‹ L'Évêque d'Autun (volume 2)Chapitre 18 sur 20 · RÉCIT · texte numérisé non relu

RÉCIT

Un homme arrivé à trente ans sans 6tre misantrope ferait Tenu au monde sans cœur.

(H. de Latooche.)

Quelques jours s'étaient enfuis, précipités

dans le gouffre du passé, et cependant depuis

la promenade de nuit des deux jeunes gens,

Tévêque n'était pas venu visiter le jeune

comte; celui-ci bien assuré par les preuves T. i. -2o

données de l'affection du jeune prélat, n'avait vu dans ce retard qu'un rapprochement de l'heure où il viendrait , car il était sûr qu'il devait venir!... Mais Sarhetta saisie à l'ame par la pensée fascinatrice qui devait jeter sur tout le reste de sa vie, tant d'évènemens inattendus, craignait que ce retard fût l'indication qu'il ne reviendrait plus chez le jeune bâtard d'Orney ! Aussi , la journée se traînait pour elle morne et attristée , comme pour une mère qui vient de perdre un fils sur la tête duquel reposait l'espérance de son cœur! Souvent elle s'était surprise, ennuyée, l'œil attaché sur le sablier, rêvant sans penser; seulement dans ce sable rapide qui s'écoulait sans cesse, elle voyait la mélancolique image de la vie qui s'épuise, s'épuise avec l'heure, tombant de la vie mortelle dans l'éternité! Alors de grosses larmes involontaires roulaient entre ses paupières et obscurcissaient sa vue en lui pinçant le nez ! et elles les laissait rouler sur sa joue pâle* comme une perle d'Asie, se jouant sur le cou d'une odalisque.... Jamais encore dans sa vie, elle n'avait ressenti,

en son être, une semblable pensée, jamais ses sens ne lui avaient révélé tant de secrets ! Aussi, ses yeux pleins de larmes refusaient place au sommeil, sa poitrine gonflée de pensées ne donnait plus entrée à l'air, son estomac envahi par un fluide d'amour, ne donnait plus passage à aucune nourriture, sa pensée seule suffisait à sa vie!... Son corps et son ame se repaissaient d'elle! d'elle seule !.. Le jeune comte qui voyait sa rêverie profonde, s'en inquiétait parfois, et il venait t sentimental et expansif , mêler ses paroles religieusement graves et affectueuses , à l'idée fixe de la jeune étrangère! Elle écoutait, de son côté , de temps en temps, ce concert nouveau, pour son oreille, des discours du bâtard; et se complaisait par instans aux accords toujours purs et enivrans de l'orchestre retentissant des effusions virginales de cet homme, mais ce n'était que quand ses discours touchaient à vif la fibre de ses sensations charnelles; ce n'était que quand l'image touchait à sa chair, l'idée à ses sens, le rêve à la réalité! Car, dès que 1« jeune bâtard se renfermait

dans l'abstraction, Sarhetta ne le suivait plus faute de le comprendre, ne l'écoutait plus faute de se trouver en ses idées ! Aussi , le jeune comte qui parfois s'en apercevait, laissait évanouir le mot entre ses lèvres, se levait sans bruit et disparaissait recueilli, la laissant seule sans qu'elle cherchât à le retenir. Tout cela, loin de fatiguer la pure passion du comte pour elle , ne faisait que la renforcer, et son cœur presque dans le vague de l'ame, s'irritait sans s'en douter du positivisme des sens de sa jeune compagne ; car dans tout cela, il ne lisait qu'innocence et ignorance, tandis qu'il pouvait trouver, au fond de ce flegme apparent, délire et passion. Un jour, pourtant, le onzième de l'entrée de Sarhetta chez lui , Michel d'Orney, assis dans son oratoire auprès de la jeune fille, attentif à la tristesse de l'étrangère, cherchant à en démêler la cause, tressaillit d'aise à l'espoir de l'avoir trouvée. Il s'imagina que l'absence de Simon-Luc pouvait seule, la rendre ainsi taciturne et pensive, et il appela quelqu'un dans l'intention de l'envoyer au palais épiscopal demander, de sa

part au jeune prélat, qu'il lui envoyât pour une heure son nouveau valet de chambre, le barbier dont l'apprentissage s'était fait au feu et à l'eau, lorsqu'un valet de service annonça monseigneur l'évêque d'Autun.

A celte parole du valet, le front de Sarhetta s'éclaira d'un rayon de feu ! le nuage qui s'était posé sur son regard disparut entièrement, sa bouche s'entr'ouvrit et respira, l'oppression s'enfuit de sa poitrine, et de sa tête le long bourdonnement qu'elle y avait ressenti. Elle sembla sortir d'une grande crise! Mais, aussitôt que Renaud parut, un frisson involontaire et multiple grimpa de la plante des pieds au crâne; Sarhetta rougit, pâlit, verdit, trembla, baissa les yeux, jeta un regard furtif sur l'homme à robe violette; puis elle se sentit presque défaillir.

Le jeune comte ne vit rien de tout ce trouble intérieur traduit à la peau par ces symptômes, car dès que l'évêque entra, il prit Sarhetta par la main et la présentant au prélat :

— Vous avez, lui dit-il, recueilli le pèlerin,

moi j'ai pris, chez moi , sa jeune compagne , sa fille d'adoption, Sarhetta que voici :

— C'est bien! mon fils, répondit Renaud de Maubert, traitez-là comme il convient; entendez-vous, elle est votre hôte!...

— Et elle sera ma compagne ; mon amie ! . . . — Vous, jeune étrangère, si vous consentez

à partager le dîner du jeune homme, rendezlui , pour reconnaître l'hospitalité qu'il vous donne, quelque peu d'affection !

Sarhetta s'inclina sans répondre; le jeune prélat continuant, étendit sur elle sa main en disant :

— Recevez ma bénédiction, brebis dont je suis le pasteur!...

Sarhetta leva sur le prélat ses grands yeux, empreints d'une flamme humide et magnétique, il ne répondit rien encore. Alors l'évèque d'Autun lui présenta son anneau à baiser; Sarhetta s'avança vers lui; mais au lieu de baiser l'anneau, ce fut la main qu'elle baisa. Renaud de Maubert tout plein encore du sentiment de sa haute dignité, ne songeant qu'à remplir un acte pieux, ne remar-

qua pas le baiser de Sarhetta; Michel , lui , ne le vit pas, Sarhetta seule qui l'avait donné le recueillit dans son cœur ! . . .

Cependant Renaud prenant par la main les deux jeunes amans, se dirigea vers un banc de bois sculpté , et ils s'y assirent tous trois ; Renaud au milieu, Sarhetta à sa droite, et le bâtard à sa gauche. L'évêque fut le premier à rompre le silence qui s'était établi par la scène précédente !

— A ça , dit-il , à Michel le bâtard , comment se fait-il , mon fils , que vous ayez chez vous cette jeune fille, quand j'ai chez moi son père !

— Comment cela se fait, monseigneur?

— Dites mon père ; interrompit l'évêque.

— Comment cela se fait-il, mon père?

— Oui 1

— Je ne sais? mais cela tient peut-être de fort loin à l'histoire de ma vie entière !

— Comment cela ?

— Oui ! la rencontre que je fis de Sarhetta, est la conséquence, sans que cela paraisse,

d'événemens bien antérieurs à son arrivée dans Autun!

— Dites-nous ces événemens, mon fils !

— Vous les dire serait bien long !

— 11 n'importe, Sarhetta ne s'ennuira pas à vous entendre, moi j'aurai plaisir à vous écouter!

— Je le sais... mais mon père, c'est une confession générale que vous me demandez !

— Me croyez-vous indigne de la recevoir?

— Oh ! vous savez le contraire !

— C'est donc moi qui vous retiens , répliqua Sarhetta, alors je vais me retirer.

— Oh! vous ne le pensez pas ainsi que vous le dites, s'écria Michel.

— Qui donc vous arrête ?

— La tristesse de mes souvenirs.

— C'est en les épanchant dans un cœur ami , dit Sarhetta, que nos peines peuvent devenir plaisir.

— Des cœurs amis, dites-vous?

— Oui ! et il doit en exister pour vous sur la terre.

— Pour moi ; oh ! mais vous aller en juger l

Il y eut un court instant de silence , pendant lequel les trois personnages se recueillirent. Deux semblaient se disposer à entendre, l'autre se préparant à raconter sa vie. Alors , Michel d'Orney relevant sa tête, présentait une physionomie toute pleine de souvenirs vivans, et illuminée d'un grand rayon de véracité; Renaud le regardait calme et attentif, recueilli et curieux ; Mais Sarhetta, elle, la tête encore inclinée sur la poitrine , les deux mains croisées sur ses genoux, évidemment dominée par une pensée tenace , semblait ne prêter aucun intérêt au récit que le jeune comte commença en ces termes :

« Yous m'avez demandé que je vous racontasse l'histoire de ma vie : voici une confession générale.

« Toutefois, je ne redescendrai point jusqu'à mon berceau ; trop d'épaisses ténèbres le dérobent à mes regards, .. Tout ce que j'en sais, c'est qu'il était surmonté d'une couronne de comte , puisqu'il y en a une au-dessus du chevet du bâtard d'Orney. Ma naissance donc, tient du rêve et de la réalité; mon nom flotte

entre la honte et la splendeur, entre l'obscurité et la lumière; rêve, splendeur, lumière, par mon titre; réalité, honte, obscurité, par ma qualification usuelle : Bâtard! quoique je sois par mon origine crépusculaire, de grandes passions bitumineuses fermentaient dans le sang qui m'engendra; j'arrivai de l'enfance dans l'âge viril, avec les deux conditions de la nature humaine , qui rendent ceux qui les possèdent , toujours malheureux ici-bas : imagination ardente, cœur sensible... A une organisation comme la mienne, iï faut une existence étrangère , contiguë , concentrique à ses affections, à ses tendances, à ses ébullitions sanguines pour compléter son existence; en d'autres termes à un cœur de feu, il faut un cœur feu pour l'alimenter, sans cela il se consume en angoisses , dans ce qui devrait faire sa joie; ses affections... Ce sort commun à tout être d'imagination et de race, je l'eus bientôt obtenu, car quand je me produisis dans le monde, j'y entrai avec mon titre de comte, et ma fortune aussi douteuse que Un, et pourtant non moins positive...

- 5»o — Vous voyez que j'abrège, pour arriver plus vite aux évènemens qui se lient, par le résultat , à la rencontre de Sarhetta !

A ce mot Sarhetta qui entendit prononcer son nom releva la tête , et comme sortant d'un rêve profond, elle regarda le jeune prélat et le bâtard d'Orney , avec cette expression étrange d'un mort en léthargie qui se réveille et reconnaît la vie... Le jeune comte d'Orney qui la surprit sortant de son absorption , s'en réjouit dans son cœur et continua :

« J'entrais plein d'illusions de l'ame et de frissons du cœur dans ma vingtième année , une odeur suave d'amour embaumait dans mon cerveau toutes mes pensées , dans mon cœur tous les désirs de mon appétit charnel. Ainsi toutes les jeunes châtelaines des environs arrivaient devant moi entourées du cortège* de beautés que leur créaient mes idées fantastiques ; je n'aimais pas une femme, j'aimais les femmes; dans une jeune fille je ne rêvais pas, je ne voyais pas la jeune fille; mais je voyais toutes les jeunes filles. Aimer, pour moi , c'était jouir ! jouir c'était aimer !

car dans ces deux conditions de la nature matérielle si opposées entre elles , je ne voyais qu'une seule et même fonction du cœur:

attraction, sympathie! »

A ces paroles du comte , le prélat devint plus rêveur, Sarhetta plus attentive; le premier descendit dans son passé : sombre escalier de la jeunesse folle, chez l'homme; la seconde s'élança dans l'avenir de la vie : vaste écueil de l'âge nubile pour la femme! l'un sentit dans tout son être un froid glacial , l'autre un feu brûlant; le jeune prélat se sentit troublé, la jeune fdle convulsionnée! chez celui-là il y avait désir vaincu , chez celle-ci désir triomphant! Renaud savait et ne voulait plus ; Sarhetta voulait et ne savait pas encore; tous deux étaient dans le vrai , quoique tous deux bien loin l'un de l'autre.

« Ça fut là ma première erreur, continua le bâtard ; ça fut là bientôt mon plus grand désappointement.

A cette simple réflexion du jeune comte , les conditions d'intérêt changèrent, pour Renaud et pour Sarhetta; ainsi, Renaud qui

avait connu autrefois la passion , désirait connaître la suite; Sarhetta ignorante de l'avenir, craignait de l'entendre; car Renaud avait triomphé du désir , et le désir triomphait en ce moment de Sarhetta! Aussi le jeune prélat reprit son calme , Sarhetta perdit un peu de sa confiance; le premier se cramponna au présent, la seconde douta si elle devait y croire ; tous deux en même temps redoublèrent d'attention ; et Michel d'Orney continua :

« Vous allez voir ! tandis que le prestige dura, je jetai mon cœur à l'abandon d'une première sympathie; mais quelques six mois étaient à peine écoulés que l'abandon de l'infidèle me rejeta lourdement contre la réalité; je soupirai... mais j'étais jeune de cœur et de courage, les désenchantemens n'étaient qu'au prologue quand je les croyais au dénouement! je tentai donc de guérir la première plaie en appliquant sur la blessure que j'avais reçue le même appareil qui m'avait si rudement maltraité, et quatre mois après la plaie fut double. Je soupirai et donnai une larme

à cette autre rupture, car déjà mon cœur s'ébranlait dans sa croyance, déjà je me souvins ! mais comme je n'étais pas las, je recommençai ma route, et sur le grand chemin de la vie orageuse des passions, je rencontrai une créature que je croyais venue du ciel ! elle avait vu le monde avant moi, car elle était mon aînée de plusieurs années. Mais le cœur qui sait aimer est exempt de rides ; je le crus du moins d'abord, car je vis; pour ma damnation ici bas, un peu plus tard, que lui aussi avait les siennes ; qui sont : les caprices et la débauches; mais passons... Cette femme disje vint à moi ; elle vint à moi avec son cœur qu'elle m'offrit , avec ses caresses qu'elle me donna, avec ses baisers dont elle m'abreuva., alors., alors seulement j'appris ce que c'était que la fusion de deux êtres dont les âmes se comprennent alorsque leurs corps s'entendent! j'aimai cette femme mon aînée comme j'aurais aimé une cadette; comme j'étais capable d'aimer ! Jour, nuit , corps, ame, pensée, esprit, je lui vouai tout, je devins son chevalier, elle fin monlDieu! je la trouvai

belle entre les plus belles, bonne entre les plus sensibles, noble entre les plus réservées, je l'entourai de mon cœur et de ma passion : ce filet où se prennent les humains. Je crus à la vie, car j'avais le complément de mon être. Rien que de la voir, j'éprouvais dans toutes les artères un mouvement fébrile qui donnait à mon sang plus d'activité, à ma pensée plus de parfum , à mon ame plus de poésie ! voilà comme je m'aventurai dans cette passion. Mais je l'avouerai, je ne fus pas maître de ne pas aimer cette femme; tant je sentais de plaisir à la voir qu'il fallait que je fusse sans cesse auprès d'elle ! un aimant magique attirait ma pensée vers sa chair et ma chair vers sa pensée ; nuit, jour, je la rêvais; mon cœur aspirait à son cœur, mes lèvres à ses lèvres, il y eut chez moi une fascination complète. Je ne sais quels moyens elle mit en œuvre pour m' attacher au pilori de sa séduction ; soit que sans le vouloir, elle s'emparât de mon ame, soit qu'elle eût versé sur moi quelque philtre enivrant, j'arrivai à ce degré fiévreux de la passion que l'aimer

ne put suffire à mes ardens désirs, il fallut qu'elle lut auprès de moi sans cesse et que sans cesse, alors même que je l'avais là, je craignisse de la perdre ! Mon a me en sa présence était dans un doute continuel, mon cœur dans une alternative horrible ! Etait-ce crainte, était-ce pressentiment, je l'ignore; mais, elle, certaine de mon amour, forte de mes faiblesses, plus formée que moi à l'école de l'intrigue, car elle n'en était pas à son essai; elle usa de son ascendant sur moi pour me torturer de mille manières, par mille coquetteries; tantôt encourageant mes soupçons par ses légèretés, elle savait mêler, avec une indifférence affectée, la peine aux plaisirs quelle me donnait d'autres fois avec surabondance; j'arrivai ainsi à force de passion, jusqu'à la jalousie : mal dévorant qui ronge l'ame et le cœur avec un égal acharnement ! »

A ces mots, le jeune comte d'Orney s'arrêta comme pour reprendre haleine , et tomba dans une rêverie profonde qui s'annonça sur sa figure par une expression moins de sentiment que d'hébétement. Sarhetta, qui n'avait

pas perdu une seule syllabe du récit du bâtard , tant elle trouvait d'analogie dans toute la passion qu'il décrivait avec celle qu'elle avait au cœur, lui dit en balbutiant :

« Mon doux seigneur, continuez donc de nous dire comment vous fûtes amené à la rencontre de l'étrangère !

— Patience! reprit Michel d'Orney, patience , car voici que j'arrive à la réalité. En effet , jusqu'ici la vie de volupté qu'elle m'avait fournie, disparut comme un rêve; au plaisir succéda la torture; je commençai à voir clair dans le cœur que je croyais parallèle au mien ; de là tous les maux de ma vie ! Cette femme qui avait fait jouer tous les ressorts de la séduction pour me captiver, qui , pour me lier à elle, avait été jusqu'à recourir à la magie noire peut-être, cette femme que j'aimais avec délices , que j'idolâtrais de passion, cette femme, la seule, qui fût, par ses passions, adéquate à ma nature de feu; cette femme qui m'avait conduit jusqu'à la fascination , jusqu'à l'oubli de tout ici bas, jusqu'au reniement de moi-même , cette

402 — femme qui peut-être m'avait aimé pendant un moment de caprice, ne m'aima plus, ou plutôt cette femme ne m'avait jamais aimé; cette femme aimait les hommes et n'aimait pas un homme; cette femme, au lieu de n'être qu'égarée vers moi par ses sens, n^était qu'une débauchée qui servait les désirs de plusieurs hommes à la fois! Oh! dans le désenchantement de ce grand amour, je tombai dans une langueur étrange; mon ame éprouva une démangeaison insupportable qu'il me fallut supporter; mon cœur tomba dans le marasme , mon esprit dans l'éthisie, mon corps tout entier dans une fièvre sourde et continuelle. Je ne dormis plus, ou si parfois la fatigue m'amenait le sommeil, c'était un sommeil lourd et pénible qui brisait mes forces au lieu de me reverdir. Je traînai quinze mois cette existence saturée du poison du désespoir; j'employai toutes les ressources de ma résolution pour me tirer de cette infortune, et tout fut perdu pour ma résolution. Je fis dire à l'autel delà vierge mille messes pendant un an , pour dégager mon cœur de l'amour

qui luttait encore dans mon ame contre la réalité; et les mille messes furent zéro dans le quotient de ma résolution. J'allai, la nuit, seul dans les églises, les pieds nus sur les dalles humides de la nef, prier Dieu avec ferveur de verser l'oubli dans mon cœur, et toujours une image plus forte que la prière revenait: fascination magique, me ressaisir dès que je cessais de prier, et ainsi ma résolution était vaincue; souvent même cette image, je devrais dire cette femme, car c'était bien véritablement elle, apparaissait au milieu de mon oraison, et au lieu d'intercéder le seigneur, c'était elle que j'évoquais dans le délire où elle me plongeait. Enfin, las de m' épuiser en vaines tentatives pour l'oublier, je cédai au charme, je redevins ce que je n'avais cessé d'être au fond, passionné, et j'entrepris de la revoir; mais, déception encore et ironie, la débauchée , lasse de moi, avait fui à la suite d'une troupe de jongleurs, dont l'un était devenu son chevalier.

— Après! après! dit Sarhetta.

— Après! dit l'évêque.

—Après, continua le bâtard, je tombai dans une mélancolie flasque et sourde; une grande amertume se concentra dans mon cœur, une irritation fiévreuse monta dans mon cerveau; j'éprouvai dans la poitrine des déchiremens atroces, et par tout le corps un froid glacial ! C'était la maladie qui naissait; deux jours après, j'étais étendu sur ma couche, crachant le sang par flocons, et le jetant à flots par les oreilles, comme les carillonneurs du bourdon au lugubre jour des morts, le lendemain de la Toussaint; en peu d'heures on désespéra de ma vie ! moi j'aspirais à l'autre, car j'avais eu l'absolution démon directeur! Tous les barbiers m'avaient condamné, tous, quand un d'eux se rappela qu'une vieille femme habile dans l'art de guérir, possédait un remède infaillible pour réchapper tout homme qui n'avait pas vingt ans; j'allais les passer, mais je ne les tenais pas encore! La vieille eut le temps, car l'homme de l'art l'étant allé trouver, lui dit les symptômes apparens du mal, et lui demanda guérison; mais cela ne lui suffit pas, il fallut qu'elle me vît, et qu'elle

connût, comme je viens de vous l'apprendre, la cause véritable de la maladie! Alors elle me quitta pour aller préparer je ne sais quelle boisson , qu'elle vint me verser ellemême, le même jour! Prodige et bonheur! le mal s'enfuit et avec lui , félicité inouïe ! la passion qui me l'avait apporté; je redevins calme, j'oubliai jusqu'à la fascination qui m'avait séduit, et en ce moment même* c'est à peine si je me retrace les traits de celle en qui je crus seule en ce monde ! La vieille , sans doute, avait opposé à un mélange composé par la magie noire , quelques mixtions indiquées par la magie blanche! .. Je fus guéri ! »

Le jeune homme s'arrêta un moment. Renaud de Maubert ne dit rien et sourit; Sarhetta ne sourit pas, elle frissonna malgré elle, et demanda de nouveau :

— Mais, mon doux seigneur, ne viendrez vous pas à notre rencontre ?

Michel d'Orney, reprit :

« Je me vouai corps et ame à l'idée, et je renonçai à l'attrait des sens. De ce moment je naquis à une nouvelle vie ; vie de repos et

de quiélisme qui , comparée à la vie d'orage et de tour mens que j'avais menée auparavant , me sembla être le paradis substitué à l'enfer; car pour n'aimer plus par les sens, je ne cessai pas pour cela d'aimer!... Loin de là , j'appris à savoir, par moi-même , que ce que je croyais être amour, n'était que fièvre; que ce que j'appelais plaisir, n'était que convulsion nerveuse. Pourtant, je n'avais pas trouvé , dans ce monde , d'être sur lequel je pusse reposer mon ame nouvelle, d'être à qui je pusse vouer mon cœur régénéré, et las de chercher dans ce cloaque doré qu'on appelle la société, la ville, j'allais le soir, la nuit même, ou de grand matin, confier au vent qui souffle sur la terre, ou à l'azur qui colore le ciel, ou au nuage qui s'envole, ou à l'éclair qui brille, ce besoin d'épanchement que ne pouvait pas comprendre un autre avec moi!... Il y a onze jours enfin, aujourd'hui, je parcourais Autun, le matin, pour parler au vent, pour sourire à l'aurore , pour saluer le ciel bleu , quand je trouvai d'aventure sur mon passage, une jeune et fraîche créature que

des ivrognes salissaient par des injures, et que leur frottement souillait! Cette jeune et naïve et séduisante vierge , était celle que je rêvais, sans pour cela l'avoir jamais vue; c'était celle qui devait de toute éternité peutêtre, comprendre mon ame et partager mon cœur; cette femme, Sarhetta, je le vis, à sa candeur, à sa pureté , à sa mélancolie , cette femme devait compléter mon être ; cette femme, c'était vous!... car, il vous en souvient, je vous dis : Viens, et vous êtes venue ! Je vous criai : Amour, et vous avez répondu : Amour; je vous fis entendre un cri de mon ame : Chasteté; et votre ame a répondu : Chasteté!

— 0 ! mon doux seigneur, que vos paroles contiennent de trouble, quel entraînement elles savent donner !

— Et maintenant que vous voilà la compagne du bâtard d'Orney, si vous avez dit la vérité en répondant amour, si en criant chasteté vous avez parlé sans mensonge. . . Oh ! bénie soyez-vous; et long-temps et toujours adorée î... Oh! adorée et bénie soyez.,. Sac-

hetta ; car votre bouche ne peut mentir, car votre cœur ne peut tromper!...

Mon Dieu , mon doux seigneur, pourquoi me dire toutes ces choses? suis-je digne de les entendre, moi que quelque péché souille peut-être? moi qui depuis notre départ du saint sépulcre, et de cela il y a neuf mois et plus, toujours marchant, n'ai pas fait à un ministre de Dieu ma confession !

— Oh ! tu fus sage toi , car une voix intérieure me le crie; tu peux aimer, car la \oix de ton regard me le dit; tu peux comprendre, car tu m'as répondu ! Et puis s'il te faut un directeur pour te conseiller , accepte le ministre pieux qui nous entend et dépose en son sein tous tes secrets !

— Monseigneur d'Autun ne voudra pas d'une pauvre fdle comme moi dans son tribunal î

— Pourquoi cela , mon enfant , dit l'évoque, un pasteur aime toutes les brebis de son troupeau, il se doit à toutes comme à chacune d'elles î

— Oh! monseigneur, j'irai m'agenouiller

devant vous, et je déposerai dans votre cœur toutes les pensées du mien !

— Venez, mon enfant; pour vous mon oratoire sera toujours ouvert! car vous êtes la préférée d'un homme que j'aime par préférence entre tous !. . . »

A ces mots Renaud de Maubert se releva , et regardant les deux jeunes gens avec un air de candide grandeur et d'imposante dignité, il leur dit :

« Enfans, aimez-vous, comme vous le disiez tout à l'heure; je sanctionne cette liaison! Michel tu sais ton vœu; Sarhetta vous savez ma demeure.

— Oui ! répondirent Michel et Sarhetta. » Et le jeune prélat se retira ignorant ce que

la jeune fille avait pu vouloir en le prenant pour directeur, et se promettant de faire de cette jeune pèlerine fixée au sort du bâtard , une bonne compagne qui ne fit pas rompre au jeune homme, son bail de chasteté!...

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