V. Naissance de Jban-Baptiste
« Or s'accomplit pour Elisabeth le temps de sa délivrance, et elle enfanta un fils », — comme l'ange l'avait dit ; elle avait continué de se tenir cachée pendant que Marie demeurait auprès d'elle ; — « et ses voisins et ses parents apprirent » — seulement par la naissance de l'enfant — « que Seigneur avait fait éclater sa miséricorde sur elle, et ils s'en réjouissaient avec elle », — étant maintenant admis à la voir. Ainsi commence de s'accomplir la prophétie de Gabriel (i,i4)- — • « Et quand, le huitième jour, ils vinrent », — selon la coutume, — <( circoncire l'enfant », — assister à la cérémonie et célébrer la iête de sa circoncision, — « ils l'appelaient», — ils se disposaient à l'appeler — « du nom de son père, Zacharie ». — Le nom personnel se donnait au moment où l'enfant devenait par le rite d'initiation membre de la communauté (voir Lagrange, 55 ; on a contesté que telle fût la coutume juive, et supposé que l'évangéliste aurait prêté aux Juifs une -coutume analogue à celle des Grecs, qui donnaient un nom à leurs enfants le septième ou le dixième jour après la naissance ; cf.
^o Mais, prenant la parole, sa mère dit i
« Non ; il s'appellera Jean. »
«1 Et ils lui dirent :
« Il n'est: personne de ta. famille
qui s'appelle de ce nom. »
^2 Et ils demandaient par signe à son, père
comment il voulait qu'on l'appelâti *^ Et ayant réclamé tablette, il écrivit ces mots :
KLOSTEHMA.NN,. 383; J. WBiss-BoussïiT', 407)) 6* l'usage était de donner au nouveau-né le nom de son grand-père ou de quelque autre proche parent, plus rarement celui du père. Cette circonstance amène, dans des conditions tout à fait merveilleuses, le complet accomplissement de ce qu'avait dit Gabi'iel — « Et prenant la parole, sa mère dit : « Non, il s'appellera Jean ». — Il serait tout à fait contraire à l'esprit de la narration d'admettre qu'Elisabeth a trouvé, le nom toute seule, pour exprimer' sa reconnaissance envers Dieu, ou bien que Zacharie aurait communiqué à sa femme les instructions de Gabriel. Elle est censée agir par une suggestion de l'Esprit divin. La rencontre de sa décision avec celle que va donner Zacharie serait une comédie jouée devant la famille par les deux époux, s'il y avait eu entente préalable ; mais l'auteur veut montrer comment la Providence est arrivée à ses fins en inspirant à la femme le nom révélé d'abord au mari dans l'occasion où celui-ci devint muet. Les parents surpris ne se tiennent pas pour battus. — «. Et ils lui dirent i (r II. n'est personne de ta famille qui s'appelle de ce nom ». — Elisabeth ne répond pas, sans doute parce qu'elle est censée ne pouvoir alléguer de raison contre la coutume ni se prévaloir de l'inspiration qui l'a fait parier.
L'objection paraissant décisive, à^ceux qui l'ont faite^ ils en réfèrent àZacharie comme à la personne qualifiée pour trancher définitivement la question . Lîautéur suppose que des signes ont sufii pour lui faire comprendre de quoi il s'agit, et il convient de s'en rapporter à lui, plutôt: que de vo'iloiï" tirer argument de leur insuflîsance pour nier la surdité de Zacharie. — « Et ils. demandaient par signes à son père comment il voulait qu'on l'appelât )).■ — Le pauvre Zacharie, présent à la discussion, est censé n'en rien entendre, parce qu'il est sourd autant que muet. S'il n'avait été sourd, on lui aurait demandé soii. avis de vive voix, ou plutôt il n'aurait pas été nécessaire de le lui demander, et c'est lui-même qui aurait usé de signes pour appuyai' l'avis de sa femme. — «; Et ayant demandé des tablettes> il écrivit ces
« Jean est son nom. »
El ils furent étonnés tous.
** Or sa bouche s'ouvrit -
à l'instant, ainsi que sa langue,
et il parlait en bénissant Dieu, ^^ Et il y eut crainte sur fous leurs voisins, [choses ;
et dans toute la montagne de Judée se répétaient" toutes ces ^^ ef'tous ceux qui les apprenaient les plaçaient en leur cœur,
disant : « Que sera donc cet enfant ? »
mots : « Jean est son nom », — Sacliant qu'on ne s'accorde pas sur le* nom de l'enfant, ignorant que le nom de Jean a clé proposé, incapable de signiQer ce nom par gestes, Zacharie; demande ce qu'il faut pour écrire (TCivaxiSiov désigne probablement une de ces tablettes enduites de cire qui étaient dans l'usage ordinaire dés anciens). 11 signale comme devant être, comme étant le nom de l'enfant, celuique lui a indiqué range'(le mot Xéytov, après eypa'lsv, ne sert qu'à introduire la; formule écrite, comme en cas semblable l'hcbreu lêrnôr, et ne signifieaucunementqueZacharie ait recouvré la parole en écrivant la formule). — «Et ils furent tous étonnés», — devant cet accord, qu'ils savaient n'aYoii' pu être prémédité entre les deux époux, sur un nom dont ils ne voyaient pas la raison d'être. Mais ils n'étaient pas au bout dfe leurs surprises. — « Or sa bouche s'ouvrit à l'instant », -— en ce moment même' et subitement, — '• « aussi sa langue ». — On est obligé de suppléer au moins pour le sens : « se délia » (èXûÔYi, ajouté dans le ms D; et l'on pourrait se demander si lés deux propositions parallèles ne sont pas variantes l'une de l'autre, le texte original ayant contenu seulement l'une des deux, , probablement : « et sa bouche s'ouvrit », d'après Dan, x, i6). — « Et il parlait en bénissant Dieu », — comme il convenait à ces merveilleux événements.
« Et il y eut crainte sur tous leurs voisins ». — Cette^fois la stupeui* est au comble- et comme on sent la main du Seigneur en toutes ces choses extraordinaires, une religieuse terreur se répandaux alentours ; il n'est bruit que dé ces prodiges dans toute la contrée. — « Et dans toute la montagne dé Judée toutes- ces choses étaient répétées ». — Tout le monde en' conçoit un présage de haute portée pour la destinée d'un enfant sur qui, à son entrée dans le monde, la puissance divine se manifeste avec tant d'éclat. — « Et tous ceux qui les apprenaient les- recueillaient en leur cœur », — locution biblique' (cf. 1 Sam;, xxi, -i3), — « disant : « Que sera donc cet entant ? » Aussi bien- la main de
Aussi bien la main de Seigneur était avec lui.
®^ Et Zacharie son père fut rempli d'Esprit saint et il prophétisa, disant:
Seigneur était avec lui ». — La réflexion finale doit être du narrateur, car elle n'a pas de sens satisfaisant dans la bouche des Judéens ; elle formait la conclusion naturelle du récit avant l'insertion du cantique de Zacharie ; 'mais le cantique lui donne un air d'anticipation que certains(mss. D, 89) ont fait disparaître en la corrigeant (par suppression de viv) pour la rattacher au précédent discoux-s et lisant : « Caria main de Seigneur est avec lui »).
Le cantique de Zacharie vient en supplément de ce tableau comme celui d'Elisabeth en supplément du précédent ; mais le Magnificat est intercalé dans le récit, tandis que le Benedictus est presque en dehors et semble venir après le moment où il aurait dû être prononcé, comme si l'on, n'avait pas su le mieux loger. 11 a été dit (1,66) que Zacharie ouvrit la bouche ^et bénit Dieu : ce sont ces louanges que représente le cantique ; mais. une référence aussi mal venue, loin de prouver que le rédacteur du cantique est le même que celui du récit, est bien plutôt un indice du contraire. Le Magnificat acte ajouté pour donner une expression plus complète à l'inspiration d'Elisabeth en lui prêtant un oracle ; de même le Benedictus, pour transformer en prophétie l'action de grâce du vieux prêtre. Comme il est placé, le cantique ne paraît avoir rien de commun avec les bénédictions qui accompagnent maintenant et qui ont pu accompagner dès l'antiquité le rite de la circoncision (cf. Klostermann, 386) ; et en disant que Zacharie « a prophétisé » (ârepocp/^Teuffev), l'évangéliste ne vise pas que la forme mais aussi le contenu oraculaire du morceau. — « Et Zacharie son père fut rempli d'Esprit saint », —comme plus haut Elisabeth (r, 46), — « et il prophétisa en ces termes ». -=- Dans le cantique de Zacharie, comme dans celui d'Elisabeth, l'élément personnel se détache aisément du contexte et, une fois enlevé, laisse subsister un psaume, imité de l'Ancien Testament, dans le même esprit que le Magnificat. On y peut distinguer sept strophes, de deux vers (distiques) chacune (r, 68-69, 70-71, 72-78, 74-75, 76-77, 78-79), les trois dernières concernant Jean Baptiste, à moins qu'on n'admette j)lutôt deux strophes inégales, découpées en quatre et trois couplets. La mesure, d'ailleurs ne paraît pas très régulière, et, comme pour le Magnificat, il est permis de se demander si l'on est en présence d'un cantique hébreu plus ou moins librement traduit et glosé, ou bien
®8 Béni soit Seigneur, le Dieu d'Israël, parce qu'il l'a visité et qu'il a fait délivrance à son peuple,- *" Qu'il nous a suscité corne de salut dans la maison de David son serviteur,
'" Selon qu'il a dit par la bouche de ses saints prophètes d'autrefois, '^ Qu'il nous sauverait de nos ennemis
d'une composition grecque où l'on aurait imité le style des Septante. La seconde hypothèse pourrait n'être pas la moins vraisemblable ; mais il est certain que le rédacteur évangélique, s'il n'a pas composé les cantiques, les a retouchés et appropriés à son stylé. A ne considérer que le fond du morceau, on pourrait se demander si le psaume n'aurait pas été composé à la gloire de Jean comme personnage messianique et principal envoyé de Dieu(GRESSMANN, ap. Klostermann, 386).
« Béni soit Seigneur, le Dieu d'Israël ». — Le cantique commence par la doxologie usitée dans les Psaumes (cf. Ps. xli, i4- ; lxxii, i8 ; Lxxxix, 53 ; cvi, 48). Le motif de la louange est le salut messianique ; mais, comme dans le Magnificat, la description procède par traits généraux, exprimés par des aoristes grecs que l'on pourrait être tenté de traduire au passé ; c'est aussi à la fin du cantique seulement que s'ouvre la perspective de l'avenir. — « Parce qu'il l'a visité », — par son Christ, et dans sa miséricorde, — « et qu'il a opéré la délivrance de son peuple ». — H s'agit donc du présent et de l'avenir messianiques : Dieu visite son peuple afin de le sauver. — « Et qu'il nous a suscité une corne de salut », — métaphore biblique (I Sam. II, 10 ; Ps. xviii, 3, etc. ), qui sert ici à désigner la puissance du roi Messie, par qui vient le salut, — « dans la maison de David son serviteur». — Une aflirmation aussi nette concernant le Messie venu ne se comprendrait guère dans. un psaume juif ; d'où l'on peut inférer que l'auteur du psaume était judéo-chrétien, si toutefois, comme il est assez naturel, la formule « dans la maison de David », vise un Messie davidique, et que ce Messie soit Jésus. Mais il est plus que risqué de trouver là un argument en faveur de l'origine davidique de Marie. — « Selon ce qu'il a dit par la bouche de ses saints prophètes d'autrefois ». — En envoyant le Christ Sauveur, Dieu accomplit les promessses qu'il a jadis dictées aux prophètes, à commencer par celles que Nathan (II Sam. vu, la) est censé avoir adressées à David. — « Nous sauvant de nos ennemis et de la main
106 LUC, I, 72-7b
et de la main de \o\x?, ceux qui nous haïssent,
'^ Qu'il userait de miséricorde envers nospères' et se souviendrait de sa sainte alliance, ^3 Du serment qu'il a juré à Abraham notre père,
De nous accorder, ''* étant sans crainte, sauvés de la main de nos ennemis, de le servii* '^ en sainteté et justice, devant lui, durant tous nos jours.
de tous ceux qui nous haïssent ». — Les ennemis; seraient les païens! oppresseurs et persécuteurs du judaïsme. IL vai sans dire que l'éTangéli&te, sous ces formules apparemment juives, (cf. Ps. c"\a, ia),pouri*ait comprendre en général les ennémisdu nom chrétien. ^- « Afin d'exercer la miséricorde envers nos pères », — lespatriarches et spécialement Abi'aham, qui va être bientôt nommé, — «et de se souvenirde sa sainte alliance », — non pas spécialement le pacte du Sinaï, mais celui qui a été inauguré par l'engagement solennel de Dieu avec Abraham, ainsi qu'il va être expliqué. L'exercice de la miséricorde envers les pères paraît impliquer leur participation personnelle et directe aux joies du règne messianique: et non «seulement la satisfaction, un peu lointaine et inter^ prétative, que leur donnerait l'accomplissement des promesses au profit de leurs descendants. C'est mettre beaucoup de choses entre les lignes que d'entendre (avec GuEssMANNjZac. cit.) : « Enusantdemiséricorde» envers nous comme jadis «envers nos pères »>. — «i Le serment; qu'il a juré à Abraham notre père », — allusion à la piromesse consignée dians la Genèse (xxii, 16-18 ; cf. Ps. cv, 8-1 1). — « De nous accorder, étant sans crainte (et) délivrés de- la main de nos ennemis », — incir dente lourde et répétition (de 1, 71), qui n'exprime d'ailleurs aucun appétit d'extermination, — « de le servir dans la sainteté et la jus^ tiee. », — nous tenant — ce devant lui, tous les jours ». — Termes faciles à interpréter en un sens judéo chrétien^ si"on les prend à la, lettre. Mais cette phrase interminable et d'un lyrisme douteux esten langage convenu, artificiel, et qui pourrait être symbolique. Il faut noter que l'objet de la promesse faite à Abraham- a été complètement changé, et que: « devant lui »> signifie autre chose que l'indepenr "dance politique; d'Israël dansle pays promis à Abraham.
L'apostrophe à Jean-Baptiste n'est" pas autrement attendue, et Ik première partie du cantique (i, 68-75) pourrait former un petit psaume
LUG, I, 76-78 lOT
'^ Mais toi aussi, enfant, lu seras appelé prophète de Très-Haut car lu marcheras devant la face de Seigneur^ pour préparer ses voies,
'^ Pour donner connaissance de salut à son peuple par rémission de leurs péchés, '^moyennant, la profonde miséricorde de noire Dieu en laquelle il nous visitera, lumière d'en, haut,
compliet eu lui-même. — « Ol* toi aussi, enfant », — comme les fameur voyants des anciens temps, — « tu seras appelé », — et effectivement tu' seras — « prophète de Très-Haut ». — Ne dirait-on pas qpie ceci a été écrit en. connaissance delà parole attribuée à Jésus (vu, 26 ; Mt. XI, g) sur Jean prophète et plus que prophète ? Et l'on va trouver visé le texte de Malachie (ni, i, peut-être avec réminiscence d'Is, xl, 3) que Jésus est censé avoir cité en cette oecasibn. — « Car tu marcheras devant la face dé Seigneur », — le Seigneur Dieu, dans L'économie extérieure du discours, mais il ne s'ensuitpasnécessairement que, pour l'évangéliste, Jean n'ait été que le héraut du i^ègne de Dieu, non le précurseur de Jésus. Zacharie répète en termes cherchés ce qu'à dît Gabriel (i, lô-i^), et la couleur juive des cantiques, tout comme celLe des récits, pouri'ait tenir à- un parti pris, à: moins que le cantique à la gloire de Jeanne provienae de la secte baptiste qui se réclamait de lui. — «Pour donner la connaissance du salut à son peuple, par rémission de leurs péchés ». — C'est la prédication de repentance dont pai'lent les évangiles, et c'est par cette prédication que Jean, marchant devant Dieu, prépare ses voies. 11 ne semble pas toutefois qu'on doive- entendre : « pour donner, en » prêchant « la rémission des péchés, la connaissance diu salut à son peuple », ce qui peut être conforme à l'ancienne tradition évangélique, mais interprète un peu subtilement le présent texte ; lés mots : « en rémission des péchés », viennèînt plutôt en explication de ce gu'est l'e salut annoncé. Jean « donne la connaissance du salut », parce que c'est Dieu qui le réalise, et le rôle de Jésus- dans cette l'éaliisation n'est pas autrement indiqué ni même impliqué. Le pardon dès péchés est accordé — «' moyennant la grande miséricorde », — littéralement : « les entrailles- de miséricorde » (cf. Goi.. in, 12) — « de notre Dieu, par laquelle il nous visitera », — ou bien : «nous a visités », car il ya variante (mss SB L, Ss., émax.é<^era.i ; leçon commune k-KEcxi^^ioczo), et l'on peut hésiter entre les deux leçons, là première semblant recom-