‹ L'Ève nouvelleChapitre 26 sur 72 · COMMENT ELLE DEVIENT MYSTIQUE · texte numérisé non relu

COMMENT ELLE DEVIENT MYSTIQUE

Le mysticisme est de mode aujourd'hui ; je le sais et je le regrette. Ce que la mode consacra un jour est menacé d'un long oubli. Cependant, j'ai confiance. Toute rénovation importante a besoin d'un courant mystique. Certains volcans créèrent des montagnes non loin d'eux par leurs éruptions. Mais si les laves mystérieuses et redoutables n'avaient pas jailli éblouissantes, ces nouveaux sommets ne soulèveraient pas la plaine. Il ne faut pas rire du travail étrange de Cagliostro, étonnant l'aristocratie indolente et frivole par ses cérémonies

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initiatiques où les femmes affluaient. Le souterrain isiaque prépara les grands seigneurs à Téchafaud. Le mysticisme aujourd'hui accomplit une œuvre plus pacifique, malgré les coups de tamtam et les bamboulas d'impardonnables charlatans. Il hâte révolution des âmes. Voilà qui est passionnant jusqu'à l'ivresse. Et que l'on ne dise pas que l'humanité intérieure est immobile. La nature change non seulement d'aspect selon les saisons ou même les heures de la journée, mais son essence subit des transformations profondes. Sans cesse, une race ou une espèce, disparaît, et une autre race ou une autre espèce la remplace. De m Ame certaines tendances, cer taines croyances, certains principes, crus jusqu'ici impérieux et indéfectibles, s'anéantiss ent lentement afin de laisser de l'espace à quelque chose d'imprévu. Il se pourrait qu'à notre époque la femme inaugurât une de ces radicales

transformations .

Voilà la nécessité de la crise mystique.^ Elle prépare à une plus haute conscience, amène la transition entre la femme du passé et la femme vrai- ment future ". Tirvsticîsme amorphe et presque sans dogme. Paris — le Paris féminin et mondain — se souvient encore de s'être pressé dans le palais d'une

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grande dame mi-portugaise, mi-anglaise, aux titres et au luxe exubérants. Une chambre étrange, vouée à une reine morte, servait d'oratoire pour ce culte, qui n'est après tout pas si insensé, puisque Auguste Comte voulait l'innover chez nous, puisque les Chinois le proclamèrent à des époques immémoriales et ne l'ont point encore abandonné. Je veux dire la religion des ancêtres , des bien faiteurs de l'humanité, de nos pèr es et de np s mères de chair ou d'àme. Culte des saints chez les catholiques, culte des héros chez les païens. Il faut avouer qu'Auguste Comte n'accordait aucune réalité objective à ces grands morts. Pour lui, ils n'existent qu'en nous-mêmes, tandis que toutes les religions admettent une vie glorieuse réservée aux bons soldats de la Vérité. Mais cette différence d'opinion n'a pas autant d'importance qu'on pourrait le croire. Cet ami, dont je serre les mains avec effusion, dont la pensée m'est si douce, existe surtout en moi-même; c'est de sa réalité dans le domaine de mon âme que j'ai à m'occuper. L'autre réalité me restera toujours lointaine et mystérieuse. Il en est de même des morts. L'important c'est qu'ils yixeni. fin. ûous par le culte, qui chez les modernes, est regardé surtout comme

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un entraînement psychique, une façon plus reli-

gieuse de « cultiver » notre esprit. D'ailleurs, de toute manière, les morts ser ont la dernière consolatio n de la fem me> Ils ne lui font plus de mal. Ils reculent dans le mystère, ils sont ses alliés, elle leur parle, elle les entend lui répondre; ils ne la trompent pas, ceux-là qui ont dépouillé la chair. « Tu es, lui disent-ils, dans une région d'épreuves, la véritable patrie nous l'habitons maintenant, nous reviendrons peut-être sur la terre, mais purifiés et meilleurs. Ne pleure plus : tu as gagné par la rançon de tes chagrins une belle existence pacifique et bienheureuse. » Elle les écoute, transfigurée. Nous avons vu au début de ce livre comment le sentiment de la r uine et la vue de la mor t ont créé l'espoir en l'immortalité et le progrès. La vie devient dès lors supportable. Au lieu d'ôtre le monotone recommencement des jours, elle devient la toujours flambante forge oîi le métal de lame s'épure. Ceux que nous avons perdus ne nous abandonnent pas. Leurs visages translucides éclairent nos sommeils ; parfois, à des heures plus miséricordieuses, ils s'asseyent à nos côtés, nous parlent, sèchent nos yeux, réconfortent notre cœur.

La vie, tel un pèlerinage, s'achemine vers les douces piscines qui nous laveront des poussières tristes. Elle n'apparaît plus l'œuvre désordonnée et cruelle du hasard; elle devient logique et une, et il semble à cette délaissée que son existence si infructueuse, si tourmentée, si inconstante, se transmue en ce fruit cyclique, que les anciens statuaires plaçaient entre les doigts du petit Jésus. Il y a cependant un danger en J'excès de c ette vie intérieure . Elle peut devenir un stupéfiant pour le combat des jours, et faire de la femme une nonne ou un fantôme. Celle qui a trop regardé les étoiles en a eu les paupières brûlées, et la voilà devenue en quelque sorte Faveugle et l'insensible. Le mysticisme à lui seul est incomjilet, il ferait bientôt, s'il pouvait répandre sa doctrine, de l'univers un cloître, de l'àmc un tombeau plein de lumière, mais sans rayonnement autour. Jl faut que l'amour de la vie corrige cet excès sublime.

PAS LA CHARITÉ MAIS l' ALTRUISME

A côté de la fe mme mystique, il y.aj si j Pè>a dire, la femm e « humaine », ou bien la femme nouvelle, celle dont les yeux ne se perdent pas yerg le fir mament» Elle veut conquérir la terre, ne cherche ])lus en Tliomme une protection qu'il fait toujours payer trop cher, demande sa grande place au soleil social afin d'apporter au monde un peu plus de jus tice e t de pitié. Sija mystique renonce, rhu maine s'évertue. Celle qui prie sait sa foi; celle qui agit sait son acte. Elles existent par elles-mômes, elles son t libres dans l'acceptation stoïque du mot. Elles ont accompli l'héroïque voyage sur la mer des tempêtes vitales pour attérir à l'Amériqu e merveilleuse qui est soi-même. Seulement chez la mystique la destinée en quelque sorte a tout fait, son âme reste passive. L'autre étreint sa destinée de front, l'imprègne de sa volonté. — rSois une conscience, dit rune^afin de te vouer à- la mort.— Sois une conscience^ dit l'autre, afin dfiiejniuerJUa vie. — Sois divine, dit l'une. — Sois humaine, dit l'autre, sois humaine, il y a tant de

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magnifiquestàches à accomplir sur ce sol maudit!

^Stu art MilLii écrit ^u'il ne restait à la femme ayant atteint ses quarante ans que la religion ou la charite. Aussi demande-t-il qu'on lui ouvre alors le cycle social et politique. — Oui, plus la charité maisJ'altruismQ, Je n^aime guère la philanthropie officielle. Il faut d'abord, pour l'exercer, une fortune considérable ; puis beaucoup de femmes très intelligentes s'impatientent de ne pas être plus près de la main qui reçoit. Le don pour le don ne satisfait pas certaines donatrices, éprouvées en leur passé, et qui savent combien la vraie douleur est pudique. — Cependant il est des voies plus proches de la grande désespérance. Par, sa nature, par les fibres les plus secrètes de sa chair, par les

jmnutes pathétiques de sa physiologie, chaque femme communie avec les plus hauts mystères qui sont des mystères dedouleui:. Si elle devient clairvoyante, son plus grand soin est d'apporter partout son secours, efficace infiniment; car on ne sait guérir que si on a été blessé.

Vers l'uni vers elle se penche, l'oreille attentive

^ tout bruit qui pourrait être un sanglot : « Mendiant, dit-elle, viens, tu as beau être mal vêtu et laid, tes haillons cachent le dernier des martyrs.

Yiens, il te faut d'autres consolations que l'alcool de l'assommoir; Ma pitié te haussera jusqu'à ton légitime bonheur. » — Le mendiant a passé e t la femm e prête ro reilje encore. C'est un vagissement cette fois, une rumeur à peine, un murmure... un enfant laissé sans abri va mourir. Mais la femme le saisit, l'étreintcomme une proie: « Pauvre petit délaissé, je t'adopte. J'ai déjà des enfants, mais le cœur des mères est immense, il s'étend jusqu'aux confins de l'univers, tu seras à côté de mes fils. » Le petit enfant est sauvé, mais la fe mme écoute toujour s. Là-bas, cheveux couverts de cendre, yeux meurtris, se traîne le troupeau des courtisanes et des criminelles repentantes : « Mes sœurs, dit la femme, venez auprès de moi, je ne méconnais pas^mon sexe même au fond de ses fautes. Pauvres victimes d'une société i mpitoyable, où l'égoisme de l'homme est roi, venez trouver un hospice, des soins, l'oubli du passé, le rachat de votre avenir.» ...La lamentation s'élève; cependant le troupeau infortuné a disparu. Ah ! c'est la plainte immense de tous les malades, de tous ceux qui connaissent sur la terre Fenfer physique. Alors la femme grandit encore. Un cantique monte à

ses lèvres : « vous, dit-elle, tous les déshérités du corps, je vous enverrai des mains délicates pour vous apaiser et vous guérir, je vous enverrai mes pures et nobles filles; savantes et bonnes, elles vous sont vouées. Elles auront de si douces attentions pour vos blessures : le seul contact de leurs doigts sur les charpies y répandra un magnétisme bienfaisant; et, cette affection débordante qu'elles portaient à leur mère, je vous la donne. N'est-ce pas tout ce que j'ai de plus précieux? — et Dieu lui-même ne pourrait faire plus.... »

Voilà la charité véritable, celle que Ton ne peut

plus appeler charité de ce mot si beau devenu futile. Caritas chérissemcnt, affection moitié maternelle , moitié.meftsianique .. Ita. femme est bien créée pour Texercice de ce laïque sacerdoce. Là seulement elle se trouve heureuse, assouvit son destin. Ardent et calme refuge, à la fois hôpital et temple vivants : telle elle se dresse sur le monde. Sauf quelques exceptions sublimes, l^omme songe à jouir d'abord, il aime la forcc^ recherche les spectacles de la santé et de l'opulence. Au contraire, a^'fcmme secourt le monde moins par devoir

que par fonction, par amour pour la vie, par une ' jusle llldlg'llÏÏîîon contre la mort.

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« UJauJulouJpurs^faiye quelque chose hors de la mais on » me disait M""' Potter Palmer, celle qui a été justement surnommée pour sa beauté, sa richesse et son activité « la reine de Chicago » . En effet, épouse parfaite, ne trouvait-elle point le temps de présider en délicieuses toilettes, à côté de Mgr Gibbons le congrès des Religions? Cette formule est excellente, décuple les énergies, relie la vie de la famille et la vie de la cité. En Amérique, en Angleterre, dans l'Europe du Nord, la femme intervient pour tous les bienfaits de Tintelligence et dujcorps. A Paris, elle commence à peine à s'entremettre pour les infortunes avec une diligence éclairée. Déjà elle a pu pénétrer dans l'assistance publique, elle a fait se dresser des maisons hospitalières où les femmes enceintes sont accueillies; les libérées de Saint-Lazare ne restent plus en butte à toutes les hontes et à tous les périls. De nobles, de vertueuses femmes leur offrent le pain, des vêtements, leur cherchent du travail, leur rouvrent les yeux intérieurs, leur refont une conscience. J'ai visité ces maisons aussi utiles, plus uti

même que Tes écoles, car on y redresse d'infirmes destinées. Tâche plus difficile, plus délicate que de diriger un instinct qui s'éveille et qui n'a pas été faussé. Instruire c'est beaucoup, rectifier c'est

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immense. Tandis que mystérieusement une volonté néfaste semble traquer de pauvres créatures en débris, quelques femmes luttent contre \q fatum, les lois aveugles de l'atavisme et de l'habitude, créent par leur légion sacrée une providence humaine. Les carrières libérales s'ouvrent aussi aux jeunes filles. Dans les hôpitaux, je les ai vues ces admirables créatures plus belles, il m'a semblé, avec leur tablier d'infirmerie que sous leurs colifichets, tant d'ingénues que la seule vue d'une plaie ferait s'évanouir. Je les ai vues apportant aux soins des maladies l'attention opiniâtre d'une sœur de charité qui serait un médecin. Et il faut voir, au milieu de leurs camarades virils, comme leur atmosphère studieuse écarte toute plaisanterie déplacée, les fait aussi respectées que de petites saintes sans auréole, défendues par leur franchise et leur pureté. Je connais la vie de certaines que j'admire à l'égal de ces nonnes de vitrail, vivant entre leur missel et leur prie-dieu. Elles ont de petites chambres où le lit, la table, la

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chaise, la toilette, se pressent, oiseaux frileux dans le même nid. La lampe à esprit-de-vin chauffera le déjeuner rapide, tandis que le livre de physiologie ne quitte pas leur main impatiente. Ah! comme elles s'y jettent, à intelligence perdue, dans ces mystères de Torganisme, en les dédales des os et des muscles ! elles suivent les globules du sang avecTangoisse de ceux qui voient s'enfuir un navire. Comme les cellules du cerveau leur apparaissent des choses infiniment troublantes et captieuses — des îles inconnues ! Le fin treillis des nerfs, elles le parcourent ainsi que des chemins qui mènent au secret d'une Ville...

Qu'elles voudraient en dévider l'écheveau, Tenrouler au rouet de leur rêve pour en tisser la santé éternelle de l'humanité !

LE NAVIRE ARGO DE l'aGE NOUVEAU

Où cet . évoil de la conscience conduira-t-il la femme nouvelle ? Nul ne connaît la limite de cet élan, pas même elle. Mais elle ne veut pas que l'homme cette fois encore lui dise : « Tu seras ceci

Le problème de la Jeune Fille.

(la jeune fille latine)

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