‹ L'Ève nouvelleChapitre 64 sur 72 · L^ALTRUISME EST LE FRUIT DE LA CONSCIENCE · texte numérisé non relu

L^ALTRUISME EST LE FRUIT DE LA CONSCIENCE

J'ai visité dans la maison qu'habite encore sa sœur, Taustère chambre où travaillait Maria Deraismes. 11 y a là toutes sortes d'ouvrages — Tite- Live, Auguste Comte et les Védas. Après avoir durant des heures communié avec la sagesse ancienne et moderne qui est incluse, comme dos papillons morts, entre les pages des livres, quand le carnet s'entlait de notes et que son cerveau débordait de ces pensées vivifiantes nées au souffle de l'étude, elle se dressait impatiente, marchait de long en large dans le petitespace entre les meubles «érieux. Elle eut certainement, dans l'esprit d'un poète, éveillé l'idée d'un fauve au sang généreux qui va s'élancer, dès que sa cage sera rompue, et à qui ces cloisons étreignantes furent seulement un motif d'exaltation pour son enthousiasme. Fauve si l'on veut, mais fauve bienfaisant, plein de bonté et de grâce. Cette agitation n'était-elle pas le symbole de la jeune co«science éveillée en la femme et ne se contentant pas d'éclairer les parois 3e^s6h "âme, voulant s'élancer encore au delà,

se répandre en torrents de flammes dans l'esprit plus ohseur de ses sœurs, afin d'y apporter l'incendie de la vérité?

(Vest que si l'homme était resté seul, le sacrifice risquait bien d'être perdu. L'altruisme socialiste — celui du moins des premiers pontifes français ou allemands — devient volontiers la forme odieuse d'un autocratisme d'adjudant ou de contremaître. L'usiiK» et la caserne sont toujours là, c'est-à-dire rhonnne seul, en tout cas dominateur. Dans l'exislence des classes riches, l'égoïsme poussait de plus en plus une société inquiète et dégénérée au cnlie de l'or et de toutes les satisfactions surtout grossières ([u'on se procure avec l'or. Ces abus de la mollesse ou du Sectarisme avaient créé les fureurs anarcliistes, l'individualisme féroce, le snobisme égotiste (une des plus incurables indigences du cerveau moderne), les cris prophétiques de ce grand Nietsche devenu fou à force d'incarner le mé[)ris de Tliomme supérieur pour l'humanité stupide et méchante. Un cyclone de destruction soufflait sur le monde. La femme alors çst sortie de l'ombre. L'humanité est son enfant, la vie est son

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œuvre, elle apparaît comme l'indestructible mère qui ouvre son admirable poitrine, féconde, douce,

— lait et joie, — deva nt Tennemi cmi s'arrôte déconcerté. Un messie inépuisable frémit au cœur de toute femme, et il s'écrie : « Je ne suis que la Paix! »

Elle a résolu par une caresse Thésitation de rhomme se demandant si pour être plus fort, il ne fallait pas redevenir cruel. Un darwinisme mal compris avait brûlé la miséricorde. L'homme se demandait s'il ne fallait pas revenir aux époques païennes où l'infirme, le faible, le petit (qui coûtent tant de peine, font perdre tant de temps) n'emgêchent pas le développement des énergies personnelles, ne diminuent pas les hautes destinées ? Et l'homme raisonnait, argumentait, interrogeait sa

science, fouillait5^5 textes, prenaità témoin l'histoire que seul il a écrite. La femme n'a pas même écouté ce sophiste irrésolu^ elle a saisi le débile entre ses bras, a dit: « Il souffre, il est à moi, c'est mon fils. »

LES PROPHÈTES DE l'ÈVE NOUVELLE

Les artistes m'apparaissent les premiers prophètes^ de la femme consciente. Oui, je ne cesserai de l'affirmer, Léonard de Vinci demeure un des

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premiers et des plus puissants émaucipateurs. Ah! quel souflle d intuition traversa ce suprême génie qui le premier lixa les traits d'une humanité supérieure avec SOS saints, ses anges et ses vierges. Il trouva le superhomme de Nietsche, il délinéa notre femme nouvelle ; le front pensif de ses madones, les lèvres de ses portraits au sourire méditatif sont un mystère simple et clair pour ceux qui ont compris que la femme n'est jpas immobile on la f emelle . que les élixirs de la science et de la réflexion peuvent faire surgiren elle l'ivresse d'un être plus beau. Les femmes de ses tableaux ne sont restées incomprises que parce qu'elles appartenaient à l'avenir. Les commentateurs et la foule, accumulant sur leur incompréhension leur propre péché, se sont écriés qu elles étaient perverses. Elles étaient trop pures, ces femmes inouïes, pour n'être pas déclarées monstrueuses par les sots ! Le sourire de la Joconde a été décrété dépravé, lui qui, sur des lèvres que Tatavisme et l'ambiance prédisposèrent au baiser seul, dessine le schéma divin de la pensée qui s'éveille.

Ce petit pli ardent de la bouche, cette ironie pénétrante des yeux devant quoi les critiques se frappèrent le front jusqu'à extinction d'idées, c'est

tout naïvement la femme future qui s'annonce ; et si une volonté intime, un effort personnel la rendent inexplicable et déconcertante pour des yeux encore trop matériels, comprenez qu'elle paJpite d'un amour au delà du désir, d'une pensée au delà du monde.

Les héroïnes plus maculées d'Ibsen, parfois des destructrices ou de délicieuses folles, souvent des types tout frémissants d'un idéal de révolte, de chasteté et de lutte, ont certainement accéléré l'évolution de la femme, même à Paris où elles furent plutôt pressenties que comprises. Les préraphaélites de nos jours, reprenant la tradition des primitifs, nous ont fourni une femme méditative et spécialement attrayante d'avoir compris que la chair belle n'est belle quç si elle est le palais d'une âme belle. Cette année, au Salon des Champs-Elysées, je m'arrêtai parmi les sculptures devant une femme assise, une Méditation de M""® Syamour. Un bras laisse tomber le livre, qui fut le messager de la Sagesse, l'autre se replie pour soutenir d'un doigt inquiet une jeune et tendre joue. Cette Eve moderne n'est attentive qu'aux voix de son âme. Le front comme en opposition au destin; les yeux, en retrait des âmes froissées,

se rocueilleul; autour du visage, autour du corps voilé et long, la visible atmosphère de voluptr» démontre quelles ressources infinies la Beauté découvre dans le silence, et cette forme exquise de lîi piété humaine qui se nomme la méditation. Telle est la femme contemporaine comme une Française sîïit la concevoir et l'exprimer. Elle ne brusque rien, elle ne renonce surtout à aucun de ses charmes, elle sait même les distribuer et lés faire valoir avec plus de sûreté ; elle se sent étranger!» aux brutales traditions qui pesèrent sur ses aïeules. Elle attend plutôt qu'elle ne possède son nouvel idéal.

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