‹ L'Ève nouvelleChapitre 13 sur 72 · Légende d'Anubis · texte numérisé non relu

Légende d'Anubis

voulu, qu'elle y est entrée une fois — ne le quitter plus, le défendre encore. M. Louis Ménard a une monnaie d'Hadrien au revers de laquelle on voit le phare d'Alexandrie, prototype de tous les phares du monde; et devant lui, il y a une Isis tenant une voile comme déesse EuTrXoia. La Vierge, protectrice des matelots, continue maintenant, ce témoignage de la femme, cette royauté sur le navire. Donc, ce n'est pas seulement la barque funéraire que tient la vieille déesse, c'est encore la barque des vivants qui porte son sceau, reçoit d'elle la première impulsion, reçoit d'elle l'espoir du port, la lumière sur le rocher, préservatrice. Je suis persuadé qu aux premiers temps, l'homme hardi jeta le radeau sur les flots, brava la tempête avec les troncs d'arbres liés ensemble ; mais la femm* s'épouvante de cette planche sans bouclier, elle dut réfléchir, songer au sein, songer peut-être plus profondément encore à l'œuf, à l'ovaire, cet œuf intérieur qui, lui aussi, sur une rivière sanglante, chaque mois descend pour appeler une âme, barque vivipare... Navis^ navire, n'y a-t-il pas dans ton nom, avis, l'oiseau, omim l'œuf? Ta forme protectrice creuse, rappelle l'abri secret, l'antre où Ton brave les ouragans et les orages, la

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profondeur où les races dorment. Et an-dessus de toi, la femme a adapté son voile, qui est devenu la voile, ce morceau de son vêtement qui se gonflait comme une aile ; le navire c'est le sein qui marche, l'œuf ailé (1) !

SUPRÉMATIE ET SAGESSE DE l' AÏEULE

L'aïeule, TEdda chez les Scandinaves, eut certainement plus d'autorité que nous ne le soupçonnons . Dans la nuit historique, la femme manqua certainement ressaisir le sceptre du monde. La légende d'Isis-Demeter, la puissance redoutable des druidesses qui dominèrent la race blanche, ce respect profonds en tout pays pour les Déesses originelles, plus tard au sabbat cette sourde récupération du

1. Il ne faut pas s'étonner de voir la physiologie intervenir dans les inventions primitives. C'est M. Tarde, je crois, qui a posé l'imitation en principe de sociabilité. Et que voulez-vous que Ton imitât de préférence, et d'abord, si ce n'est le corps humain et le visage du ciel ? Dans les cérémonies et les instruments du culte lui-même se retrouvent les organes de la femme et ceux de l'homme, dans le sacriOce qui, croyait-on, reliait la terre et le soleil, tout ce qui symbolise la conservation, la douleur, la stabilité retourne à elle. Tandis que l'homme garde le goupillon et le couteau, le calice, c'est la matrice profonde, le bénitier, c'est le sein où s'accumule l'eau sacrée. (Voyez « l'Isis romaine » de M. Guimet.)

trône témoignent d'une tentative universelle de matriarcal, qui.dura trop peu, ne fut qu'un beau rêve de tendresse et de bonheur. Triompha-t-elle autre part qu'en les quelques contrées dont nous avons aujourd'hui encore connaissance? J'en doute. L'homme ne permet point ce rêve de douceur. Il ne se soumit qu'abâtardi et indigne alors du nom d'homme. En tout cas, il semblerait que dans l'ancienne Celtidele pouvoir, saisi par les prophétesses, sombra dans les dérèglements et dans le sang. La femme — sauf l'aïeule — n'aurait momentanément reconquis l'autonomie qu'en vengeresse et elle serait retombée ensuite dans un esclavage plus profond. Mais l'aïeule nous apparaît avoir été un souffle pur, magnétique, purificateur sur les âges héroïques. Il faut donc rendre justice en quelque façon à Topinion d'une savante (1) qui posa le matriarcat au commencement de l'humanité . Il y a là quelque chose de vrai et de profond. Si cela ne fut pas, disons que cela aurait dû être. L'aïeule est l'éducatrice. Que voulez-vous qu'apprenne à un enfant sa mère, souvent une trop jeune femme qui ne sait rien de la vie ni des êtres ? Mais

1. M™o Clémenco Roycr. Consulter sur le matriarcat Tanthropologiste M. Edward B. Tylor {Revue des Revues, 1" oct. iS96).

Taïeule est là. Elle est attachée à la tribu qu'elle administre et gouverne, elle détient l'expérience, pense avec sûreté, reste impartiale, ne subit plus les détestables variations du tempérament, elle a vaincu le caprice, elle est grave et douce; sa main

est ferme^ mais ne blesse pas. Elle est le conseil et Télan, elle est intellectuelle et pratique, point trop vite défaillante comme ses filles, point trop tôt violente et belliqueuse comme ses fils. Elle renferme en soi T-équilibre, elle est la Parque qui file sagement les Destinées, celle qui porte dans sou cœur calmé une balance et sur ses cheveux blancs lu tiare invisible de la sagesse et de l'équité.

Grandeur et servitude de la femme.

LES DEUX FLÉAUX (lA GUERRE ET LA COURTISANe)

Tout vaincu peut trouver sa revanche; rien n'est irréparable à moins qu'une infériorité inéluctable soit en lui. Donc, à force d'industrie, à force de courage, à force d'utilité, la femme eût certainement repris sa place, tempéré, éduqué l'énergie brutale, reconquis le siège de soïi égalité. N'a-t-elle pas pour elle la volupté et l'enfant, les deux plus grandes puissances du monde? Mais les fatalités s'en mêlèrent. Le dur univers se ligua avec l'homme contre elle. La guerre devint de plus en plus la loi sociale, une guerre grossière où la force musculaire fut glorifiée. La femme déjà écrasée par l'homme dut encore lui demander sa protection.

Horribles nécessités de vivre sous les armes! toute Tinitiative s'y dépensa. Il fallait tuer pour exister et n'être pas tué soi-même. Désormais par le constant effort une beauté se mit dans la discorde et le combat. Et à cette beauté, comme à toutes les autres d'ailleurs, la femme fut sensible. Triste apothéose de la force; toutes les facultés humaine^tendues vers Tart du meurtre. L'homme caressa avec des mains plus brutales, ayant le seul orgueil de frapper. Au prestige du plus utile, s'ajouta le prestige du plus robuste qui se crut le plus beau. La paix devint synonyme de faiblesse. Etre pacifique, être lâche ce fut tout un ! Exécrables jours! La guerre est faite pour exalter l'homme aux dépens de la femme ; la paix est faite pour le couple harmonisé, apte à fleurir en de plus nEâutes vertus. La guerre existera autant que la brutalité en l'homme, et en la femme l'admiration de cette brutalité. Mais la femme es! la première à subir les funestes conséquences de la guerre. Voilà pourquoi, au début, la guerre étant indispensable, la femme fut plus profondément asservie. Les plus pénibles travaux comme les plus délicats lui furent imposés, toute l'œuvre domestique fut son

œuvre, tandis que le mâle se goberge, se bat, se

carre. Paresseux, ayant désappris riiumble et sain labeur, il s'enivre, se réjouit, cherche la sensation violente, ou le repos absurde et lourd. La luxure primitive se raffine seule, si Ton peut appeler raffinement un déchaînement. Il a savouré les étrangères, dans les lointaines incursions sous des cieux nouveaux. Au retour, il ne se contente plus de l'épouse, elle est fade, le foyer qui la couronne de vertu l'a vieillie. Lui, au grand air, par le déploiement de ses muscles, douché par les tempêtes, réconforté par le danger, conserve une virilité frénétique. Peu à peu une entente se fait entre ces barbares blasés, entre ces compagnons d'armes à qui la vie extérieure et nomade a fait une àme, dédaigneuse de la calme vie dans l'ombre des familiaux autels. Biens communs, femmes communes, la femme étant elle aussi une propriété. Ils les auront toutes et rentrant dans le clan se réjouiront comme des guerriers qui s'attablent à de larges plaisirs, mettent les bouchées doubles quand l'occasion s'offre. Heure fatidique oîi la femme subit le sort le plus avilissant, perdit la notion de l'unité dans lamour, fut réduite aux caresses d'un grand nombre, ne sut plus de qui naissait l'enfant si cher à son cœur, dont le père

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innombrable reste insaisissable ! Alors sur Eve pesa le mépris de Thommc plus redoutable que son courroux. Sa conscience connut l'adombraïîon la plus désolante , elle perdit sa dignité, palladium du dedans, ne se préoccupa que de plaire pendant la minute de Fétreinte à celui qui, posant la massue ou la hache, entrait dans le lit capricieux et farouche. L'épouse se voile, la courtisane rèffne, la femme a baissé.

Ce n'est que plus tard, après cette obnubilation dont la femme supporte aujourd'hui encore l'atroce brûlure, que pied à pied, par une lutte de géante, réponse reprit ses droits, vainquit même la polygamie. Voilà pourquoi l'union libre, sous son aspect de débauche, me semble non pas le rêve de la femme future, mais l'évident souvenir, le recommencement lamentable des plus noires époques. Imiter l'homme par sa course vers toute passante, subir de nombreux contacts et différents, rien qui abaisse plus, rien qui enlève plus le courage à l'heure suprême, quand tout àcoup tout fait défaut, quand il ne reste plus que soi et sa propre dignité en larmes ! Alors celle qui ne pensa qu'à l'homme unique est forte, l'autre est amollie, sans ressource, vaincue. Dans la promiscuité, l'homme et

San vice redeviennent victorieux. C'est la ruine de la femme. Non, elles n'ont pas menti, celles qui à travers les siècles, par des prodiges de sacrifice et de vaillance, aboutirent à recréer le couple, à placer l'homme unique devant la femme unique, spectacle céleste dans l'humanité. L'autre, celle des unions multiples, môme non payée, n'est qu'une courtisane, une dépatriée, comme à Athè* nes(l), une sansdéfense devant la civilisation énorme, pieuvre qui joue avec elle pour ladévorer mieux.

LA NAISSANCE DE l'iDÉAL

Cependant au fond de la honte il y a une belle plainte, dans le désespoir et la servitude souffre et grandit J'Idéal. Je rêve de ces tribus de femmes, de ces gynécées que Thomme transporte quelquefois avec lui, maintient dans le camp ou laisse, seules, en la ville barbare attendant son retour. Il ne pénètre au milieu d'elles qu'après les conquêtes ou les déroutes, chargé de butins ou de blessures; quels sentiments grondent alors dans son cœur ? L'amour? Il n'a pas appris à le connaître, mais la

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