‹ L'Ève nouvelleChapitre 18 sur 72 · LA VOLUPTÉ JUSTICIÈRE ET PDRIFICATIVE · texte numérisé non relu

LA VOLUPTÉ JUSTICIÈRE ET PDRIFICATIVE

J'ai maudit longtemps, je maudirai peut-être encore la mauvaise femme du passé ; j'ai participé à l'antique blasphème des poètes contre « la Dalila », contre « le compagnon dont le cœur n'est pas sûr », contre « la vipère dorée ». C'est pure routine d'homme. A une seule femme il est bien difl&cile de pardonner, c'est la femme à la mode. Elle est une forme malfaisante de notre civilisation ; il faut la détruire car elle est incurable et un des aspects que prennent les fléaux mentaux et physiques de l'humanité. Mais celle qui trompe

avec sa nature , celle qui tend le piège passionnel,

^ celle qui attaque les volontés et les décime, la pi-

; rate de son sexe qui nous prend notre cœur, notre

; argent, notre vie, notre honneur parfois» celle-là

/ c'est une guerrière, c'est la méchante que, depuis

! des milliers d'années, nous avons créée par notre

i dureté, comme le tyran par sa tyrannie crée la

j révolte et son remords. C'est, sans qu'elle s'en

doute, la dernière Penthésilée et, aimant tous les

hommes — on lui reproche même qu'elle les aime

trop — c'est la dernière ennemie de l'homme. Elle

est effroyable et souriante. Elle remplit de terreur

l'imagination des mères et d'enthousiasme le cœur

ignorant des lycéens. Au fond elle n'est guère plus

redoutable qu'un petit fauve en liberté. Soyez ton

pour elle, regardez-la, non plus avec ce regard du

désir où il y a tant d'égoïsme, de domination

grossière, maisavec l'affection de ce qui peut rester

en elle de tendre et d'humain, avec la miséricorde de

celui qui sait combien la méchanceté fut souvent

juste ! Et vous verrez le petit fauve vous lécher les

mains. — Au lieu de cela, l'homme entre en bataille .

Parbleu ! il est vaincu, elle est, en rusé, si subtile

que vous serez toujours pris en défaut. Et alors le

mâle déçu agite des pierres de taille pour écraser le

l'ÊVB NOUVEtLE «TS

moucheron qui preste s^envole. Ne donnons plus dans ce ridicule . Com prenons au lieu d'anathématîser. Toute faute enfante un élément de destruction. L*homme luxurieux et brutal a évoqué la mauvaise amie. Et gareà lui, s'il est faible d'intelligence ou de caractère, si sa santé n'est pas robuste, si ses sens l'entraînent; il est balayé, disséminé par la force dispersive. Le baiser le détraque et le tue, comme il harmonise d'autres hommes et les refond. Cette besogne de la femme est redoutable et sainte. Il faut s'incliner devant cette « justice voluptueuse » qui passe. Et même si la terrible amie s'attaque au doux et au fort, tente d'injecter son venin dans les veines du héros et du génie, il faut encore se taire et songer au mystérieux dessein des volontés plus fortes que les nôtres qui mènent le monde. En ce combat avec l'archange charnel, le juste trouve des forces inconnues. Holopherne repu râle sous le couteau de Judith qui en l'exterminant purifiela terre. Mais l'homme supérieur est purifié lui aussi par l'ennemie, sans pour cela en mourir. Eternelle Dalila, cueilleuse d'énergie, sois bénie quand, au lieu de nous presser sur une poitrine consolante, tu ne nous verses qu'une caresse ironique et désolée, quand le dé-

M |i.'ÈVE NOUVELLE

goût OU la haine viennent de toi! Repousse-nous, .sois méprisante, sois funeste ! Tu ne nous aimes .pas, tant mieux ! Nous grandissons par ta trahison et ta raillerie. Cette énergie que nous t'au- .rions livrée, cet amour que nous te destinions, ^ous le consacrerons à des causes plus nobles et plus pures. Tu ne veux pas nous chérir dans ta volupté et dans l'oubli de toutes choses. Tant mieux ! Nous aimerons alors l'humanité tout entière, saintement dans la douleur, le dévoûment et rhéroïsme.

La faillite de la femme à la mode.

Page 1