‹ L'Évêque d'Autun (volume 2)Chapitre 13 sur 20 · LE PA3SE-PARTOUT · texte numérisé non relu

LE PA3SE-PARTOUT

Les dynasties passent, les écus restent. ( H. Db Latouchb.)

Dans tous les siècles l'or fut la solution de bien des problèmes. Pour en posséder un peu quand il n'en a jamais eu , l'homme immole son devoir à cet appas et transige avec ses sermens. Qu'y faire? Mais si ce goût effréné est

sans excuse chez l'homme dans l'aisance, entraîné par simple orgueil vers cette dépravation , il trouve peut-être sa j ustification dans la misère des existences nécessiteuses refoulées injustement dans la disette de tout bienêtre !

Les serviteurs des grands, tous serfs, ou pour la plupart, vivaient dans l'abandon de toutes choses jadis; seulement s'ils avaient désir de quoi que ce fût qui ne se trouvât pas dans l'ordre du maître, ils ne pouvaient se le procurer faute de moyens, en sorte que l'abondance même qui les pressait de toutes parts était pour eux d'autant plus fatale qu'ils y manquaient de tout : le complément d'un désir.

En cas drurgence, le chef d'un diocèse, au moyen-âge pouvait , s'il le jugeait nécessaire, s'emparer de la justice ecclésiastique, et décliner la présence des juges puisqu'ils étaient à sa nomination. D'ailleurs souvent la qualité de haut justicier était jointe à celle de pasteur, le baron se transformait en prélat , ou plutôt le prélat catholique se fondait dans le

baron féodal, la mitre disparaissait sous la couronne de comte; c'était de l'anarchie en forme d'ordre, de l'arbitraire habillé en justice*

Toutes ces idées étant posées comme prolégomènes du chapitre qui suit, reprenons le fil du drame.

Renaud de Maubert, le noble prélat , pour flatter ses ouailles stupides et leur complaire, avait fait acte de ce pouvoir discrétionnaire qu'il pouvait revêtir à sa volonté pour éviter les lenteurs de la prompte et expéditive justice ecclésiastique, et donner plus tôt au peuple un spectacle toujours de son goût. Le pèlerinvoyageur Si mon- Luc n'avait point été confié par lui aux oubliettes de la prison du chapitre; aucun diacre n'était apposé à sa garde conjointement avec les geôliers séculiers, comme cela se pratiquait d'ordinaire. Le prévenu, qui devait dans la huitaine subir l'épreuve du feu et de l'eau, était simplement gardé à vue par les serviteurs du nouvel évêque.

Or, deux circonstances vinrent en aide à la

résolution du jeune comte d'Orney : l'absence

du diacre près des geôliers , et la misère des T. i. 21

valets de l'évêque, manquant de tout au sein de l'opulence du maître, qui avait mis en œuvre, en ce moment, son pouvoir discrétionnaire.

Car vers l'heure du couvre-feu, lorsque le guet bourgeois s'assemblait sur la place du Parvis, que les lumières disparaissaient dans l'ombre, comme autant d'étoiles qui filent , que les rues devenaient désertes et les églises vides, vers neuf heures, un jeune homme à la démarche preste et mystérieuse, au pas léger comme un sylphe, à la taille haute et élégante, longeait les murs du palais épiscopal, se dirigeant vers la grille d'entrée. A un signal donné, la porte s'ouvrit devant lui ; deux hommes vinrent, qui l'abordèrent en lui parlant à voix basse. L'un d'eux, moins farouche devant le nouveau venu, s'approcha presque confidentiellement de lui , et dit :

« 11 n'a pas voulu consentir.

— Quoi! reprit le nouvel hôte.

— Impossible d'en* tirer raison.

— Se pourrait-il?

— Et devant votre or, monseigneur, il s'est raidi plus qu'avant.

Ouidàï

— Il a même menacé d'aller tout révéler à l'official.

— Par la gorge! il faut qu'il se taise ! » Alors l'inconnu sembla réfléchir un moment; puis une grande et délicieuse expression de joie illumina son front, et il ajouta presque aussitôt :

« Conduisez-moi vers cet homme! »

Le valet qui avait parlé lui lit signe de le suivre, et tous trois se dirigèrent vers le fond de la cour à droite, du côté d'une petite porte faite de bois de chêne de l'épaisseur de huit pouces, boulonnée en fer, lourde et massive. Celui des deux valets qui n'avait rien dit ouvrit la porte sans mot proférer , et nos trois hommes disparurent dans la profondeur du mur. La porte se referma sur eux ; on n'entendit plus aucun mouvement d'homme dans la ville, ni dans le palais épiscopal.

Mais à une vingtaine de pieds sous terre, lorsqu'ils eurent descendu une trentaine de larges degrés couverts de la sueur des caves , ils se trouvèrent en face d'une porte grillée

— 5!i4 — fermant l'entrée d'une énorme pièce à voûte surbaissée, rattachée à chaque angle par de forts et lourds arceaux , d'où tombait une clé de voûte en cul de lampe à moitié rongée par l'humidité de ces lieux. Une lampe alimentée par du bitume et de la graisse, brûlait, suspendue à l'anneau de fer qui terminait le dernier dé de pierre. Un homme de quarantecinq à cinquante ans, au visage pâle, aux cheveux roux, à la barbe semi-longue et mal peignée, aux membres herculéens, dormait étendu sur quelques poignées de paille dans un des coins le plus éloigné, au milieu de la fumée épaisse s' exhalant de la lumière sépulcrale qui éclairait ce tombeau. Le valet qui avait parlé seul au mystérieux personnage lui dit à voix basse, en montrant ce cerbère : « 11 dort.

— Eh bien ! éveillez-le! 11 faut que je lui parle! »

Le valet obéit , et cria , mais timidement : « Maître Thomas! éveillez-vous! maître Thomas !

- Hum!...

— Éveillez -vous !

— Qui m'éveille?

— C'est moi , Joachim , qui veut vous parler.

— Parlez, je vous écoute, Joachim !

— Il faut ouvrir, maître Thomas !

— Hum!...-

— Voici monseigneur le comte d'Orney, dit le bâtard, qui veut vous voir.

— Il sera jour demain , et j'ai sommeil à cette heure î . . .

— Demain, il sera jour là haut dans la cour et nuit ici ; vous regagnerez le temps que vous allez lui donner; éveillez-vous!

— Est-ce pour l'affaire de tantôt ? Je reste alors I

— J'ai en main, reprit le comte, car c'était lui, j'ai en main au sujet de l'innocence du prisonnier, j'ai en main, une preuve qui doit vous convaincre et vous toucher, il faut que je vous la donne.

— Ah 1 ah I je serais curieux de voir cette preuve. »

Et«n disant ces mots, maître Thomas se re-

levait nonchalamment de dessus sa poignée de paille, et prenant à la main sa clé qui pendait à son ceinturon de cuir, il fit crier la serrure rouillée, et la porte s'ouvrit aux trois autres personnages. Ils entrèrent.

— Je vous ai envoyé de l'or pour que vous me laissiez parler au prisonnier, et vous avez refusé de m'écouter.

— Oui!

— Je viens vous prouver par le feu qu'il est innocent , cet homme î

— Par le feu , monseigneur ? et comment cela?

— Oui , par le feu; descends jusqu'à hauteur d'homme cette lampe qui brûle là-haut, et je veux, en mettant la main dans sa flamme rouge, te prouver que je dis la vérité.

— Par la flamme qui s'envole au ciel , je voudrais bien voir cela...

En ce moment, le sauvage geôlier de l'hôtel épiscopal s'accrocha de toute sa pesanteur en contrepoids au cableau qui servait à faire jouer la lampe dans sa poulie à cœur, et la descendit à hauteur de quatre pieds de terre.

Le jeune comte, relevant sa large manche de brocatelle écarlate, étendit la main au-dessus de la flamme, et s' adressant à maître Thomas:

— Geôlier de malheur, jure ici, devant ces deux témoins et par Dieu qui t'entendra, que si je retire ma main de cette flamme sans qu'il y ait de brûlure, tu m'ouvriras le cachot du prisonnier.

— Volontiers, messire! Je jure d'ouvrir cette porte, qui est celle du cachot , si vous plongez dans cette flamme votre main sans la brûler.

Aussitôt, le jeune comte, bâtard d'Or ney, fort d' une première expérience faite chez lui avec la Sarhetta, plongea jusqu'au poignet sa main enduite de l'antidote de la mendiante, et après l'y avoir laissée quelques instans, il l'en retira , quand il sentit que le préservatif rongé parole feu n'allait plus lui prêter sa vertu. Et, s' adressant au geôlier Thomas, cet incrédule à la vertu de l'or monnoyé :

— Vois si je porte aucune brûlure à cette main? Et par tes yeux qui l'ont vu, je jure que j'ai bien mis ma main dans cette flamme!

Le geôlier Thomas et les deux autres témoins, la bouche béante, les cheveux hérissés, les yeux ouverts, tremblans comme s'ils venaient de commettre un mauvais coup, regardaient le jeune comte et criaient au fond de leur cœur :

— Miracle î miracle, miracle!

— Pas un mot de tout ceci , leur cria Michel.

— Miracle! s'écrièrent-ils.

Alors , vaincu par cette miraculeuse hardiesse , le geôlier, qui avait résisté à l'or du bâtard, s'inclina devant la recette de la mendiante, et superstitieux plus qu'intéressé, il alla ouvrir le cachot de Simon-Luc.

Quand la porte s'ouvrit, on entendit une voix égrillarde et monotone qui chantait la complainte qu'on avait entendue le jour de l'installation de l'évêque, sur la place du Parvis , et chant et paroles allèrent tomber froids et navrans dans le cœur timide des trois valets de l'hôtel.

Alors, le jeune comte d'Orney voyant l'effet terrible produit sur ces hommes par le dou-

ble prestige de son acte et des paroles du prisonnier, profita de la torpeur de ses guides pour s'introduire seul dans le cachot de Simon-Luc, après avoir retiré la clé de la serrure où le geôlier l'avait laissée ; puis, refermant la porte sur lui , il put être seul avec l'étranger.

Mais à l'approche du bâtard, le chant du prisonnier avait cessé, et le pèlerin entendant quelqu'un qui se dirigeait vers lui, cria :

— Qui donc vient ici à cette heure!

— Ne craignez rien , bon étranger.

— Jusqu'à ce que la mort arrive , je n'attendais personne près de moi.

— Et pourtant c'est la vie qui s'avance vers vous.

— Quoi !

— Je veux vous sauver I

— Impossible.

— Dans peu vous passez par l'eau bouillante et le feu , pour prouver votre innocence, et quoique personne ne se sauve de cette épreuve, je veux vous sauver, moi !

— Et bien ! vous allez m'emmener, n'est-

ce pas? car je ne veux pas mourir ; il n'est pas temps!... Maudite complainte! j'ai une œuvre à achever auparavant!

— Vous emmener; non ! il faut que vous restiez dans cette ville, au contraire !

— Alors, dites que c'est dame la mort qui est entrée ici !

— Non ! force est de prouver en public votre innocence !

— Mais l'eau?

— 11 n'importe !

— Mais le feu !

— Voici de quoi vous sauver de l'épreuve! Le jour viendra bientôt où vous l'endurerez , et on viendra vous prendre pour vous conduire sur la place du Parvis; prenez ce flacon, et ayez soin de vous oindre de l'huile qu'il renferme , et alors vous serez inaccessible à toute brûlure!

— Oh! ce que vous me dites-là, est-ce bien la vérité, mon doux seigneur?

— Je viens de la part de Sarhetta !

— Sarhetta!

— C'est votre fille qui m'envoie, croyez -en mes paroles!...

Le jeune bâtard sortit; laissa en passant une bourse remplie d'or au geôlier , qui , cette fois, l'accepta, jurant de ne rien révéler; et Michel regagna la cour de l'hôtel, et sortit inaperçu des gens de garde. L'aurore allait naître.

Simon-Luc, sans croire positivement à l'efficacité du préservatif, se frotta sur toutes les parties du corps, et attendit, en tremblant, qu'on vînt lui dire que son heure était sonnée !

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