LE TORRENT DU PUR AMOUR
Ainsi que pour toutes les forces jeunes, il y a du péril autour de la Scandinave, mais il n'y a
qii amour iiilini et vierge au front de la j<^ une fille slave; j'entends celle qui ne ressemble en rien à Marie Baskirlschff, à la détraquée, à l'insupportable inquiète, à celle que sa vanité surtout extermina; je parle de la grave et sensible Slave qui passe sa jeunesse dans le rôve des dieux nouveaux. Cette individualité si Aivante se noie, s'anéantit, se détruit en l'universelle douleur. Dans « la Genèse de la femme nouvelle », j'ai montré TKve moderne épiant toute rumeur de sanglot aux quatre coins de riiorizon. Cette Slave n'écoute plus la douleur, toute la douleur vit en elle ! Le Christ est descendu en cette àme jusqu'à d'incalculables profondeurs. Elle n'exhibe point le moi férocede la Scandinave, sa ])ersonnalit(3 tout entière se mue en un étincecelant bouclier qui s'étend sur tout ce (jui est faible ou ignorant, tout ce qui gémit. Les ouvrières là-bas vivent une vie sombre Elles marchent pieds nus à leur dur labeur. Ces jeunes filles sublimes voulurent aussi marcher pieds nus. Elles apprirent les travaux manuels, Fàme de Tolstoï est le reflet de la leur, mais après l'avoir inspiré puis entouré, elles s'en détournèrent, car ce prophète s'est laissé prendre à un nirvana diluant; et son précepte .« il ne faut pas résister au méchant » leur semble
inique. j\h, toute leur vie est justement vouée à combattre cette hydre mystérieuse dont les antiques tentacules torturent le monde, et qui a une double tête : le despotisme et Tignorance. Elles .y résistent sans cesse à ce méchant ; to ute leur vie est un rempart contre le méchant. Elles se lèvent dans les villages et dans les villes. Au fond de.^ vieux châteaux où la dernière féodalité s'endort, elles se dres sent, rêve nt de niourir jpour l'humanité. Je dis que Christ était en elles; oui, mais pas la religion du Christ. Leur foi s'est écroulée comme de vieilles pierres, elles ont le scepticisme infini de celles qui jmt renoncé au ciel. « A la terre! à la terre ! » pourraient -elles crier comme cette Ada Nègri qui parfois a chanté le cantique^ do lEvo nouvelle. Mais cette terre, elles s'y consacrent, en la surpassant et en l'exaltant. Elles apprennent à lire .aux humbles, ce qui est considéré comme un crime. Et ce simple geste d'enseigner devient par cela même sacerdotal. Les vérités scientifiques montent sur leurs lèvres avec la gravite'» des anciens psaumes. Ellc^s y croient d'ailleurs à cette science, elles y croient comme à un Dieu enfin visible, avec l'amour infini et débridé d'un cœur qui ne ressent pl\js d'atti*ait ([ue pour le surhu-
main. Cette science elles voudraient ' l'absorber
comme un pain de lumière; elles voudraient être non seulement les messies, mais les incarnations vivantes de ce Dieu en qui elles ont mis tout espoir, parce que, croient-elles, par lui elles rédemptent toute Thumanité ; elles vivent en lui, elles meurent en lui, et j'en connais qui, n'ayant pas trouvé en la science l'illumination attendue, se sont tuées.
Je prête Toreille et j'écoute. Dans les familles nombreuses du Nord une petite voix se lève :
« Père, je suis de trop ici et inutile; mère, je n'ai pas entre ces quatre murs, où je ne te sers point, de quoi épanouir mon cœur. Laissez-moi partir, apprendre. Je veux étudier. Je veux glaner l'épi de science ; car il y a trop de pauvres d'esprit dans ce petit univers. » La mère pleure, le père gronde, mais l'enfant part. Et elle arrive dans les capitales, habite toute seule, vit avec moins de cinquante francs par mois, suit les cours des facultés, entre dans les hôpitaux.
Dans son roman Na Przeboy {A travers le Combat) M""® Cheliga a rapporté le mot d'une d'entre elles, étudiante en médecine, mot qui, à lui seul, révèle tout l'apostolisme de ces tôtes chères, Natalka l'héroïne, au moment où le cadavre d'un enfant dans la salle d'autopsie va être ouvert, clôt les yeux, pense s'évanouir... Mais elle craint la raillerie d'un camarade masculin. Le petit cœur est arraché et coupé. Le médecin désigne les traces du mal. « Cela vous intéresse, mademoiselle? » interroge le camarade de Natalka. «Oui, répond- j elle très sincère. Je voudrais tant savoir empêcher \ de mourir les petits enfants, »
Ce sont les nonnes nouvelles ; je ne puis penser à elles sans que mon cœur se déchire. Le^spectaclo de tant de courage, de tant de foi en l'idéal, ne peut pas être supporté sans qu'il s'y môle une grande douleur. Pauvres nonnes nouvelles, que les murs d'un cloître ne protègent plus contre la cruelle et stupide humanité, à quels déboires marchez-vous de ce pas virginal dont la grâce dépasse le messianique passé ! A quelles ironies vous-êtes vous volontairement vouées, à quelle indifférence aussi, sans quelle basse voûte de matérialisme et de sottise votre tête divine sera-t-elle réduite à se plier ?
Mais il faut que vous marchiez sur cette terre iudiguo, pour qu'elle ait encore aux yeux de quelques-uns assez d'attrait pour y supporter la vie. Les étoiles que vous êtes, semées dans l'obscurité de nos tapages, apaisent encore notre soif mystique et vous voilà, avec des lys dans le cœur, qui gravissez le Golgotha de la pensée aiin de mourir sur une croix nouvelle, afin que des gouttes d'une lu niière inconnue tombent en pluie bienfaisante sur les arides guérets humains.
« LOIIBIEN »
La vierge slave nous apporte un sentiment tendre et fécond, étranger à nos contrées latines où la passion est obstine» ment, grossièrement sensuelle. Nous n'avons, dans notre langue cependant si habile, si nuancée, aucun mot pour exprimer cette amitié amoureuse, cette tendresse où il n'y a aucune défaillance. « Loubien » tel est le mot slave qui veut dire chérir d'amitié, aimer en frère, en sœur. Parlez d'un sentiment semblable à un Latin, à une Latine. Ils riront, ils ne comprendront pas, ou soupçonneront l'intrigue passicmnelle. Je ne sais rien de plus noble, de plu s ha ut que ce com merce su -
érieur des âme s. Allez, foules aveugles, étreignezvous, couvrez-vous de baisers épais et ivres, qui restent sur votre peau comme des lèpres, marquez votre corps de l'immondice éternelle, allez avec vos péchés comme des insensés qui se seraient plongés dans un égout et marchent ensuite, fiers de Tordure qui dégoutte. Allez et dites: « Il n'y a que cela! » Votre châtiment sera justement qu'il n'y ail que cela pour vous. Vous aurez passé auprès des félicités de l'àme, vous serez retournées, aon pas à la bête innocente et calme et qui ne se souille pas, mais vous aurez descendu au-dessous d'elle, vous aurez été indignes non seulement de l'amour mais de la bestialité.
Cette haine de la nature, de ses hontes et de ses prostrations a véritablement édifié des chefs- -d'œuvre d'intelligence et de dévouements altruistes . La cité intérieure a pu se construire à l'ombre d'affections fortes qui ne déprimèrent jamais. Pour la première fois le frère et la sœur ennemis se sont embrassés et chastement — c'est-à-dire sans regret. Il est né un enfant de courage à ce baiser vierge dont les cerveaux ont frémi. Les laïques François d'Assises et les sainte Claire laïques habitent déjà les montagnes de notre humanité.
20 2 lV.VE NOCVKLLE
Les trois sœurs allèrent trouver d'abord un professeur. Celui-ci était à sa table de travail lorsque le domestique introduisit les trois demoiselles dont la visite le surprit d'autant plus qu'il n'avait avec elles aucune relation de société. Il se leva poliment, les pria de prendre place sur un large diVan ou elles s'assirent côte à côte, un moment de silence embarrassant suivit ce début.
S'étant assis en face d'elles dans un fauteuil à bascule, il les examinait l'une après l'autre : Aniouta, grande, svelte, blonde, une grâce souple distinguant chacun de ses mouvements, ses grands yeux d'un bleu foncé, fixés sur lui sans timidité, mais avec une certaine hésitation ; Inès, brune, forte, aux traits accentués, au regard profond et un peu dur; enfin la petite Sonia, toute fluette et menue, avec sa tête bouclée, ses traits réguliers, son front d'enfant innocent, ses yeux étranges et chercheurs, interrogateurs avec passion. Aniouta prit enfin la parole, ainsi qu'il avait été préalablement convenu entre elles et sans la moindre trace de confusion posa au professeur la question suivante :
« Serait-il disposé à les afl'ranchir par un mariage avec l'une d'entre elles, pourles conduire
ensuite à une université suisse ou allemande et les y laisser? »
En tout autre pays et en d'autres circonstances un jeune homme eût été fort en peine de répondre à une question semblable, posée par une belle jeune fille, sans y mêler un peu de galanterie ou tout au moins une légère pointe dïronie. Mais celui-ci était « à la hauteur de la situation »; Aniou ta avait bien choisi, sous ce rapport. Il répondit froidement et sérieusement qu'il n'éprouvait pas le moindre désir d'accepter une proposition de ce genre.
Et les jeunes filles? On croit peut-être que ce refus les humilia! Nullement. Leur vanité féminine n'était pas en jeu ; jamais l'idée de plaire à ce jeune homme ne leur était venue. Elles reçurent ce refus aussi tranquillement qu'un homme, offrant à un autre de lui servir de compagnon de voyage, verrait décliner son offre. Toutes trois se levèrent pour partir, reconduites par le professeur qui échangea à la porte des poignées de main avec elles. Pendant bien des années, elles noie revirent plus, et jamais elles n'eurent la moindre crainte de le voir abuser de leur confiance 11 appartenait à la « sainte ligue » qui tenait, serrés comme dans un
anneau, les cœurs battant pour la môme cause : cela suffisait.
Quinze ans plus tard, M™*^ Kowalewska, alors à 1 apogée (le sa célébrité, rencontra dans le monde à Saint Pétersbourg Thomme qu'elle était venue demander en mariage; ils causèrent en plaisantant de cet insuccès.
Mais ce fut un simple étudiant qui accepta TolTre (les trois sœurs, et, à leur grand étonnement, au 'profit de la plus jeune. Le général en père rétrograde refusa Kowalewsky. Sonia ne voulut pas pli(T. Elle profita des apprêts d'une réunion de famille pour s'enfuir de la maison. Son cœur ne battait i(U(>re d'amour dans cette entreprise au(laci(nise. Rien d'un roman passionnel ne se jouait là, mais un drame de conscience. Kowalewsky l'attendait, c'était un bra^e gar(;on comme tous ceux qui (mt le nez gros et beaucoup de barbe ; mais la barbe n'était pas belle et le nez était laid. Enfin le généralfurieux vint retrouver sa fille dans la cliambre de l'étudiant où elle s'était bien ennuyée sur le di^an, juste le temps de pouvoir être compromise, tout en restant sans tache. Il la ramena à la fin du dîner avec son acolyte et dit à
ses invités : « Permettez-moi de vous présenter le fiancé de ma fille Sophie. » — Et tout cela pour entrer simplement à l'université !
En France un tel jeune homme aurait bien des chances de devenir ridicule ; d'autant que notre héros attendit pour rompre « la spiritualité » de ce ménage plusieurs années et la volonté comminatoire de Sonia. Il la rendit mère; mais cola ne valut jnmais le premier service, la liberté donnée aune vierge, grandement, noblemenl, sans ces compensations sensuelles que le mâle exige toujours. 11 faut féliciter ce pauvre Kowalewsky sons grùce ; par son caractère accommodant il a fait cadeau au monde d'une femme de génie. {Sophie Koicaleicska et mon amitié avec elle, par Charlottk Leffler.)
utilité individuelle et sociale de la chasteté
Pourquoi chez les intellectuels cet attrait profond pour la jeune fille, si ce n'est à cause de sa chasteté? mais Tange et l'ingénue latines vont disparaître, désuètes, débiles. Nous n'admirerons désormais c^u'une chasteté consciente, sociale, qui depuis les vestales antiques, à travers les saintes
silencieuses des cloîtres, jusqu'à nos altruistes plus hautes et plus humaines est une des formes les plus A-ives de notre concept de la divinité dans le monde. La jeune fille Scandinave ou slave, (celles du moins que nous avons citées) grandit à nos yeux par le culte de son rôle. Je sais bien que notre esprit gaulois se rebiffe à tant d'idéal. Mais aussi il se pourrait, que dans cette façon sensuelle et pratique de considérer la femme se tiennent la vieille injustice et le mépris jaloux de rhommc pour celle qu'il ne considéra trop longtemps que comme un instrument de volupté.
Comment regretter sans bassesse que des femmes, 1 que des jeunes filles replient leur pudeur en elle, j jusqu'à en faire l'essence de leur vie, oublient leur ;' sexe, A'euillent devenir un front pur, un cœur fier ? Le sociologue devra les bénir de cet effort ; car ^i çllas se conservent intactes, l'énergie de ; transformation et de progrès qui s'amasse aussi ; bien dans leur cerveau que dans toute leur phy- '^^ i '. siologie éclatera suprêmement dans la mêlée ^"^ humaine. Il est bien difficile de faire s'accorder le relâchement des mœurs avec la force expansivc des rénovateurs et des apôtres. L'un anéantit l'autre le plus souvent; choisissez ceci ou cela. Ne
comptez point sur une transaction, vous n'aurez pas les deux. Cela est vrai même chez l'homme qui cependant sait mieux que la femme séparer sa vie mentale de ses actes quotidiens. Une des conditions les plus logiques du dévouement altruiste, ^'est le respect de son moi qui ne va guère sans une certaine pureté des sens; sinon se dresseront devant la volonté amollie les barrières du litertinage et de la paresse. C elui qui a tempéré sa chair ►ousse plus librement le cri spirituel. Je ne crois point que les bras ouverts d'une femme, serait-ce ^ à des multitudes, entraîneraient jamais à la vérité un seul de ceux à qui elle aurait transmis la brève joie matérielle, tandis que de simples yeux dé- ■ bordants d'une flamme contenue ont suffi bien des fois pour embraser le monde. Il y a quoique chose de plu s sacré que l'Amour, c'est sa réserve et sa défense, c'est la Chasteté.