l'idée de la cène chrétienne est essentielle à la Conception de ce récit. -^ « Or leurs yeux se dessillèrent » — à ce moment, Dieu rendant la liberté à leurs sens, — « et ils le reconnurent» — dans son geste, Il ne s'agit pas d'un simple fait psychologique, Jésus rappelé à la mémoire de ses disciples par la manière toute personnelle de son action, et reconnu ainsi, mais d'un miracle, ou plutôt de la cessation du ' miracle, de l'empêchement mis par la puissance divine à la reconnaissance immédiate de Jésus par les deux disciples. Ceux-ci reconnaissent Jésus faisant le geste eucharistique, non parce qu'il fait le geste à eux familier et que reconnaît leur mémoire, mais parce que leurs yeux ont recouvré la faculté de voir Jésus comme il est. — « Et lui se trouva disparu d'avec eux », ^- dans l'instant même où ils le reconnaissaient. De même que la conversation de Jésus avec les deux disciples témoigne du travail qui s'est fait sur les Ecritures au profit de la foi dans les premiers temps, chrétiens, la reconnaissance de Jésus dans la fraction du pain témoigne du rapport qui existe originairement entre la foi à la résurrection et la cène eucharistique. La foi à la résurrection de Jésus et la présence du Christ au milieu des siens dans le repas de communauté se sont affirmées en même temps ; les deux ne forment, pour ainsi dire, qu'une même foi au Christ toujours vivant, « Et ils se dirent l'un à l'auti'e : « Est-ce que notre cœur n'était pas brûlant en nous », — et cette impression extraordinaire n'aurait-elle pas dû nous faire reconnaître notre interlocuteur, — « lorsqu'il nous parlait dans le chemin, lorsqu'il nous expliquait les Ecritures ?» — Réflexion peu claire, en somme, et qui pourrait n'être pas exempte de surcharge. Au lieu de « cœur ardent» (xacojxév-^), certains témoins

582 LW, XXIV, 33-34

3" Et se levant à l'heure mêmet ils retournèrent à Jérusalem, et ils trouvèrent assemblés les Onze et leurs compagnons,

^ qui disaient : « Réellement le Seigneur est ressusoité, et il est apparu à Simon. »

lisent « cœur voilé » (D, 3cexaXu[j(.(jL£V7i), ou « appesanti » (Ss. Se. Sah. arm. ; mais un seul point fait en araméen la différence entre iaqid, « ardent », et iayir, «pesant», et la variante pourrait ainsi s'être produite en syriaque ; la variante de D pourrait n'être aussi qu'une fausse lecture ; noter cependant les variantes des mss. lat. : c, excoBcatum ; e, exterminatum ; l, obtusum) . Bien que le « cœur ardent » ait la faveur des interprètes, le « cœur voilé » ou « appesanti » serait plus conforme aux liabitudes du langage biblique et donnerait un sens plus net, les disciples se demandant comment ils ont pu avoir l'esprit assez bouché pour ne pas reconnaître Jésus durant la longue conversation qu'ils ont eue avec lui sur le chemin . Certains témoins (mss. lat, Ss. Se.) omettent : « comme il nous parlait », qui fait quelque peu doublet à côté de : « comme il nous expliquait les Ecritures ».

, « Et se levant à l'heure même », — au lieu de rester à Ëmmaûs et de prendre leur repos, — «ils retournèrent à Jérusalem », — pour annoncer l'événement au groupe des disciples, qu'on suppose déjà aussi étroitement uni et persévéramment assemblé qu'on le montrera dans les Actes ; — « et ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons », — tous ceux qui ont déjà reçu la communication des femmes (9), — « disant ». -r- Dans le texte ordinaire (Xéyovraç), c'est le groupe hiérosolymitain qui parle, non les voyageurs d'Emmaûs . D'après le ms. D (X'syovxe;), ce sont ces derniers qui disent : — « Réellement le Seigneur est ressuscité, et il est apparu à Simon ». — Cette allusion à la vision de Simon est déconcertante, aucune apparition du Christ à Pierre n'ayant été racontée. La leçon commune : «Ils trouvèrent... les Onze... qui disaient» etc., manque de naturel ; car elle revient à dire, sans que le lecteur s'y attende, que les deux disciples, apportant au groupe la nouvelle de la résurrection, reçurent du groupe la nouvelle qu'iU apportaient ; mais il n'est guère plus naturel d'écrire: «ils trouvèrent... en disant », que : « ils trouvèrent » leurs amis « qui disaient ». De pari et d'autre il y a difficulté d'entendre la situation. Si ce sont les croyants de Jérusalem qui parlent, ils annonceraient aux arrivants une apparition qui se serait produite en leur absence et dont l'évangéliste s'abstiendrait

'^ Et ils racontaient ce que s'était passé sur le chemin, et comment il avait été reconnu par eux à la fraction du

[pain.

de parler autrement, n'ayant pas voulu la raconter. Si ce sont les disciples d'Emmaùs, onne voit pas- comment ils pourraient annoncei* au groupe de Jérusalem une apparition dont ce groupe devrait être mieux informé qu'eux-mêmes, puisque Simon-Pierre est des Onze . Aucune conclusion solide ne paraît à fonder sur la donnée d'Origène et d'autres attribuant au compagnon anonyme de Gléopas le nom de Simon, uii Simon qui ne sei'ait pas Simon-Pierre (?). Le nom pourrait être emprunté à la communication des deux disciples, si on les suppose annonçant leur propre vision. Mais comment pourrait-on attribuer à Simon la vision, quand Gléopas a été le principal interlocuteur de Jésus ? Le nom de Simon pourrait avoir été introduit ici pour que le récit d'Emmaûsnè contredît pas I Corinthiens (xv, 5), qui attribue à Pierre la première vision. Cette finale serait d'une tenue parfaite si on se risquait à mettre dans la bouche des deux disciples la communication : « Réellement le Seigneur est ressuscité et il nous est apparu (w<pO-/) r)[uv, au lieu de w. St[Awvt), à quoi s'ajuste naturellement : — "et ils racontaient », — en confirmation de leur assertion première, — » ce qui s'était passé dans le chemin, et comment il avait été reconnu par eux à la fraction du pain ». — On a remarqué . (Wellhausen, x4o) que la formule : « et eux » (xat «ùxot) , d'après l'usage de notre auteur, n'est pas adversative et ne saurait setraduire : « eux, de leur côté w.Mais, si la phrase en discours direct, à laquelle s'appuie en Tnanière d'explication : «et eux racontaient» etc., doit être attribuée aux deux disciples, elle n'a pu concerner originairement d'autre apparition que celle dont ils avaient été euxmêmes favorisés. Il y a, du reste, une contradiction flagrante entre la profession de foi expresse et ferme, qui, dans le teste ordinaire, est prêtée au gi'oupc hicrosolymitain, et son attitude dans le récit suivant, quand Jésus se montre à tous (36, l^l]. L'auleur de la finale de Marc ignorait toiit à fait cette profession de foi à la fin du récit d'Emmaûs, puisqu'il écrit que les anciens compagnons de Jésus n'en Gi'urent pas plus les deux disciples qu'ils n'en avaient cru Marie la Magdalène (Me. xvi, ii, i3). C'est en effet l'impression que donnerait notre récit, abstraction faite de la profession de foi dont il s'agit.

On a comparé au récit d'Emmaiis les épiphanies divines dans la Genèse (Gonkel, Ziim religionsgesch. Verstaendnis des N. T., 71) ; on pourrait aussi bien en rapprocher tels traits de la mythologie ou

^^ Op, pendant qu'ils disaient cela, se présenta au milieu d'eux, et il leur dit : « Paix à vo,us. »

^' Mais stupéfait s et saisis decrainte, ils pensaient voir un esprit ;

des contes populaires (Bultmann, l'j^). Notre récit exploite chrétiennement la donnée commune du personnage divin qui pi'end forme humaine pour traiter avec les hommes sans être reconnu, et qui disparaît dans l'instant même où son identité a été manifestée. Rien n'était plus lacile que d'adapter ce thème à celui du Christ ressuscité ; mais encore fallait-il en avoir l'idée. L'idée sera venue spontanément à quelque prophète chrétien, dont la vision représente à merveille la foi des premières communautés au Christ annoncé par les Ecritures, immortel, et présent aux siens dans la cène eucharistique.

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