UNE MATERNITÉ SUBLIME
Pour ma part je pardonnerai beaucoup à Auguste Comte parce qu'il dressa sur le maître-autel et au fronton de son temple de l'Humanité une femme virginale tenant dans ses bras un enfant. S'est-il bien douté, ce vigoureux esprit qui se contenta de finir en poète, du sens prodigieux de ce symbole? Un mystère infini et jusqu'ici défiguré réside en cette effigie si simple qu'elle a pénétré dans tous les palais et dans toutes les chaumières, que le pauvre et le riche, sans même avoir besoin de la comprendre, l'ont adorée.
Que signifie la Vierge d'abord, la Vierge-Femme, cdle qui est mère et pure à la fois ? C'est l'Eve délivrée, que l'opprobre de l'homme ne salit plus, qui s'est émancipée de l'esprit de servitude, qui a échappé à la contagion des idées viriles, qui est, pense et A^it selon sa volonté et son idéal. Le flambeau de sa conscience la défend et l'illumine, semblable à ce feu vénérable que les Vestales devaient entretenir et qui ne mourait jamais.
Au début de ce livre, j'ai applaudi au cri dune
fonuîie hardio critiquant l'idolâtrie que notre société matérielle voueà laMère sous le seul aspect inférieur de j)ondeuse d'enfants. Mais il faut renverser l'idole humaine pour que le sens surhumain s'en di'gage en un voluptueux parfum.
Disons-le bien haut : il existe toute une création inelTable, une maternité splendide et tout à fait oubliée des foules, si la statuette de la Vierge tenant son rejeton ne les avait pas, du mojns, maintenues depuis des siècles à nos yeux physiques et incompréhensifs. Ainsi que le croyait déjàPluton, ainsi que les siècles d'effort chrétien- et de pensée libre nous rapprennent, il n'y a pas que desjik de <;hair, il y a des fils de l'âme. Depuis l'origine des Temps, la femme a enfanté, mais c'est seulement lorscju'elle nous donna des prophètes, des messies, . des héros que nous comprîmes cette génération sublime. L'homme les appela le plus souvent «les fils des Dieux » comprenant bien qu'ils n'étaient pas ses enfants à lui, et trop vaniteux pour les nommer encore la race de la femme. Voilà les hommes nouveaux qui,deviendro.ntdeplus en plus nombreux lorscju'ils auront à leurs côtés des mères et des épouses conscientes.
Si le superhomme n'est pas un rÔAC vain.
il naîtra de la femme nouvelle, fils non seulement de ses entriailles mais de son cerveau (XIV) .
De plus il ne faut pas que cette maternité supérieure soit l'exception.
Enfanter des idées, et non'pas en soi et pour soi i seulement, enfanter les idées dans les autres, | semer dans des ûmes passives, indifférentes ou | frivoles, une autre àme, un autre esprit 'qui s'est i enflammé au flambeau de notre esprit ! Ah, s'il faut que notre chair renaisse sans cesse sur notre terre où elle se flétrit et se dissout, ne croyezr-vous pas qu elle est plus nécessaire encore la perpétuation de la pensée, l'initiation des âmes avec des disciples devenant toujours supérieurs au maître qui les enseig^no afin que réchelle lumineuse conduise toujours plus haut les conquérants de la vérité?
Il vaudrait mieux que le monde cessât de vivre plutôt que de devenir uniquement et irréparablement matériel. 11 vaut mieux peut-être moins d'eufants, mais plus d'âmes « vivantes ». Car lorsque nous serons étendus sur notre lit d'agonie, quand la synthèse de notre exode passera devant notre conscience, alors, songerons-nous sur tout, homme ou femme, à récapituler nos rejetons
afin de savoir si nous avons jeté dans cette triste vie une famille nombreuse...?
A partir d'une certaine heure, nos enfants ne sont plus nôtres, ils appartiennent à leur propre destin, nous n'avons été que les dépositaires de leur avenir. Ce qui nous appartient en propre, et dont il faudra rendre compte jusqu'au dernier iota, c'est nos enfants de la tête ou du cœur^ notre race cérébrale, ces êtres qui ont jailli de notre parole, de notre plume ou de nos actes, — les fortes pensées, solides et harmonieuses comme de beaux garçons vigoureux, les sentiments de pitié, d'ardeur généreuse, de dévouement et de sacrifice héroïque qui sont tendres, gracieux et beaux sous leurs voiles tissés avec les larmes qu'il nous coûtèrent et ressemblent à des jeunes filles transfigurées ou à de nobles femmes qui ont aimé et qui ont souffert !
Voilà l'enfance immortelle, que nous doit la femme immaculée, la génération incomparable, fruit de sa régénération.
LA SOCIÉTÉ DE l'aVEMR EST l'eNFANT DE LA FEMME
Et mon dernier mot est celui-là :
Cet enfant nou veau dans ses bras sans tache, c W-à-dire déliv rés de Fàntique oppression, c'est a pensée nouvelle, Tintellectualité bienfaisante,
la société de l'avenir.
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Je le crois, j'en suis sûr de par les intuitions qui émanent des luttes modernes, la société future ne sera régénérée que par le concours conscient de laTemme .
La société nouvelle ne sera la société nouvelle que si elle devient féministe, sans cela elle ne sera que la société ancienne un peu plus détraquée par les sophismes des hommes (1).
Nous ne créons pas qu'une humanité corporelle, nous créons encore le progrès, l'amour, l'idée, la vertjiJEt voilà le cadeau de la mère éternelle, le dernier, le plus beau de ses enfants, — l'àme pacifique, vaillante et pure des temps nouveaux.
i. Ces paroles sont extraites de mon discours au congrès fcmîniste de 1896 sur La Femme consciente.