SCÈNE CINQUIÈME
MARIANNE, se levant et s'accoudant au balcon. Lucien se lève.
Quelle belle nuit; on voit les lueurs de 1 eau. Quelle joie de nous aimer! (Revenant à Lucien.) L'été, quand nous irons là-bas, sur la plage, nous... (S'interrompant.) Tiens, j'ai cru voir remuer le rideau.
LUCIEN
C'est l'ombre du flambeau sur la muraille ; le vent charmant qui brise sur ta robe le rayon de ce beau soir enchanté a fait trembler la lumière... Gomme tu es jolie Marianne!
Marianne passe la main sur son front. 11 la p."end dans ses bras.
Est-ce aue tu es fatiguée ?
MARIANNE
Non; je n'ai dansé qu'avec toi. Mais... je ne saisce que j'ai. . . je ne peux pas parler. Ce n'est rien ^ trop de bonheur, sans doute, oppresse...
Elle s'approche, languissante, de la fenêtre.
G Fleur du pauvre jardin, maison de notre amour je vous bénis d'être si heure ase...
Lueur lointaine ; coup de canon.
Qu'est-ce donc ? Un coup de canon ! Cela vient de la ville! A dix heures du soir! — Est-ce que c'est un prince qui vient?
LUCIEN
, Non, c'est un galérien qui s'est évadé.
* MARIANNE, joignant les mains.
Oh! le pauvre homme ! pourvu qu'il s'échappe !
Silence.
Penser que, dans cette nuit, si près de notre
joie, il y a quelqu'un de si désespéré, de si misérable!
LUCIEN, pensif.
Le malheureux est caché, sans doute, sous quelque planche du bagne oii il est à demi noyé !
MARIANNE, les lai mes aux yeux.
Peut-être, même, est-ce un innocent ! — Et puis, nous ne devons que pardonner, puisque lesjuges ne peuvent que punir.
Le pauvre homme, comme il est k plaindre!
LUCIEN
Oui, sauver et plaindre c'est l'affaire des anges comme toi.
Tiens, j'ai oublié.. . depuis ce matin...
Il ouvre son portefeuille et en tire des billets de banque.
C'est toute notre fortune, cela, Marianne; j'aurais dû la placer, aujourd'hui même, entre les mains de notre vieil ami, maître Desbois. Mais, il eût fallu te quitter : non, par exemple !
MARIANNE
Il faudra les montrer, demain matin, à la mère Yvonne, n'est-ce pas, Lucien? Gomme elle sera contente! Il faudra que nous ayions bien soin d'elle et qu'elle ne manque jamais de rien, la bonne nourrice!
LUCIEN
Chère femme !
MARIANNE
Nous arrangerons si bien notre vie ; tu verras, tu verras ! — Et puis, Lucien, il y a de pauvres gens tout à fait pauvres, ici, aux environs ! Il faudrafaire une croix sur le pain. Nous, vois-tu, nous serons