‹ L'Évêque d'Autun (volume 2)Chapitre 4 sur 20 · VIA · texte numérisé non relu

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souplerluisante; et des lecteurs précédaient pour leur donner le signal de la manœuvre ; puis venaient les chantres au lutrin , et les jchoristes qui s'allèrent poster au fond de l'enceinte ecclésiastique dans un endroit réservé pour eux ; puis parurent les prêtres de chœur, puis les vicaires et les curés qui s'allèrent asseoir sur les bancs les plus éloignés de la grille du parvis; vinrent ensuite les chanoines honoraires et les chanoines capitulâmes, vêtus de longs rochels brodés et festonnés , portant sur les épaules le camail noir fourré de soie ppnceau ; ils s'allèrent installer sur les sièges qui , plus bas placés que ceux du menu clergé, se trouvaient en avant; enfin, parurentles principaux officiers de la cathédrale, les grands vicaires , les curés , les archidiacres vêtus magnifiquement et portant dans leur maintien modestement affecté toute la morgue de l'orgueil puissant. Ces derniers se rangèrent par ordre aussi sur les premiers degrés de l'estrade, non loin delà grille de séparation. Toute cette masse compacte de dignités de toute hauteur, formait une mosaïque variée et im-

posante, que l'œil du spectateur ne se lassait point d'admirer; le grand silence qui planait d'ailleurs au milieu de ce groupe entassé, l'ordre supérieur qui avait présidé à son évolution générale, la solennité du jour, et pardessus tout cela , l'impression religieuse, profonde et générale qui circulait dans la foule, donnait à cette grande représentation, peu ordinaire, une physionomie vraiment grandiose, et qui portait dans le cœur des bons croyans nos aïeux , une grande joie et de suaves voluptés. Voyez les tous, en effet, ces hommes et toutes ces femmes , vieux et caducs, jeunes et vigoureux, comme ils s'extasient à la vue de cette belle scène muette ! Regardez-les tous; l'œil attentif , la bouche béante, le front respectueux, la face profondément impressionnée, comme ils admirent en silence, comme ils s'identifient avec les personnages de l'action ! Toute leur ame passe sur leurs traits, tout leur être physique et moral s'y déploie ! Ils comprennent les respects du clergé à l'approche du nouveau prélat, parce qu'ils savent ce que c'est que respecter! Ils se rendent

bonne raison de ses prières, parce qu'ils savent prier; ils admirent , parce qu'ils croient, parce qu'ils aiment! Amour et admiration se fondent dans une même mélodie ; amour vient du cœur, admiration vient de l'esprit 5 et de ces deux termes : cœur et esprit , surgit une même formule : religion ! Car si l'amour a sa religion , si l'admiration a sa science , dans religion il y a aussi en même temps admiration et amour!... Amour, en religion, veut dire cœur ; admiration signifie esprit ! Mais la foule au loin se presse et s'agite, déjà une rumeur sourde encore, mais avantcourrière sûre du bruit qu'on attend , arrive inarticulée et vague jusqu'au Parvis, assez semblable au léger murmure de l'air agité passant à travers les branchages d'un taillis épais, ou au frôlement lointain des feuilles d'une forêt vierge de l'Amérique agitée par le vent du soir. Tous les spectateurs dans l'attente manifestent le désir qu'ils éprouvent de l'arrivée de l'évêque en se retournant du côté d'où la rumeur est venue; tous, en silence, tournent la tête en même temps du côté de la place

du tribunal ; le clergé s'émeut aussi et se lève en niasse; les chants commencent dans le cloître, le Te Deum s'élève, mesuré et consolant, en actions de grâces jusqu'au ciel!

Cependant le jeune prélat nouveau , entouré de sa nombreuse escorte radieuse et pleine de respect , comme l'est le bon vieux patriarche d'une famille au milieu de ses enfans de plusieurs générations , s'avançait couvert des bénédictions de tous, et bénissant aussi les ouailles empressées; déjà même la tête du cortège qui avait volé à sa rencontre , était venue se fixer à la grille du cloître , se repliant des deux côtés de la place, en deux files bien compactes , afin de donner libre accès au nouvel évêque. Les lecteurs avaient déjà été présentera l'archidiacre, qui le bénit, l'encens à brûler ce jour-là , et à plusieurs reprises ils avaient donné le signal pour que l'on encensât , et vingt nuages à la fois s'étaient dégagés , gris et odorans, des encensoirs élevés vers le ciel , et s'étaient réunis au-dessus des têtes en un épais brouillard qui embaumait l'air ! Déjà le Te Deum expirait sur les lèvres

des chantres et sur les touches de l'orgue lointain , lorsque messire Renaud de Maubert , élevé sur son siège porté par huit vigoureux athlètes, parut à l'extrémité du parvis. Tout le clergé renfermé dans le cloître se leva en masse, d'un accord spontané, et le postulant eut le temps de traverser la place et d'arriver jusqu'à la grille qui lui resta fermée, aussi bien qu'à tous !

Toutefois, tandis que le nouveau pasteur s'avançait dans sa litière au milieu de l'enthousiasme et du silence religieux des spectateurs, une voix vibrante et à la fois nasillarde, forte et chevrotante se faisait entendre au loin ; cette voix égrillarde et isolée débitait , en les chantant, les nombreux versets d'une complainte ignorée de tout le monde. Quelques hauts personnages du cortège, passant vis à-vis l'endroit le plus voisin d'où partait cette parole presque néfaste, firent signe qu'on eût à cesser cette sorte de liturgie , fâcheux présage pour le jour des noces de l'évêque ; mais à chaque invitation nouvelle, la voix entêtée et tenace semblait redoubler d'ardeur

et gagner de force ; déjà une rumeur assez vive se manifestait auprès du sinistre chan* teur, mais fort de son prétendu vœu, le pèlerin ne cessait toujours point. Alors quelques jeunes enfans se mirent à lui crier :

— Holà î donc ; un moment là bas !

— A l'écart...

— Haro ï au malencontreux.

— 11 se taira!...

— Fi du vilain ! . . .

— Fi du coureur !

— Décrochez-lui donc ses huîtres !

— Qu'on arrache les palourdes de son manteau !

— 11 ne se taira pas !

— Il se taira î

— Qu'il se taise î

— Holà hé! garde ton ramage, vieille chouette !

— Garde ton souffle, vieux Satanas travesti !

— Muselez donc ce braillard ! . . .

— Ah!... ah!... ah?

— Oh!... oh !... ouac!... sih!... paix!... our!... our!...

— Silence!

— Hors là bas !

— A sac ! à sac !.. .

— A sac ! à sac ! à sac ! à sac !.. .

— Laissez pour qu'il se taise!

— Non !

— Non ! non ! . . . terr. . . terr. . . sih !

— Chassez!... chassez!...

Mais toujours la grande voix nasillarde du pèlerin nouveau venu , dominait les clameurs de la foule et traînait , à récit , d'un ton lamentable, la lamentable histoire que l'inconnu avait lui-même composée, en se reposant sur quelque fossé du chemin, ou dans l'insomnie de ses nuits à la belle étoile! Comme rien n'avait pu le faire cesser, le maître des cérémonies se détacha lui-même du cortège , et vint , l'œil froid et le ton sévère , sommer de par l'autorité de sa charge, le malencontreux passager de finir ; mais celui-ci faisant signe à l'homme de sacristie qu'il ne devait pas répondre, montra en même temps la jeune fille assoupie de fatigue à sespieds, indiquant ainsi qu'elle répondrait pour lui. Le grand-maître

alors se prit à réveiller la compagne du pèlerin barbu et lui dit :

— Pourquoi tout ce bruit, en ce moment?

— Monseigneur, c'est un vœu que le pèlerin accomplit de la sorte !

— Un vœu , dites-vous ?

— Oui!

— C'est drôle !

— Il a fait vœu de n'interrompre jamais sa complainte en passant dans une ville gardée de murailles î

— Pourquoi?

— Je ne sais, ni n'ai dû le lui demander! un vœu, c'est chose sacrée; ce m'a-t-il dit!

— Eh bien! il a dit !

— Adonc , jusqu'à ce qu'il ait rencontré sur sa route une ville où se fera la consécration d'un évêque, ou un renouvellement de ce serment, il ne peut ni cesser de chanter , ni , ajouta-t-elle en soupirant, cesser de marcher !

— Alors de ce jourd'hui , brave voyageur, cessez de marcher, cessez aussi de chanter surtout , car vous voici arrivé à votre terme.

— Comment cela? dit le pèlerin, et il se remit à chanter.

— C'est aujourd'hui le jour de la noce de notre nouveau pasteur.

— Alors, reprit la jeune fille, faites-le entrer dans la cathédrale, car il doit y rester tout le jour en prières!

— Et cela en silence, dit le prêtre?

— Oui ! dit la jeune fille.

— Oui , ajouta l'inconnu , et il reprit sa narration.

Le grand-maitre des cérémonies , écartant d'un geste la foule compacte, fit signe aux deux étrangers de le suivre, et il les fit entrer dans l'église; le pèlerin ne cessa de vociférer que lorsqu'il eut atteint le seuil du lieu saint.

Cependant l'archidiacre du diocèse, qui se trouvait, par son âge, être le doyen du clergé d' Autun , s'avança , assisté des deux grandsvicaires , vêtus de longues et riches chappes de velours blanc à franges d'or, tenant en main leur bonnet de cérémonie. Lorsque le doyen-archidiacre fut arrivé devant la porte

de la grille, il se recueillit , et salua , les deux mains réunies sur la poitrine , et cria du plus haut qu'il put :

— Qui êtes-vous , pour demander l'entrée du cloître ?

Et une voix partant du cortège, la voix de Renaud de Maubert répondit :

— Je suis l'époux de l'Église catholique , apostolique et romaine !

— N'avez-vous pas un autre titre?

— Je suis l'envoyé de notre Saint-Père le pape , infaillible et représentant de Jésus- Christ sur la terre !

— Pourquoi venez-vous en son nom? Qui êtes-vous ?

— Je suis Tévêque d' Autun ; ce siège épiscopal m'est confié par lettres du Saint-Siège, en remplacement de très noble et très révérend Guillaume de Thurey, promu à l'archevêché de Lyon.

— Sursum corda !

— Sursum corda! répéta tout le clergé.

— Ouvrez ! ouvrez au pasteur la porte du bercail !

454 — Alors tout le clergé, grands et petits , dans la longue et nombreuse hiérarchie ecclésiastique, répondit à la prière de Renaud :

— Fiat ! fiât ! fiât !

Puis, deux acolytes s'avancèrent portant une table recouverte d'un magnifique tapis de Dinan , frangé d'argent; sur cette table étaient déposés le grand registre du diocèse, et plusieurs liasses de parchemins scellés au grand scel de la maison de Maubert. Les deux acolytes vinrent déposer cette table devant la porte du cloître ; un instant après un chanoine vêtu du rochet et du camail , suivi de plusieurs assesseurs, vint s'asseoir devant cette table, afin de recueillir les réponses de l'aspirant au clergé, et d'en dresser procèsverbal exact et public. Alors le doyen-archidiacre du chapitre, adressa à l'évêque les questions suivantes, auxquelles Renaud répondit de suite :

— Vous, Renaud de Maubert , délégué vers nous par notre Saint-Père le pape, repondez à mes demandes.

— Je le veux , dit l'évêque.

— Etes- vous né de parens en légitime mariage catholique.

— Oui, comme dit est, devant témoins dans les lettres du Saint-Père, sur le visa de mon parchemin baptistaire.

— Ne savez-vous pas que vos père et mère aient été soupçonnés d'hérésie?

— Jamais ! comme dit est, aux lettres de notre Saint- Père !

— N'avez-vous , vous-même , dans votre conduite, jamais outragé les mœurs publiques.

— Non ! ainsi qu'il résulte des déclarations testimoniales à ce sujet!

— Votre cédule, l'avez- vous signée sans restriction ?

— Oui , ainsi qu'elle se trouve jointe aux bulles à moi accordées par le vicaire de Jésus-Christ, notre saint-père , Innocent VIe du nom, occupant en ce moment le siège de Saint-Pierre!

L'archidiacre s'inclina et tous les assistans avec lui ! puis il alla à la table sur laquelle le chanoine, en présence de ses asesseurs^

avait reçu les déclarations de l'évêque, et s'étant adressé au clergé :

— Vous avez entendu comme moi , dit-il , les déclarations que jejviens de recevoir en votre nom.

Le clergé s'inclina , et le chanoine continuant :

— Vous savez donc, comme moi, que rien ne manque aux bulles données à messire Renaud de Maubert , que Dieu ait en sa grâce !

Et tous répondirent :

— Sursum corda!

Alors le doyen d'âge archidiacre en sa charge, signa de sa main au registre de Pévèché, et remit la clé de la porte de la grille à l'un des vicaires-généraux, qui l'alla ouvrir à deux vantaux devant le bien venu des fidèles. Les lecteurs, en même temps, donnèrent le signal , et quatre-vingts encensoirs d'argent, jetant à profusion une fumée épaisse et odorante, se dressèrent respectueux et glorifians devant l'époux de l'église, et par trois reprises différentes, ils jetèrent

au nouveau prélat les vœux et les bénédictions du clergé assemblé!

Mais le nouvel évêque n'entra point encore dans le cloître, dont la porte venait cependant de lui être ouverte. Le clergé , qui se trouvait dans l'enceinte , se leva en masse et se mit à défiler devant lui , à commencer par les choristes aux étroites calottes d'écarlate , aux longues robes de fin lin ; puis les acolytes avec le surplis aux ailes plissées et tourbillonnantes, les chantres dans leurs chappes chamarées , les prêtres avec leur bréviaire en main , etainside suite jusqu'à l'archidiacre lui-même qui venant à son tour et fermant la marche , s'inclina devant l'aspirant qui lui allait bientôt commander en chef, et lui fit de la main signe de le suivre jusqu'à la cathédrale !

Alors le nouveau prélat descendit de sa chaise à porteurs , et les deux grands- vicaires le suivirent en portant la longue queue traînante de sa riche soutane violette. Puis les personnages les plus marquans du cortège, les grosses têtes, comme on dit vulgairement , suivirent en ordre inverse de l'ordre observé

par le clergé, en sorte que les plus hauts titrés se trouvèrent les plus proches de l'évèque , les quatre barons d'abord et toutes les familles les plus illustrées, puis les autres, et enfin les moindres maisons.

Quand le cortège fut noyé dans la cathédrale, les quatre porteurs de la chaise allèrent la déposer sous le porche, selon qu'ils enavaient reçu l'ordre du grand maître des cérémonies.

Enfin, l'heure véritable des noces sonna pour le nouvel évêque, dans le carillon de toutes les sonneries; sa consécration l'attendait sous les voûtes du chœur!

Peu après l'entrée de Renaud dans l'église, la nouvelle se répandit que le nouveau prélat sortirait par la porte du cloître, pour être reconduit dans son palais épiscopal! Adonc ceux qui se trouvaient aux bonnes places les gardèrent; heureux peuple! Tous les genres de spectable l'amusent, il ne s'agit que de le mettre en train !

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