LES MARTYRES FÉMINISTES
Je parlerai d'abord des martyres. Gœthe, dans son Faust^ cite les « Mères » mystiques, c'està-dire les Forces primitives d'où tout émane. Il faut parler de même des martyres. Qui sait si le sang répandu, si les larmes qui tombent ne sont
mysticisme tisse de fils d'or et de pourpre Tâme des martyrs. On a tort de l'inféoder aux religions; ce bon M. Cousin eut tort aussi d'en faire une philosophie spéciale. Le mysticisme est un état d'âme. On peut être athée et mystique, on peut être un savant ou un ignorant absolu et un mystique. Le mystique, la mystique, c'est la femme ou l'homme s'attachant à son idée par un amour illuminé et profond avant que d'y être fidèle dans les froideurs raisonnables. Le rôle du mysticisme s'arrête lorsqu'un mouvement s'affirme. Il est la mère sublime qui rentre dans l'ombre quand le fils est grand. J'ai été conduit au féminisme par le mysticisme. L'aurore des religions, leur matin sans dogme fut mystique et féministe. Les Vedas égalisent sans cesse l'homme et la femme. On attribue à Zoroastre ce verset mémorable : « Le champ vaut mieux que la semence, la fille vierge que l'homme vierge ; la mère vaut dix mille pères. » La Kabbale, bien qu'écrite à des époques de maturité sinon de décadence, reflète encore assez la tradition pour proclamer, tel l'aboutissement suprême, le couple ne formant plus qu'un seul être. Plus tard, seulement, lorsque les religions se durcissent, le doux duvet féminin s'élimine de
leur fruit. La femme a rêvé les Dieux, nous Pavons raconté, et la ruse de Thomme consiste à s'élire lui-même, à mettre «le vieillard à la grande barbe » sur Fautel, puis à exclure la femme du sanctuaire, à la reléguer parmi les servantes du culte. Partout oùnaît un idéal la femme apparaît, elle est sa mère et son avocate ; partout où une tyrannie s'empare de cet idéal, la femme est persécutée et chassée. Elle est à l'origine et au soir du triomphe, elle reviendra, ainsi que le voyant de Pathmos l'a annoncé, mais son esprit dépasse les Temples, comme il briserait l'enceinte étroite des parlements. Cela veut dire qu 'au j our où elle aura conquis sa jplace (entendez-vous le mot effrayant : conquérir sa place : verser son sang, ses douleurs, pour posséder enfin ce qui est dû), ce jour-là, toute la société, sans miracle, par le seul fait de s'incorporer cet élément nouveau, sera subitement transformée — et je veux croire — régénérée.
Au milieu de l'universel mépris voué à l'Eve pécheresse, les voix des vrais mystiques protestèrent toujours. Cornélius Agrippa, à l'intelligence aiguë et ardente, écrivit : La préexcellence, du sexe féminin et le doux Guillaume Postel rêvait déjà le salut apporté au monde par
27 6 l'ÈVE NOOVELLE
sa Jeanne, messie succédant au Christ selon ses Très met^veilleuses victoires des femmes. En plein xix* siècle, Saint-Simon continua et reprit cette tradition émouvante, faisant de notre sœur une quasi-déesse. L'hérésiarque Vintras devait plus tard raffermir ces doctrines gracieusement nébuleuses. Il imagina même une originale réhabilitation : la femme retrouvant ses droits de prêtresse, officiant elle-même à Tautel pour un sacrifice à la Vierge. Lui aussi, il était dévoré de l'angoisse avec laquelle certains rêveurs passionnés attendaient la Mè7*e, le grand Pontife, la Révélatrice, que Saint-Simon et le Père Enfantin annoncèrent avec emphase — et qui d'ailleurs n'est jamais venue, môme maintenant où personne ne l'attend plus...
Cependant saint-simoniens et saint-simoniennes s'étaient hâtés à sa rencontre. Un tel acte de foi est à signaler. Je n'ai pu lire sans émotion le récit de l'expédition aventureuse des « Compagnons de la Femme », recommençant, pour la libération d'Eve esclave et pour la gloire de la Mère, ces croisades vers l'Orient qui soulevaient les foules d'autrefois, ne voulant libérer qu'un tombeau, le Saint-Sépulcre. Partout on accueille
leur imprévu délire soit par d'ironiques applaudissements, soit avec des pierres. Ils ne stationnent pas, traqués par la police autant que par les haines populaires. « A la Mère, à la Mère ! » tel est leur cri de ralliement qui brave le ridicule. Ils s'embarquent à Marseille, Barrault et ses douze compagnons. La Clorinde emporte ces étranges paladins. Ceux qui restent continuent la tournée méridionale. A Arles, c'est un triomphe, à Tarascon, on les lapide : « Au Rhône » crie-t-on. A Lunel, les pierres recommencent à pleuvoir, à Montpellier personne ne veut les loger, â Pézenas et à Narbonne « le regard de la Mère » les protège. Castelnaudary leur apparaît la ville sainte de l'Occident. C*est à coups de trique que Mende les accueille. Au Puy tous les chiens sont déchaînés contre eux et les voilà de retour à Lyon, ayant laissé dans ce Midi tapageur une bruyante semaille féministe.
Joséphine Félicité, Suzanne Yoilquin, Julie Franfernot surtout m'apparaissent de vraies femmes nouvelles, victimes de la sincérité de leurs idées. Flora Tristan est plus complète encore. Supérieure aux missions dociles de la
femme, liée à un mari inconscient et vulgaire, elle ne put achever l'œuvre sociale qui était le fond (le sa destinée. La balle de cet imbécile jaloux manqua arrêter à jamais la grande apôtre. Elle réclamait un calvaire pour y proclamer Témancipation de la femme. Elle n'obtint le calvaire que pour y mourir. Amie de Tex-abbé Constant, elle en a le brûlant style, mais elle dépassa ce philosophe uniquement spéculatif par un pratique amour du prolétariat. Sur sa tombe, elle fut proclamée « la Sainte Humanitaire ». Une autre, républicaine et la plus dévouée des femmes, bravant les épidémies pour secourir ceux qui soufrent, visiteuse acharnée des hôpitaux et des prisons, multipliant dans sa vie privée les miracles d'une bonté généreuse, M'^® Grouvelle, est récompensée par la ruine et une précoce agonie. On la condamne pour s'être mêlée à un complot d(3mocra tique. Elle meurt avant l'expiration de sa peine après être devenue folle... L'arbredesjibertés de
la femme est aussi arrosé de sans: et de larmes.