Ï.ARRIVEE
Mcmenlo bomo, pulvis es, et in rpulverem revcrteris.
(Le mercredi des cendres,}
Le jour allait éclore ! le premier jet de l'aurore se fondait, riantet clair, dansPépaisse et noire brume des nuits, et la teignait d'une nuance moins foncée , et l'air pur de ce beau crépuscule naissant promettait à la journée
de fête qui devait suivre, un limpide et brûlant torrent de lumière, Déjà les premières fumées du fleuve qui baignait Autun d'autrefois se balançaient à la surface, se détachant de l'eau nonchalantes et vagues; c'était comme l'haleine épaisse qui accompagne et suit le long bâillement d'un être vivant qui s'éveille après avoir bien reposé ; mais la rivière était belle comme l'horizon, paisible comme l'orient , majestueuse comme le crépuscule, riante comme le ciel ! Tout le paysage était séduisant, mélancolique comme le sourire d'une jeune fille qui rêve son amant !
Aussi, une heure avant la première aurore, d'habiles et expérimentés ouvriers , dirigés par une pensée supérieure et ordonnatrice , entouraient le portique d'Aroux , situé au nord de la ville, sur la lisière de la petite rivière de ce nom, et à la bouche du pont, du côté du faubourg; tous ces ouvriers achevaient la toilette que devait porter l'arche immense durant la fête solennelle qui allait, ce jour là, caresser les Autunois.
Puisque nous sommes au pied du portique
d'Aroux, arrêtons-nous un instant, en passant, à contempler cette imposante relique des temps antiques, quTune destination barbare rejette jusqu'au rang inférieur de porte de ville, et qui survit à la destruction matérielle , fière encore et sévère, formée de deux arcades plein-cintre superposées, avec impostes et archivoltes. Aux deux côtés du monument, deux portelles en arcades donnaient jadis un libre débouché sur les trottoirs de ciment qui ornaient le devant des maisons voisines. La porte inférieure de ce riche portique présente pour ceinture un entablement enrichi d'une architrave, d'une frise, d'une corniche avec médaillons en rondes bosses , et moulures aux ornemens d'un fini délicieux. La presque effrayante proportion de ce grand corps-granit, qui semble être sorti là tout d'un coup, comme un rêve des temps passés, inébranlable depuis des siècles, et enchaîné là, au sol, par l'extrémité de ses lourdes jambes sur lesquelles il se repose immobile comme un goûteux, apparaît d'abord à l'œil du voyageur, comme le corps d'un géant muet qui
vous envoie un frisson de respect et d'enlhottsiasmeî Mais quelle bien autre émotion ne ressent-on pas quand l'œil, s'élevant le long de ces belles formes poétiques, atteint à la partie supérieure qui, comme la tête d'un colosse, se pose majestueuse au-dessus , étalant les traits bien combinés de sa mâle physionomie romaine combinée de traits corinthiens, et qui semble porter au front une couronne de pierre , dont les moindres fleurons sont un entablement remarquable , une architrave hardie , une frise élégante et une indescriptible corniche aux riches moulures façonnées par l'art. Et enfin, ce jour là, au sommet du chef, sur le crâne même de cet imposant géant, des gens de peine se croisaient en tous sens, comme des poux nombreux sur la tête d'un vieillard caduc, occupés à ranger des sièges et des pupitres, dont un étranger arrivant dans cette ville n'eût pas d'abord soupçonné la destination.
Et maintenant que le portique d'Aroux nous est connu, maintenant que libres de tous regards humains, nous avons posé l'œil sur
cette précieuse mosaïque antique , reportons un instant nos regards sur cette anciennement riche et vaste cité , appauvrie de nos jours, et retrécie par d'autres centres de civilisation et d'activité commerciale, si orgueilleuse autrefois, si modeste aujourd'hui; si riche du passé , si bourgeoise par le présent , qui dans notre dix-neuvième siècle n'apparaît que comme un avorton sorti , rachitique et pâle, du sein de sa vieille mère si féconde il y a cinq siècles. Autun , au temps du roi Jean, était une des plus riches cités des Gaules; en treize cent cinquante-neuf, quand Renaud, le nouvel évêque, y fit son entrée et installation, le cordon de murailles qui la corsetait , avait, de longueur, deux mille huit cent soixante toises (environ cinq quarts de lieues), ce cordon avait pour nœuds , de distance en distance, deux cent vingt tours rondes avec fossés à l'extérieur. Si nous en croyons un ancien plan des lieux, cette ville comptait douze portes, dont les plus notables semblent avoir été celle d'Aroux , dite autrefois porte de Sens, ou de Paris indifféremment, située près du
88 — temple de Pluton, la môme que nous connaissons; celle de Saint-Andoche, au nord, celle des Talus et des Druides à l'ouest, qui existe aujourd'hui telle qu'elle était au quatorzième siècle, celle de Saint-Biaise, au sud-ouest, celle de Breuil et de Saint-Pancrace, au midi, celle de Beaune , à Test , avec celle de Saint- André, ainsi que celle de Saint-Jean-le-Grand. Une grande rue presque droite partageait la ville du nord au sud, et trois rues principales et presque d'alignement , la brisaient de l'est à l'ouest ; outre ces quelques grandes voieries majeures , elle était dépecée en tous sens par une multitude infinie d'autres rues moindres, au nombre de plus de cent cinquante, sans compter les places et les carrefours. Et , au milieu de ces rues, quelle foule coquette de couvens, de monastères, d'églises, de temples anciens , de monumens antiques de tout ordre, de toutes proportions! Ce n'était en tous sens qu'une immense forêt de frêles flèches élancées, que dômes orgueilleux et imposans, ce n'étaient que croix dardées dans l'air au milieu des mille clochers de la ville! qu'o-
gives à côté de colonnes ioniques ou de chapiteaux corinthiens, c'était le profane et le religieux , le paganisme et le christianisme accoudés et fraternisant dans ce vaste panorama vivant. Voyez ici l'ancien théâtre, une communauté de religieuses, plus loin les promenades publiques, presque sous l'ombre de l'amphithéâtre où les Romains venaient, dans leurs fêtes, gorger leurs regards du sang des gladiateurs et des bêtes féroces, l'amphithéâtre aux flancs larges de soixante-dix toises de diamètre, aux trois étages majestueusement posés l'un à l'autre, l'amphithéâtre aux hardis piliers, l'amphithéâtre aux riches arcades sculptées et proportionnées, l'amphithéâtre aux larges gradins de marbre, à la physionomie grande et remarquable comme les temps qui lui ont donné vie! Là, c'était le portique de Saint-André, la cathédrale, le palais épiscopal , c'est ici l'ancienne tour d'observation, avec sa grise peau de granit et ses rides profondes, c'est encore l'ancienne abbaye de Saint-Martin et le temple de Minerve, silencieux anachorète grisonnant à l'ombre du
couvent de Saint-Andoche, c'est de plus Saint- Pancrace et sa flèche ciselée, c'est Saint- Quentin avec ses dentelures à son dôme et ses hardis clochers, ce sont ceux de Notre-Dame, ou encore ceux de Saint-Pierre ou de Saint- Jean-1'Evangéliste, ce sont les innombrables croix, surmontant les mille monastères d'hommes, de femmes, et plantées là par nos pères, comme autant de boucliers, par les premiers pieux, contre l'invasion des légions de l'enfer; comme, sur nos monumens modernes, ces longs paratonnères postés sur les toits, y reposant pour nous garder impies , du feu du ciel!... à chacun son préservatif, car à chacun sa crainte!
Et tout auprès des murs, dans la campagne , on voyait les débris du temple de Janus, dans la prairie entre la route de Nevers et la rivière nommée Creusevaux; plus loin, de l'antre côté de la route de Paris , et plus rapproché des rives de l'Aroux , c'était le temple démembré de Pluton , et a l'autre extrémité de la ville, la nanmachie publique qui était, chez les Romains , le spectacle du
combat naval , transformé en cimetière commun, et l'antique et gauloise porte Machaux, ou encore le portique de Saint- André, ou enfin les derniers vestiges du tombeau de Divitiacus.
Mais le roi du jour a passé la tête à l'horizon, et déjà mille sons métalliques partant des clochers des paroisses et des monastères silencieux, s'élancent dans l'air, comme pour saluer le réveil du jour, et lui aller porter le tribut d'hommages ou de reconnaissance de tout le peuple autunois.
Au temps où les croyances religieuses représentaient en quelque sorte les goûts généraux dans la vie du peuple, il était difficile de faire un pas dans les solennités publiques, sans marcher au son des cloches paroissiales. Aussi le moyen-âge avait-il pour annoncer ses fêtes, le carillon de ses sonneries catholiques! et les temps étant venus à changer, le mode d'annonces a changé avec eux, aussi pour les nôtres nous avons les salves d'artillerie. Dans l'une et dansl'autre époque c'est donc l'airain qui a fait les frais d'annonces des réjouissances
publiques! qu'il folâtre ou qu'il tonne, qu'il chante ou qu'il hurle, sa grande voix toujours mugissante, venant tomber en vibrant sur les fibres nerveuses de l'homme, l'excite et le transporte d'aise et d'allégresse ! Airain ! ce mot qui signifie naissance et mariage, dans une cloche, et qui canon veut dire mort, joie et larmes , est au jour des fêtes des peuples , la première parole qui caresse, le premier son qui sourit! C'est que vibration veut dire émotion, et qu'émotion signifie ébranlement ! Or, l'airain lui ayant tout ébranlé; le moyenâge avec ses croyances , en donnant le signal de la messe, l'Europe moderne avec ses tendances guerrières, quand il a donné le signal des batailles, ce métal, qui a si diversement interprété le génie des diverses périodes humaines, a dû nécessairement agir sur le principe nerveux, d'où découle presque toute pensée pour les hommes! Aussi aujourd'hui l'airain -canon nous annonce nos fêtes au bruit de son tonnerre, au moyen -âge, l'airain -cloche les signalait au chant d'un hymne !
Ainsi à cet hymne poétiquement symbolique des sonneries , tous les bons bourgeois d'Autun s'empressèrent de s'éveiller pour ce grand jour. Tous ceux qui se trouvaient ne pas habiter depuis la porte d'Aroux jusqu'à la cathédrale , commencèrent par donner les premiers soins à leur toilette, tandis que ceux qui habitaient les rues du faubourg d'Aroux, celles de Paris, de Machaux , la grande rue Chauchien, celle aux Gordiers, les places du Tribunal, et du Terreau, ainsi que le Parvis, descendirent empressés, joyeux , et à moitié vêtus, pour parer les façades de leurs maisons de longs draps blancs, ornés de longues guirlandes tressées de buis et de fleurs de toute espèce, qu'ils variaient chacun selon son goût, son habileté, ou sa fortune.
Cependant dès avant sept heures du matin, tous les nombreux habitans d'Autun, vêtus de leurs plus cossus habits de fête , étaient descendus dans les rues que j'ai indiquées, pour admirer les superbes décorations dont les façades des rues leur donnaient le spectacle varié, et partout également remarquables,
tant chacun avait pris à cœur de se distinguer pour la grande cérémonie de l'installation de leur nouveau pasteur ^ messire Renaud de Maubert, fds de l'un de leurs comtes, et qu'Innocent VI, avait sans doute, à cause de cette raison, élevé au trône épiscopal d'Autun! Ce riche et puissant héritier d'une des premières familles nobles de la contrée , avait après quelques légers écarts de jeunesse, justifiés, jusqu'à certain point, par sa fortune et sa condition , recueilli à force de dévoûment pour les malheureux , et de bonne clrarité exercée, une grande réputation de sagesse, et tous ceux qui le connaissaient tenaient à grande faveur de le saluer les premiers sous ses habits sacerdotaux , afin d'être salués par lui! Aussi les Autunois étaient-ils tous à l'attendre , se coudoyant en longues haies multiples depuis la place du Parvis, jusqu'au portique d' A roux î Mais c'était surtout en cet endroit que la foule se pressait, de plus en plus entassée! Toutes les classes, tous les rangs, toutes les conditions s'y mêlaient presque sans distinction , chose étrange. Ceux-
ci, l'œil fixé sur les riches tentures de tapisserie de Dinan , qui drapaient les vastes proportions du portique , en admiraient l'élégante richesse, et les allégories que leur reproduisaient les personnages; ceux-là au contraire ne regardaient que l'écusson de drap bleu le plus fin, suspendu au plein cintre de l'un des portiques , sur lequel on avait brodé en relief les armes de la ville, qui portait d'argent au luon de gueules surmonté d'un chef de Bourgogne ancien , bardé d'or et d'azur, de six pièces à la bordure de gueules; d'autres en plus grand nombre encore, admiraient dans un saint recueillement , l'autre écusson qui flottait aussi sous l'autre portail ; c'était celui où figuraient les armoiries de la famille du nouveau prélat. Cet écusson , mis sur un drap violet qui signifiait le grade d'évêque, était d'or cantonné de gueules avec à chaque canton une tète de sanglier lampassé d'argent, qui était de Maubert.
Mais tandis que le plus grand nombre des spectateurs se livraient à leur joie confiante; une femme, mendiante de profession, connue
de toute la ville, pour se tenir d'ordinaire sous le porche de la cathédrale, attirait par ses commentaires, l'attention d'un groupe assez nombreux, formé d'individus de tout âge: la conversation depuis long-temps commencée, en était à ce point; c'était la mandiante qui parlait :
— Je vous assure moi , pour l'avoir vue hier , qui n'est pas vieux , que l'abbesse de Saint-Andoche, est résidente à son abbaye!
— Oui dà , dit une voix...
— Je vous assure aussi, qu'elle n'a pas reçu l'avis officiel, suivant la coutume immé moriale , de l'arrivée du nouveau prélat !
— Ne serait-ce donc pas aujourd'hui que messire Renaud de Maubert, prend possession de son siège, demanda un vieillard.
— Vous voyez bien pourtant que tous les préparatifs sont terminés; et d'ailleurs les trompes de la municipalité n'ont-elles pas annoncé hier pour aujourd'hui, l'arrivée solennelle de messire Renaud de Maubert, le nouvel évêque nommé à ce siège par notre
souverain pontife, saint Père le Pape Innocent sixième du nom....
— Diable ! dit en elle-même une jeune fille, comme elle connaît la fdiation des papes !
Et en même temps plusieurs voix articulées dirent à l'unisson :
— Oui! tout le monde a pu entendre lire le dœdalus ( dédale , ce mot latin francisé , était appliqué à toutes choses ) le dœdalus de la cérémonie!...
— Eh bien, reprit la mendiante, en s'adressant à un homme qui parlait plus haut que tous, avez-vous entendu dire, vous qui avez ouï les archers de la municipalité, que le nouvel évêque dût se rendre au couvent de Saint-Andoche?
— Nenni, reprit le manant...
— Vous voyez ! dit en ricanant la mendiante.
— Mais ça fut de ma part distraction , peut-être.
— Nenni ! nenni , vous dis-je à mon tour , brave homme; le nouveau prélat n'a pas promis de s'y rendre, et c'est un grand tort.
— Mais sans avoir promis, il ira peut-être; car messire Renaud de Maubert doit connaître la coutume!
— En tous cas, il ne connaîtrait que la moitié de la coutume; car il n'a pas couché, selon qu'il est dit , qu'il doit le faire , au couvent cette nuit !
— Qui vous l'a dit , brave femme !
— C'est que hier au soir, quand la dernière lumière venait de s'éteindre dans les dortoirs, messire de Maubert n'y était point; donc il n'a point , donc il n'a pu coucher eette nuit au monastère , car contrairement à la mode suivie par les dames d'Autun , les dames de Saint-Andoche ne reçoivent pas, chez elles, de nuit....
— Ah! ah ! ah ! firent tous les auditeurs.
— Pourtant c'est encore là une coutume établie depuis des siècles , coutume observée par tous les évoques prédécesseurs de messire de Maubert, coutume que messire de Maubert a négligée!... C'est un grand tort, et je crains bien que ce viol d'une ancienne prérogative fondée au profit de cette abbaye , ne tourne
à malheur contre notre nouveau pasteur ! D'ailleurs, voici un pèlerin qui franchit avec sa jeune compagne la porte de la ville , demandez-lui si je me trompe, car il doit avoir recueilli des nouvelles sur la route; voyez si je vous abuse en ceci, mes gars !..
A ce moment , la porte d'Aroux, gardée par une compagnie d'archers , défendait l'entrée de la ville à tous ceux qui ne payaient pas le droit au fisc; mais le pèlerin dont parlait la mendiante, entra avec sa jeune compagne côte à côte avec un meneur de singes et des personnes à monnaie de métal; le pèlerin entra, selon son droit, en se signant seulement, le meneur de singes, en commandant à ses singes plusieurs grimaces qu'ils exécutèrent à sa parole; c'est ainsi que ces gens là acquittaient le droit d'entrée, et c'est aussi de cette coutume écrite dans les chartes du temps , qu'est venu le proverbe : Payer en monnaie de singes , et cet autre : ne pas payer son monde avec des grimaces ; les autres personnes donnèrent chacune une maille en entrant.
Mais comme le pèlerin franchissait le bureau de péage, la mendiante l'interpella en ces termes :
— Hohéî pèlerin voyageur, un mot s'il te
plaît!..
Mais l'inconnu aux habits de coquillages , s'arrêta et la regardant fixement ? passa sans répondre, continuant sa complainte interrompue un moment , pour se signer devant les gens du fisc, et il poussa , en chantant ainsi , jusque sur la place du Parvis , où il se rendit sans demander son chemin; peut-être le connaissait-il; et il s'alla poster non loin de l'entrée du cloître.
Quelques jeunes gens voyant cet homme continuer sa route , s'entre regardèrent , en disant, les uns :
— Elle est belle, la compagne de l'homme à complainte !
Les autres :
— Elle est friande , ma fi !
Et ceux-ci :
— N'est pas curieux , le pèlerin , qu'on la regarde de trop près !
— toi —
Et ceux-là :
— En ferais bien une belle corvéable , da!
Mais tous ces vains propos expirèrent étouffés par les paroles plus attachantes de la mendiante, qui reprit en ces termes :
— Allez ! allez , mes gars , vous vous souviendrez de ce que je vous prédis : cette faute, commise contre l'abbaye de Saint-Andoche , retombera sur celui qui la commet !
— Tais-toi! cria une vieille femme; monseigneur sait ce qu'il se doit.
— Et surtout ce qu'on lui doit; mais , il paraît, pas assez ce qu'il doit aux autres ; je sais cela, moi qui vous parle !
— Orgueil et mensonge!... Ne dirait-on pas que cette femme a vécu avec le nouveau prélat !
— Je le connais, vousdis-je ! et assez pour savoir qu'il tintautant autrefois à répéter dans ses terres un privilège prescrit par le temps , qu'il se met peu en gêne, aujourd'hui, de reconnaître en s'y soumettant, celui de l'abbaye de Saint-Andoche, qu'aucun fait antérieur n'a mis en désuétude.
— Baliverne de mendiante!
— Baliverne , dites-vous?
— Oui!... baliverne!
— Eh bien , je gagerais ma place sous le porche , que le nouveau prélat ne renouvellera pas son serment; ce qui, comme vous ne l'ignorez non plus que moi , se doit faire tous les cinq ans!
— Qui donc es-tu , pour parler de la sorte ?
— Une pauvre femme qui mendie son pain sous le porche de la cathédrale... Ne m'avezvous donc jamais assisté d'une maille!...
— Je ne regarde pas les pauvres auxquels je fais mon aumône !
— Peut-être regardez-vous davantage à l'aumône que vous leur devriez faire?...
La foule se mit à rire et applaudit à la réplique... Les rieurs tournaient du côté de la mendiante, l'autre femme fut obligée de s'esquiver pour échapper aux risées des assistans... Il paraît qu'alors aussi bien qu'aujourd'hui , le ridicule tuait sa bête ! La rusée et spirituelle mendiante la regarda fuir avec
un œil de pitié hautaine, et laissant ses lèvres se rider à un sourire poignant , elle suivit du doigt l'inconnue, et s'écria en la désignant :
— Quelque fidèle brebis du bon pasteur qui vient! Voyez , mes gars, comme elle prenait feu à sa défense!... Est-ce justice?...
— Mais toute la contrée s'accorde à prôner ses vertus , dit une jeune fille!
— Et vous, jeune fille?
— Je ne le connais pour en dire quelque chose !
— Ah! ah I eh bien ! êtes- vous de la petite paroisse d'Orney, dont vous voyez d'ici le clocher sur la marge de la rivière d'Aroux !
— Oui-dà ! femme , j'en suis !
— Je l'aurais parié ! ah ! ah ! ah !
— Pourquoi rire ainsi ?
— Etes-vous l'aînée de votre famille?
— Oui-dà I femme, je la suis; vousl'avez-dit.
— Ah! ah ! ah ! fit encore la mendiante, et ajouta :
— Et votre mère , fut- elle délivrée neuf mois, tout justement après la noce, sans y ajouter un jour ?
— Oui-dà! femme! tout justement neuf mois sans y ajouter un jour !
— Ah ! ah! ah! ah ! s'écria la mendiante , en*ajoutant :
~ Et aimez-vous beaucoup le nouvel évêque, jeune fille, répondez-moi?
— Ohl je ne sais pourquoi! mais sans l'avoir jamais vu je crois qu'il doit être bien bon!
— Ah ! ah ! ah ! c'est votre mère sans doute qui vous a appris à l'aimer ainsi !
— Oui-dà ! femme !
— Ah ! ah ! ah ! c'est que plus avancée que vous, votre mère, sans doute, l'a connu jadis! ah! ah! ah!
Les spectateurs ébahis de létrangeté du fou rire de cette malheureuse, ne pouvaient rien comprendre à ses paroles, tant elles leur paraissaient vides de sens! Pourtant une certaine puissance inénarrable bridait l'attention des auditeurs, et pas un ne voulait perdre la moindre syllabe sortant des lèvres de cette pauvre affligée. D'où venait cela ? si ce n'estqu'une pensée acérée et forte perçait à travers ce logogriphe parlé, et qui planait encore au-dessus
— t05 — de l'intelligence rétrécie de ces gens incultes. Cette femme, comme toutes ses semblables , avait, du reste, le don inoui de se cacher tout en se découvrant, d'épancher son fiel tout en gardant son secret, d'intéresser tout en divaguant!...
Mais à ce moment , un archer de ville, de surveillance, passa et regardant au milieu du groupe, aperçut la pauvre mendiante.
— Ah ! ah! lui cria l'archer, c'est toi, Marie- Mère?
— Oui , seigneur archer !
— Que fais-tu ainsi !
— Vous voyez, bel archer de fête; je fais mon métier!
— Quel métier, je te prie?
— Je mendie !
— Je ne crois pas !
— Pourtant je vis d'aumône, moi!
— Alors ta complainte : enseigne de ton métier; qu'en as-tu fait?
— La voici, dit Marie-Mère, en montrant la pancarte qu'elle portait sur la pièce de son tablier.
— Mais est-ce assez , je te prie?
— C'est juste, mon gentil archer!
— A l'amende d'une maille î
— C'est encore juste!
— Non , c'est de la rudesse cela ! dirent quelques personnes.
Et la mendiante, qui jugea l'occasion belle, imprima à sa physionomie , et à tout son corps , l'air piteux que tous les mendians savent prendre au besoin, et étendant la main droite, elle ajouta :
— Hun... mes bons chrétiens charitables...
Et vingt mailles à la croix lui furent jetées; Marie-Mère en prit une qu'elle donna à l'archer de garde, et laissa rouler les autres dans son escarcelle de peau de cheval , et elle s'éloigna entonnant sa complainte accoutumée.
Cependant , les premiers sillons, armoriés des familles nobles s'avançaient au loin, laissant percer au-dessus des têtes, les riches étoffes à frange de leurs ^fanons héraldiques, où flottait, brodée en hiéroglyphes savans,
parfois obscurs, l'histoire des premières familles de la province. A leur approche, un grand cri d'allégresse et d'enthousiasme populaire s'élevait dans l'air, en se propageant dans la foule comme le pli du flot de la haute mer, roulant d'un rocher à l'autre, jusqu'au fond de la baie où il doit s'amortir, suivi d'un autre qu'un autre suit! C'était la tête du cortège, convoqué pour aller saluer l'évèque, et qui se faisait passage dans l'épaisseur compacte de la foule endimanchée, qui engorgeait les rues du faubourg d'Aroux, semblable au serpent qui perce en se repliant, à travers les broussailles d'un gueret, et les écarte pour s'ouvrir un passage, et les rejette de chaque côté de sa tête , creusant ainsi avec le chef la travée qui doit donner passage à ses replis.
Mais plus le cortège approchait, plus il était facile de distinguer chaque détachement qui le composait. D'abord, en tête marchaient des archers à verge , vêtus de tuniques mipartie bleues et jaunes, qui était de Bourgogne, avec sur la tête des toques jaunes à trois revers échancrés , passe-poilés de bleu , sur-
108 — montés d'une élégante plume blanche enclavée dans un macaron de laine rouge, ce qui était la ville d'Autun; ils ouvraient le cortège, tenant à la main leur flexible baguette de bouleau , avec laquelle ils se faisaient faire place au milieu de cet essaim de curieux ! Après eux venaient des hommes d'armes à cheval, enchâssés dans leur pesante armure, tenant au poing leur flamberge nue et étincelante au rayon du soleil; ils étaient montés sur leurs palefrois couverts de riches housses blanches, avec à chaque pointe un lion de couleur rouge, qui signifiait Autun. Puis c'étaient les pages de la maison noble de Montholon, en livrée, puis ceux de Ruel qui précédaient aussi en livrée, les pages de la maison de Saint-Ferrière, devançant les gens de la maison de la Fleuriaye ! Enfin d'autres livrées confondues et groupées , suivaient ces quatre détachemens d'honneur vêtus et bigarrés de mille manières selon le blason de la maison de chacun ; en effet , entre deux longues files d'archers tous vêtus de vestes bleues « avec sur la poitrine et sur le
dos un lion de drap rouge, coiffés de la toque blanche aux liserets de gueules, rouge s'acheminaient superbement vêtus les nobles de la ville d'Autun. Mais les quatre seigneurs qui devaient surtout recevoir le nouvel évêque, se faisaient remarquer entre tous ! Celui-ci , le seigneur de Montholon , s'avançait sérieux et sévère , précédé de son porte-étendard et entouré des gens de son hôtel , le comte de Ruel, comme son pair de Montholon, précédé de son porte-étendard à ses armes, souriait en saluant avec une sorte de prétention aristocratique , aux cris mille fois répétés de : Vive le seigneur de Ruel ! après lui venait, tué par les acclamations que le précédant provoquait,le seigneurde Saint-Ferrière,qui comme son pair de Ruel, saluait dedextreetdesenestre puis enfin s'avançait, vaniteux et résumant les félicitations et les sympathies des manans et des vilains, le seigneur delà Fleuriaye se dressant surlesétriers, tournant nonchalamment la tête de droite et de gauche, sans aucune prétention à la recherche, et pourtant vivement désireux de s'entendre autant acclamé que ses pairs!
Après eux, suivaient de forts détachemens de valets tous vêtus à la livrée de leurs seigneurs , portant respectueusement à la main leurs chaperons d'ordonnance. Quelques Aies de sergens d'armes et d'archers de la ville venaient ensuite, précédant le corps municipal, composé des échevins et du meyor de la ville , vêtus de leurs bons pourpoints bleus recouverts de leurs tuniques jaunes passepoilées de bleu et fourrées de soie rouge, avec en tête leurs bonnets surmontés d'une plume de coq , et tenant à la main leur bâton blanc , symbole de la charge dont ils avaient reçu l'investiture de leurs concitoyens.
Tandis que le cortège se déployait avec ordre et dignité dans les rues principales , qui formaient son itinéraire, tout le clergé d'Autun réuni au chapitre de la cathédrale se rangeait suivant la dignité de chacun, d'après l'ordre voulu dans les grandes cérémonies; les sous-diacres auprès des diacres, après les lecteurs, les prêtres de chœur, les vicaires entourant les curés des paroisses, puis tout Je chapitre dans son ordre hiérarchique, de-
' — lit —
puis le chanoine honoraire jusqu'au grandvicaire et l'archidiacre. Quand chacun eut bien reconnu sa place, tout le clergé descendit dans le cloître et se rangea par escouade sur les divers gradins qui y avaient été élevés, de manière à ce que les grosses têtes du chapitre fussent de plus en plus proches de la balustrade qui séparait cette enceinte du Parvis. Là , dans le parvis, c'était une nuée chargée de curieux de tout état et de toute condition! Le vassal y coudoyait son seigneur, le valet son bourgeois , le manan y respirait près de la grande dame, et les plus riches marchands y étaient gênés, poussés, étouffés par le dernier manouvrier des corps d'état; c'était un pêle-mêle inouï , et que la circonstance extraordinaire pouvait seule justifier. La religieuse, le truand, le clerc, le docteur, le riche, le mendiant et le pauvre honteux, tous y mêlaient leur haleine, tous y devisaient dans un concert harmonieux de vœux et de prières. . . Mais au milieu de toute cette mosaïque de curieux dominait dans son recoin près de la grille du cloître, un pèlerin nouvellement
arrivé, le même qui passa près de Marie- Mère la mendiante, sans daigner lui répondre. Depuis qu'il était là au repos des jambes , il n'avait point encore épuisé sa complainte, et c'est à peine si quelques personnes l'écoutaient chanter. Sa jeune et belle compagne, lasse et brisée par une marche forcée de toute la nuit, ébahie d'abord de voir une réunion si empressée avait eu la force de combattre sa fatigue; mais bientôt vaincue par le besoin de repos, elle s'était accroupie sur le granit d'appui de la grille du cloître, et s'y était endormie dans l'attente du nouveau dignitaire.
Cependant le cortège était arrivé à la hauteur de la porte d'Aroux, aux acclamations redoublées de tout le peuple; les quatre seigneurs, chefs des plus illustres familles d'Autun , précédés comme il a été dit , de leurs étendards à leurs chiffres, entourés de leurs pages à leur livrée et de leurs gens de service, se détachèrent du cortège et prirent leur course dans la direction du couvent de Saint- Andoche, non loin de la sur là même rive. Renaud de Maubert y était venu dès le matin
accomplir au moins la moitié de sa dette depuis long-temps reconnue. Mais à ce moment il avait déjà eu le temps de quitter la salle capitulaire du couvent , où il avait affermi , par de saintes exhortations, les religieuses dans la rude observance de leur règle monastique; suivant une des clauses du terrier de 1448, le nouveau prélat s'était aussi rendu à la Genetoie, située à l'entrée du cloître, et le propriétaire de cette habitation avait, suivant la coutume immémoriale, fourni à l'évêque de Veau vhaude, et un vase pour laver ses pieds. Déjà même cette cérémonie était achevée, lorsque les quatre députés de la noblesse arrivèrent à cette maison. Messire Renaud de Maubert, après les avoir reçus sur le seuil de la Genetoie, les pria d'attendre, et il se mit à se débarrasser des magnifiques habits dont il était revêtu, et prit de la main des quatre délégués ecclésiastiques, missionnés pour la toilette du nouveau prélat, les habits pontificaux avec lesquels il devait faire son entrée dans Autun; puis, ayant remercié avec beaucoup d'onction et de bonté, son hôte de
la Genetoie , il lui laissa , selon la coutume, toute la magnifique défroque qu'il avait quittée. Alors on vit s'avancer, riche et noblement diaprée, une chaise à porteur découverte, construite en forme de dais, avec crépines de soie à frange d'or, festonnées et brodées au chiffre de Renaud de Maubert. Huit forts lurons, uniformément costumés de longues tuniques blanches , la soutenaient , au moyen de brancards, sur leurs larges épaules. Les quatre seigneurs laïcs approchèrent eux-mêmes une petite estrade, et quand le nouveau prélat fut monté dans cette litière , et qu'il se fut assis dans son fauteuil de velours cramoiéi, broché d'or, il donna de la main le signal de la marche, et les quatre seigneurs le suivirent à pied, portant chacun un des quatre cordons du dais.
A dix heures, le prélat se présentait , entouré de l'appareil de sa dignité, à la porte d'Aroux , par laquelle il devait faire son entrée. A la vue du nouveau pasteur, dont la réputation de bonté et de bon vouloir flattait, caressante, tous les Autunois, une unanime
— us — exclamation de joie et d'enthousiasme vînt le saluer d'abord; c'était la première couronne jetée par le peuple à ce jeune, et, croyait-il , non moins vénérable apôtre ! Renaud de Maubert, pour saluer sa ville épiscopale qui lui ouvrait les bras avec tant d'empressement, se leva de dessus son fauteuil. Involontairement et par le simple effet d'un hasard assez ordinaire, il jeta, je ne sais comment , les yeux autour de lui , et au loin dans la campagne, il embrassait de la hauteur où il était placé, un horizon très vaste ! Mais soudain il sentit un frisson léger qui se forma en pulpes à son épiderme. Et malgré lui ses regards se projetèrent , toujours attachés à sa droite, sur les rives de l'Aroux en aval de la ville. Une sorte de charme mêlé à quelque fâcheux ressouvenir attirait de ce côté toute son attention ! C'était la petite flèche modeste du village d'Orney, qu'il découvrait de loin! Orney, le séjour de sa jeunesse, le centre de sa vie primitive, le gymnase de ses jeux de jeune homme; Orney, l'héritage de ses pères, l'orgueil de sa fortune; Orney, le théâtre ou
blié depuis long-temps de ses rêves d'amour! Orney, le prétexte pour lui, et souvent la cause de plus d'un remords. Mais en ce moment , je ne sais pourquoi une plus forte impression de terreur secrète agaçait sa chair et trépanait son esprit. Il semblait qu'une secrète voix, partie du clocher d'Orney, lui criait : Malheur! et que ce mot tintait sur son ame comme le son des cloches sur le tympan! Et cette voix sourde et éplorée et accusatrice et gémissante et éloignée gardait encore l'accent de la voix d'une femme , qui , rivée à ses souvenirs, n'en pouvait être détachée! Cette voix lointaine, il l'avait entendue déjà; où? il ne le savait! quand? il ne se le rappelait que vaguement! Pourtant, c'était en un grand jour qu'elle lui avait crié : Merci ! Mais soudain une pensée de souvenance, saisissante et alerte , vint sauter à son cœur; cette pensée, c'était celle de Marie! de cette Marie qu'il avait fait passer, vassale persécutée, sous les fourches caudines de son atroce privilège de seigneur ! alors un grand ennui l'appréhenda à l'ame; il refeuilleta son passé, et
dans un clin d'oeil il relut sa vie ! Oh ! combien de pages ensanglantées par la passion, combien de pages ineffaçables il y rencontra ! et aussitôt son cœur, bon au fond, saigna à cette vue, et son ame pleura sur son passé des larmes amères qui fatalement tombèrent sur son ovation épiscopale. Pourtant, mille voix empressées et joyeuses portaient , en cris redoublés à son oreille, l'expression accrue de la joie publique ; pourtant , mille festons de fêtes gracieux et galans variaient leurs mille arabesques de fleurs sur les fonds blancs des tentures des maisons ; mais le prélat triomphateur, au lieu d'entendre les acclamations des mille bouches béantes sur son passage, n'entendait que le son néfaste de la voix qui partait du clocher du village d'Orney ; au lieu de voir les mille guirlandes de fleurs drapées par l'enthousiasme des Autunois, il ne voyait partout devant lui qu'une seule cérémonie , la cérémonie du jour des noces de la fille de Beauplan, l'épousée du corvéable Simon , fils de Corbel ; au lieu de voir la multitude des personnes poussées sur son passage par amour
fia —
el par espérance , il ne voyait passer devant son regard étourdi, qu'une seule femme; et cette femme , c'était Marie !
Mais tandis qu'il s'avançait, mordu aucœur par l'idée de cette femme, la mendiante que vous connaissez se trouva sur son passage et chantait sa complainte. L'évêque la vit et lui jeta une pièce de monnaie; la mendiante la ramassa ! Mais l'obole du riche jetée à la mendiante ne cicatrisa pas la plaie que la voix de la mendiante venait de faire dans le souvenir de ce riche, tant elle y avait pénétré acérée et désolante, tant elle avait mordu , déchirante, dans sa chair; il lui sembla, pauvre dignitaire fêté en ce moment, que le son de cette voix faisait carillon avec celle qui lui arrivait du clocher d'Orney ! il frissonna ! Pourquoi ? Cette femme quelle était-elle ? il l'ignorait !
Et la mendiante, elle , pourquoi chantaitelle sa complainte? C'était avec intention peutêtre.
LES APRETS.
O vraie et lamentable image de la vie! La joie entre par où la douleur est sortie !.
(DeLamartiwe.)
Au temps où les croyances religieuses trônaient en France, au temps où le dogme chrétien plantait sa bannière sur l'église et sur le donjon, sur la masure du pauvre et sur le palais des rois, sur la cellule de l'anachorète
comme sur le cabanon du criminel condamné à mort, sur les salles du parlement et sur les truanderies, au temps, dis-je, où le catholicisme moissonnait les âmes, c'était un beau et grand spectacle à vrai dire, pour les hommes, que le luxe pompeux du culte catholique! Partout où les sensations trouvent à se dérouler en un frisson d'extase, il y a source de plaisir pour l'être qui l'éprouve, il y a formule harmonique entre l'homme et la chose, il y a vérité ! Aussi , pendant dix siècles et plus de foi, d'espérance et de charité dans les masses, ce grand et pompeux spectacle des cérémonies de l'église suffît au développement de la chair par l'esprit pour nos aïeux ; aussi, dix siècles et plus, ces dociles croyans allèrent, pieux et recueillis dans les temples , assister aux grandes représentations ecclésiastiques que leur étalait avec profusion et avec grande complaisance le rituel romain, et qui donnèrent naissance aux représentations de théâtre dont les clercs-frères de la passion furent les pères parmi nous!... Dix siècles de palpitante poésie, d'émotions vierges et tou-
tes neuves s'émiétèrentdans ce genre épique, quoique circonscrit , de la table sainte et des scènes grandioses et mystiques des mystères de la reKgion nouvelle! Toutefois, pour l'homme qui garde, au fond du cœur, amour de Dieu et espérance des hommes, c'est là , peut-être, dans le temple du Dieu vivant, qu'il peut, par un mutuel accord de l'âme et des sens, trouver parfois de ces grandes impressions profondes, destinées à lui faire sentir l'existence ! Tout ce magique appareil extérieur qui l'enveloppe là , les prêtres aux chasubles de soie brochées de mille couleurs, les diacres aux pittoresques et symboliques dalmatiques si riches aussi , les chanoines au modeste et pourtant si imposant, on dirait presque juridique, camail de soie, les chantres aux amples chappes frangées d'argent, les acolytes , les lecteurs , les choristes, le bedeau , la croix d'un côté du chœur, la bannière de l'autre, les psalmodies cadencées et sévères des prières , les cierges qui resplendissent, l'orgue qui ronfle en longs accens modulés et sonores, l'encens qui brûle et s'é-
lève vers le ciel en nuageuses spirales odorantes, la solennité du sacrifice, le mystère de l'offertoire et celui de l'élévation joints à celui non moins étonnant de la communion, la sainteté du lieu, l'ensemble surtout harmonieux et puissant de toutes ces choses magiques , venant frapper les sens , réagit sur l'ame, et l'élève en extase jusqu'au ciel du culte : cette nouvelle espérance donnée en consolation aux souffrances terrestres ; ou encore la rabaisse humiliée de sa minimité, jusqu'au niveau des froides dalles, où tous prient agenouillés et fervens ! L'une des causes les plus rationnelles, à mon avis, des succès du catholicisme, c'est la pompe théâtrale que cette communion de la religion du Christ déploie dans son culte à l'extérieur ! Voulezvous captiver l'ame , commencez par séduire les sens ! Ce fut là , du reste, la tactique du clergé romain; elle dure encore! mais impuissante à son œuvre d'autrefois; car maintenant que d'autres grandes représentations politiques, sociales, scéniques, absorbent les .sensations des masses } l'ame du peuple a
perdu , avec elles, sa ferveur religieuse, son enthousiasme ; il n'y a plus de lien entre les sens et la pensée chrétienne; aussi toute croyance est-elle morte! Est-ce un mal , estce un bien? Je ne sais! C'est un fait pateni; cela me suffit et je le constate ; voilà tout ! Revenons sur la place du parvis de la cathédrale d'Autun, où de si nombreux spectateurs s'empressaient il y a cinq siècles.
A l'heure même où le nouvel évêque se présentait devant le portique d'Aroux , vers dix heures du matin , tout le nombreux et riche clergé d'Autun se rangeait dans son ordre hiérarchique, sur les gradins disposés pour lui dans le cloître, qui selon la coutume s'étendait sur toute la façade droite de la cathédrale ! . . .
Les choristes portant , les uns l'aspersoir, d'autres la navette, d'autres le rituel du diocèse, débouchèrent les premiers sur la place entre les gradins; puis venaient les clercs tonsurés , divisés en quatre escouades de vingt chacune ; ces jeunes hommes portaient l'encensoir d'argent à la longue chaîne triple ,