‹ L'Évêque d'Autun (volume 2)Chapitre 16 sur 20 · AU CLAIR DE LUNE · texte numérisé non relu

AU CLAIR DE LUNE

Aveo une bouche si pure , des yeux si doux , une voix si candide , tant de trahison au fond du cœur I Enveloppe d'ange , a me de démon !

(Alexandre Dumas.)

Quand le bâtard d'Orney quitta la jeune fille, la nuit approchait majestueuse et parée de sa longue robe semée d'étoiles, comme Tétait de lys d'or le manteau des rois de France ; elle s'avançait portant au front son

beau diadème constellé où resplendit, timide et brillante , cette perle d'argent qui, pour reluire, attend que le rayon du soleil, disparu pour nous, la touche et l'animé. C'était une de ces belles nuits d'été rafraîchie et embaumée par la brise et le parfum des fleurs, une de ces nuits enfin que l'ame du penseur aime à respirer et à boire au milieu des rêveuses sensations que connaissent seules les âmes mélancoliques. 11 y a, pour le cœur ulcéré par les hommes , quelque chose de suave à converser avec les mille voix aériennes qui passent en chantant sous le dôme étoile. Oh! il n'a pas perdu toute volupté celui qui, n'ayant trouvé qu'achoppement dans les choses de ce monde, se rejette dans la contemplation des merveilles de l'univers ! Tout lui appartient, le créateur et la création, l'esprit et la matière, la végétation et la vie. Quelle vaste échelle son ame trouve à parcourir! depuis le grain de sable qui s'élabore, jusqu'à l'étoile qui scintille ; depuis le brin d'herbe qui végète, jusqu'à l'archange qui comprend Dieu. Et s'il veut rester sur terre , que de

questions profondes à résoudre dans le cœur humain ! Et pour le désillusionné qui n'a pas oublié sa confession à Dieu, que de ressouvenus et de repentirs ! Le repentir, force de l'ame, est le germe de toute croyance , c'est le baume de toute plaie de l'ame. Pleurs de la conscience, il rend à l'esprit la connaissance du bien en lui faisant haïr le mal , le mal qui Ta flétri. Or, c'est dans le calme de la nuit surtout que l'homme boit avec quelques plaisirs à cette source salutaire, car rien ne trouble alors sa pensée, rien n'arrête sa contemplation.

Aussi le bâtard d'Orney, ce pauvre pécheur converti par le fait même des illusions qu'il avait caressées, revenu à la perception de l'idée après avoir immolé aux sens, ne savourait rien tant qu'une nuit éclairée et pure. Jamais , depuis deux ans et plus , il n'avait manqué de profiter de celles qui avaient passé sur Autun. Cette nuit là donc, il rêvait, enveloppé dans son manteau de pensées, depuis longues heures , en se promenant dans le jardin de son hôtel; il rêvait, dis-je, à la

misère de F espèce et à son orgueil, aux désappointemens du cœur toutes les fois qu'on mêle à l'idée la chair. 11 pleurait avec grande joie sur sa vie passée et se réjouissait à belles pleurs sur son existence à venir; car 3e ce jour, il avait, à son sens, atteint la sommité du rêve : la possession incorporelle d'une femme qui pourrait comprendre son ame , d'une femme qui , en passant par son cœur, ne le désillusionnerait jamais; d'une femme qui , corps pour vivre , ne serait que cœur pour aimer, d'une femme ange, quand jusque là il n'avait trouvé dans la femme que démon. Oh! comme ses pensées s'élancèrent avant dans cette fascination platonique et insensée ! Combien il découvrait , à travers ce prisme , de beautés dans ce vague et incomplet complément de l'existence! Comme il analysait chaque émotion par la pensée, et chaque pensée par l'émotion ! Combien il se sentit frissonner d'aise à l'espoir d'une vie toute spirituelle, lui qui niait désormais les sensations charnelles ! Comme son épiderme traduisait bien son idéeï Comme son idée com-

prenait bien ses nerfs! Mais tout cela, à l'entendre, n'était que pur esprit, que jouissances de i'ame! Ce feu de ses prunelles, c'était l'ame qui le soufflait ; cette haleine embrasée, c'était l'ame qui la chauffait ; ce battement du sang dans les artères , c'était l'ame qui l'excitait ; ce gonflement des poumons dans la poitrine, c'était l'ame qui Poccasionait. Ame! ame!... ame partout; avec le jeune Michel tout était ame. Heureux jeune homme! garde long-temps, garde cette autre illusion; erois-y même long-temps, c'est la dernière qui te reste !... Avec elle tu peux couler des jours émaillés de plaisir ; avec elle, tu peux paraître vertueux. Oh ! garde-là donc bien !... car si par malheur tu allais le voir crouler ce dernier, ce fantastique et sublime entassement, oh ! plus rien alors sur la terre ne resterait à ton cœur! pas même la vertu peut-être, car le désespoir s'emparerait de ton ame, et une fois assis sur cette monture, l'ame va vite!... car le crime souvent ou la folie, ce qui est la même chose au fond, prend les rênes et éperon ne la hête!...

T. I. 'Il

Mais tandis que le jeune bâtard d'Orney caressé par la pensée de la félicité qu'il s'était bâtie , se perdait dans l'hallucination de l'ame, Sarhetta , elle fouettée à vif par l'hallucination des sens , restée seule dans l'oratoire du jeune comte, n'avait pas songé à ouvrir les fenêtres à la belle nuit qui s'avançait; je ne sais quel délire fiévreux était venu tomber dans son cœur, à chacune des paroles du jeune homme, mais chaque expression de l'ame avait trouvé un écho dans la chair de la jeune fille , chaque joie de l'esprit pour le bâtard d'Orney, s'était traduite en joie du cœur chez Sarhetta! quand l'un était ange , l'autre se gardait Satan ; quand l'un était tout immatériel, l'autre devenait de plus en plus femme; quand le jeune homme ne voyait chez la jeune fille qu'une idée, la jeune fille ne voyait dans ses idées sur l'homme que plaisir du corps ! En sorte que si la jeune fille ne comprenait pas le jeune homme , le jeune homme , lui , ne devinait pas la jeune fille !

Oh ! fatalité de cette liaison ! ce qui pour un seul eut été le complément de toute belle

nature : accouplement au même degré de la joie <lu corps et de la joie de Famé , qui est la source des plus hautes jouissances , devenait pour ces infortunés la source de leurs infortunes, la cause infaillible de leur perte à tous deux! à tous deux et à d'autres peut-être! Quoi qu'il en soit , Sarhetta confinée dans le cabinet du jeune Michel , plongée au milieu de l'obscurité mêlée d'un rayon pâle et brisé, dans cette atmosphère brûlante qui plaît tant aux fiévreux désirs des sens, contemplait avec l'œil de Satan l'image , créée par son imagination , du jeune et beau prélat, à l'installation duquel elle avait assisté, et qui avait lié son ame de jeune fille à son anneau de pasteur ! Jeune , ardente , tumultueuse , faite pour le plaisir, réservée par sa nature de feu à quelque grande passion , Sarhetta se complaisait dans la fièvre d'amour qui , partie de son cœur , se jouait dans ses veines et dans son cerveau ! Elle souffrait tout ce que le désir inassouvi peut causer de tortures à une imagination nerveuse ! titillation sur les nerfs, étouffemens à l'estomac , brûlures dans la

poitrine, déchiremens au cerveau, fractures partout !.. Mais cet état excentrique et qu'elle n'avait ressenti que depuis l'apparition du jeune évoque , lui plaisait à l'égal de celui qui le lui causait. Deux heures entières s'écoulèrent dans cet accès brûlant ; et elle en était dévorée. Et pourtant elle s'y complaisait encore , inattentive à la nuit qui s'étreignait de toutes , parts ; tant servait à le lui faire aimer tout ce qui l'entourait I Cette nuit elle-même limpide et chaude , image de soname, était là dans le cabinet fermé du jeune comte avec ses miasmes étouffans , et son silence morne : ami des passions; son isolement ne lui laissait apercevoir à travers la tempête de ses fièvres, que la figure de l'homme qui lui tournait les sens; sa soif dévorante enfin qui brûlait ses os !

Cependant il arriva que dans un des momens lucides pour la jeune fille , c'est-à-dire, quand son cerveau fatigué eut besoin de repos, ,il arriva qu'elle crut entendre le pas de quelqu'être vivant qui serait passé uniforme et lent au bas de sa fenêtre. Curieuse , peut-

être dans l'espérance que ça fût l'homme qu'elle rêvait, elle ouvrit la croisée et se mit à regarder dans le jardin. Une voix lui cria :

— C'est moi î

— Vous ! oh ! qui donc êtes-vous ?

— C'est moi! moi, Michel d'Orney! Sarhetta ! oh jviens vers moi ! viens , la nuit est belle ! vois comme elle resplendit ! viens, nous causerons, car depuis que je t'ai quittée, j'ai pensé bien des chosss qui t'intéressent !

— Qui m'intéressent?

— Oui, toi et moi !...

-rr Sarhetta sentit au cœur un frisson de glace qui la navra; elle ne put se défendre de dire :

— Que j'ai grand froid!., est-ce que l'air a fraîchi?

— Non ! l'air est doux comme ton haleine! viens!...

Curieuse et remise de sa première émotion , Sarhetta descendit vers defj&tïne comte, et lorsqu'elle fut près de lui , il lui prit la main et lui dit : > !(!0

— Je pensais à toi , ma sœur!

— Et moi je pensais là-haut

— A moi ! oh ! sois bénie ! sois aimée entre toutes les plus aimées! Écoute; pendant ta vie errante, tu n'as sans doute pas eu de père en Dieu, enfant; il te faudra en prendre un! un directeur. Vois-tu , c'est notre bonne étoile ici-bas; c'est par lui que nous allons à la vie céleste ! /

— J'entends! mais vous, ne serez-vous pas le mien , puisque vous m'avez prise pour compagne.

— Moi ! oh ! moi , je te conduirai dans les rues de la ville et dans les sentiers de la montagne! Voilà qui est bien!

— N'est-ce pas assez ?

— Mais sur le grand chemin ! sur le chemin qui monte à l'autre monde ! C'est à plus fort que moi de te guider.... Entends-tu?...

— Je ferai ce que vous me conseillerez .

— Oh ! bonne et jolie !

— Ne vous ai-je pas promis de partager votre repos?

— Oh! oui.

— Et puisque vous m'avez dit , Sarhetta ,

le bonheur est là ! je veux vous croire.

— Oh! Sarhetta....

— Mais , Simon-Luc ; depuis qu'il est sauvé, vous ne m'en avez rien dit où donc

est-il?....

— Il est en bon lieu , mon enfant. 11 habite le palais du nouvel évêque d'Autun.

— Ah!...

— Qu'as-tu donc à te récrier de la sorte...

— Je ne sais. . . je ne. . . mais. . .

— Ne crains rien ; Renaud qui fut le premier à le persécuter, sera le premier à le défendre désormais —

— Je le crois... mais... Simon-Luc... dites-moi... Michel...

— Michel ! . . . Michel , oh ! merci , Sarhetta....

— Dites-moi? Je ne pourrais donc jamais l'aller visiter... s'il est chez l'évêque d'Autun?

— Pourquoi pas?...

— Je ne sais... je ne sais, moi...

— Oh! vous irez !... Sarhetta, tu iras...

— Ah!...

— Mais , qu'a donc cela qui t' étonne ou qui t'effraie?... ....en

— Effrayée, i . de cela , moi î . . . mon Dieu , non... mais... Eh bien!... j'y pense...

— Qu'est-ce? voyons....

— Si vous le jugez bon; vous me parliez tout à l'heure d'un directeur...

— Oui ! .nul

— Eh bien! je prendrai le bon prélat qui a recueilli mon guide

— Sans doute, et je te recommanderai à lui... dès demain peut-être; car il se peut qu'il vienne ici même...

— Ici même, dites-vous... pardon... ici même?...

— Oui... ...ieiioiM ...ioui-èaJ

— Et je serais là, moi ?...

— Sans doute; as -tu peur... enfantine doit-il pas. être ton directeur ? . . .

— Oui , c'est lui qui me mènera loin ; bien loin... à la vie de nos pères! là haut!... Oh! pardon... je iserai trop honteuse de paraître devant Lui l.eitefheë .. ! xsii auov ! HO

— Enfant!... il est bon, et tu l'aimeras'...

— Je l'aimerai 1 vous croyez !

— Oui! car il m'aime depuis que je me connais ! . . .

— Il sait donc aimer aussi , lui ?...

— Simple prêtre, il aimait le jeune bâtard; prélat puissant , il n'aura pas changé envers moi ; il venait hier me visiter, cela veut dire pour moi qu'il viendra demain !

— Pardon! la nuit commmence à être froide, je la sens sur mes épaules; je vais me retirer.

— Sarhetta , il fera jour demain, je te reverrai , que de plaisir !

— Oui, vous me reverrez! mais, ajoutat- elle à part , tu ne verras pas ce qui se passe dans mon cœur!...

Et les deux jeunes amis se retirèrent chacun dans l'appartement qui devait les recevoir; le jeune comte emmenant avec lui l'image épurée de la jeune fille; la jeune fille , l'image souillée du beau prélat Renaud; Michel, caressé à l'ame par sa pensée; Sarhetta, mordue au cœur par le désir d'un homme; l'un paisible , l'autre fiévreux; tous deux

— 57tf —

heureux à la manière de leur espoir divergent.

Dérision!...

JÏÏf

uu'i

Page 1