LA FEMME ENFANTE LES DIEUX
Cependant un trouble étrange s'accomplissait en elle; son cerveau évoluait aussi, mais loin de efitteécorce des choses que l'homme matériel avait
accaparée. Elle entrait dans l'Au-delà et le Mystère. Lasse d'enfanter uniquement dans la honte et les suplices le rejeton de Thomme, elle enfanta dans le recueillement et le rêve ses fils à elle seule, — les Dieux.
Tandis que 14nteîiigence hostile s'était déyelopée par l a lutte chez JJifimme, la femme, parquée comme une bête dans son taudis, insatisfaite des étreintes, ravagée par les phénomènes de la race, sentit l'instin ct supérieur fleurir en elle. EJ^lle écouta la voix des choses et des races crues inférieures. La bête apprivoisée, communiant par les yeux plaintifs avec l'humiliation de la servante, les menus objets du foyer créés par elle, magnétisés de sa propre vie, la source tranquille où elle allait puiser, l'arbre bienveillant sous lequel elle confectionnait les premiers vêtements de l'homme, et la brise dont la caresse était si douce, bien plus pénétrante dans sa chasteté que le baiser lourd de l'époux, le soleil naissant pareil à un beau petit être, les grandes minutes du crépuscule où il semble que meure un aïeul, elle avait senti et compris tout cela; à tout cela elle donnait de son âme méditative. Elle eut le sentiment des forces
bannes, conservatrices de l'univers. Le sous-hu-
main et le surhumain lui apparurent. Et les énergies occultes, invisibles Teffleurèrent. Elle se levait la nuit quand riiomme stupide et ses agitations artificielles sommeillaient; les étoiles la regardaient avec des yeux de femme douloureuse. La lune était sa sœur, comme elle blessée, variable, diminuée, souffrante, pareille à sa glorification mélancolique dans le ciel. L'homme routinier mit du temps à s'apercevoir des modifications de sa compagne. De nouveau elle lui échappait. Ce n'était plus la fuite éperdue, les jambes peureuses, la belle tête emportant l'éblouissante toison à travers la campagne ; c'était l'absence immobile et, auprès de lui, une r('signation pire qua l'antique^ révolte^ l'émigration de l'àme.
l'ensevelissement du grand ancêthe
Un événement important traversa celte crise.
La guerre avait éclaté avec les premières tentatives sociales. L'homme avait marché contre l'homme. Mais Thomme avait peu frappé son semblable. Le monde était inmiense, la fuite lui avait permis de trouver de nouveaux climats où vivre seul avec sa tribu. Mais il n'avait pu préserver
l'ève nouvelle 3 s
l'Ancôtre, Thabitant des arbres, le vieux, le doux anthropopithèque, vers qui la femme s'était, dans la solitude, de plus en plus rapprochée. Il était oublié, mélancolique, ne poussant gu^re que des cris, incapable encore de langage, mais ayant les yeux bons des chiens et des grands singes. 11 ne mangeait que des fruits, repoussait avec horreur le repas sanglant dont raffolaient ses fils. Lui et la femme se comprirent. En vain, elle tenta de l'emporter sur ses fléchissantes épaules, il était trop lourd; puis il refusa d'un geste de bète excellente et vaincue; il sentait que la planète où la guerre éclatait n'était plus faite pour sa douceur. Le silex d'un ennemi le frappa au visage, ouvrit son front, délivra son âme enfantine. L'homme saisit l'arme, mais recula dans les fourrés ; la femme tomba sur le grand corps immobile en poussant une lamentation immense. L'Ennemi la regarda, vit sa fai- ^ blesse et Tancôtre vénérable qui avait cessé de ^
vivre; il eut pitié et s'écarta. Alors elle creusa le sol de SOS propres chaînes, avec les instruments de ses humbles labeurs, avec ses ongles aussi, elle confia à la bonne Terre chérie lancôtre qui l'avait tant aimée et, comme la terre, ne fit jamais de mal.