LE PÈRE VÉRITABLE
La jalousie a encore une autre al)jocte façon de se nicher, elle se porte sur l'enfant. Est-il de moi ou n^est-il pas de moi? Hamlet-George-Dandin tu m'amuses ! Goethe a dit — médite ce mot si tu le peux — «La paternité est. a fTgire. d e con fiance ». Maupassant a écrit, sur le thème des incertTFudes et des doutes virils, de fortes pages
émues. Il a haussé ce sentiment dénué de toute grandeur jusqu'à la littérature. Qu'importe après tout puisqu'on n'est jamais sûr? N'existe-t-il pas d'abord, lui, l'enfant, n'est-il pas en lui-même sa propre réalité ?La question du germe relève de l'anthropologie et du laboratoire ; l'enfant relève de l'humanité. Il est faible, il faut le protéger d'où ^qu'il nous arrive, il bégaie les paroles tendres, tend vers nous ses bras caressants. — Mais s'il n'est pas à moi? Il sera à vous si vous l'aimez et s'il vous aime. Le reste ne vaut pas plus qu'une discussion théologique. Is paler est quem amor demonstrat. Et voilà le jugement de Salomon. Celui qui s'attachera à ce petit, qui lui fera une âme, qui y placera des beautés, des tendresses, celui-là est le père vraiment, l'autre ne fut qu'un ouvrier de la race, un manœuvre qui partit comme un voleur ! Celui qui a créé est le père véritable, non celui qui a cru procréer. Voilà que l'enfant grandit, qu'il devient un jeune homme altier et fort. Il tombe dans vos bras : « Mon père » dit-il. Et qui en effet est son père plus que vous, n'avez-vous pas été plus grand que l'aveugle nature, et, pour cette créature humaine, le visage même d'un Dieu?
leo l'ève nouvelle
l'amour futur
Pour la femme esclave, l'amour est tûute la vie,
ou plutôt le meilleur de la vie ; il^est^ en effet, une fenêtre sur la nature, sur l'espoir, sur l'idéal. La prisonnière s'accoude contre la grille, aperçoit un bout de ciel, attrape quelquefois un rayon de soleil, plus souvent la lueur presque obscure d'une plaintive éloile. Et elle espère, et elle vit, et elle chante. On dirait le printemps. Un souffle léger, pur, vainc la vitre, envahit la prisonnière, dilate en elle des fleurs de recluse au parfum trop enivrant. Et c'est un rêve exquis tant que dure la bonne saison ; mais à l'automne le vent fraîchit, plus jamais de soleil, l'étoile elle-même est voilée. La brise mortelle pénètre avec Thiver, et la prisonnière dépérit plus vite pour avoir rompu la vitre, à cause du poison aérien qui s'est glissé à travers les barreaux, et à cause du rêve inassouvi, de la lucarne trop étroite, de cet essai deliberté quiasombré dans un excès d'esclavage, dans l'impossibilité de cueillir l'étoile, de se désaltérer avec le soleil. Mais voici la femme libre ; elle marche à travers
L*ÈVE NOCVI£LLE 26 1
la campagne, elle respire les fleurs, elle communie avec tout l'univers. Pour elle l'amour n'est plus t out, e lle peut le choisir, il ne s'impose pas à elle. Elle a d'autre s projets, d'autres désirs que ceux de la genèse. Elle repose ses yeux sur le spectacle enivrantdu monde. Comme elle secoue de ses vêtements l'odeur de cave qui s'y attachait, les moisissures qui dévoraient jusqu'à sa belle peau câline ! Elle est joyeuse; elle n'est plus Andromède attachée au rocher, voyant en l'homme le messie tant attendu, puis si décevant, elle comprend le devoir de s'intéresser à l'ensemble des êtres et des choses; la vie planétaire l'attire comme une mission.
Et L'homme déjà émancipé s'émancipera davantage encore de l'amour. Il s'adaptera à cette compagne déchaînée. N'étant plus aguiché par des coquetteries servîtes, il soupirera d'être délivré d'un immense piège mesquin. L'amour ne sera [plus une distraction, un jeu, im [amusement de blasé pu d'oisif, iX, redeviendra le mystère profond de l'origine, une volupté dans un vertige sacré, un^ jLhjBULin de flamme sur lequel on s'avance transli- ; guré vers les divinités physiques la Nature et la ; Race.
Nous serons un jour, je Fespère, débarrassés de
Î6£ l'ÈVE nouvelle
l'obsession de ramoiir physique et ce jour-là sera un jour de bénédiction, d'allégresse et de paix. L'amour pliysicjue est éternel et bienfaisant. Son obsession est néfaste et avilissante. Elle empêche l'homme et la femme de cheminer ensemble paisibles et forts sur les grandes routes de la vie. Cette obsession se place entre eux, les inquiète, les divise, les anime l'un contre l'autre, fomente sans cesse les combats des premiers jours, fait retomber Adam dans la brutalité, Eve dans la ruse. Je \ rôve une humanité que n'affolera plus l'aiguillon artificiel et pervers, pour qui le centre des activités ne sera pas toujours le môme organe. Enfin l'homme et la femme pourront se parler, s'entendre, se comprendre, se regarder d'un regard qui ne soit pas fiévreux et prévenu. Les intelligences réciproques, en se pénétrant et se complétant, s'agrandiront. Et sans abdiquer nos privilèges de mâle, sans que la femme renonce à ses dons spéciaux, ' nous marcherons enfin vers la contrée sereine où î les passions ne sont plus des liens de feu et des ambages, mais des ceintures et des couronnes.
L'utile sacrifice.
La femme du passé fut belle de sacrifice.
Je n'en disconviens point. Combien d'épouses silencieuses vouées à des devoirs obscurs, souvent inférieurs à leur intelligence et à leur beauté ! Combien de mères furent sublimes dans Tombre ! J'écou te parmi les âges le cantique de la femme sacrifiée. Il est plus beau que le chant des églises, il frappe le ciel d'une aile plus haute encore que ce ciel et aussi pure que lui. Je sais cela et j'admire, je tremble même d'admiration. Des larmes viendraient vite à mes yeux, et je pleurerais, plus ému qu'un enfant, sur le sort de ces femmes, supérieures à la plupart des hommes.
Mais si la poésie s'exalte, si le cœur vibre infiniment à ces immolations mélancoliques, la justice s'irrite, la bonté efficace qui réclame ses droits s'indigne à tant d'énergies dissipées.
Le cri de l a Consciente c'est : € Je ne veux plus être sottement sacrifiée. » Cri qui doit résonner comme un glas à Toreille des mâles, frustrés de ce surplus immérité de la tendresse iéminine. Cri qui insulte, a-t-ou dit, aune charité qui voudrait perpétuer l'aveugle immolation de la femme au mari ou au prêtre. Mais le sacrifice n'est beau que s'il devient utile, la renonciation à soi ne doit être glorifiée que si elle a pour résultat l'accroissement de la félicité collective, delà beauté morale universelle. Se sacrifier au vice, à la sottise, à la fourberie, à l'avarice, ce n'est que lâcheté, ce n'est pas héroïsme. Croyez-vous que l'ouvrière, qui s'obstine auprès du mari ivrogne et y gaspille son pauvre gain, ait tort de se révolter? Croyez-vous que la femme battue, dépossédée, trompée, doive rester éternellement silencieuse ? Croyez-vous qu'elle doive attendre, respectueuse, au foyer désert, parmi les larmes des enfants qui ont faim, le retour titubant et colère de l'homme qui s'est assouvi jusqu'à l'ignominie ? Croyez-vous qu'elle doive servir aveuglement ce maître comme un domestique qui n'est pas payé, comme une cavale qui, pour mieux moudre le grain du profit viril, devra supporter un bandeau sur les yeux ?
Croyez- VOUS qu'elle doive aimer qui on lui aura fixé d'avance, même s'il ne lui plaît point, et multiplier par Tœuvre de ses entrailles le visage maudit et parfois corrompu de son oppresseur ? Croyez-vous qu'elle doive renier ce qu'il y a de plus beau^jde plus juste dans le cœur humain, le respect de soi-même ?
Et l'homme n y a pas gagné, croyez-le. Il a cru y gagner, il est vrai ; mais le mauvais de lui-même s'en est seul réconforté et réjoui. Jama is l'homme i ne gag nera à la défaite de sa compagne. L'humble *,î , jacrifice de la liberté et de l'intelligence féminines é V n'a rendu l'homme ni plus fort, ni plus grand, ni j plus heureux.
Combien je sais même de femmes qui, par ces sacrifices inutiles, et dangereux par leur inutilité, avilirent celui qui les accepta. Le mauvais renoncement encouragea l'homme à la domination, à la paresse, à l'orgueil, quand il n'en fut point excédé jusqu'à la cruauté. Il y a une théorie des sociologues prétendant que la folie furieuse des tyrans s'enivre et s'exalte à l'humilité et à la servitude des foules. L'homme, maître tout-puissant, connut devant l'esclave prosternée ces dégradants triomphes. Qui de nous ne se rappelle — à côté d'abné-
gâtions exquises — d'obéissantes terreurs dont il fut dégoûté ou des dévouements si aveugles, si absurdes et si empressés qu'ils ressemblaient à des persécutions obséquieuses? L'ancien sapxifice de, la femme abaissa souvent le cpuplçr parce que ce sacrifice était épouvanté et sans clairvoyancejJLe sacrifice supérieur, dont la femme régénérée apporte déjà le type, élèvera, consciente, large, altière et libre, toute Thumanité. Et ce ne sera plus le sacrifice inacceptable du plus faible, regorgement sans lutte de la pauvre brebis à Tabattoir, le sang et le sanglot, ce sera le sacrifice dans la joie, rivresse triomphale sur le faîte de la vie, au milieu de la splendeur rayonnante du moi.
Je l'ai dit, quand j'ai raconté la genèse de la femme nouvelle ; c'est un altruisme éclairé et impétueux, ce que J.-H. Rosny a appelé « l'impérieuse bonté » qui précipite au delà des devoirs familiaux, d'ailleurs accomplis, l'Eve nouvelle. Je n'ai pu voir ce renoncement fécond sans un frisson, dégagé de cette rancune et de cette rage intérieure qui nous affligent toujours au spectacle de l'antique sacrifice-immolation. De petites étudiantes lassaient leurs yeux, pliaient leur tôte jolie sur les livres graves d'oîi sortira peut-être l'âme des gué-
risons. Leurs mains tachées à la pharmacie de
rhôpital m'ont semblé lumineuses. Et toutes celles
j[£in combattent pour la vérité, les femmes profes-
seurs, les femmes médecins, les femmes apôtres
et même les femmes savantes (elles ne sont pas si ridicules lorsqu'elles découvrent d'un regard plus pénétrant une loi qui, jusqu'ici, avait échappé) toutes ces vaillantes dont je vais évoquer les tra- , vaux, à qui l'homme et les autres femmes arriérées • ont fait payer cher le bienfait qu'elles leur ver- . saient sans compter, il faut les acclamer comme une élite incomparable, plus belle d'être créée, non pas, comme le veut Izoulet,avec la foule, mais contre la foule stupide, que malgré elle il faut sauver.