LES SAINTES NOUVELLES
Les Saintes nouvelles sont bien près aussi d'être des martyres. Je ne voudrais pas que cette appellation de « sainte » pût nuire à l'esprit d'indépendance et d'énergie qui caractérise leur âme. Elles nous viennent surtout de l'étranger. Peu conformes aux tendaaces chrétiennes, elles n'ont gardé du Tolstoïsme que cette idée féconde de la à simplification » de la vie. Elles « se simplifient », disent-elles en leur synthétique langage. Tel est le seul point de vue un peu monacal qu'elles ont conservé. Cérébrales, elles se refusent à perdre, dans les raffinements des civilisations, un temps si précieux pour toute l'humanité. Elles ont réduit les distractions, les plaisirs, se retirent des milieux mondains afin de mieux appartenir au monde. Savantes conscientes, elles demeurent simples.
Combien imitent Tolstoï dans l'existence quotidienne, donnent leurs biens, renoncent au luxe, aux corvées et aux amusements des cités. Beaucoup se fixent à la campagne, réduisant leurs
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besoins au lu'ccssnirr slricl. vivant de la vie misérable dos ouvriers. Les fortes pensées messianiques se régénèrent sans cesse au vent des montagnes et à la pureté des forêts. Et ces laïques missionnaires sortent des solitudes pour répandre les bienfaits de la science et de l'altruiste foi.
Qu'elles ressemblent peu aux saintes d'antan! Celles-ci délicates, meurtries, vaincues par la vie ou dégoûtées (ce qui est même), réfugiées dans l'ignorance, exilées de l'humanité. Je sais bien que maintes entre les prédestinées des siècles morts furent des actives admirables, des cœurs pratiques et tendres, des intelligences pareilles à des flambeaux pieux. Mais les cloîtres arrachèrent à la terre, avide et jalouse, ces trop modestes
ffénies. La sainte nouvelle se mêle sans cesse, au
contraire, à l'existence d'autrui. Ses destinées, au lieu de la circonscrire, la poussent à se répandre plus. Sa bonté n'a rien des faiblesses souinises. Se dévouant, elle sait dans quel but et la méthode la meilleure. Désintéressée peut-être plus que l'ancienne, plus fière aussi, plus humaine en somme, elle a renoncé à l'excilant du ciel. Elle agit sur la terre pour la terre, ou, du moins, si elle a conservé encore l'espoir des récompenses futures dans un
au-delà meilleur, elle n'en fait pas le principal mobile de ses actions. Elle ne calcule pas avec Dieu, accomplit le bien pour le bien, dédaigne ce que le Bouddah appelait avec tant d'ironie a la récompense mercenaire », répudie la domesticité du saint d'autrefois qui, au moment de la mort, réclame des gages à Dieu. La sainte nouvelle a compris que le châtiment comme la récompense sont surtout intérieurs, que tout acte porte en lui sa juslice. Formulons ainsi son credo : Si l'on fait le bien, s erait-on comme Job assis sur un fumier de calamités, on est heureux quand môme, car il jn'est p a ^ d'autr e bonheur que d'être bon.
Qui citer? les noms se pressent sous ma plume, armés de la grâce victorieuse des femmes qui les portèrent.
E t Pau line Rolland qui répondit à un procureur général l'accusant de n'être qu'un « honnête homme, » : « Y a-t-il deux morales, l'une ^puv )r\\y^ l'homme l'autr e pour la femme? »> Mot exact qui ' déchire les codes !
Et Jeanne Deroin, ne voulant pas porter le nom de son mari afin de ne compromettre qu'elle, révoltée, emprisonnée, résistant aux ineptes plèbes,
cramponnée à la tribune pour crier l'indestruc-
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iible vérité des droits féminins, excitant — honneur véritable — la grossière hilarité de la Chambre auprès de qui elle réclame, quoique incarcérée, le droit de pétition pour les femmes, — les ailes brisées seulement par les lourdes charges familiales. « En proclamant devant tous, disait-elle, que nous ne répudions pas les saints devoirs de la famille, nous saurons prouver au monde qu'il est possible de les concilier avec l'exercice de nos droits. » Elle voulut trop.
Et Julie Daubié, sainte méconnue, bafouée des
siens, châtiée d'avoir prouvé la capacité intellectuelle de la femme.
Héroïnes de 1848, elles peuvent se gausser de l'injuste Prudhon déclarant: «L'influence féminine a été en 18i8 une des pertes de la République ». N'ont-elles pas pour les glorifier la phrase prophétique de Hugo qui fait éternellement sonore la tombe de l'une d'entre elles, Louise Jullien : « Le
xviii*' siècle a proclamé les Droits de l'Homme, le XIX® proclamera les Droits de la. Femme. »
Même au milieu des tentations de la richesse et
delà tendresse des siens, pouvant s'endormir dans
une paisible félicité, l'Emancipée préfère p euple r
^'idées son cerveau et d'angoisses altruistes sa vie.
Presque de nos jours, (^laroline de Bàrrau se vouait aux petits mendiants, aux prostituées et aux voleuses. Les médecins delà Salpetrière n'ont pas oublié une sainte créature, plus émouvante certes que les reines canonisées àgrand fracas, Elisabeth ou Cunégonde, car elle s'était attachée uniquement à l'instruction des enfants infirmes et épileptiques. Si le féroce Nietscho l'eût découverte, il l'eût conspuée pour avoir versé le lait de la pitié humaine aux déshérités de Dieu, à ceux que le ciel sevra de tout don ; mais il eut certainement pleuré d'émotion, cet Isaïe de l'anathème, s'il avait vu ces petits idiots avec un sourire prèsque intelligent, tresser des fleurs et chanter de débiles couplets selon les conseils de cette ange maternelle qui, meilleure que la providence, leur créait par sa volonté ce luxe de douceur.
Dans les p a y s où la femme et môme la jeune fille sont considérées et élevées comme des êtres conscients, que d'initiatives et de dévouements
incomparables!
Voyez les filles de baronnets ou de lords devenant infirmières, dans un élan de bonté, s'installant au chevet des malades en robe simple, en tablier et en bonnet. En Norvège, en JFinlande,
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j'aurais bien envie d'appeler saintes toutes les éducalrices d'enfants, toutes les fondatrices des universités en pleine campagne. En Suède, célé- Lrons surtout Fredericka Brenner qui donna le signal d'un réveil intellectuel des femmes. Du fond de la Russie, je vois une irrésistible théorie marchant en colonne sacrée sur la neige et dans les ténèbres. Les patriciennes renonçant à leur nom et à leur luxe ; les femmes-médecins qu'aiguillonne le besoin moral d'apaiser les douleurs, messies des corps à travers la mort et l'hiver, adorées et bénies; les institutrices mères des âmes, ayant tout quitté pour éparpiller quelques épis de science, portant en soi le rajeunissement du vieux monde. Quant aux Polonaises vous les trouverez dans n'importe quel pays à tous les combats de l'idée. Oui, l'apostolat, tel est l'aboutissement intellectuel de la femme nouvelle. De même que la meilleure femme du passé n'avait qu'un but, laj)elle et infinie maternité physique; l'autre, la moderne, n'a aussi qu'une envie, la belle, l'infinie maternité morale. Un sentiment plu s exact ^des nécessités profondes naît en elle. Paris a vu s'élever par exemple un refuge pour les femmes enceintes où de pauvres compagnes d'employés, de professeurs,
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d'ouvriers ont regagné assez de santé et de calme pour procréer une moins mélancolique race.
M"*" Becquet, de Vienne, la fondatrice, est ainsi la bienfaitrice avant leur naissance d'un joli nombre de bébés. Il est doux de faire refluer au cœur de la femme, — courroucée par la misère ou la lâchiBté virile jusqu'à l'horreur passagère de l'enfantement ! — la bonté intarissable, éternel apanage des naères.
Je songe encore à miss de Broen qui a réconcilié avec la société dans son ouvroir de Belleville les épouses et les mères des fusillés de la Commune. Elle a raconté elle-même la manière providentielle dont elle s'attacha à ces créatures de douleur. Après la Commune, elle alla avec beaucoup d'étrangers visiter le cimetière du Père- Lachaise. Elle arriva ainsi au bord d'une fosse commune près de laquelle pleuraient les veuves, les mères et les orphelins de cinq à six cents communards fusillés la veille. Des couronnes rouges s'étalaient, du sang restait là, la colère veillait avec ses revanches dans les yeux et les bouches crispées des survivants. Miss de Broen vit la profondeur de ces désespoirs et rêva d'y verser tout son cœur comme un sacrifice expiatoire
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qui empêcherait un autre sang de couler. Là gémissait une femme ayant perdu à la fois son mari et son fils. Que lui restait-il de Tôtre humain, rien que le désespoir? Très timide d'abord, miss de Broen s approcha d'elle et prononça le mot magique de la pitié divine; cette infortunée, qui s'imaginait sans doute être une irrémissible paria, se rasséréna un peu en voyant quelqu'un de son sexe tendre et doux pour elle. Dès lors le projet de secourir ces malheureuses ne quitta plus miss de Broen. Les révoltées trouvèrent un refuge auprès d'elle et elle ne fournit pas seulement un remède aux corps endoloris, elle pansa les âmes, leur réapprit Tldéal ; et le bercement des cantiques les réconcilia avec le Divin.
Comment résister au désir de citer d'elle cette phrase révélatrice ; « La haine du pauvre contre le riche ne s'apaise pas par les aumônes ; c'est par un contact personnel que nous avons pu leur prouver notre affection, notre intérêt et leur montrer que des personnes aisées peuvent renoncer à quelque chose pour l'amour d'eux. »
Voilà certes des idées pratiques et neuves apportées en la sociologie par la femme ; elles ne sont point réactionnaires et pourtant elles évitent
la barbarie des révolutions. Elles sont conformes à ce magnifique aphorisme bouddhique : Ce n'esif pas par la violence que tu détruiras la violence';
cVsî au contraire par la douceur que tu arrêteras- ' léë înjûsfês' ef lés violents .
La croisade contre la prostitution, l'alcoolisme, les abus de la vivisection et la guerre.
Qui pourrait donc nier le bienfaij; du rôle féminin dans la société ?L'homme apporte difficilement ce principe d'universelle miséricorde, sinon sous une forme sacerdotale qui parfois devient autoritaire jusqu'à l'écœurement. La femme, au contraire, marche dans cette voie avec une frénésie souriante et souple. Aussi s'est-elle attachée particulièrement à certaines injustices qu'elle veut déraciner et que l'homme avait fini par accepter, les jugeant plus tenaces ou plus fatales. Elle s'en prend à la prostitution, à l'intempérance ; elle proscrit les persécutions exercées contre des races non humaines; elle combat la guerre.
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l'impôt de Lk CHAIR
Certainement, la prostitution est une grande honte et une grande douleur.
Tant qu'une prostituée « légale» accomplira son métier de par la volonté et le décret de l'Etat, aucune femme, serait-elle la plus vertueuse, la plus intelligente, la plus indépendante, ne peut s'écrier : « Je suis déliée de l'antique servitude. » L'apostoline la plus pure ressent cette insulte même aux heures héroïques, car, solidaire de toutes ses sœurs, elle communie par sa conscience indignée avec l'immense caste des esclaves patentées du plaisir viril , le bétail inconscient de la volupté seulement virile. D'autre part, dans la prostituée qui a réussi, dans la courtisane reine de nos temps, s'étale une revanche qui peut satisfaire ses instincts belliqueux, mais aussi quelle immense honte et quelle colère à cette pensée que, dans notre société sensuelle et étroitement pratique, ce soit par les plus basses armes qu'Eve puisse triompher, alors qu'elle est vaincue combattant avec son cerveau pour sa vertu et sa liberté ! Et
puis, son cœur, si tendre à l'humanité entière, féminine et virile, safllige à lagenouillement de rhomme devant la moins digne d'idolâtrie, celle qui attise, symbolise et répercute la bête primitive et impure qui croupit en lui, l'homme. Pendant que Moïse pria sur la montagne, son peuple se vautra aux pieds du veau d'or. Oui, pendant que l'émancipatrice lutte ou médite dans les sentiers escarpés de la Bonté ou de l'Idéal, la foule s'attroupe, ricane, applaudit, s'allume devant la statue d'une danseuse déshabillée en un salon officiel. Et vous croyez que ne se précise point une tâche immense, qu'elle est inutile la %^.nn<î de la magicienne au charme souverain 3îiL-i^^LJÎH5 ^^^ hommes lèATront enfin des yeux moins matériels, non pas vers les reins d'une courtisane, mais vers le front d'une prêtresse de l'Idée !
Cependant, avant de changer l'esprit lent et obscur de la multitude, il faut tendre une secourable main vers les victimes de ses caj)riccs et de son inclairvoyant despotisme; aussi, est-ce pour secourir les prostituées que l'Eve des plus purs jours s'est levée.
Cette sorte de charité supérieure conduit d'ailleurs au sentiment de la justice au lieu de consoli-
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der le désordre social. Je sais une charité exté-
rieure et sotte, générosité bruyante abaissant celui àqui elle s'adresse sous forme d'aumône, qui caresse seulement la vanité du donateur; mais le véritable et haut altruisme, c'est la vertu fondamentale par laquelle un être humain, — de ce seul fait —h quëlqiie'Hegré de déchéance qu'il descende innocemment ou par sa faute, demeure un frëre infortuné, un camarade à soutenir. Le cœur doit s'ouvrir avant la Bourse. — Avant de donner, il faut se
donner. — M""* Joséphine Butler est un bel exemple de cette charité qui est dans le chemin de la justice. Il faut la proposer comme initiatrice à tant de femmes intelligentes, frappées en leurs espoirs familiaux et qui demeurent oisives, n'ayant pas encorç conscience des missions sociales. M"* Joséphine Butler perdit par un horrible accident sa fille unique. Elle ne se rattacha à l'existence qu'en transmuant, par l'alchimie de la douleur, son amour maternel en un universel amour. Elle le répandit intarissablement sur les créatures les plus décriées. Dans sa propre maison, elle accueillit les épaves du vice, celles dont le vice lui-même ne voulait plus et elle ramonait les pauvres femmes non seulement à l'espoir de quelque destinée
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moins triste, mais anssi au respect perdu de soimême. Elle s'initia de la sorte à ses propres devoirs nouveaux. Bientôt elle prit la parole dans différents pays, cherchant pour la plaie^e la prostitution les baumes les plus miséricordieux et créant partout oii elle passait « un réseau d'œuvres destinées soit à élever ou protéger la jeune fille, soit à relever la femme tombée (1). > La revendicatrice qui a formulé contre la prostitution et la justification que semble lui apporter l'Etat les arguments les plus vigoureux et les plus nets, c'est Maria Deraismes, notre grande émancipée française. Elle critique l'affirmation de la science adulatrice des préjugés despotiques du mâle. La puissance génésique, nous racontent nos mandarins, est chez lui supérieure à la femme et cette exubérance l'autorise à professer des mœurs libres, tandis que l'apanage de l'autre sexe c'est la
retenue, la chasteté parce que ses exigences ne revêtent point un caractère impérieux.
1. A Paris nous possédons VGEavre des libérées de Saint" Lazare, fondée par M^^^ de Grandpré, dont la directrice actuelle est W^^ Bogelot. Cette société tente de permettre aux voleuses et aux prostituées d'acquérir une réhabilitation sociale à Texpiration de leur peine. Il ne faut pas omettre pour l'BIspagne la personnalité si haute de Doila Conception Ai'caal, la vliileuse des pan- V es et des prisonniers.
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€ Ainsi, dit-elle, un dilemme se pose devant nous : ou les hommes seront perpétuellement déçus dans leurs aspirations les plus légitimes, ou les femmes transgresseront la loi de réserve qui leur est imposée.
« Vous conviendrez alors, que la situation de la femme devient singulièrement critique; elle se trouve entre le fameux : « Elle me résistait, je Tai assassinée » de Dumas père et le non moins fumeux : « Tue la », de Dumas fils ».
L'homme a tranché la question en établissant la prostitution et en l'encourageant. « C'est ainsi qu'une jeune fille, une femme appréhendée sur la voie publique pour excitation à la débauche est immédiatement inscrite comme devant continuer à se prostituer, suivant la volonté des passants. Dans ce cas, c'est l'Etat qui est récidiviste (1). »
N'est-il pas cependant démontré par l'expérience que les deux sexes n'ont aucun intérêt à gaspiller leurs précieuses réserves, qu'un frein est possible, que la vertu est normale dans l'humanité ? Il est donc injuste que l'homme impose à la femme
4. Discours de Maria Deraismes au Congrès français international du Droit des femmes en 1889.
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rette illine charnelle, il est juste et beau que celle-ci la lui refuse, car le niveau moral de toute rhumanité en sera élevé.
(iCrtes, je n'ai point le ridicule de croire qu'ainsi tout vice, tout libertinage seraient ruinés, mais du moins la société ne préméditerait plus, n'autoriserait plus une longue série de brutales et bestiales soumissions.
Que toute épouse se rappelle avec indignation qu'en pleine société civilisée, au milieudu respect et de la cajolerie des hommes, subsiste un impôt de la chair prélevé sur son sexe ! Et que toute ni^re médite cette parole indignée d'une mère aussi : « A quoi bon apprendre à nos fils à res-
pecter la vertu quand l'Etat déclare l'immoralité une chose nécessaire et procure au jeune homme des femmes estampillées par l'autorité comme une marchandise? »
Pauvreté, pauvreté c'est toi la courtisane; C'est toi qui dans ce lit a poussé cet enfant Que la Grèce eut gardé pour l'autel de Diane.
Musset l'a dit. La prostituée légale — souvent aussi l'illégale — n'est presque jamais volontaire; c'est la faiblesse, l'ignorance, le découragement,
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les pièges d'abominables marchands qui la précipilent à cette servitude animale. Mais si la femme ne joue à cette occasion que le rôle d'une victime et verrait certes avec joie s'anéantir ce privilège de la luxure, l'homme hypocrite et bassement sensuel ne lâchera jamais sa proie abondante et facile. Malgré la femme, contre la femme, le rut du mâle a créé et maintient la prostitution.
€ Le sang des archanges déchus »
La débauche est l'ennemie de la femme, non seulement parce qu'elle déprave lamour sacré, mais, aussi parce qu'elle détériore la santé et la race. C'est la sœur de cet autre fléau, l'alcoolisme, qui marche souvent avec elle. La société moderne s emble trouver des ennemis plus redoutables d'autant qu'elle s'avance s^vec plus d'énergie sur la rout e du prog^rès. L'alcool, que Gérard de Nerval appelait, non sans une compréhension profonde du délire bachique aux exaltations mensongères, « le sang des archanges déchus » , s'infuse toujours davantage dans les veines des générations. Il corrode les nerfs, les détend, ruine la volonté.
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entame Tintelligence, suggère des manies cruelles ou hébé tantes, marque de dégénérescence le visage des peuples. Aussi la gardienne de la race s'est-elle dressée avec une sauvage fureur contre ce monstre impitoyable. L'ivrogne est peut-être le spectacle le plus révoltant et le plus triste pour une femme aux instincts élevés. Je ne sais pas d'exemple plus abject de la dégradation volontaire. Etrange trahison de la civilisation; c'est dans les races les mieux orientées vers l'activité et abreuvées aux sources d'une existence ardente, que lalcoolisme sévit le plus. L'Amérique, les races anglo-saxonnes, et jusqu'à ces jeunes races slaves où se réfugie notre espoir, brûlent à ces liquides feux (XI).
Une Américaine, la « mère » Stewart, âgée aujourd'hui de quatre-vingts ans, fonda l'Œuvre de la tempérancedesfemmes chrétiennes, dont la présidente actuelle est miss Frances-E. Villard. Cette société possède à présent près de neuf cent mille membres. Ce fui au début une vraie révolution, même dans ce pays où toutes les nouveautés naissent cependant avec la spontanéité des fleurs sauvages. Les Américaines n'avaient pas encore parlé en public. M^^Bcntzon nous les a montrées dans
ses aiguës et charmantes études, pénétrant à Timproviste dans les bars et dans les saloons « se jetant à genoux, adjurant les ivrognes ou les accablant d'anathèmes. » On les appela 5An>Aer5, parce qu'elles criaient beaucoup. Mais c'était la vérité et un charitable désir de guérir d'abominables malades qui faisaient si aiguës leurs voix. Depuis, d'ailleurs, elles se contentent d'être sublimes. Dans beaucoup de provinces les débits de liqueurs furent fermés et des maisons de santé s'ouvrirent pour laguérison des alcooliques. Les écoles enseignèrent scientifiquement la tempérance. En Angleterre, les cochers eux-mêmes furent convertis, grâce aux abris-restaurants que ces dames leur firent construire; et l'un d'eux peignit sur son fiacre le nom de la « Société de tempérance d'Angleterre » pour montrer au monde qu'il savait ne pas cacher ses principes. Qui eût pu penser que les automédons renonceraient à rougir de libations la lanterne de leur nez ? Les femmes seules pouvaient obtenir ce miracle. . .
Le but de cette « Union » est plus large encore. Affiliée aux groupes qui travaillent à la réforme des prisons, à la création de clubs d'ouvrières, au
suffrage féminin, elle devient une force tout à
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coup déployée lorsquiuiiiV/ important est proposé dans le pays. La Tempérance-Union se répand dans tout le pays en des voitures pareilles aux roulottes des Bohémiens, discute en plein air, éclaire la population. L'année dernière, à Londres, le 16 juin, elle forma la manifestation féminine la plus importante jusqu'à nos jours. Deux cents femmes pasteurs prêchèrent en deux cents églises, tandis que le pasteur mâle officiait. C'était à Finauguration d'un grand congrès international. A la séance d'ouverture, dans City Temple, les deux présidentes de l'Union, lady Henry Sommerset pour l'Angleterre, miss Frances Villard et la Mère Steward, la fondatrice, parurent sur la plate-forme au-dessous de l'orgue qui accompagnait en sourdine leur entrée. Un délire d'acclamations secoua l'auditoire et des milliers de consciences s'éveillèrent devant cette trinité féminine qui, sans promulguer de dogme, ne les entraînait que vers le bien.
Mais je n'ai pas encore dit la raison la plus profonde de la haine que voue la femme à Xâlfipol. C'est un rival, un rival d'autant plus redoutable qu'il est d'essence malfaisante. Je ne sais quel mystérieux attrait pousse en effet tant d'hommes vers la
destruction. Oui,ralcool est le rival de lafemme. Il lui arrache le père, l'époux, la frère, le fils, il les conduit hors de la maison, les enferme dans la vicieuse atmosphère des cafés, des bars, des restaurants de nuit. Il leur désapprend les douces satisfactions, qu'apporte le contact d'un noble amour, il les jette à ce que Michelet appela € les mornes plaisirs de la vie polygamique». L'alcool a un autre inconvénient que Michelet n'a pas trouvé, il ressuscite en l'homme cet atavique et indéracinable ennemi de la femme tapi au fond de tout mâle, je veux dire le maître préhistorique dont le poing impitoyable pour des millénaires la blessa. Combien d'amants doux et aflectueux deviennent tout à coup, possédés par ce démon, des brutes inexorables. Je ne sais pas d'ennemi plus perfide, je ne sais pas de rival plus outrageant. Il enivre, et la femme voudrait être la seule à enivrer... -La femme est la véritable vigne. Salomon qui se connaissait bien en l'un et en l'autre nous l'apprend. Elle réconforte comme les belles grappes dorées, et quand on la presse sur son cœur, elle verse par le baiser un vin sublime dans notre cœur. Cette ivr esse-là, si elle n'est pas épaissie ou empoisonnée par les conventions sociales, apaise
fttrftT)^ d mag nanime. L'alcool nous vend la honteuse contrefaçon de cette ivresse. La boisson quentessenciéeet artificielle, ayant caressé notre bouche, s'msmue en tout notre être, nous trouble de ses vapeurs maladives, éveille les plus bas désirs, nous fait méchants, grossiers, déraisonnables, stupides. Nous buvons certainement dans Talcool le sang
I des démons, tandis que par le baiser de la femme
f descend en nous le sang des anges