‹ L'Évêque d'Autun (volume 2)Chapitre 12 sur 20 · X.E PRESAGE · texte numérisé non relu

X.E PRESAGE

L'amour dépouillé des riches couleurs que lui prête Piiragination, n'est qu'un plaisir que l'on ne peut prendre qu'à deux comme une partie d'échecs ou de dominos. (Alph. Karr.)

Marie-Mère habitait, comme on sait , une petite cellule sous les combles de l'hôtel épiscopal; les combles des hôtels des grands étaient d'ordinaire le refuge de tous ceux que la mendicité, cette fermière générale de l'hu-

inanité dans les temps féodaux , inscrivait sur son contrôle inexorable. On sait par là que la retraite de la mendiante était à quelque distance de l'hôtel du bâtard d'Orney. Celui-ci dès qu'il eut en sa possession le précieux trésor qu'il était venu chercher dans ce réceptacle de misères de toutes nuances, n'ayant plus rien qui le retînt en cet endroit , s'éloigna de la demeure de la mendiante en courant comme un homme qui a hâte de retrouver son atmosphère, ou comme le voleur qui s'en va , chargé de sa proie , et qui craint d'être vu en l'emportant ; quelques bons bourgeois qui virent le jeune comte s'enfuir ainsi effaré, se demandèrent ingénus et tout étonnés ce que pouvait avoir le bâtard d'Orney! Le jeune comte en franchissant l'espace qui le séparait de sa demeure, vit bien que sa course étonnait plus d'un passant , aussi s'écriait-il dans son ame :

« Pauvres bonnes gens! ils ne savent pas en me voyant courir ainsi évaporé et hâtif, 90e je me sauve avec ma vie à venir; avec nia vie que je tiens cachée là , dans mon es-

— r*oo — carcelle fermée; avec ma vie que je viens de de gagner en rachetant la vie d'un malheureux; avec ma vie enfin telle que mon cœur V ardait , depuis que le désenchantement de celle que la société donne avait passé sur mon être; ma vie non point assaisonnée à la manière du plus grand nombre, non point cette vie remplie de chair et de déréglemens, vie tumultueuse et souvent flétrissante , où la fumée de soufre de tous les désirs pudibonds, se mêle à la suave fumée d'une pensée de l'ame; où l'homme jeté dans sa fange s'y complaît et s'y traîne comme le pourceau dans son augée; où tout ce qui est profanation devient plaisir, ou plutôt où tout plaisir contient une profanation ; où le corps s'épuise, sans jouissances, à chercher les jouissances; mais cette vie inusitée et suave qui gorge de parfums célestes les moindres détails de l'existence , vie charmante dans son calme séraphique , toujours pure et honorée, où l'inappréciable vapeur embaumée des pensées de l'être se marie à la paisible quoique enivrante volupté des chastes plaisirs; où

l'homme élevé au-dessus de la région terrestre divorce avec les penchans vils, pour donner dans un hymne d'amour, sans fin, cours à l'élan de son ame; où chacun des plaisirs de l'homme donne la main à Dieu ; où tout est purifié par la jouissance même qui vient au cœur ! Cette vie qui n'est donnée à quelques uns que par anticipation de la vie future; de cette vie où le corps devient une partie de l'ame et où l'ame ne se matérialise point, vie des saints ici-bas et que les poètes chrétiens ont poétisée dans leurs odes; vie des anges , car elle est contemplation ; vie des bienheureux, car elle est repos ! Cette vie je vais la posséder, je l'ai là ! Cette vie je vais la flairer, la boire, la humer, pendant la vie! Hosanna in excelsis ! Noël ! Noël !

Tel était le cantique d'espérance que le jeune bâtard d'Orney entonnait en l'honneur de la vie nouvelle qu'il croyait tenir! Après avoir été lui aussi, comme tant d'autres , comme tous les autres, battu par l'orage des passions charnelles , cette lèpre des nerfs, son ame usée au frottement des disso-

lutions sensuelles , se rejetait aventureuse dans un avenir d'idée comme jadis elle s'était élancée confiante dans un avenir de matière! Pauvre jeune homme! oh! laissez-lui son beau rêve! oh! ne l'éveillez pas encore; car trop tôt hélas! peut-être viendra une désillusion nouvelle! Car où peut-on trouver quelque chose de fixe ici-bas? Lui-même n'est-il pas la preuve de cette terrible condition vitale? hélas! on le sait! car naguères il avait aimé l'orage; naguères nautonnier téméraire, il s'était élancé sur l'abîme sans autre soutien qu'une frêle nacelle : un cœur jeune et généreux; sans autre science des dangers que ceux qu'il allait chercher sans autre planche de salut que V insouci de la tempête! Et lorsqu'il avait, à l'aurore de sa vie déjeune homme, touché au couchant de l'homme fait, il osait encore, inexpérimenté en quelque chose, poétiser par un hymne à la vie, le rêve menteur d'une vie meilleure! Lui dont la première vie avait été toute de tortures, là où il avait cherché plaisir et joie! oh! Pourquoi s'en étonnerait-on? N'est-ee

pas là l'occupation puérile de tous les hommes ici-bas? chercher et gémir, espérer et croire, abjurer et se morfondre, n'est-ce pas bien là, la fonction de tout être qui porte un cœur !

Mais dans la poétique résolution qui le guidait en ce moment, le jeune Michel d'Orney, plutôt fatigué que dégoûté s'ignorait totalement lui-même ! Il ignorait que les moyens qu'il mettait en œuvre pour éteindre sa passion ne servaient qu'à l'enflammer ; il ignorait qu'une fois qu'un homme a pris pied sur ce terrain argileux, il faut la mort pour l'en retirer; il ignorait que chaque jour de compression , lui met une force passionnelle de plus au cœur. Mais cruellement abusé par ce qu'il avait autrefois rêvé : la femme; voilà qu'il avait voué haine et mépris à toutes les femmes; puis comme s'il eût voulu s'abuser lui-même, il cherchait une femme qui sût comprendre et partager sa nouvelle folie ! Le fou î n'était-ce pas cela, vouloir s'échauffer sans feu ou sans soleil , ou plutôt n'était-ce pas vouloir rester glacé en contact du soleil et du feu !

Mais il n'importe, son idée fixe était cela l Dans son impérieux besoin d'aimer n'apercevant à travers son organisme inflammable, que la surface des choses , il les maniait au gré de sos imprévoyantes désaffections, et se disait : c'est là la fin !

0 jeune homme , tu te trompes ! tu te trompes, jeune homme! Il n'y aura nulle part pour toi de terme dans tes malheurs ! quand d'aventure ta mère t'aura légué pour partage au sein de cette société répressive, de hautes tendances passionnelles , et toi , tu en as ! car de toutes parts ici-bas d'autres intérêts hostiles aheurteront tes affections; de toutes parts tu te sentiras t' épuiser en vains efforts , au frottement des cœurs que tu choisiras pour reposer le tien; car de toutes parts, vois-tu , il y a des passions qui cherchent comme cherchent les tiennes; et qui sont malheureuses comme toi ! de toutes parts il y a des misères qui proviennent de toi, comme tu en as qui te proviennent des autres; de toutes parts l'homme est coudoyé par l'humanité; de toutes parts l'ame se brise aux brisans des

— 514 -* affections terrestres! Eh bien, ta nouvelle idée, à toi, Michel d'Orney, l'idée qui remplit ton présent, et qui se projette sur ton avenir, n'y répand qu'ombre épaisse; cette ombre que tes yeux ne peuvent pas distinguer, mais qui n'en est pas moins pestilentielle ! que tu voies ton bonheur dans le bien ou dans le mal , dans la vérité ou dans l'erreur, dans le prestige ou dans le réel, toujours une impitoyable réaction démoralisera bientôt les plans que tu fais , et tu retomberas la face contre terre , et tu te briseras ; et les autres en te voyant trébucher, te couvriront de boue; car de la boue, il s'en trouve toujours sur le chemin du malheur.

Quoi qu'il en dût résulter pour lui de sa récente chimère, le bâtard Michel d'Orney la caressa comme tout homme caresse un espoir de bonheur : de l'ame et des sens ! Aussi dès qu'il fut rentré auprès de la jeune étrangère,du plus loin qu'il put l'apercevoir, il lui cria sa joie en ces simples paroles :

—Oh! sois bénieentre toutes les femmes, toi qui rends aujourd'hui la vie à deux hommes!

. — A deux hommes?

— Oui , à Simon la vie matérielle , à Michel d'Orney la vie morale! au malheureux qui tremble devant l'épreuve à venir, et au patient qui souffre de l'épreuve passée! Sois donc à moi , qui ai souffrance pour me guérir, comme tu seras à l'autre qui échappera à la douleur par moi !

— Quoi! se peut-il que vous l'ayez trouvé, ce préservatif qui me rendra mon guide?

— Je l'ai ; le voici !

Et le jeune comte sortit de sa poche le petit flacon que Marie-Mère venait de lui remettre, et il le montrait avec joie et exaltation à la jeune fille; mais cette hallucination lui parut si séduisante , qu'elle ne voulut pas y croire d'abord.

— Non ! s'écria-t-elle ; non ! vous me trompez , beau seigneur, vous me trompez !

— Oh ! je le serais trompé, plutôt!

— Cette fiole ne contient qu'impuissance et mensonges ! que peut cette liqueur contre l'eau bouillante , que peut-elle contre le feu ?

— Oh! crois-en ma parole Sarhetta !

— Je le voudrais, mais...

— La mendiante ne m'aurait pas trompé; car elle me doit l'existence.

— 0 mon doux seigneur, l'homme souvent est le jouet de l'erreur; qui rend de bonne foi la tromperie , n'est pas trompeur, mais quand il y va de la vie de l'être qu'on aime , c'est alors qu'on voit clair dans les croyances et les superstitions humaines; votre antidote n'est qu'un rêve.

— Un rêve, as-tu dit ? Oh ! non , non , mais tu peux le savoir, car je veux ici même l'expérimenter devant toi.

— ,Oh! oui, c'est cela... tous deux.

A ces mots, le jeune bâtard d'Orney saisit sur sa table de travail une petite clochette à manche de bois sculpté et l'agita. Un valet à sa livrée se présenta le chaperon au poing , et dit :

— Yoici , maître !

Le jeune comte sans autrement jeter sur lui le regard , lui cria :

— De suite, une torche de résine.

Le valet sortit.

Il y eut entre le jeune comte et l'étrangère un moment de silence; celle-ci baissait la tête en signe de douleur; et le jeune bâtard d'Orney se taisait, car le doute était entré dans son ame ; le doute qui mord en dessous et qui boit le sang et la pensée de Y homme ; le doute cette fièvre du cœur qui le flétrit et le ronge, comme un mordant, le métal !

Le valet revint, tenant en main une torche résineuse allumée. Le jeune bâtard humecta un linge de la liqueur contenue dans le flacon, s'en frotta un des doigts delà main droite, et sans plus hésiter l'exposa au-dessus de la flamme. Aucune douleur, aucun indice de brûlure, aucune altération à 1 epiderme.

Les deux jeunes gens pris au cœur d'une joie ineffable, se regardèrent sans proférer un seul mot , tant le plaisir pénétrait loin dans leur ame ! Sarhetta seule laissa échapper cette parole :

« Il sera sauvé ! »

Et un instant après, le jeune Michel d'Orney repondit par cette autre exclamation, une larme dans les yeux, un sourire sur le cœur:

« Elle sera à moi ! »

Et le jeune comte sourit.

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