‹ L'Ève nouvelleChapitre 24 sur 72 · LE DERNIER AMANT · texte numérisé non relu

LE DERNIER AMANT

Souvent la crise redoutable surprend la femme en plein amour. Elle a fini dans ce chassé-croisé des heures mondaines, par rencontrer celui qu'elle appelle volontiers son maître et son ami, sans se rappeler le mot définitif, qui veut que notre pire ennemi soit notre maître. Cet homme détient la source des plus tristes rancœurs. D'abord il ne comprend rien à l'inquiétude qui la traque, à l'éveil d'une intelligence dont il n'a que faire, lui, oisif, frivole, n'ayant pour ôtrc supérieur à elle que de se dire un homme. Il s'oppose à l'évolution sérieuse et bienfaisante; même il s'en rit. Elle souffre, n'ose le contrarier, d'autant que la voix symbolique de l'invisible corbeau sur son miroir lui a chanté la fin des joies. D'ailleurs il était sur le point de se détacher, il l'avait aimée parégoïsme, par vanité surtout, à cause du monde.

Ce serait le moment aujourd'hui de lui prou ver qu'il est un homme véritable, c'est-à-dire une force clémente et abondante; il devrait Tabriter dans la déroute de son illusion, lui offrir la tente solide au milieu du désert et des flots de sable. Ah! rôle divin ! Sauver une âme égarée, offrir un peu de repos, partager le pain de consolation... Au lieu de cela, il bâille, se détourne, la trouve insupportable, se dit que le détour de Fâge Ta détraquée. D'ailleurs l'intimité d'elle-même, il ne l'avait jamais sollicitée; ses confidences, il ne les écouta que d'une oreille distraite, ne remarquant que le joli mouvement des lèvres et l'animation chaude des yeux. 11 laimait joyeuse, joueuse, brillante. Que lui reste-t-il de tout cela? Et elle n'est plus aussi docile, aussi facile à tromper. Elle est triste et clairvoyante. Un génie grave naît en elle. Les fils minces et tout extérieurs qui les reliaient sont décidément rompus. Elle aperçoit cette réalité horrible entre toutes, qu'elle fut toujours dupe... Malheur à elle si pourtant elle veut le retenir, si par amour-propre, par désespoir surtout, elle se précipite vers sa fuite, supplie, implore, subit tout, jusqu'aux rivales, afin de garder une heure çà et là, et croire malgré la visible impa-

tionce de l'ingrat, son air écrasant de miséricorde, qu'elle n'est pas tout à fait seule et qu'un être humain encore ne lui est pas entièrement étranger.

LE PIÈGE sous LES ROSES

Le monde rit avec sa coutumière cruauté devant ces humiliations qui meurtrissent à jamais un cœur. Rien n'est plus injuste ; vous ne donnez j pas à la femme une issue favorable à ses éner- ■ gies, et vous la chargez d'opprobre parce qu'elle en fait cadeau à des indignes, parfois à des monstres. Ne vous en prenez qu'à vous. Pour ma part, je ne toucherai qu'avec une pudeur respectueuse à ces dernières amours semblables à des blessures. Mais voici le dernier piège souriant enveloppé des roses de l'automne ! Elle ne sait pas, la malheureuse, elle ne sait pas elle-même combien peu elle s'est résignée à son abdication. La suggestion de l'homme : «Tu dois avant tout me plaire » elle n'a pas encore eu le temps de la chasser. Et puis l'intarissable besoin d'aimer, de dorloter, de soigner, se réveille brusquement avec cette certitude d'avoir été jusqu'ici guidée par l'instinct et

■sedévouer. » Pour avoir aimé et s'être dévouée sans limite, elle n'a recueilli que le suprême affront.

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