UNE SANCTION
En ce moment Prosper était, peutêtre, sur le grand chemin delà vertu.
{Jules Janin.)
Tandis que la grande scène de l'épreuve par le feu et l'eau se jouait sur le Parvis , c'était dans l'hôtel du jeune comte d'Orney , un grand concours de tous les gens de service qui sans cesse allaient , venaient , ren-
traient, sortaient pour revenir et s'éloigner encore , car toutes ces allées et venues , ces tours et retours , ces sorties et ces rentrées étaient suivant l'ordre du maître. Jamais dans sa vie de jouissances charnelles, ce jeune homme n'avait éprouvé angoisses comparables à celles que lui donnait , pour sa vie future , cette cérémonie. Il y allait pour lui de la vie de son ame , de la vie de son cœur renaissant! Autrefois il eut tremblé pour ses sens, aujourd'hui il s'inquiétait pour son rêve! Pour ce rêve d'illusions charmantes, dans lequel reposait sa paix intérieure, son bonheur, son repos.
Aussi tant que Simon-Luc fut entre les mains des exécuteurs, tant que la voix publique n'eut pas ratifié la sentence que la mendiante lui avait promise , son cœur, bouleversé par mille flux et reflux de réflexions poignantes, se perdait épouvanté dans l'orage du doute où il était jeté. Mais du moment que le premier serviteur vint lui dire la délivrance de l'accusé, il sentit dans son ame une joie ineffable et grandissante qui dilata sa
poitrine si long-temps comprimée. Puis vint un autre valet qui coniirma le rapport du premier; puis un troisième, celui du second; puis un autre, puis un autre, lorsqu'enhn l'un des éclaireurs dépêchés sur le lieu de la cérémonie, vint raconter au jeune bâtard, l'ovation que Simon-Luc recevait de la part du peuple. Oh! alors rien ne contint plus en Michel la fibre d'enthousiasme qui traverse tout cœur aimant. Le jeune comte s'épancha en longs cris inarticulés, comme un fou qui reprend sa folie. Son jeune cœur bondit à l'idée de la jeune fille sa compagne, son cerveau s'éclaira de mille pensées d'espoir et d'amour virginal! Il voyait tout, au travers du prisme éblouissant que son imagination s'était créé à l'avance. Les femmes! il se reconciliait avec elles, avec elles qui l'avaient si légèrement et si rudement traité; avec elles qu'il haïssait depuis quelques années avec autant d'ardeur qu'il les avait auparavant adorées ; avec elles qu'il n'avait oubliées que par pure effervescence pour tout ce qu'il rêvait en elles et qu'il n'avait pu jamais rencontrer!
Mais aussitôt que cette organisation toute bitumineuse et phosphorescente, put apercevoir joie dans les affections d'une femme , il s'abandonna avec toute la puissance de cœur dont il était capable, au plaisir de rêver sa possession ; mais non point comme il l'avait rêvée jadis : corps et volupté ; mais comme il l'avait si long-temps désirée : esprit et pureté.
Enûn le jeune bâtard d'Orney, bien assuré de son bonheur, comptant sur la promesse que Sarhetta lui avait par le ciel et la terre jurée, alla trouver la jeune fille qui s'était retirée en prière dans l'oratoire de l'hôtel. Il la trouva en effet agenouillée devant un crucifix, les mains jointes , l'œil attaché sur la croix , priant avec ferveur pour son guide , son appui. Il la contempla quelque temps dans cette mélancolique attitude des anges qui béatifie tant de cœurs pieux, et douta long-temps s'il la troublerait dans son ravissement. Personne au monde mieux que lui ne savait combien douce et voluptueuse est cette caresse de Pâme pour l'autre vie, combien est forte et
délicieuse, pour les sens, cette poésie du cœur pieux élevé vers son Dieu , cette expansion de l'esprit qui porte pour l'homme joie et beauté partout où il perce !
Pourtant quand il eut épanché sur cette femme agenouillée, toutes les pensées caressantes de son ame, il s'avança vers elle et lui dit avec effusion :
— Sarhetta, relevez-vous! Dieu a entendu votre prière ! votre guide est sauvé ! .. .
— Que dites- vous, mon doux seigneur!
se pourrait-il? oh! ne me trompez-vous point ?
— Simon- Luc est sorti triomphant de l'épreuve, dont pas un à sa place ne se fût retiré.
— Oh! soyez béni, vous qui l'avez sauvé, soyez béni par Dieu dans l'éternité I
— Et par Sarhetta sur la terre! vous le savez, désormais vous m'appartenez par serment , car je suis le libérateur du pieux pèlerin.
— Oui, mon doux seigneur, je veux vivre en votre protection; je veux respirer par
votre parole, je veux m'échauffer à votre pure et rafraîchissante pensée! soyez béni!
— Tu m'as donc enfin compris , enfant ! tu as donc su voir jians l'effusion de mon cœur, le trait qui part de l'ame et la purifie; ce souffle qui régénère une vie de souffrance, et prépare un avenir de repos ! oh ! si la chaude haleine de mes révélations virginales ont su plaire à ta virginité; si tu as pu comprendre ce besoin d'amour pur qui me dévore, viens à moiî oh! reste avec moi! Car vois-tu les autres, ils n'auront à te donner que la fange de leurs goûts dépravés, que l'écume amère de leurs plaisirs réprouvés ! oh ! laisse aux autres leurs plaisirs et leurs goûts qui saliraient ton ame, après avoir avili ton corps; et viens à moi qui en respectant tes beautés passagères, conserverai à ton ame ses éternels attraits.
— Oh ! oui ! oui, mon doux seigneur!
— Dis-moi ? que leur reste-t-il de leurs voluptés à tous ces enfansde la chair? de l'amertume et des douleurs pour leurs vieux jours! des châtimens sans nombre dans l'éternité.
— L'éternité!...
— Si encore ils avaient joie ici-bas ! si encore ils désaltéraient, dans les jouissances physiques, leur soif incessante et gloutonne de jouissances passagères! mais, non. Plus ils ont d'appétit et plus ils se gorgent , plus ils se gorgent plus ils sentent leurs forces défaillir. Oh ! j'ai appris cela moi , par expérience; et par expérience j'en puis parler, par expérience je puis maudire tout cela aujourd'hui...
— Aujourd'hui ! mais demain ; dans un an ; dans l'avenir...
— Oh ! demain , dans un an , dans l'avenir, ne seras-tu pas là? auprès de moi; avec ton cœur qui aura compris mon cœur, avec tes sens qui se seront évanouis dans monôme, avec le pur baiser de tes paroles qui se sera fondu dans ma pensée première et dans ton serment , jeune fille! dans ton serment...
— Dans mon serment !
— Oui ! car te voilà Jiée à l'anachorète, te voilà la sœur de l'exilé ici bas ! car pour moi la société des hommes est devenue un cloître,
où j'expie mes premiers erremens; le monde un désert, où je ne trouve que des ingrats , car indifférence dans l'ame veut dire : ingratitude du cœur! Et ils ont tous, au cœur, ingratitude, les hommes, puisqu'ils n'ont dans l'ame que coupable indifférence.
— De l'indifférence! oh! méconnaissent-ils donc ce mot d'ordre de l'humanité : amour?
— Amour! amour! ils connaissent ce mot ! oh ! mais ils le prostituent à la définition de leurs sermens haineux ! car la chose! oh ! ils ne l'ont jamais connue depuis cinq mille ans et plus que l'univers se débat dans la chaîne qui le meurtrit , l'égoïsme ! amour cela veut dire : dévouement; cela veut dire à mon sens immolation de tout soi à un seul être, mais à condition de retrouver chez l'objet aimé, réciprocité du sentiment qu'on lui donne ! sans cela, vois-tu; amour ne signifie plus bonheur ici bas, il veut dire alors moquerie amère et oppression : il veut dire larmes et sang ; car il rêve vengeance et souvent immolation , mais de soi ou d'un autre, ce qui est alors suicide ou assassinat !
— O mon Dieu, mon doux seigneur, comme vous avez changé subitement d'expression et de langage ! vous me faites peur !..
En effet le jeune comte d'Orney surexcité par le souvenir poignant de tous les maux qu'il avait ressentis dans ses liaisons déjeune homme n'avait pu réprimer l'expression douloureuse et à la fois colérique que la pensée imprimait à ses traits î Pourtant ramené par la réponse de Sarhetta, à des sentimens moins pénibles, moins acrimonieux, le jeune Michel le bâtard attachant sur la jeune fille un regard plein de bonne et douce mélancolie, lui répondit :
— Oh ! mais près de toi, Sarhetta, mon ame ne sera qu'un chant d'amour, ma pensée qu'une mélodie continuelle; car ton ame à toi sera fraîche et naïve et pure et ta voix inspiratrice et mélodieuse ; près de toi , jeune fille, je retrouverai ma première jeunesse évanouie , mes jeunes printemps enfuis ! près de toi, ma vie va commencer, car mes sens vont naître à l'oubli qui est repos, et mon ame va préluder à toute science d'amour qui
est activité l oh ! je te bénirai dans mes nuits et dans mes jours, dans mes nuits qui seront veuves de ta présence, dans mes jours qui resteront mariés aux tiens ! Sarhetta ! tu seras la fleur que je respirerai , tu seras le lait qui me désaltérera, tu seras la vierge qui me couvrira de son ombre ! dans ton cœur je puiserai ma joie, dans ton ame le quiétisme, dans ton être l'existence !
— Mon doux seigneur !
— Oh ! Sarhetta , plus de ces noms là ! seigneur veut dire maître, puissance, commandement, et au revers de commandement il y a vassalité , au revers de puissance il y a faiblesse, au revers de maîtrise il y a prohibition, esclavage! oh ! Sarhetta, l'esclave ici c'est moi qui le suis de ta volonté, le faible ici c'est moi qui le suis devant tes caprices , le vassal ici c'est moi qui le suis de la noblesse de tes sentimens !
— Seigneur! mais c'est votre nom puisque c'est de ce nom que chacun vous nomme!
— Oh ! que je le sois pour tous les autres peu m'importe! mais pour toi, je ne suis que
Michel! oui , Michel d'Orney ISarhetta, l'archange du nom queje porte est la terreur de toutes les puissances occultes , mais combien il est petit devant la puissance de Dieu ! mon Dieu, c'est toi qui l'es , et devant toi je suis petit ; les puissances des ténèbres pour moi , c'est l'humanité comme on dit, et devant elle, si elle m'attaque , je serai terrible î
— Oh ! combien toutes vos paroles portent de doute et de trouble dans mes sens ! il y a dans mon cœur une fibre qui s'émeut à vos discours, et pourtant j'en sens une autre qui vibre contre et lui donne presque démenti.
— Oh ! voudrais-tu me dire par là que tu ne seras pas la compagne de mes jours ?. .
— Non ! oh f non ! j'ai juré d'être vôtre si vous sauviez le pèlerin ; le pèlerin est libre , je suis à vous !..
— Oh ! merci ! merci ! commande donc en cet hôtel comme le roi Philippe de Valois régnant, dans son beau royaume de France, car toute volonté émanera de ta voloaté.
Et en disant ces mots, le jeune Michel d'Orney se prosterna devant elle à deux ge«
noux en terre, et prit sa main qu'il baisa avec un religieux sentiment de respect et d'amour pieux; puis se relevant il sortit en jetant sur la jeune fille un regard pénétrant et soumis. Sarhetta ne le retint pas, tant elle avait besoin, pour se remettre, de se recueillir un moment dans ses pensées !