‹ L'Évêque d'Autun (volume 2)Chapitre 11 sur 20 · LE PRÉSERVATIF · texte numérisé non relu

LE PRÉSERVATIF

Ils vous regardaient dans la main et vous disaient des prophétie? merveilleuses. Us étaient de force à prédire à Judas qu'il serait Pape «

(Victor Hugo.)

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En France , au moyen-âge, aucune science physique n'était formulée en théorie , maî$ elle ne s'en développait , pour cela , pas moins dans la pratique. Pour les ingémis ènfans cfés- ^etûileFS âgeâ de iiotrW comrWutie inèlre, la'

tradition orale était tout; l'investigation qui cherche à se rendre raison : rien. On possédait un antidote sans aucune notion des propriétés naturelles des substances qui entrent dans sa mixtion. Les hautes sciences couraient le vulgaire ; mais inappréciées et confuses. Celui qui possédait un secret scientifique, le gardait avarement; celui qui l'ignorait craignait de l'apprendre ; tant la superstition dominait les esprits ! 11 y avait, de l'avis de tous, du diable, dans tout effet phénoménal! Était sorcier pour le moins, celui qui en appliquait un; car dans l'application qu'il en pouvait faire , il fallait toujours qu'il s'enveloppât de mystère, il fallait toujours qu'il se retranchât derrière les chemins couverts des préjugés du temps : la croyance au merveilleux. Aussi toute personne dotée d'un lambeau de ce savoir anarchique, était-elle recherchée, en tremblant, de tous ceux qui en avaient besoin ! làloonpl Jieià'n onpîa^riq Marie-Mère, la mendiante du porche de>fe cathédrale , cette mystérieuse existence de femme qui était tombée là, un jour, par la

faute du dévouement de Michel le bâtard, autrement dit le comte d'Orney, Marie-Mère, dis-je , était détenteur de l'un de ces secrets puissans donnés à quelques-uns pour corriger la rigueur de quelques coutumes religieuses ou séculières absurdes dans leur rigorisme , et trop oppressives pour les suspects eux-mêmes.

Plus d'une fois, l'occasion, cette grande larronne de l'humanité, était venue en aide au savoir de la mendiante et lui avait donné les moyens de s'exercer, et toujours elle avait été couronnée d'un plein succès. Marie-Mère n'en avait éprouvé aucune velléité d'orgueil ; une pure joie seule l'avait parfois suffisamment récompensée; car cette femme si outrageusement foulée aux pieds par le privilège , n'avait gardé au fond du cœur aucun fiel contre les hommes en général; seulement quand le souvenir trop tenace de ses malheurs venait à soulever son cœur, un involontaire mais violent frisson remuait, en elle, tout le système nerveux et donnait à sa figure d'ordinaire si résignée, si suppliante, une singu-

lière expression de férocité morne; un seul individu alors stéréotypait sur ses traits, ces caractères affreux où l'observateur lit haine et colère , où Dieu lit vengeance dans le fond du cœur! Cet homme c'était de lui que lui étaient venus tous ses malheurs ; c'était ce léger et frivole seigneur dont elle dépendait jadis corps et vie! car elle avait été fille d'un corvéable , l'infortunée. Aussi rien

d'humain ne pouvait-il maîtriser, en elle, cette démangeaison de l'ame réagissant sur ses sens; seulement grâce au lieu qui lui servait de refuge, le grand porche de la cathédrale, tout ce manège de Satan s'envolait bientôt , honteux devant une prière à l'éternel; bientôt cette fatale pensée se dissipait emportée avec le son d'une clocle qui tintait une naissance ou une agonie ; bientôt la pa^x centrait dans çett$, ame avec une belle psalmodie çles chantres ou une grave et confiante parole d'un apôtre de la religion du Christ.

Marie-Mère bjen étrennée le matin par, le mot de consolation qu'elle avait donné à la

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jeune fille, et d'un autre côté ébranlée jusqu'au fond de sa sensibilité, par l'apparition , fortuite de la jeune inconnue, était restée tout le jour dans d'heureuses préoccupations si bien faites pour la prédisposer à la compassion.

Aussi bien avant l'heure ordinaire de sa retraite 4 ses compères et ses commères éiï mendicité, l'avaient vue se retirer et prendre sa direction vers son humble masure au palais épiscopai; étrange antithèse! Un souvenir plein de sereinêté semblait Pentraîrier loin de son escabêlle. Personne ne songea afr motif qrçrô la poussait vers son Ibgis de si bonne heure, é* \e lui eût-ôh demandé qu'efte se fût refusée à le dire! car jariïais elle n 'a1vait senti au cœur un si grand bèâoirï de charité, jamais jc-ie patèille ri*ët?ànY Vendue côtoyer son ame ! Oh ! quand dVveriture l'homme, primitivement? bon, deventi méchant pa** l'impéritie des* ^Mtes's'ocfauX ressent utt^dé'eeS joies HftlWR rëfbWfoiti'àu' fond de son crtUVafitfcjjùie^fëWg^^èiii^de ceux qui la pourraient voir, ite vienne pas à

l'éventer; c'est comme Jœ réminiscence surannée et toujours enivrante d'un premier bonheur évanoui. nnf>i

Marie-Mère avait à peine eu le temps de déposer sur son antique et misérable bahut de bois de chêne, sa besace et son- bâton, qu'elle entendit remuer à sa porte! Elle n'eut pas le temps de prêter l'oreille qu'un coup léger lui criait de dehors : Ouvre ! Elle alla lever le loquet de la porte, et un beau jeune homme de bonne grâce, mélancolique et pensif, aux traits expressifs et assombris , à la physionomie triste comme une larme , à la haute taille bien posée , entra et lui prit la main comme un ami à un ami; c'était Michel le bâtard. .;,<% ,>{ ,'

— M'attendiez -vous donc , pour être sitôt à ma trousse? lui dit la mendiante.

— Non , j'arrive!

— (Test arriver à temps.

— Je vous avais donné rendez -vous pour cette heure, et aucune raison au monde ne m'eût fait manquer à ma parole.

Après avoir dit ces mots Michel d'Orney

promena, avec une sorte de compassion tout affectueuse, son regard attristé sur les misères du logis de la vieille. C'était en effet, là, auprès de la fenêtre un mauvais .bois de lit , où le ver promenait ses ciselures sans ordre ni défense; une misérable botte de paille hachée sous les révoltes nerveuses d'un corps souvent sevré de sommeil! Tout auprès reposait triste et pourtant consolateur, le meuble le plus précieux pour cette époque de croyance : un prie-dieu de bois' sculpté , que Marie-Mère avait acheté de ses épargnes. Sur ce seul meuble reposait la vie réelle 'de la pauvre femme. En lui, elle voyait sa fille dès son berceau ravie à ses soins , son mari fatalement aveuglé par les circonstances , et qui avait fui avec cette chétive créature d'un jour ! Quand elle avait une prière à donnera quelqu'un c'était là qu'elle venait la faire, car souvent la vertu magique attaché à ce meuble avait redonné la joie à son cœur! Enfin pour compléter le mobilier de la mendiante du porche, deux escabelles de bois, comme deux squelettes mal montés, étaient comme assises

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dans un coin , niai à l'aise sur elles-mêmes. La vieille en prit une la plus solide, quelle présenta au jeune homme, et s'aceota sur l'autre comme pour un long entretien.

— J'ai peu de mots à vous dire, bonne vjfljlle, lui cria le • h&ta&du - -

— Tant pi»!

— Mais en ïevanche -, j'ai beaucoup à vous demander.

— Tant mieux !

— Me donnerez-vous autant que j>© vows demandai , bonne vieille. gM

fil t~ ^ous voyez , beau cavalier, ee que je puis faire, pjuf vous.

Et en même temps Marie-Mère donnant à sa, physionomie une naïve expression/de bonté riante et de moquerie mélancolique, désignait du doigt, au jeune comte, ses meubles vermoulus, UiMîptalJp

— Oh! ce n'est pas si mince chose, bonn» vieille, qu'il me faut. n fuwfi

— Tant mieux, mon beau cavalier.

/ 1 rrrt) G#r= si, commeje vois, vous ne possédez; pas pour, vous de qu^oi subvenin à vos premier

besoins même* vous êtes riche, puisque vous avez entre les mains de quoi sauver la vie des hommes.

r-r. Je ne suis qu'une pauvre femme bien misérable vouée à la prière ; et vous le savez , mon jeune cavalier, la prière est la guérison de l'ame, non du corps.

— Je ne suis point un espion du chapitre, bonne vieille.

— Monseigneur... balbutia Marie-Mère.

— Je ne viens point vers vous pour vous surprendre...

— Monseigneur...

— Avez -vous oublié depuis ce matin, ce que je vous ai dit? n'est-ce pas moi: qui. .. .

— Oh! oui, sans doute, je vous. dois la viei; vous l'avez ainsi voulu...

— Et ainsi, veux-je pour un autre-,

— 5feis moi, comment pourrai- je vous aider dans cette œuvre?

— Avez-vous donc perdu soutenir, de tpute, chose aujourd'hui, bonne femme?..

— Mais, monseigneur...

— Ecoutez-moi : ce majin, quand la messe

du prône venait de se terminer, à l'heure où d'ordinaire on publie le mandement pastoral, n'avez-vous pas entendu comme moi, le contenu de celui que le bedeau a donné au public à la place d'un vicaire ?

Si fait? Vi'j<[ f:i •

— Un étranger soupçonné de magie est entre les mains de la justice ecclésiastique, il doit subir l'épreuve du feu et de l'eau*.01

— Je sais cela.

-^- Et c'est ce qu'il faut éviter, bonne femme!... .,.9*ibfl9iqiua

— Gela me parait difficile; mais s'il est innocent il se sauvera, car Dieu...

— Oh ! ne mettez pas ainsi la divinité dans la cruauté de ses ministres ; car vous le savez mieux que personne...

Moi !

— Oui ! s'il est innocent, cet homme peut être convaincu dans l'épreuve, et mourir de la main de l'exécuteur.

— Qu'ypuis-je, moi?

— Tandis qu'alors même qu'il serait véritablement coupable de sortilège , il peut

sortir, si vous le voulez, victorieux de son épreuve et être mis en liberté comme innocent.

— Mon beau cavalier, je ne puis rien pour cet homme, moi !

— Oh ! la défiance qui perce dans vos paroles, a sa source dans la défiance dont votre ame est gorgée...

— Vous vous trompez, beau cavalier.

— Je ne me trompe pas; mais je le jure sur ce prie-dieu ; je ne suis point un émissaire du chapitre; je suis ici l'envoyé d'une jeune étrangère qui n'a de soutien que le vieillard accusé ; d'un enfant perdu qui n'a de parent que le cœur de ce guide, d'une chrétienne qui n'a de père que ce chrétien qui l'a ramassée un jour dans l'ornière du chemin! Oh ! sauvez, sauvez l'accusé! pour que la jeune orpheline ne soit pas seule tout à fait ici-bas!....

-— La jeune fille!..

— Oui. 7 •*

— Mais quelle est cette fille?

— Elle est arrivée en cette ville hier qui fut le jour de l'installation du nouveau prélat.

uo*-4)i&b'l>ab!>-8ôû nom? I «uov

— Son nom; elle me Ta dit. Elle s'appelle Sarhetta !

— Ah! oui ! sa naissance?

— Elle l'ignore.

— Ah diable ? son âge? - i ci ! dO

— Son âge ? elle peut compter de seize à dix-sept printemps !

— Pauvre enfant!., et elle ajouta tout bas : l'âge de ma fdle î

— - Son cœur est bon et généreux ; son ame est belle comme sa figure, sa pensée grande et poétique comme son infortune! son imagination chevaleresque est toute imbibée du beau soleil d'Orient qui Ta nourrie ! oh ! c'est une jeune fdle bien digne d'intérêt, croyezmoi! et si ça n'est pas pour moi, indigne sans doute de votre distinction, que vous prêterez, aidfe au vieillard, que ça soit au moins pour cette enfant ! nut

— Elle a seize ans , dites- vous^?

— A peu près!! ■ .-Alsup ùM -— iurr-(S#ze!aas<! cet âge me plahV Seize ans,

je sauverais toutes les liiles de , cet âge!...

. 305 — Mais mon beau cavalier, vos paroles Isont nobles et généreuses, cela ajoute encore à mon instinct ! votre cœur est bon et votre démarche est grande; je veux bien vous aider !

— Oh ! merci ! merci !

— Mais avant de me livrer à vous , il me faut une signature ; pour ma garantie ! . . .

— Une signature ! mille, si vous les demandez!, Je signerai tout ce que vous exigerez.

Et Marie-Mère se leva et alla prendre sous son chevet un parchemin libre de toute signa- , ture et le présenta au jeune bâtard. d'Orney , celui-ci sans hésiter un selul instanl, le prit ^s^main&de la mendiante et lui dit : rtoin o\ -uoTr?Qu signer? ob

Alors la vieille du porche alla prendre dâm i^^scms4q^û prie-diqu i une plume qu'elle euj; soin, detreœpçç .d'encre, et là reflaitia»* mains du jeune homme. Michel inscrivit son nom au bas de la page blanche», et lai -remit £ la vieille.

— Je jure , !dit~ejlfe', de ne^faire; ùsaga*de ce seing q«e,si j'y, su» coratrainie par ton indiscret ion ,j eu ne homme . \ \ b n o >' i

Et elle mit l'écrit dans sa gorgette; puis elle alla vers son prie-dieu, ouvrit une des portes latérales, prit un petit flacon contenant une liqueur jaunâtre 5 elle l'agita à plusieurs reprises, le présenta devant le jour, étudia la révolution du liquide, et le donnant au jeune comte: m 'luoq : ewi uuil

— Ceci sera infaillible! que l'accusé ait soin , dit-elle , de se frotter de cette huile avant la cérémonie, il sera invulnérable.

-eo^MMi que grâces vous soient rendues , bonne!... tfiusj, '-'S fiJnôaàiq oi iy ,

— Allez ! allez ! beau cavalier, il faut que je rachète -par la prière le péché que je viens de commettre, car j'enlève à l'église un coupable peut-être. PVf ^ ^i0,A

f>l ton Remerciez Dieu d'avoir sauvé un innocent ; car il l'est , je vous jure ! mais à ce jeu du feu et de l'eau, c'est souvent l'innocent qui perd sa tête! W q d -

— Je veux bien vous croire sur parole ; mais il faut que je prie ! allez ! >'"

Et Marie-Mère se dirigeant vers la porte d'entrée , reconduisit le comte , sans plus vou-

— 50$ — loir lever sur lui le regard. Le bâtard d'Ornéy content de son succès , et n'envisageant plus que la promesse à lui faite par Sarhetta, sortit de chez la mendiante , emportant avec lui le talisman miraculeux qui devait lui assurer la possession de sa compagne future !

Dès qu'elle fut seule, Marie-Mère se prosterna la face contre terre , se couvrit la tête d'un sac de cendres ; et fit , du plus profond de son cœur, un acte de contrition parfaite. Elle avait péché; elle voulait en demander pardon à Dieu !

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