LA CICATRICE
J'ai écouté tomber les larmes de la femme. Je les ai écoutées tomber et tous les autres bruits du monde se sont tus. Je n'ai plus entendu qu'elles. Et il m'a semblé qu'un grand fleuve s'en formait, un fleuve de purification pour toute l'humanité.
Les luttes intérieures de la jeune fille, les sàn-| glots de la femme de trente ans en bataille avec la \ vie, les décep tions violentes qui atteignent l'àme '• et déchirent le cœur, tout l e dé sordre vital est à -, peu près partagé avec l'homme, quoiqu'il ait à son ' avantage la distraction violente et saine du travail \ professionnel et des afl'aires publiques.* L'adoles-
cent, lui aussi, a grand peine à obtenir au milieu
des incertitudes et des agitations sa propre cons-
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cience : l'homme boit Famertrime des passions, \ rencontre aussi les ombres redoutables de la maladie et delà mort. La désillusion et le désespoir nVpargnent nul être. Mais il y a en plus un désastre 1 bien féminin, une déroutejlontjneur ent certain es, jlont beaucoup demeurent àjamaîsdéchirées. C est ,| aux approches de la grande angois se ph y siolo - \ g'I^^^j alors que, déjà émue par les infortunes, la femme, si elle va vaincre ce dernier ennemi en son propre sang, est séparée de son passé, de ses anciens devoirs, des plaisirs qui la consolèrent. La voilà guérie de sa blessure, avec un organisme nouveau mais la voici hélas! en retrait de l'humanité.
LÀ CRISE DE CONSaENCE CHEZ LA FEMME MODERNE
La femme moderne, la mondaine ne naît g as consciente; tout dans son éducation, dans la routine brillante ou monotone de sa vie, dans les exemples qui lui sont donnés, dans latmosphère sociale qu'elle respire, lui interdit ou la détourne de se connaître elle-même. Le couvent, qui a étreint ses premières années, Ta stylée surtout à
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robêissance. A peine sortie, elle et les siens n'ont de cesse qu'elle soit mariée. Vite alors, elle se grise des plaisirs étincelants et fragiles ; elle se mod èle selon reloue perfide de l'homme qui la veut à son goût, p;racieuse. irréfléchie, vouée exclusivement à lui plair e. Bientôt son esprit rappelle la trame d'une étoffe délicate, à la mode et qu'un souffle plie et déplie . Son moi est tiss é avec les multiples et in consistan ts phénomènes de son existence : rayons de lustres, regards de danseurs, babils de five 6" dock, échos de la comédie ou du livre à succès, modes et bijoux. Vous pouvez analyser: à la réflexion , vous ne découvrirez pas un grand nombre de détails, supérieurs ou différents, sinon peut-être quelques rendez-vous secrets, des voluptés bien incomplètes et quelques larmes vite séchées pour que le teint ne se fripe point. Je crois bien que c'est tout. Et l'on vit de la sorte, dix, quinze, vingt années ou plus avec cette âme évaporée et mécanique.
Cependant une fatigue plus profonde entame le visage intact jusqu'à ce jour; c'est au retour d'une soirée plus tardive et plus fiévreuse. Après le sommeil lourd et inquiet, elle s'observe, et sa première décadence lui apparaît. Les paupières gon-
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fiées se strient de légers plis qui se précisent aux tempes lasses. La neurasthénie a fait Tœil pâle; la joue obéit moins aux émotions, elle porte, avec la bouche, le poids indéfinissable du sourire convenu; les cheveux, tant de fois décolorés par Tart, pâlissent çà et là.., et le miroir renvoie à la mondaine un visage, où la marque^ enfin visible du passé évoque un inquiétant avenir. Elle s'explique pourquoi certaines amies moins attrayantes mais plus jeunes sont plus recherchées ; déjà le premier coup est porté à Tarbre de joie et d'inconscience. Elle s'épeure, se cabre devant la première giboulée qui la plie. Et les réflexions mélancoliques affluent. Elle scrute les hommages de l'homme et, sous ces fleurs trop banales, Tégoïste désir lui apparaît. Comme elle n'a guère recherché que la distraction, on ne lui fit fête que pour se distraire. Le sentiment qu'elle est étrangère partout l'envahit. Elle fut l'objet de luxe qui meuble bien un salon. Et quand il s'agit de jouer son rôle de femme sérieusement à la face de la Destinée, elle ne trouva plus qu'une chair désespérée et gémissante, résignée à devenir l'antre douloureux d'où fatalement jaillit la race..i. Le vertige la gagne à ce bilan de son passé. Elle se comprend
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seule. La vie, sr peuplée il y a quelques années, )»i tumultueuse, lui semble une chambre vide. Elle touche à cette minute cruelle et salutaire où les corps s'élucident en transparents fantômes, derrière lesquels s'agite une âme faible ou coupable, seule réalité! Qui dira le tourment des yeux dessillés au milieu des vains mirages du monde? Ils constatent, ces yeux, combien peu parmi les êtres qui évoluent avec tant de fièvre sont autre chose qu'un reflet, une grimace, un vêtement. La vie n'éta it donc pas ce chatouillement des nerfs, ce stupt^f jant du cerveau et du cœur? Non, la vie était mystérieuse, grave, douloureuse à Tin- ^fini.
- Et- la pauvre se voit toute petite, plus débile qu'un enfant devant ce problème inexorable. Où s'appuyer? Rien d'assez solide, puisque sa beauté elle-même lui échappe. Qui implorer? la méfiance lui révèle que nul ne Taime assez pour être sin- .cère. L'époux est mort ou trop vieux ou si lointain d'âme. Les enfants sont mariés, pris à d'autres pensées. Il se fait un grand silence autour d'elle après le tumulte de la fête. Alors, sa tête si lourde d'enfin réfléchir tombe entre ses mains frémissantes, et de se voir pour la première fois,
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telle quelle, elle sanglote en proie à une tristesse suprême et inconnue.
ex CORBEAU SCR UN MIROIR
Oui, prâco aux e xigences de notre sjociétéijieptement construite au seul profit de rho mme,ce ji^es t gu^e gue vers quarante ans que l 'agit ée jittrayante ou la douce assoupie, la coquette ou la mère devient une femme, c'est-à--dire regarde les horizons de sa propre vie d'un regard qui n'est plus abusé. Minute mémorable, dramatique, digne de se hausser jusqu'au poème ou jusqu'à la légende. On pourrait croire que le corbeau symbolique d'Edgar Poe, l'oiseau aux répons impitoyables dictés par le Destin, s'est assis au-dessus de son miroir, comme dans les strophes immortelles et désolées, il s'assit chez le poète au-dessus de la porte. La désillusionnée l'interroge avec angoisse : 4c Verrai-je encore renaître quelques-unes des joies disparues ?» Et le corbeau impassible réplique son traditionnel : « Jamais plus. » Elle insiste pour scruter l'avenir, exposer ses plans de rénovation : « Je vais me créer, dit-elle, une
nouvelle vie, moins futile, plus ardente, je vai^ vivre désormais Fexisteiice d'une femme désabusée. » Alors Toiseau impitoyable sur le miroir s'écrie : < Trop tard ! »
« Trop tard ! » ou 4c Jamais plus ! » voilà les deux sentences pesant sur la vaincue qui commence à ne plus plaire à l'homme.
Souvent l'épreuve est plus grande que son courage. Elle en sort brisée, car elle n'est pas p réparée à la lutte . Elle se résig^n e, adopte cette vie somnolente de la femme mûre qui, en province, se hâte vers la vieille femme. Le ressort inépuisable, croyait-on, de la coquetterie s'est détendu, l'organisme tout entier se déforme. Elle est, je le répète, une « vieille femme ». La déroute a été brusque, avec peu de ces gradations dans le renoncement qui font de la résistance féminine contre les assauts du temps quelque chose d'aussi émouvant qu'un beau crépuscule. Michelet a bien poussé le cri apitoyé : « Il n'y a plus de vieille femme! » Qui l'a cru? L'intrigante, l'endurcie, l'indigne de son sexe par l'impudeur de son obstination, l'irrésignée qui au delà des époques fatidiques joue les rôles de la jeunesse et donne, au spectacle de ses poignantes simagrées, la bizarre
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impression de ce que Léon Cladel eût appelé «une martyre ridicule ». A certaines fêtes parisiennes, ou aux cercles des villes d'eau elle traîne ses robes fanatiques sous des chapeaux inexpiables avec un visage remanié où le souvenir de ce qu'il fut rend plus triste la palinodie présente. Elle impose une oppression presque physique et semble le dérisoire pendant de Thumble sacrifiée, de la modeste renonciatrice qui voulut en quelque manière le suicide de sa gloire, ne pouvant accepter ni la déchéance ni la lente destruction.
l'injustice de l'homme
Notresqciété n'ouvre à la femme qui ne peut plus être mère qu'un désert aride. Cependant la grande crise eut pu être féconde en bienfaits. J'ai vu cette tragédie silencieuse purifier bien des âmes. L'insouciante et la frivole approchaient enfin d'une sorte de révélation. Elles allaient être transmuées en quelque personnalité plus haute, dont la société eut pu s'enrichir. Alchimie utile si le nouveau métal pouvait devenir une monnaie acceptée des changeurs. Mais, quand il s'agit pour
la femm e d'appliquer à la ^^e pratique les enseignements de Texpérience, les cadres sociaux craquent, se refusant à insérer un élan imprévu. Ce n'est plus seulement la voix intérieure du corbeau fantastique, c'est aussi la voix brutale de l'iiomme. « Ton rôle est fini, dit-il, meurs ou tais-toi! » Combien se révoltent : « Mais je ne me sens même pas entamée, je suis riche d'énergie, j'ai si peu dépensé jusqu'ici malgré tant de sang et tant de larmes. Les mouvements de ma volonté s'arrêtèrent dans un espace si restreint. J'imagine aujourd'hui qu'ils pourraient se répandre vers l'univers tout entier. » Elle ne se trompe pas; mais l'interlocuteur hausse les épaules, remâche ^a pensée de Napoléon : « La femme n'est bonne qu'à enfanter. » Et que fera-t-clle donc, ayant enfanté en
effet, ayant parachevé le sanglant devoir plus dangereux, racontent les statistiques, que, pour l'homme, les champs de bataille ? Que deviendrat-elle ensuite quand sa mission créatrice est terminée?
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l'heure du prêtre
Je le répète. Elle est assise solitaire au milieu de sa vie dévastée. Le premier consolateur qui s'avance c'est le prêtre. Dans le presque suicide, il apparaît à quelques-unes comme le messie attendu. Sa robe noire s'accorde au deuil de cette âme; sa parole est affectueuse. Il apporte avec lui la considération et l'estime du monde. Celles surtout qui songent à se réhabiliter de peccadilles trop connues adoptent vite le sentier qu'il montre d'une main potelée que prolonge le bréviaire.Iln'apasl'égoïsme brutal des autres hommes, il est bienveillant et lénitif. Il représente une idée antique, vénérable, de dévoùmentet de sacrifice. Elle lui est reconnaissante de son regard baissé, de la mansuétude de sa personne, de cette science qu'il ne dédaigne pas de lui verser. Tandis les autres se taisent, devant elle — comme si elle était impure ou étrangère — quand elle entre au moment d'une causerie philosophique et émouvante, lui le prêtre, lui parle de son âme, de Dieu, des mystères qu'elle aime et don^elle a peur. Ce qu'il lui
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explique est anodin et consolant. Et les flammes mêmes de l'enfer deviennent la naturelle épice du banquet céleste.
Elle a tant envie d'ouvrir les écluses de son âme bouillonnante et réfrénée ! Le confessionnal l'attend. Elle a tant envie de se liera une force permanente ! Il offre l'hostie sainte. Elle se sent troublée par de mauvais souvenirs en son boudoir, elle a renoncé au bal, au visites, aux caquetages. . . L'église avec sa pénombre, ses vieux vitraux, sa musique grave, l'encens qui sèvre des désirs charnels, est toute prête à l'abriter, à l'accueillir.
Dieu me garde d'élever contre le prêtre la voix aigre de certaines émancipatrices. Pourquoi entraver l'apaisement de milliers et de milliers d'àmes? Je le sais bien, elles demeurent inactives, savourent le demi-suicide. 4c C'est ici, comme l'écrit Chateaubriand, que la religion trompe doucement une âme sensible. » Mais toute rade vaut mieux que le désespéré naufrage. La femme à qui l'enseignement du prêtre suffit, ne saurait pas vivre sans doute une autre vie. L'atavisme Icnchaine, elle se perdrait sur une route âpre où l'ombre du clocher ne s'étend plus. Qu'elle reste au pied des idoles ! Elles lui seront certainement plus douces
que rhomme impitoyable. Une poésie infinie, un calme égal à celui des plus beaux paysages émane du silence et du recueillement de l'autel. Béni soit toujours celui qui apporte la paix! Je nem'adresse pas à ces consolées. Je vais vers les inquiètes qui n'ont pas agenouillé leur destin sur la paille clémente des prie-dieu. A celles-là que resle-t-il?
Ce coeur immense et tard épanoui, notre société le repousse. Nous sommes pourtant si fiers de nos progrès, de nos découvertes, de la protection accordée aux souffrances, aux pauvretés, aux médiocrités mômes. Notre civilisation est cependant plus dure pour toute la foule des femmes d après quarante ans que le patriarche Abraham envers sa servante. Celui-ci du moins ne se vantait pas de philanthropie, et Agar fut exilée avec des provisions et quelque sollicitude. L'Agar moderne est vouée, solitaire et méconnue, à un implacable désert. Pas de source où désaltérer sa fièvre, pas môme un Ismaël qui puisse recueillir ses pleurs. Son àme va languir, puis se dessécher dans l'oubli ou dans l'indifférence. Trop souvent pour un cœur délicat, la mort physique résulte d'un tel découragement. « Je n'ai plus rien à faire ici-bas, nul, paraît-il, n'a besoin de cette sollicitude qui ne se dilate (mi
moi que pour s'effeuiller obscurément. » Et la vie se retire obéissant à la volonté désolée. Combien de morts sont inexplicables autrement que par rinjustice et la surdité du monde social !