‹ L'Évêque d'Autun (volume 2)Chapitre 7 sur 20 · LES RENCONTRES · texte numérisé non relu

LES RENCONTRES

Ah! si jainah le ciel jetait entre nies bras Un des songes vivants atlarh.es à nos pas, Si j'apportais, ici, languissante et ravie Une viorge au cœur par, premier rayon de vie.

(DbLamabtine.)

C'était le soir du même jour, jour heureux pour le diocèse, s'il en fut onques, jour de bonheur et de fatigues, de félicitations et de propos, jour de merveilles inouies pour les Auiunois, jour de galas pour les valets du palais

épiseopal , jour de représentation pour les nobles et les riches , jour de soulagement pour la misère , jour décisif dans la vie de Renaud de Maubert, décisif dans celle de Sarhelta, décisif dans celle du bâtard d'Orney ; jour mémorable dans les fastes des jours de Simon-Luc, ce mystérieux pèlerin nouveau venu ! Ce soir là donc , les nombreux serviteurs dujeune prélat d'Autun,maître-queux , rôtisseurs, cuistres, marmitons, valets d'antichambre, portier, laquais , cocher, serfs de toute nature, étaient réunis autour d'une vaste table , chargée de mets et de brocs , et devisaient tout en dégustant chaque mets, tout en savourant chaque flacon de vin vermeil, ou clairet, ou purement blanc.

Un seul personnage isolé au milieu de tous ces visages enluminés, se tenait à l'écart de la conversation envinée, émaillée de cent propos grivois et graveleux, innocens et folâtres, ou médisaris et perfides. Je ne sais quelle arrière-pensée gênante, parasite , rembrunissait toutes les pensées de cet homme ; mais là gourmandise, chez lui plus forte que

l'ennui, le retenait cloué sur son banc de bois, devant les viandes succulentes dont ce repas de nuit était fourni ; déjà depuis long-temps, quelques uns des valets les plus facétieux, avaient bien remarqué et fait remarquer , par signe, aux autres, la morosité de Clément, le premier valet de chambre de monseigneur! Mais tous ou presque tous , emportés par le flux des lazzis qui disparaissaient comme les coupes de vin devant ces gloutons personnages, ils n'avaient pas daigné même relever par une plaisanterie de bon goût, la préoccupation de leur camarade attristé ; quand un gâte-sauce, animé sans doute et étourdi par les effets des vins de Bourgogne qu'il avait bus, se prit, intrépide et enluminé à rire de toutes ses forces, en montrant du doigt le valet silencieux, qui ne prenait point part à la joie générale ! A cette brusque sortie muette et non moins pour cela expressive du jeune goguenard, tous les yeux se rejetèrent vitrés et nuageux sur le pauvre Clément qui remarqua à peine qu'on s'occupait de lui, quand tout à coup les rires de ton

— ir»2 — vinrent tomber en éclats sur sa distraction et la brisèrent d'un coup !

— Oh ! cette figure!

— Bénédiction, quelle grimace il fait là!

— Holà, hé! Clément, où vas-tu?

— Demandez-lui plutôt d'où il vient !

— Il revient de la chimère.

— Non, il y va l

— Encore I . . . C'est trop !

— Tu vois qu'il n'en dit pas de même.

— Taisez -vous!

— C'est à bon génie qu'il se rend , dit un autre.

— Taisez-vous encore!

— Son bon génie est au diable !

— Vous tairez-vous, gens de Satanas !

— Satanas est dans ton juste-au-corps , vilain!...

— Par le Péché qui l'a engendré, je vous dis que vous êtes ses marmots, vous, cria Clément, et que je suis , moi , son acolyte !

— Ah! ah! ah!

— Pouack !

— Fi !.. hum!., ouf!..

— Oh! arrh!.. Si!..

— M'est advis, mes compaings, que notre gars Clément tient un petit brin de folie !

— Qu'en pensez-vous, mes lurons? dit le valet tranchant ; dites que c'est cela !..

— Clément est fou, je le crois !

— Et moi , je le crois itou !

— Et moi semblablement, mes gars !

— Que nenni dà , n'est pas fou comme vous le clamez pour votre satisfaction ! reprit Clément, et s'il vous narrait sa pensée peutêtre la trouveriez-vous damnable tous tant que vous êtes à vous gaudir contre moi !

— Qu'il nous dise donc le motif de son silence? nous le jugerons!

— Dites leur donc ce que vous dévorez dans votre pensée; voyons, Clément, quel démon vous poursuit à cette heure?...

— Il le dira!...

— 11 ne le dira pas! il le dira!... Oh! ah. AU!... ouf! hif, tourr !... la !...

Et tous riaient en beuglant!...

— Voyons , Clément , contez-nous ce qui vous préoccupe !

— C'est un démon!...

— Et, lequel?

— Lequel , dites- vous , mes compaings !

— Oui ! dites-nous cela !

— Oh ! c'est un démon , voyez- vous, qui, lorsqu'il s'est emparé d'un homme, le tord et le pressure et le dévore, comme Satan une aine damnée î

— Qu'avez-vous donc après tout !

— Contez -no us cela!

— Voyons!... silence!... oh, hé, là-bas! sous la table, et pas de paroles d'ivrogne!..

— Voyons \ voyons !

— Il y a de cela, seize ans !

A cette énonciation formelle d'une date, le silence s'établit dans toute l'assemblée.

— J'étais corvéable, dit Clément , en la petite paroisse d'Orney !...

— Oui, Orney, dit l'un d'eux , succursale de la cathédrale , qui fut jadis en la dépendance des sires héritiers de la famille de Maubert!...

— Oui , maintenant tombée sous la dépendance du bâtard d'Orney !...

— C'est le plus beau village qui soit sur la rive que Y Aroux caresse dans son cours !

— C'est cela même!.... Or, vous savez tous?

— Oui ! après ! oui ! oui !

— Clément , contez vite ! . . .

— Il y a donc seize ans, vienne la fenaison!

— Ce qui n'est pas loin...

— Dans un mois au plus , il y aura seize ans!

— Oui, c'était un soir d'hiver...

— Oui!., firent quelques uns, les plus ivres....

— C'était donc un soir d'hiver! la neige couvrait la terre; par un froid que onques n'avais vu encore, et j'avais trente ans alors. . .

— Voyez-vous cela !

— Tout le monde était serré dans les chaumières, et le même jour, les fiançailles de la jeune Marie Beauplan , la fille du corvéable...

— Je l'ai connue, dit une voix pleine de pitance.

— Silence au goinfre ?

— nLes fiançailles, reprit Clément, de Ma-

rie, fille de Beauplan le corvéable, s'étaient faites avec Simon , fils de Corbel , taillable comme tous les autres...

— Je l'ai connu , reprit la même voix empâtée de viande.

— Silence au pourceau!...

— Je l'ai connu , eh bien !...

— Silence !

— Pardon! dit une voix plus calme, n'estce pas le même qui neuf mois après sa noce disparut, emportant avec lui Penfant que Dieu avait donné à sa femme ?..

— Pauvre femme, dit la voix du ladre de tout à l'heure!...

— Silence!...

— Je veux dire pauvre femme, moi !.. pauvre femme ! . . . Jamais on n'avait vu des choses semblables?...

— A Clément!... à Clément! parlez, Clément!...

— Adonc, tout le village s'était rassemblé chez le père de la fiancée de Simon , et toute la bonne assistance se trouvait rangée en cercle autour de l'âtre séculaire d'où s'envolait ,

— IU7 — en longues flammes claires et vives , comme l'amour déjà consenti des deux fiancés, l'arbre embrasé, coupé l'été précédent.

— Oui, comme ça se pratique toujours!

— On devisait de sagesse et de galanterie, de piété et d'amour; l'un parlait du pasteur de la paroisse, l'autre du seigneur du fief, et tous deux étaient bénis; hélas!... L'autre parlait de sa maîtresse; celui-ci s'entretenait avec son voisin de la récolte passée et des promesses de celle à recueillir; l'autre racontait comment la neige et le grand froid réchauffent la terre.

— Oui-dà, ça y fait!

— Chacun parlait selon sa capacité, lorsque je me hasardai à conter une histoire qui m'était arrivée; oh! mes compaings , quelle histoire ! . . .

— Ecoutez ! écoutez !

— 3Ne sachant comment l'expliquer, je ne taisais pas les craintes qu'elle me donnait, et personne ne m'osait répondre...

— Voyez -vous cela ! . . .

— Quelque sortilège !

— Mais quand tout le monde se fut retiré t je quittai comme les autres , le logis du corvéable Beauplan...

— Bon !

— Et je regagnais ma demeure, quand au détour de la châtaigneraie qui abrite au nord la ferme , un homme vêtu de peaux de boucs vint à moi et me dit : « Tu viens de raconter l'histoire qui t'est arrivée il y a quelques jours ; eh bien ! mon compère , même chose m'est arrivé aussi à moi ; viens au carrefour le plus prochain, et tu apprendras ce qui doit t'en advenir!

— C'est drôle!...

— Dites surnaturel !

— Dites diabolique !

— Dites infernal, ce qui est plus encore!

— Laissez -le donc achever !

— Oui , parlez Clément , dirent les plus curieux.

— Moi, dit Clément, je lui répondis :

Comment! je ne te connais pas, et tu veux que je me rende avec toi , par cette heure de nuit , au carrefour des quatre chemins ! nenni!...

— Que vous lui avez dit!

— Oui!

— Bien répondu ! . . .

— Laissez-le donc continuer !

— L'homme me répondit : viens, te dis-je ! et ne crains rien !

— Voyez-vous cela , dirent tous les valets ensemble !

— Et tu y es allé , Clément ?

— Et tu en es revenu , Clément ?

— Oui! l'inconnu m'entraîna!...

— Jésus Maria!... sainte mère de notre Seigneur !...

— Quand nous fûmes arrivés au carrefour, il me fit placer au beau milieu , et traçant, autour de moi , un cercle sur la terre? au moyen d'une épine qu'il détacha du buisson qui borde le chemin...

— Oh ! mes amis !

— Si tu sors de ce cercle magique, me criat-il , tu vas être engouffré dans la géhenne defeu !

— C'était le diable , dirent quelques uns !

— Je restai immobile, pétrifié comme un granit de séparation.

— Et tu n'en es pas mort!

— Alors, les arbres qui m'entouraient, ajouta Clément sans plus rien entendre des réflexions des assistans , les arbres qui m'entouraient grandirent, grandirent démesurément ! ils étendaient autour de moi et sur ma tête leurs longs rameaux dégarnis de feuilles comme autant de bras de squelettes qui s'agitaient, amaigris et osseux, la nuit dans les cimetières! au même moment, la lune qui, un instant auparavant , réfléchissait sur la neige tombée , drap de lit des champs , sa pâle clarté, parut tout à coup à mes yeux couleur de sang ! puis elle devint noire et disparut comme fondue dans le brouillard! alors j'écoutai , tout à fait seul , avec l'inconnu , qui continuait son manège et son opération satanée...

— Seigneur Dieu!...

— Je frissonnai de tout mon corps!...

— N'en ai doute!...

— A peine si je compris même, ce qu'il exigea de moi!...

— N'ai pas effort à vous croire !

— Seulement peu de temps après...

— Écoutez ! écoutez !

— Quand la lune eut reparu , que les arbres eurent , eux aussi , retiré de dessus moi leurs grands bras dépouillés , et qu'ils eurent repris leur grandeur naturelle, quand tout fut rétabli dans le monde ; l'étranger...

— Dites , Satan !

— S'approcha de moi ! . . .

— Voyez-vous!

— 11 était dans un désordre inoui !...

— C'était le diable !

— Souffrant, respirant à peine, l'œil hagard , la bouche béante, les cheveux hérissés. . .

— Et vous avez vu tout cela ! . . .

— Comme je vous vois!

— C onfiteor i . . .

— C'est peu ! s'armant d'un petit outil tranchant qu'il portait à sa taille, il me fit au bras, ici... une piqûre; et m'ordonnant de prendre de mon sang , il m'enjoignit avec des juremens terribles et des blasphèmes affreux, de mettre de ma main une croix sur un petit livret qu'il me présenta.

— Horreur ! . . . Et que fîtes vous ! . . .

— Je signai !... c'est à dire que je fis ce qu'il m'ordonnait !

— Ah! dirent tous les autres!...

— 11 le fallut bien !

— Pauvre Clément !

— Te voilà en mon pouvoir maintenant , me dit l'inconnu.

— Dites donc le Diable !

— Tu ne seras délivré de ton serment que quand je t'aurai rendu ta signature... Fais à mon ordre tout ce qu'il me plaira t'ordonner , quand je te représenterai cette page ....

— Oh! oh!...

— Et il disparut ; je ne sais ce qu'il devint, ni comment je vis le chemin tout obstrué de flammes , ni comment je me retrouvai dans mon logis...

— Oh! oh!...

— Et depuis ce temps j'avais oublié ma promesse extorquée , quand aujourd'hui même sur la place du Parvis, lorsque notre jeune évêque faisait son entrée, j'entendis très distinctement la même voix qui m'avait

parlé quand je signai au livret du Diable!

— Oh!... oh! oui!...

— Mais seulement cette voix chantait aujourd'hui ; tandis qu'alors elle blasphémait !

— Ouidà!...

— Je regardai vers l'endroit d'où partait la satanée voix , et je ne vis rien qu'un pèlerin qui psalmodiait sa complainte.

— Diable !

— C'est drôle !

— Tenez, voyez -vous, mes compaings, e^est le Diable qui aura revêtu les habits d'un pèlerin qu'il aura rendu pécheur, afin de se mieux déguiser !

— Voyez-vous, le lutin !

— Reconnaîtriez -vous le pèlerin dont la voix vous impressionna si fort ? dit une voix inconnue partant du côté de la porte?

— Qui a dit cela?

Tous se retournèrent stupéfaits, les uns muets , les autres traduisant au dehors leur profonde émotion intérieure dans cette exclamation expressive, quoique vague:

— Ah! ah!...

— N'ayez étonnement ni trouble , mes amis, dit la même voix ; c'est votre pasteur , mes enfans, qui venait vous visiter !...

— - Quoi ! monseigneur. . .

— Moi-même!...

— Bénédiction ! . . .

— Seulement j'ai entendu ce que votre compagnon vient de vous dire, et je n'ai voulu l'interrompre que pour lui adresser moi-même une question. »

Tous restèrent pétrifiés en présence de leur maître; mais Renaud de Maubert s'adressant plus directement à Clément, lui dit :

— Avez -vous compris ma demande?

— Oui, Monseigneur!

— Pouvez -vous y répondre!

— Oui, monseigneur!

— Eh bien ! reconnaîtriez-vous le pèlerin dont la voix vous a tant ému aujourd'hui?...

— Je le crois, monseigneur !

— Cela me suffit , nous éclaircirons la chitee!...

— Attendez , monseigneur , je crois entendre... »

Et Clément prêta l'oreille avec grande attention du côté de la place, et ajouta contrit :

« Non! ce n'est rien... J'avais cru distinguer encore la même voix ; mais non !

— Comptez sur ma parole ! dit Renaud.

— Quoi! vous pourriez !...

— A huitaine, il sera interpellé publiquement par le feu et par l'eau !

— Vive monseigneur !...

— Ça sera le premier acte de mon ministère ecclésiastique !... je vous le promets ! »

Comme le jeune prélat disait ces mots , la porte de l'hôtel épiscopal gémit ébranlée sous un double coup de marteau; et l'instant d'après le portier vint , qui , révérencieux et incliné, dit à l'évêque :

« Monseigneur, un pèlerin et sa compagne sont à la porte et demandent gîte pour cette nuit !

— Faites venir ces deux étrangers !

— Vive monseigneur! »

Et le portier sortit, et rentra peu d'instanaprès suivi du pèlerin Simon-Luc et de Sars

hetta, sa jeune compagne. A la vue de cel homme, Clément, le valet de chambre de Renaud, s'écria :

— Le voici! c'est cet homme!... Quand j'avais cru le reconnaître, je ne m'étais pas trompé!... »

L'évêque d'Autun alors fit signe à tout le monde de se taire, et insinuant autant qu'adroit, il invita le pèlerin soupçonné à le suivre, après avoir confié la jeune fille au portier de l'hôtel, qui la conduisit vers un gîte sous les combles; celle-ci l'avait suivi sans trop savoir comment, tant la présence du jeune prélat avait évincé de son ame toute autre pensée !

L'évêque avait disparu.

L'heure du coucher était passée; les valets se retirèrent.

Tandis que cet incident préoccupait tout le monde dans l'hôtel du nouveau prélat , le jeune bâtard d'Orney retiré dans sa riche demeure, y avait apporté avec lui une pensée fustigeante à force d'être fascinatrice ! pensée d'amour frénétique sous le masque imposant d'une ascétique passion ; pensée qui germe

au moins une fois dans le cerveau de tout homme et qui le ronge ou l'engraisse suivant que le plaisir ou la privation suit le désir charnel ; pensée du ciel ou de l'enfer: pensée du ciel quand elle trouve un écho dans le cœur qui la produit; pensée de l'enfer quand rien ici bas ne lui répond !.. Ce qui souvent arrive ; car emporté dans le courant des choses d'ici bas , l'homme s'accroche bien rarement à l'objet de sa préférence qui l'eût sauvé! car la femme qu'il préfère, à son tour préfère souvent un autre homme qui en préfère une autre! et cela non pas pour tourmenter le cœur qui l'aime, mais, hélas! pour aimer souvent celui qui ne l'aime pas , et être ainsi à son tour tourmentée par lui ! n'obéissant en cela qu'à la fatale et indomptable tendance passionnelle qui pétrit son cœur et son ame avec le poison de l'indifférence qu'elle donne d'un côté et de l'amour dédaigné qu'elle souffre de l'autre ! Oh ! il y a dans cette harmonie discordante quelque chose de profondément triste qui réagit sur l'ame du penseur, avec autant de force qu'elle s'exerce sur le

— loa —

cœur qui reste isolé ainsi dans la société des hommes'.. Cette réaction si affligeante en soi , se rencontre partout ; et tous en sont frappés !.. Et voilà comment sans aucune chance d'être aimé , chacun aime et s'épuise en cherchant à assouvir la soif qu'il a de l'être! hélas! tout, sur la terre, n'est-il pas que projet et rêve!..

Cependant malgré la funeste expérience qu'il avait faite du cœur des femmes, le jeune comte d'Qrney placé sous le charme enivrant d'une profonde émotion reçue, rêvait le soir du même jour et se laissait bercer parle prestige suborneur d'une hallucination nouvelle dont il ne pouvait se défendre encore! souvent le vermillon empourpré du désir s'étendait sur sa face et en brûlait l'épidémie ! C'était la pensée de Sarhetta qui bondissait, saisissante, de son cœur jusqu'à son cerveau et l'enflammait ! tantôt son long œil si luisant d'ordinaire s'égarait obscurci et terne sur les arabesques d'or des frises des murailles! tantôt un feu inaccoutumé pointait à ses lèvres , et les embrasait en y laissant un frémisse-

ment sourd et prolongé, comme font les liqueurs spiritueuscs prises à trop forte dose , sur les lèvres tendres d'un jeune clerc peu habitué aux excès en ce genre ! tantôt il ressentait dans tout son être un train de fièvre assourdissante qui lui enlevait l'usage de la parole, et jusqu'à celui de la pensée! tantôt transporté en extase d'amour jusqu'auprès de la jeune inconnue, le jeune comte, qu'un vœu secret liait au célibat et à la chasteté, oubliait dans sa jeune et ardente frénésie la promesse terrible qui l'engageait corps et ame devant Dieu ; et alors il osait aspirer à la possession de l'étrangère !..

Hélas! telle est bien la faiblesse de notre trop forte nature! trompés en nos affections, nous jurons haine et colère ; car à cet instant notre cœur est à la colère et à la haine ; mais sitôt qu'une image de femme vient passer l'éponge sur le passé , et colorer de riants reflets la nouvelle aurore que la passion a fait naître; oh! notre cœur alors devient confiance et amour ! tous nos projets de froideur fondent au rayon d'un sentiment qui éclôt

de notre chair unie à notre pensée, et nous jurons alors, mais c'est contre notre hâtive précipitation; nous jurons contre notre serment qui , impérieux et fatal, nous ordonne de sacrifier un être réel à une idée abstraite; nous accusons Dieu d'avoir reçu notre serment , dans notre grande et profonde impuissance à maudire l'espèce. Tel est l'homme; tel était le bâtard d'Orney ! car cette ame ardente et crédule, facile à s'enflammer, gravement blessée dans ses passions trop sincères pour être écoutées , trop franches pour être récompensées , avait , depuis quelque temps, retrempé sa vie dans la factice froideur d'une indifférence qui n'entrait pas dans sa nature; mais qui, née des mécomptes que son jeune âge avait trouvés partout, gardait un semblant de vérité qui en imposait même à lui. C'est alors que descendant dans la profonde impéritie de son cœur, il trouvait que sa résolution était mensonge , et sa vertu ironie ; car toute sa force n'était que faiblesse! En effet, tant qu'aucune attraction passionnelle n'était plus venue l'émouvoir, il était resté

— 20i — froid ; mais froid à la manière du salpêtre , avant que l'étincelle tombe dessus! de cette froideur qui couve l'incendie , froideur du vulgaire qu'un être trouvé dans la foule des autres êtres, rend feu et flamme rien qu'à passer auprès. Aussi tout pénétré des séductions sensuelles que la jeune voyageuse errante semait partout autour d'elle, avec cette victorieuse influence qu'exerce sur l'homme, l'oubli de sa propre beauté chez la femme; le jeune comte rappelait une à une à son récent souvenir en feu , toutes les grandes hallucinations nées de la grande passion que Sarhetta lui avait soudainement inspirée ! C'est ainsi qu'il reconstruisit dans sa pensée encore chaude du contact de la jeune fille , toute cette charmante créature féminine , si outragée par la fortune , si largement enrichie par la nature ; c'est ainsi que dans son amour concentré , il concentra dans son cœur et pour lui seul, tous les désirs qu'il percevait à la vue empruntée de la femme de ses rêves. Aussi lorsqu'à force de se souvenir et de désirer, il eut moulé devant lui, en chair

et en os, l'être qu'il aimait au-dessus de tout les autres êtres dans la création , il se prit , fou et mono marie de sa propre création improvisée, à l'aimer d'autant plus que cette femme factice était sa création, son enfant, son cœur et son ame ! Dans son délire fiévreux , il contempla avec l'œil fasciné de l'amour, les divers agrémens de sa belle inconnue ; sa fraîche et noble figure vue d'ensemble lui sembla être le chef-d'œuvre de la nature , tant son œil s'épanouissait, mélancolique à la fois et gai , au milieu des rares trésors de beauté répandus sur son large front où se déployaient ses sourcils comme deux arcsen-ciel sur le front assombri d'un beau ciel d été ! Jamais le jeune comte autrefois si\ curieux d'une jolie femme, n'avait encore trouvé tant de grâces sur des joues sans carmin; jamais il n'avait tressailli à la vue des lèvres d'une jeune fille, comme devant celles coupées en accolade de Sarhetta , jamais aucunes narines rosées et suaves ne lui avaient paru si séduisantes, si pures! et depuis , son luxurieux désir se jouait, ardent et évaporé, sur la

jolie main blanche de la jeune fille , sur sa taille si souple , si svelte , si bien coupée , sur son petit pied meurtri sans doute par ses rudes chaussures de voyage. Jamais si grande frénésie ne lui était arrivée au cœur! Alors le jeune bâtard d'Orney se prit à convoiter tant de charmes , son ame s'irrita de son isolement; son cœur se révolta, lui aussi, contre sa froideur de commande! Alors le pauvre passionné tomba dans un grand accès de tristesse qui subjugua tout son être; au physique il éprouva sur la poitrine un de ces longs cauchemars assourdissans qui , comme un lourd fardeau, écrasait chaque pensée qui serait née joyeuse ou riante; ses artères se remplirent démesurément, et le sang qui y courait, se saturait de fièvre à chaque fois qu'il passait par le cœur!

Et la souffrance morale fut plus insupportable encore! Son imagination, revenue avec ses désirs de volupté, lui montra le néant de la vie pour l'homme quand un être ne vient pas compléter sa vie! Il fit mille projets, mille plans , tous plus aventureux les uns que les

autres; et l'infortuné jeune homme n'avait la force de s'arrêter à aucun, car tous ses pensers ne visaient qu'au plaisir, et partout il ne trouvait qu'angoisses; partout il ne voyait qu'insuffisance pour ses désirs! Pourtant, dans cet état de gêne continuelle, le jeune comte d'Orney n'éprouvait que cette vague mélancolie produite par l'isolement; il n'y avait pour lui, en ce moment, qu'un simple combat livré entre l'esprit et le doute, entre la passion et l'indécision ! De bien plus grandes déchirures devaient bientôt ensanglanter son arae ! car à peine les premiers élans de la chair furent-ils reposés , que parut devant lui , rigide et sévère, son vœu de chasteté qui vint, le front haut et menaçant, le sourcil plissé, la bouche maugréante et froide, les bras croisés comme ceux d'un maître qui paraît devant ses esclaves, pour lui rappeler sa promesse jurée et compromise! Le jeune homme éprouva alors un grand serrement de cœur! sa vie, un moment tournée vers la réalité des choses, fut soudainement rejetée contre les brisans d'une formidable abstraction ; le présent fut

forcé de redevenir avenir, le cœur dut s'agenouiller devant l'esprit, le corps s'humilier devant l'ame! El pourtant, en cet instant, le corps était le maître et le seigneur de l'ame; le cœur dominait l'esprit, le présent englobait tous les temps ! Car il se sentait vivre cet être? il se sentait complet! Oh! quelle grande douleur suivit le court instant de plaisir que le rêve avait procuré à ce jeune amoureux ! Pour oublier plus tôt, le jeune comte chercha à dormir; mais le capricieux sommeil qui donne plus volontiers le bras à l'heureux qu'à celui qui garde souffrance, s'éloigna de son chevet et le laissa, seul aux prises avec l'insomnie, se tordre dans les chaînes pesantes de ses pensées , comme le forçat sur son banc à l'heure delà chiourme. 11 resta une partie de la nuit dans cet état , brûlé par le feu de ses sens sur lesquels la crainte d'être parjure versait incessamment un déluge des plus froides préoccupations ! . . .

Mais la passion qui a le temps de méditer est inventive! Dieu Ta permis ainsi! Pour l'homme pris d'une passion véritablement

forte, presque toujours les difficultés à surmonter deviennent des moyens de réussite, les entraves des facilités! L'esprit découvre quand les sens ont appétit ! quand le lion a faim il flaire au loin sa pâture ! ainsi pour l'homme, la pensée donne aliment au cœur ! Aussi, après avoir flotté indécis entre la jeune fille et son vœu, entre son vœu et la jeune fille, le cerveau du jeune comte, fatigué par les mille détails incohérens qu'il avait mille fois reproduits, tomba dans un engourdissement profond ; pendant une heure et plus, il ne donna plus aucune idée! Mais enfin, rasséréné par le moment de calme que la tempête avait engendré, le jeune bâtard d'Orney se réveilla plus apte à sa pensée fixe ; plus in ventif! Alors, comme soudainement caressé par une idée toute suave, il tressaillit et se sentit sourire; c'était l'esprit qui revenait en auxiliaire à son cœur; c'était le terme de conciliation qui lui apparaissait avec ses ingénieux accommodemens et ses transactions indulgentes ; c'était le spirituel paradoxe flatteur, faisant le procès à la sévère raison parasite;

c'était une pensée au profit du cœur, une plaidoierie en aide à la passion ! Sa pensée, le jeune comte la flatta de l'ame et des sens! il la caressa mille fois avant de la formuler, lorsque enfin il parla ainsi à l'isolement qui l'entourait !

« Oui, je puis tout concilier! mon cœur et ma religion ; mes sens et mon vœu de chasteté! Oh! merci! merci, mon Dieu, qui m'envoyez cette pensée I... Aimer d'amour cette fille et rester fidèle à ma promesse jurée!... Oh! c'est cela !... il ne faut pas que la jeune fille soit à moi ; mais il faut qu'elle ne soit pas à un autre!... Je ferai de cette vierge ma sœur, mon amie , ma compagne , ma bonne confidente !.. Je l'aimerai du cœur et l'embrasserai de l'ame ! L'ame aussi donne et reçoit ses baisers de feu !.. . l'ame aussi fournit le frisson aux sens!... l'ame aussi donne et cueille ses caresses; car il y a dans l'ame une fibre de plaisir qui correspond à chaque fibre de volupté dans le corps!... Oh ! ces joies-là, neuves et inouies pour l'homme, je les lui prodiguerai toutes et les reprendrai à mon tour!..

Oh ! c'est cela ; oui ! aimons la jeune fille et gardons notre vœu ! Oui ! Demain, après-demain , bientôt, un de ces jours, j'irai vers elle et je lui dirai : Soyez ma sœur, je serai votre frère! devenez ma compagne, je me ferai votre bon compagnon de voyage ; demeurez près de moi, vous y serez respectée ; entrez dans mon hôtel, vous y mourrez vierge!... Vierge, entendez -vous? mourir vierge! c'est beau et noble cela ! Venez , mon ame vous épousera, épousez mon ame, vous! Cet hymen là sera nouveau ; il n'en sera pas moins séduisant! Viens à moi, jeune fille, toi qui as souffrance et je te guérirai , viens à moi , toi, qui as isolement et je te tiendrai compagnie; viens à moi et je te conserverai belle entre les plus belles ; viens, et tu seras toujours la jeune vierge ! Viens ! oh ! viens ! ma demeure de comte sera le sanctuaire où ton innocence s'épanouira à l'ombre de mon saint respect; ma fortune sera le sol où ta beauté s'étalera resplendissante et fière dans sa pureté d'ange, mon vœu sera notre anneau nuptial... Oh! elle voudra tout cela, l'enfant... et j'ajouterai :

Voulez-vous qu'il soit fait ainsi que je l'ai dit! le voulez-vous ? Et la jeune fille, jeune et belle et vertueuse, dira : Qu'il soit ainsi que vous le demandez ! et tous nos jours seront des jours de bonheur, et tous ses jours des jours de repos; et toutes mes nuits seront des nuits de rêve d'amour, et toutes ses nuits des nuits de sommeil; j'aurai dans ma vie la terre et le ciel ; le ciel par mon vœu ; la terre par la jeune fille!.. . »

Le jeune comte se tut; mais sa pensée continua de broder, sur ce thème capricieux, mille charmantes variations modulées d'après le paroxisme de son imagination surexcitée. Mais, tandis que le riche bâtard d'Orney étendait sa pensée sur la possession de la jeune fille, la jeune fille, elle, resserrait la sienne dans le rêve suborneur d'une possession impossible, et par cela même plus attrayante. Elle aussi, elle badinait avec le feu ! elle aussi; imprudente, devait s'y brûler un jour!... Ainsi, lorsqu'après avoir erré toute la soirée par la ville, après les églises fermées, et d'auberges en hôtelleries pour trouver un gîte, t. 1 II

le pèlerin Simon-Luc, et sa jeune compagne, se trouvèrent sans chevet pour la nuit; la jeune fille que la passion cachée et déjà formidable en son sein, rendait elle aussi inventive déjà, proposa à son guide de tenter l'hôtel épiscopal, sûre d'y trouver gîte jusqu'au lendemain ; et le pèlerin souriant à l'idée de la timide enfant de seize ans, avait accueilli la proposition, ne se doutant de rien encore. « Mais, se disait Sarhetta en elle-même, lorsqu'elle proposait ce moyen, c'est peutêtre la seule manière de le voir de plus près ! Peut-être le grand dignitaire voudra-t-il interroger le pèlerin voyageur à qui il donnera l'hospitalité; peut-être... moi... peut-être... Eh bien alors je le verrai , je lui parlerai ! il m'interrogera , et je baisserai les yeux, car il est si imposant! puis, peu à peu je les relèverai pour le regarder, car il est si beau le nouveau monseigneur ! alors ! alors ! oh ! je ne sais ; mais je juge par le frisson que je ressens déjà que j'éprouverai un bonheur bien grand? Je ne sais; mais si j'en crois l'étouffement qui me serre la poitrine, je trouverai dans sa pré-

sence plus d'une sensation que j'ignore! Je ne sais; mais à juger par ce mal-aise général qui me caresse, je dois me nourrir de volupté au contact de sa parole! je ne sais! je fie sais! »

Oh! elle se trompait la novice; 8» tous ces je ne sais de là jeune fille , prouvaient qu'au contraire elle savait beaucoup déjà ! ïlâ prouvaient ces je ne sais , qu'elle avait lu attentivement dans le grand livre des sensations; ils prouvaient qu'elle deviendrait un jour un passé-maître en fait de passion.

Or, c'est ainsi que les deux voyageurs étaient venus dans l'hôtel de Renaud le jeune prélat.

Pauvre Sarhetta, elle était venue là sous prétexte de dormir et elle ne dormit pas de toute la nuit ! de toute la nuit , elle ne put se défendre de la pensée qui , syrène acharnée et séduisante, se faisait belle pour la perdre; hélas!

Mais c'en était fait , l'amour de cette femme était jeté en fatalité sur la vie de deux hommes ; de deux hommes également liés à la chasteté;

de deux hommes, dont l'un voudra la fuir et sera enchaîné par elle , et que l'autre voudra enchaîner et qu'elle fuira sans aversion directe ; mais emportée ailleurs par l'irrésistible courant du cœur qui, tôt ou tard , jette notre frêle esquif sur plus d'un brisan caché à fleur d'eau. Oh ! dans la vie, combien il y en a de ces brisans où l'on se meurtrit , combien où l'on se déchire, combien où l'on sombre, combien où l'on est tué au choc î

Page 1