LA FEMME EST LE PREMIER ESCLAVE
Il s'éveille, inspecte la caverne d'un œil hébété :
« J'ai faim », dit-il. Alors elle comprend q[ue «on
sort est fix é. Elle est la servante, il faut que le plus
fort soit obéi. Elle baisse la tête, elle allume le
premier feu, construit le premier foyer, attise de
son souffle exquis la petite flamme, que l'homme
célébrera avec des larmes dans les yeux, mais ,qui
est devenu le symbole de la domestication injuste
de la femme (II) ... Une bête égorgée est là dans
un coin, elle la prend avec dégoût. L'inimitié
git dans ce repas de fauve; ce sang, ces fibres,
cette nourriture encore pantelante aidèrent à cette
fureur dont elle subit Thorrible fardeau. Elle découpe et étale cette chair devant le feu qui pétille.
L'odeur culinaire empuantit la caverne. Mais
rhomme se pourléche et rit. Dans son silence, elle
s'épouvante de la prochaine frénésie sensuelle. «J'ai
soif », dit-il. Et elle presse les fruits et les plantes
dont la liqueur fermentée excite... « C'est bien,
mangeons », dit-il. Elle le sert, il prend tout,
mange, boit, crie, frappe du poing dans les viandes
et les boissons. Puis, étant gavé, ses paupières
battent, les cils se collent, les yeux sont clos. Le sommeil renvaliit encore. Alors la femme bénit la nourriture épaisse, le foyer de servitude ; l'humiliation Jia pas été tout à fait inutile. 11 lui est permis de n'être pas battue ou violée.
Telle fut riuauguration du premier foyer. Désonnais, sous Timpérieux regard, elle s'industriera à ce jnétier inepte. Cependant un jour la mesure est d(îpassée. Il mange trop, il boit trop. L^indigeslion et lïvresse s'exaltent Tune l'autre. Au miliiMi des hoquets, il se lève et marche vers elle, plus bestial que les bétes, au dessous de rimmonde. Elle n'y peut lejiir. L'é[)ouvante n'était rien à cot('3 du dégoût. Elle selajice loin de v(\ spcclacle intolérable, se jure de ne revenir plus. Taul })issi «'lie périt sous l'àpreté des éliMuents ou par lîi dent des fauves! Elle s'enfonce dans la foret, met entre elle et lui la nature et l'espace, llélas ! elle a perdu l'habitude delacoursc ;aspliyxiée par les fumées des cuissons, respirant l'atmosphère lourde du lit et des cuisines, elle chancelle, aveuglée; de soleil^ étourdie par l'air pur. Et les forces lui manquent. La blessure renaît et la terre boit encore les larmes sanglantes. Elles la trahissent. Lui a retrouvé la route suivie comme
le chasseur reconnaît les traces du gibier déjà atteint. Elle n'a pu aller au delà. Elle s'est agenouillée, a mis sa tête dans ses che\x^ux, attend la mort. Mais il n'est pas si sot. Il a besoin de la femme et il sait bien que cette fois une brutalité l'exterminerait. Elle lui est utile, indispensable, et il prendra les grandes précautions pour qu'elle ne fuie plus. Avec des rires muets de rancune, il l'entraîne, jusqu'au fond de la première maison, parmi les ordures et les pierres, là 011 la caverne est un in pace, presque sans jour. Tout a ét('' préparé. Dansl'indeslructible roc, il a scellé le lien ; et tout joyeux, ils'exerce avec des mains haletantes ; autour du cou d'abord le lien s'enroule, puis une armature serre à la taille la vaincue, alin qu'oppressée elle puisse moins se plaindre; puis les mêmes liens s'incurvent aux poignets, se perpétuent aux chevilles. Cette fois il éclate do rire, pressentant sans doute l'éternité de cet enlacement Il triomph e devant le premier prisonnier, le premier forçat, le premier paria qui est sa f emme . Mais, étrange retour de ces contacts presque caressants de s'être tant appliqués, un frisson nouveau les a parcourus tous deux. Ses sens à elle se sont éveillés, la luxure de l'homme s'anime.
2 6 l'ÈVE NOUVELLK
Uii autre lien plus abominable va les lier, une chaîne d'impureté et de haine ! trop outragée, elle n'est plus insensible, elle pleure et elle crie. Et tel s'accomplit le j)re mier spasme -du premier amour.
Origine de la coquetterie, du mensonge
ET de la guerre
Mais la honte l'arrache enfin à cette ivresse vile. Alors elle se dresse malgré les liens enchevêtrés, toute secouée de sa colère et par la vision de son destin.
« Te voilà fier, car me faisant ton inférieur, déformant mon corps, avilissant mon àme, détraquant ma sensibilité, tu m'as presque abaissée jusqu'à toi 1 Ah, mon ventre labouré portera une génération maudite et criminelle, ce sont des nœuds de vipères qui se tordent en moi. Les frères envieux et malfaisants, les sœurs hypocrites et perverses gonllent déjà mes entrailles. Tu l'auras voulu! Tes muscles plus forts auront créé la guerre, le mensonge, l'esclavage, la courtisane. Car, dis-toi bien cela, je ne suisqu'uneprostituéc.
l'ÈVIT rfOUVELLK 2 7
LâÉ» deux baisers que j'ai reçuis de toi ne furent point ceux de mon cœur, et dans le dernier tu as créé te péché suprême qui est la volupté san» amour. J'étais la ménagère, je suis la courtisane! Tu Tas encore voulu ! Mais ta propre défaite est dans mespropres chaînes. Vois-tu ces liens soli-des qui déjà marquent mon corps, tu les paieras cher, ô mon maître. Car il te faudra les renouveler toujours. Et ils ne seront plus grossiers et faciles à tresser, ils seront infiniment précieux, ornements de ma vengeance, instruments de ta folie. Les métaux, encore inconnus, serviront à mes chaînes ; autour de mon cou, de mes bras, de mes pieds, de tout mon corps les liens, tes liens flamboieront. Et je serai non seulement une idole de la luxure, mais une idole de la richesse ! Tes arrière-petitsfîls pleureront, prieront, mourront à mes insensibles genoux ; je ne les accepterai que s'ils m'apportent comme toi le lien, le symbolique lien, témoignage et rachat de mon esclavage antique. Quel long labeur ou quelle opiniâtre vertu ou môme quelquefois la vie tout entière seront le prix de ma possession qui voudra être toute étincelante de ta ruine 1
«Une esclave^ crois-tu? Non, ta /?2fl//7'^55^. Tuas
3 l'ève nodvelle
juste, que la nature Tavait décrété, non sa Dei:sonnelle volonté.
La femme, déjà accoutumée au servage, obéit; et la plupart de ses filles hébétées qui devinrent la multitude crurent qu'il en « devait» rtre ainsi. De nouveau, ce fut la déroute; vainement le front viril, épris et rude, pliait quelquefois contre le sein délicat de l'épouse. Vite, au dehors, l'homme se reprenait. Loin de la maison la plus clémente, l'empire resserré et disputé de la femme s'arrêtait. La chose publique ne voulait pas d'elle; on la jugeait indigne comme les criminels, les fous et les enfants. Prudence, haine subtile de l'homme! La femme s'habituerait mieux ainsi à la paresse intellectuelle, se bornerait à la vie intime et laborieuse à la volupté de l'époux et aux douleurs convulsives de l'enfantement.
Et ce fut la première société.