L'ENGAGEMENT
Nous promettons selon nos espéran ces, et nous tenons selou nos craintes.
Lakociiefoccault. )
Tandis que le jeune bâtard d'Orney et la belle Sarhetta, plies l'un et l'autre sous le faix de leur lourde passion insensée et aventurière , s'évertuaient à trouver léger ce fardeau qu'ils avaient sur l'ame : leur pensée fixe ;
le nouvel évêque d' Autun , retiré en tête à tête dans son oratoire avec l'inconnu que son valet de chambre avait signalé à son attention , cherchait à sonder, d'une manière captieuse à force de franchise apparente et d'intérêt menteur, la prudence toujours éveillée du pèlerin Simon-Luc; mais celui-ci, élève depuis ses jeunes années du grand-maître de l'homme dans nos sociétés, le malheur, avait sans cesse l'œil de sa pensée intelligente ouvert sur lesparoles de son interlocuteur, et ne lui permettait pas une syllabe qui l'eût pu compromettre au regard scrutateur de son j uge , de son adversaire, de son ennemi!...
— Vous êtes étranger en ces lieux ?
— Qui , monseigneur.
— D'où venez-vous?
— J'ai , depuis quelques années , parcouru l'Allemagne, et en ce moment je reviens d'Italie.
— Où donc êtes-vous né?
— Je l'ignore moi-même! livré orphelin dès mes jeunes ans à l'un de mes parens, je fus conduit par lui à Jérusalem.
— Quoi! vous auriez vu la Terre-Sainte?
— Oui! .
— Le Saint Sépulcre?
— Oui!
— Que vous êtes riche?
— Voici un chapelet qui a touché le tombeau de notre Seigneur!
— Qui vous Ta donné?
— C'est moi-même qui l'ai posé dessus.
— Cette relique est d'un grand prix !
— Oui, pour tout chrétien.
— Et vous l'êtes, n'est-ce pas?
— J'ai été purifié à l'eau du sainte baptême! depuis j'ai péché; mais le pèlerin- ■
voyageur, a sans doute lavé dans la sueur de ses marches forcées à travers les sables du grand désert et les pics de nos hautes montagnes, les souillures du pécheur repentant.
— C'est bien! mais où allez- vous maintenant?
— Je dois m'arrêter ici, jusqu'à nouveau vœu.
— Comment?
— Oui, car le mien est achevé-
— Pourquoi cela?
— Si j'en crois ce que l'on m'a dit dans mon enfance, il était écrit de moi que je marcherais tant que j'eusse rencontré le jour d'une installation d'évêque.
— Ah ! ceci est écrit dans le livre de votre avenir?...
— Et dans celui de mon vœu.
— Ah!
— Car j'ai cru, vrai ou faux , ce qui avait été dit de moi.
— Mais avez-vous toujours vécu dans la foi catholique , vous qui avez si grande foi à ce qui est écrit de vous !
— Avant de répondre , monseigneur , une question, si vous le voulez bien.
— Laquelle? voyons!
-— Est-ce ici le tribunal de la pénitence? je vais répondre ; ou bien suis-je devant un juge qui instruit sur mon compte , alors je me tairai.
— Juge temporel ou ministre du Christ , moi , Renaud de Maubert , je vous interroge. . .
— Je le vois bien !
— Et vous somme de répondre !
— Interrogez donc, monseigneur le juge !
— N'est-ce pas vous qui hier, à l'heure de mon entrée dans ma ville épiscopale , avez mêlé vos chants de douleur aux cris d'allégresse générale , répondez !
— Je chante à chaque heure l'histoire de la passion de Jésus-Christ ! il se peut faire que ma complainte se soit fourvoyée dans le concert des joies publiques, je ne sais pas bien !
— Mais n'êtes-vous jamais venu dans ce pays?
— Si j'y suis venu, je ne me le rappelle pas !
— N'êtes-vous point une fois, dans votre vie de voyageur, passé dans les environs d' Autun?
— Je ne crois pas, monseigneur î et je garde de ma vie, fidèle souvenance !
— Ainsi vous ne connaissiez pas cette contrée !
— Pour la première fois, monseigneur, je contemple le soleil de France ! jusqu'ici il m'a été si propice, que je l'aime ; à désirer d'en jouir toujours I
A ces paroles adroites et toutes mensongères faites en réponse aux naïves mais non moins insidieuses questions du juge, l'evêque devint pensif et réfléchi ; une pensée d'hésitation s'appuyait parasite sur son cerveau et l'irritait ; il se détourna quelque temps, muet et rêveur et se disait à part lui :
« Cet homme n'est pas un suppôt de l'enfer, il y aurait injustice à le soumettre à l'épreuve publique. »
Puis aussitôt après, une autre pensée sœur aînée de la première, surgissait dans son souvenir, et se traduisait pour lui par ces paroles non moins impérieuses :
« J'ai promis à ces gens d'exercer à leur intention le premier acte de ma haute justice ecclésiastique ! hésiter serait une prévarication! »
Et alors un grand tourment détrônait un autre grand embarras, et l'irréfléchi Renaud de Maubert se trouvait serré entre les deux bras également implacables de son amourpropre engagé et de sa conscience éclairée sur le compte de cet étranger! Toutefois sans
rien décider, il appela et fit conduire Simon- Luc dans une chambre retirée de l'hôtel et ordonna qu'il fut gardé avec soin ! Défense même fut faite aux gens de service de le laisser sortir. Le jeune prélat articula aussi, bas à l'oreille de l'un de ses gens, portier de l'hôtel, quelques mots que personne autre n'entendit : c'était l'ordre de faire sortir de céans dès la pointe du jour, la jeune et mystérieuse compagne du pèlerin !
Aussi, dès que la première cloche dans la ville tinta V Angélus du point du jour, il y avait tantôt deux grandes heures écoulées que la jeune inconnue tirée de sa retraite par le bras inexorable de l'obéissance servile du portier, grelottait de froid près de la grille, en dehors, attendant qu'on lui eût rendu son guide; et toujours il ne venait point. Seule ainsi et isolée au sein de cette ville si tumultueuse la veille, elle ne rencontrait aucun regard mortel, qui venant tomber, ami sur sa souffrance, mélancolique et compatissant, lui prêtât le soutien de son prestige! tout dormait auprès d'elle, le pré-
lat tout fatigué encore des honneurs de son installation pompeuse ; les seigneurs pour la plupart gorgés des liqueurs enivrantes que la main de la fête leur avait à pleins bords versées de son broc abondant; les bourgeois que la curiosité avide avait ce jour là livrés à la fatigue par partie de plaisir; tout était muet! muet comme les lèvres des saints et des vierges enfermés dans leur grotte gothique ; muet comme le silence de la nuit. L'ame alors de la jeune fille, mélancolique par sa nature, attristée encore par le délaissement qui la pressait de toutes parts, se prit à sonder la la profondeur inouie d'une existence sans position! Passionnée pourtant, et forte de caractère , la jeune Sarhetta , moins abattue qu'indignée , marquant du stigmate brûlant de sa réflexion cette société injuste, qui avait mis dans son sort l'impuissance, lorsque la nature y avait placé un grand foyer d'activité passionnelle, elle s'irrita de voir qu'à côté de sa lorce physique et morale , il y avait, dans le milieu social qui la garrottait, quelque chose de si incohérent, que la brute même, parquée
dans les forêts, devait être moins qu'elle malheureuse ! Alors elle sourit de pitié, et s'appitoya en même temps sur le sort des grands de ce monde, qui ne savaient pas régénérer les petits et contrebouter les faibles! Et elle construisit dans sa pensée, sur-le-champ, inspirée de souffrance, judicieuse et intelligente, la silhouette fantastique, mais séduisante, d'un riche qui, touché de son infortune, viendrait à la relever de son abaissement, à reconstruire par volonté son sort manqué, à l'affranchir de son état précaire, à la baptiser femme dans le monde, alors qu'elle ne ressemblait, chétive et pauvre, qu'à un rébus de l'humanité!...
Mais tandis que l'isolée jeune fille s'amusait à broyer sur l'ingrate palette de son sort, les milles couleurs qui devaient le transformer et plus tard en restaurer les glacis , l'air retentissait déjà au loin des cris confus que l'ivrognerie avait laissés, de la veille, à la poitrine des manans à moitié dégrisés. Déjà même plusieurs bandes de ces joyeux compères avaient en passant presque touché le bas de sa robe
et ne l' avaient pas même remarquée, lorsque vinrent une douzaine de bons drilles qui, tous d'une voix, s'écrièrent en la voyant :
« Holà! mes compaings , boutez -là!
— Hum ! ça sent la chair fraîche !
— Ça sent la chair fraîche !
— Allons, debout pour les gais vilains l
— Venez ça, ma mieî... dit un valet.
— Hallali! hallali! cria un braconnier.
— A sac! à sac! clama un maraudeur.
— Arrière! C'est à moi la belle, car c'est moi qui l'ai dépistée ! . . .
— Oh! vraiment non... c'est moi!
— C'est moi! c'est moi !... »
Et tous criaient à la fois :
« C'est moi ! c'est moi ! »
Alors les plus gorgés de boisson se mirent à prendre la jeune fille l'un par un bras, l'autre par lautre; celui-ci par la taille, celui-là par son pourpoint, et tous à la traiter comme ils eussent fait à l'égard d'une fille folle oubliée en ce coin par le guet de nuit.
Ce fut alors autour d'elle un hourra de
paroles, un ouragan de propos tumultueux et malpropres, une tempête de plaisanteries pudibondes auxquels les oreilles chastes de la jeune étrangère ne comprirent rien. Cet idiome de la licence effrénée lui semblait être un patois grossier, un jargon insolite, un argot perdu; et la pauvre Sarhetta, toute surprise des manières délibérées de ces aventuriers de nuit, les regardait tantôt, tantôt courbait son regard devant leurs regards lubriques et presque fauves. Alors quelques uns des plus entreprenans voyant que la belle ne disait pas grand' chose , se risquèrent à lui donner un premier baiser sur ses jolies mains potelées et blanches comme le satin d'une étole; même l'un d'entre eux, affriandé par les attaques de ses compagnons , lui colla, devant tous, ses lèvres sur son épaule nue! Mais au même instant, le drôle imprudent qui avait sali de ses'lèvres la pureté de cette enfant de seize ans, se sentit appréhendé au collet par un homme à main de fer, qui , sans lui dire un seul mot, l'étreignit avec fureur! La figure envi née du ribaud s'empourpra de plus en
plus jusqu'à ce qu'elle fut devenue violette; car la respiration venait déjà à lui manquer, et il ne trouvait plus dans ses poumons assez d'air pour proférer un son. Ainsi tenu dans Tétau d'une main vigoureuse , il apparut à ses compagnons violacé au bout du poing de celui qui le serrait prêt à l'étrangler. Tous alors , sans compter leur nombre , et ne voyant au bout de leur incartade que la longue et brillante rapière du jeune seigneur, se mirent à fuir à toutes jambes. Celui-ci alors trouva la partie belle, puisqu'il n'avait plus à faire qu'à un seul , de douze qu'il avait affrontés , onze venant de s'enfuir; alors le jeune seigneur venu en aide à l'attaquée, lâcha prise, et ayant donné à son adversaire le temps de se remettre, il lui cria :
— Quand tu voudras polluer cette jeune fdle, tu sauras, maraud, qu'il te faudra bien cacher du bâtard d'Orney !...
C'était lui en effet, qui, chassé de chez lui par l'excès de fièvre qui toute la nuit l'avait fustigé, cherchait en se promenant dans les rues de la ville, quelque peu d'air frais à in-
troduire dans ses poumons brûlés pour les rasséréner, et qui, au lieu de repos, avait trouvé cette lutte à soutenir pour l'honneur de celle que son cœur chérissait tant déjà!..
Tandis que le jeune comte l'interpellait, de sa voix mâle et indignée, le manant avait pris la fuite, n'attendant pas davantage que le brave comte lui payât de sa main le reste de son indignation grandiose!
Sarhetta, comme providentiellement sauvée par la subite et courageuse apparition de cet homme , resta devant lui anéantie d'abord ; puis, presque aussitôt exaltée à la grandeur de son dévouement, elle projeta sur son regard attentionné et éloquent un regard attentif et révélateur, tout plein de ce qui nous fait rechercher le regard d'une femme : cet inexplicable fluide magnétique qui électrisé un homme aussitôt qu'il est soumis à son action? regard d'aigle et de colombe, qui péîtèfcre incisif et tenace, comme le dard dans les chairs de ceM^u'il atteifit; «égard décisif et irrévocable, qui devient fatal ou propice, d'après *j*ie l'intention qui l'a proéuit tient
de la pensée ou de la chair, de l'amour ou de l'amour-propre ! . . . Sarhetta alors, par malheur pour le jeune comte , agissait sous l'influence d'une noble pensée de reconnaissance, qui se traduisait par la parole du regard ; car sa lèvre, inhabile à exprimer les fortes émotions qu'elle était capable de ressentir, restait muette, s'en rapportant à l'éloquence de ses yeux pour traduire ses sentimens. Pauvre jeune fille ! elle ignorait qu'elle venait de décider de la destinée d'un homme, elle ignorait que la flamme partie de ses yeux avait été se jouer sur le cœur du bâtard d'Orney, et qu'elle y avait pénétré pour n'en plus sortir jamais ! Hélas ! et pourtant , elle n'avait pas mis d'amour dans cette parole du regard! De l'amour ! oh ! combien elle était loin de penser à ce sentiment! de l'amour, elle, l'obligée , elle, la protégée, de l'amour pour son sauveur, de l'amour pour son protecteur ! Oh ! non ; une vaste reconnaissance éternelle, à la bonne heure, une gratitude sans borne ! de l'amour! oh! non; car c'est ailleurs qu'elle aime des sens! c'est ailleurs que sa chair a tressailli!..
Mais, hélas! pour elle comme pour toute créature passionnée , et ça fut là son grand mal qui réagira dans la suite de ses destinées, quand la pensée d'amour est inoculée par l'impression dans la chair, malgré soi il faut que devant l'être môme le plus indifférent, on fasse apercevoir sans y songer, cette fièvre qui ronge le cœur, et qui a ses symptômes dans les yeux comme la fièvre intermittente l'a dans le pouls. De là vient que souvent dans l'expression d'un regard où l'amour peut se montrer, l'amour-propre, à qui cette éloquente parole n'est pas adressée, prend souvent pour lui ce qui est offert à un autre ! Qu'est-ce donc quand l'amour est d'accord avec l'amour-propre , ce perfide conseiller des actions de tant d'hommes?... C'est ce qui advint pour le jeune bâtard d'Orney, au sujet de Sarhetta, qui; parce qu'elle aimait ailleurs lui parut l'aimer, aimée qu'elle était de lui ! pourtant, il n'en était rien; elle l'estimait, le bâtard , voilà tout î c'était beaucoup trop!
Car, à juger par le cours ordinaire de la
vie, étudiée dans lès affections du cœur chez h femme, ne semble-t-il pas qu'elle ne soit presque toujours curieuse de donner son amour qu'à l'homme qu'elle aurait peine à estimer, à révérer! Que ce soit, chez elle, caprice ou raison innée , afin , par exemple, dé pouvoir haïr au besoin le dieu séducteur qu'elle aura aimé, et dont elle aura joui, tant est-il qu'elle ne se prendra de passion forte pour l'ordinaire que là où son ame souvent lui conseille de se récuser. On dirait vraiment que plus la femme a peur d'un homme, plus elle est près de tomber sous sa séduction! Aussi, le jeune comte d'Orney s'était-H placé trop haut dans l'estime de la jeune fille pour être jamais écouté; car une fois que la jeune Sàrhelta eut vu en lui un libérateur, ce titre d'honneur qu'elle lui décerna dans sa pensée ne devait plus lui permettre de redescendre pour lui de ,1a hauteur des affections |de l'ame, dans les secondaires régions de l'amour des sens! Et c'est ainsi qu'une action faite toute d'amour par le bâtard d'Orney, devait plus tard, comme sur l'heure même, compromettre
^t perdre toutes ses chances à émouvoir les cœur de la jeune inconnue ! . . .
Pourtant, si les formes corporelles doivent entrer pour quelque chose dans les préférences charnelles des femmes, le jeune bâtard d'Orney avait bien quelque bon droit à la haute distinctipn de l'étrangère; car il avait en sa belle personne quelques beautés de cœur et d'ame! C'était aussi, quant aux formes athlétiques de sa stature, un véritablement beau cavalier. Un large front imposant et fier, couronné d'une chevelure noire luisante et soyeuse, de longs yeux bleus foncés, le nez aquilin, la bouche mélancolique et bien coupée, on dit vulgairement taillée en cœur ! Etrange rapprochement entre ces deux instrumens de l'amour physique : le coeur et les lèvres! Le teint basané de sa physionomie était un reflet heureux des passions phosphorescentes dont il était pétri ! l'ardente activité de sa jeunesse, jointe à une constitution première heureuse et féconde, avait mis, dans sa stature, au-dessus des cinq pieds vulgaires dv la taille commune, neuf ponces orgueilleux ,
et qui avaient fait du jeune comte F un des plus beaux chevaliers de la province! Aussi, de précoces succès auprès des belles avaient témoigné de la belle nature du jeune comte; mais depuis quelques années, hostile à ce sexe qui,véridique à ses sens, avait menti plus d'une fois à son ame , il lui avait tenu indifférence et mépris; quand la jeune pèlerine vint subitement, la veille, changer toutes ses dispositions, tout son être ! Aussi, heureux en ce moment de la rencontrer sitôt, il put lui parler et lui dire, encore*en butte à la sainte colère que lesmanansses provocateurs avaient succitée en lui.
— Les pourceaux de Satan qu'ils sont ! ils vous avaient rencontrée , perle brillante de grâces et d'amour, et ils voulaient vous broyer sous la dent de leur bestialité, comme le pourceau broie le gland détaché de sa branche ; oh ! les insensés ! . . .
— J'attendais là, pensive en ce petit coin , qu'on m'eût rendu mon guide , mon Simon- Luc , le bon tuteur que j'ai trouvé dans ma faiblesse, le généreux compagnon qui vint à moi dans mon délaissement.
— Ête£vous là depuis longues heures ?
— Depuis longues, oui; car j'attendais encore , quand je fus aperçue par ces maraudeurs tout repus de vin et d'hypocras.
— Pauvre enfant !
— Mais vous êtes accouru à mon aide, beau cavalier, merci ! . . .
— Qu'est-ce cela?
— Tant d'autres, à votre place, auraient
joint leurs insultes aux insultes de ces gens
Merci ! vous qui n'avez pas fait comme tous auraient fait ; merci ! . . . Car il faut être bon pour avoir agi de la sorte ; merci ! . . .
— Oh! c'est que voyez -vous, je vous ai vue hier pour la première fois; et, pour la première fois que je vous ai vue, je vous ai distinguée entre toutes les jeunes beautés de tout rang qui ornaient cette fête...
— Inconnue et passagère en cette ville, ma destinée est de paraître et de passer outre ; mon devoir est d'emporter avec moi mon ame et mon cœur!... Pardonnez-moi , mon doux seigneur !
— Quoi !
— Oh ! pourtant, si j'en crois un sentiment bien noble , beau cavalier, j'en laisserai sans doute une portion dans votre ville...
— Oh!...
— Car, dans votre ville, j'aurai rencontré ce qu'une jeune fille ne trouve que de loin en loin : un généreux défenseur î
— Oh ! ne parlez pas de la sorte.
— Pourquoi? quand c'est ma pensée.
— Ce que j'ai fait pour vous , je le devais à toutes ; et pourtant ce que j'ai fait là, je l'ai fait à cause de vous.
— A cause de moi , mon doux seigneur ? *- Oui , étoile errante dans le planisphère
de l'espace, il faut que vous deveniez l'étoile fixe de la destinée d'un homme qui croit en votre influence! Cet homme , c'est moi !...
— Pardon, monseigneur, j'attendais là mon guide ; assise en ce petit coin , des furieux sont venus qui m'en ont sortie, et vous m'avez défendue; merci!... je retourne m'y asseoir.
— Oh ! ce n'est pas cela.. .
— Vous vous trompez , car aussitôt que
Simon-Luc paraîtra, s'il me dit : Sarhetta, marchons! eh bien...
— Eh bien !
— Eh bien, Sarhetta se relèvera...
— Et puis?
— Et puis Sarhetta reprendra au poing son bâton de voyage, et Sarhetta se remettra en chemin avec son guide...
— Oh ! Sarhetta, Sarhetta ! maintenant que je puis vous nommer ; non , vous ne partirez point ainsi !
— Pardon, mon doux seigneur.
— Si vous partez , vous ne partirez pas seule . — - Pourquoi?
— Oh ! c'est qu'il est écrit dans mon cœur que je dois désormais marcher ma vie avec vous , ne fût-ce que pour fouler devant vos pas les épines du chemin , pour que vos pieds d'albâtre ne soient plus déchirés 1
— Oh! j'ai bien marché seule jusqu'à ce jour; jusqu'à ce jour, nul n'est venu devant moi aplanir les ronces ni briser les cailloux , et mon pied n'en a pas été moins habile à la marche.
— Oh! Sarhetta... demain...
— Pardon, monseigneur; demain, je serai comme hier; car demain, je retrouverai j'espère, ce que j'avais hier : la paix du cœur...
A ces mots, la jeune Sarhetta abaissa sur son regard troublé ses longues paupières polies et blanches comme la fleur du lys , et laissa sortir de sa poitrine gonflée un long soupir qu'elle aurait bien voulu étouffer.
Le jeune bâtard d'Orney, interprète passionné de cette expression des sens , la traduisit dans son eœur au profit de sa passion pour l'inconnue , et voyant dans cette réflexion un avœu d'amour, il se sentit caressé à l'ame de l'espoir d'être aimé d'elle!... Pauvre jeune homme! il était venu trop tard d'un jour ! Un jour, en amour, c'est quelquefois toute une
vie! Mais comme la dernière parole de
Sarhetta était venue caressante à son désir, le jeune comte lui répondit :
— Oh ! ne regrettez pas cette paix là , Sarhetta.
— C'est la vie, mon doux seigneur...
— Le cœur n'en veut pas , car la paix pour
lui veut dire silence ; et le cœur est comme les lèvres : il faut qu'il parle, moins ouvertement peut-être; mais non moins expressivement.
— C'est tant pis cela, pour qui a connu ce langage.
— Oh ! pour Dieu , point de blasphèmes de cette sorte. Car aussi, moi, j'avais hier la paix du cœur, et pourtant aujourd'hui que je l'ai perdue, je sens que ma vie a doublé depuis cette heure!
— Oui, quand on souffre, les heures paraissent doubles; car elles passent moitié plus lentement.
— Ce n'est pas cela , non ! mais depuis cette heure, je sens que le complément de l'être n'est que dans la réunion de l'être qui aime avec l'objet aimé.
— Et vous n'ajoutez pas que mille causes, mille incidens imprévus, mille positions sociales, jettent leur veto de réprobation sur le choix que le cœur a étourdîment fait , ou plutôt sur l'attraction qu'il a subie.
— Quels raisonnemens me faites-vous là ? Sarhetta !
— Us sont logiques, mon doux seigneur, car c'est dans ce cas tortures pour lui de tous les instans! Et, je vous dis même, à l'appui de cela, que depuis hier, si ma vie a été doublée, elle l'a été par la torture !
— Oh ! Sarhetta , ne vous inquiétez pas de ce mal; il est un homme dans Autun qui peut le guérir.
— Hélas!
— Et je le connais, cet homme!
— Peut-être!
— Ce sera moi , Sarhetta , oui , moi !
— Yous, monseigneur!
— Moi-même!
-r Hélas ! vous que je ne connais que de tout à l'heure!
— Moi, qui vous serai dévoué pour la vie!
— Vous! oh! non... non...
—7- JEcoutez-moi quelques minutes, et vous jugerez après !
— Pardonnez-moi! mais j'attendais là bas dans un coin retiré, $ la porte de monseigneur l'évêque , qu'on ouvrît la grille à mon guide, qui, comme moi, y apassé la moitié de la nuit.
Et il faut que je retourne en cet endroit...
*— J'irai avec vous, et tandis que nous serons là ensemble à l'attendre, je vous parlerai; le voulez-vous?...
— Soit fait , puisqu'il faut s'y résoudre , ainsi que vous le demandez î
La jeune fille, suivie du jeune comte, prit la direction de l'hôtel de l'évêque,et après avoir fait quelque cent pas, elle s'arrêta et se reposa, à demi cassée par la fatigue, sur la borne scellée à l'angle droit du portail , et levant les yeux jusqu'au yeux du comte, elle lui dit avec une mélancolie charmante :
— Puisque vous voulez faire de moi votre confidente, parlez! je vous écoute!
Le jeune comte, brûlé au coeur par les désirs pétulans de la passion long-temps contenue > eut plus d'une velléité de se jeter aux genoux de l'inconnue , et de lui dire en deux mots toute l'histoire de son amour, mais retenu soudain par le souvenir de son vœu qui s'élevait, barrière infranchissable, entre la jeune fille et lui, il revint à des sentimensplus
modérés, et se mit à lui révéler en ces termes son projet sur elle-même :
— Un vœu de chasteté me garrotte au célibat !
— Bien , mon doux seigneur I
— Et pourtant, j'ai des passions bouillantes , et un cœur fait pour aimer...
— Pourtant... ah!...
— Mais le fatal et inexorable désenchantement qui s'attache à toute œuvre née de la jeunesse de l'homme, m'a, de bonne heure, fatigué des illusions des sens !
— Ah! oui...
— Ecoutez encore : trompé par les femmes, je me suis lié à Dieu ! . . .
— Oui!
— Ecoutez ! écoutez : je ne vous offrirai donc pas le brillant appât d'une alliance impossible désormais; car par excès de passion peut-être, j'ai , avant qu'ils soient morts, enseveli mes sens dans la livrée des ermites séculiers.
— Oui ! ... je comprends !
— Me voici, à trente ans, ce printemps de
l'homme, veuf, sans avoir jamais pris épouse...
— Hélas !
— Pénitent des femmes sans avoir péché contre les femmes !
— Hélas !
— Reclus dans la solitude, sans avoir pour cela renoncé au monde...
— Hélas ! pauvre jeune homme !
— Et partout sur mes pas, c'est exubérance de vie, chez moi, drapée du suaire sous lequel je me suis travesti!...
— 0 mon Dieu !...
— Cet homme que vous pouvez voir, si vous jetez un regard jusqu'à lui, haletant devant vous, à la vue de vos charmes ; eh bien ! il n'est plus , sous son enveloppe juvénile et ardente, qu'un moribond à la vie; glacé comme un septuagénaire qui ne doit plus regarder une femme que du regard de l'ame; qui ne la doit plus toucher que du doigt de la réserve; qui ne lui doit plus parler que des lèvres de la chasteté et de la pudeur!
— Oh!..
— Cet homme, quelques uns le nomment
bâtard d'Orney, d'autres l'appellent tout simplement monsieur le comte, cet homme, vous pouvez le nommer votre chevalier; c'est moi!
— Oui, tout à l'heure..» ces manans...
— Cet homme, vous pouvez le croire votre ami! car il a besoin de vous, cet homme, comme vous avez eu de lui besoin tout à l'heure; ce septuagénaire juvénile, ce cénobite mondain, il sent là, au cœur, que vous êtes appelée entre toutes pour devenir sa compagne, sa sœurL.
— Oh! mon doux seigneur!
— 11 sent que ce qui lui reste d'existence est accrochée à ce qui vous reste de jours à vivre !
■-**• Hélas !
— Soyez donc mon ange tutélaire, le génie consolateur de ma vie passée, l'étoile propice à ma destinée future!..
i\ <*+ Mon doux seigneur !
— Oh ! venez près de moi, et vous serez respectée, venez», et vous trouverez, dans me» égards, dans mes soins assidus etprévenans, la compensation aux plaisirs exclusifs de votre
vie errante, venez, et dans mon boudoir retiré vous rachèterez, par mon cœur, les beautés variées des longues routes que vous parcouriez !
— Hélas ! Hélas !
— Venez î et dans la solitude de ma demeure, vous rencontrerez peut-être ce que tous vos longs voyages ne vous fourniront pas! un cœur vrai, qui cherche en votre cœur à rencontrer son semblable ! Oh ! venez ! venez î
— Mon doux seigneur...
— Venez, jeune fille! car vous devez savoir aimer, vous, qui savez si bien faire qu'on vous aime !
— Monseigneur...
— Vous devez chercher aussi à compléter votre nature , qui est simple en ce moment; vous dont la nature est l'indispensable complément de mon être ! venez ! vous serez bénie tous les jours de votre vie*.
— L'heure arrive, monseigneur...
— Venez donc si vous voulez rester chaste, car avec moi il faudra l'être ; venez si vous
savez être fidèle, car sachez-le d'avance: du jour où vous aurez consenti à partager mon toit, ma vie entière sera à votre discrétion ; mais il faudra que votre cœur soit tout entier au mien. Du jour où vous aurez dit au bâtard d'Orney: Je consens à vivre votre compagne, de ce jour il vous faudra garder une fidélité égale à celle que l'Église recommande à toute femme qui prend époux...
— Je suis libre, mon doux seigneur ; je voyage à travers le monde infidèle, fidèle à mon guide...
Mais le jeune comte, qui n'entendit pas plus cette réponse de l! inconnue qu'il n'avait, depuis qu'il parlait, entendu celles que Sarhetta avait voulu faire, et qu'il interrompait toujours, ajouta avec importance: ..
— Car à qui aura donné toute son ame, il ne faudra pas moins que toute une ame et toujours ; or, vous ayant donné la mienne , j'exigerai la vôtre I
— Mais, mon doux seigneur..
— Oh ! sans cela , je vous le dis en vérité , n'entrez jamais sous mon toit, ne soyez ja-
mais la compagne du solitaire bâtard , car du jour où vous aurez été infidèle, voyez-vous , du jour où seulement vous aurez été légère , eh bien ! de ce jour là vous seriez perdue., perdu avec l'homme que vous m'auriez préféré!
— Ne comptez pas sur l'étrangère, monsieur le comte, car déjà le soleil est levé audessus de l'horizon, son oreiller, et avant qu'il ait achevé sa course diurne, il faudra que j'aie pris congé de la ville qui porte pour armes : d'argent au lion de gueules surmonté d'un chef de Bourgogne ancien, bandé d'or et d'azur de six pièces à là bordure de gueules.
— Oh ! que dites-vous? jeune fille !
— Oui ; car Simon-Luc va venir , et moi je me lèverai pour le suivre...
— - J'entends; mes conditions épouvantent vos prévisions déjeune fille; ma franchise effraie la mobilité de vos affections. .
— Monseigneur. . .
— Comme toutes les autres femmes, vous avez un cœur fait pour voyager sur le grand
chemin des liaisons clandestines, n'est-ce pas. . .
— Je vous jure..
— Oh ! j'entends, j'entends le sens de ces paroles que vous venez de me jeter sur le cœur : « Avant que le soleil ait achevé sa course diurne, il faudra que j'aie pris congé delà ville d'Autun... »
— Pourquoi voudriez-vous que je vous disse: Je ne serai qu'à votre affection, à vous?
— Pourquoi?
— Vous , qui avez promis de n'aimer aucune femme , et qui m'aimez aujourd'hui jusqu'à vouloir que je n'aime que vous,... vous seul !...
— Oh ! dans cette expression de mon cœur il y a tout mon avenir; dans l'expression de ta bouche, il y a aussi tout le tien...
Et le jeune comte accompagna ces paroles d'une mordante parenthèse de sarcasme qui ne parla que sur ses traits.
— Pourtant, monseigneur.
— Non, jeune fille, je te le dis, reprit le jeune comte un peu radouci , non , dans cette
— Îi4i> — expression de mon cœur, il ne faut pas voir la parole vulgaire du cœur des autres hommes ; voyez -vous , Sarhetta , ça serait la mal apprécier.
— Hélas !
— Bâtard deux fois en ce monde, par le cœur et par le sang; bâtard par le fait de mes parens , bâtard par le fait des femmes , j'aimerai comme une mère celle qui m'adoptera une fois ; et , vous le savez bien , sa mère, l'enfant l'aime toujours !
— Vos discours renferment bien en eux quelque justesse... mais...
Comme elle disait ces mots , un valet du palais épiscopal vint , qui fît signe à la jeune fille de s'approcher plus près de la grille. Sarhetta se releva avec précipitation sans prendre même le soin d'achever sa phrase. Le jeune bâtard Michel d'Orney, sans chercher à en trop approfondir le sens, laissa cependant retomber sur sa poitrine sa tête fatiguée , se contentant de suivre des yeux la jeune Sarhetta. Celle-ci , qui venait d'entendre dans quelques mots du valet , toute la mission dont ce dernier était
chargé pour elle, laissa aussitôt aussi , retomber sa tête sur sa poitrine et le regarda s'éloigner sans lui répondre un seul mot... Alors le jeune comte Michel d'Orney reprit courage; il voyait l'inconnue souffrante, il pouvait la consoler de la voix et du cœur, il s'approcha donc d'elle et lui dit :
— Un valet est venu vers vous , Sarhetta ?
— Oui , vous avez vu.
— Que vous a-t-il appris ?
— Hélas!
— Parlez?
— Oh! monseigneur...
— Qu'est-il venu vous dire? vous êtes triste comme je l'étais tout à l'heure.
— Que je suis malheureuse !
— Ainsi que la mienne, votre tête est retombée brûlante sur votre sein attristé.
— C'est vrai.
— Oh ! il faut que, comme à moi , on vous ait enlevé un bien que vous aimez comme celui que vous me faisiez perdre.
— Cela est vrai ; il est des mots qui meurtrissent l'ame et la mettent à vif aussi cruel-
lement que la massue de l'homme d'armes meurtrit, ensanglante et broie le crâne du vaincu.
— Oh! comptez-moi voschagrins, vous qui vouliez m' affliger, et je vous consolerai.
— Mon doux seigneur...
— Dites-moi vos douleurs , et je les apaiserai 5 car c'est tout plaisir pour celui qui aime de raviver l'objet qui lui est cher.
— Hélas! monsieur le comte...
— Découvrez-moi vos blessures , vous qui avez cherché à me blesser, et j'appliquerai dessus le baume de mon amour...
— Mon pauvre Simon-Luc !
— Qu'est-ce? Sarhetta; parlez , oh parlez !
— L'épreuve du feu et de l'eau...
— Que dites-vous?
— Est ordonnée contre Simon-Luc.
— Grand Dieu !
— Oh ! ils veulent donc me laisser seule sur la terre... oh!
— Que veulent dire ces paroles ?
— Elles veulent dire, monsieur le comte , que mon guide est arrêté- qu'on l'a mis au
secret , comme prévenu de sorcelleries.
— Oh! pauvre enfant.
— Et que, sous huit jours, il sera soumis à la torture publique, pour prouver son innocence.
— Soumis à l'épreuve publique du feu et de l'eau , dites-vous?. . .
— Oui , ce valet vient de me dire qu'il serait inutile de l'attendre davantage.
— Se peut-il?
— Oh ! ie suis bien malheureuse.
— Eh bien ! écoutez, Sarhetta.
— Monseigneur !
— Voulez-vous être à moi; et votre guide vous sera rendu.
— Quoi! vous pourriez le sauver?
-Oui.
— Le faire sortir de ce cabanon doré, où il va languir pendant huit longs jours.
— Ce n'est pas cela.
— Quoi donc ?
— Au jour de l'épreuve , je puis le faire sortir triomphant du feu et de l'eau , et faire qu'il soit déclaré innocent.
— Oh! vous êtes mon bon ange, vous!
— Sarhetta!
— Tout à l'heure j'étais la risée et le jouet de ces manans repus de boisson, et vous êtes accouru me tirer de leurs mains.
— C'est mon cœur qui a fait cela!
— Et maintenant que vous me voyez poursuivie en la personne de mon père d'adoption, vous êtes encore là, auprès de moi, pour me tendre la main et me dire : « Sois sauvée ! »
— C'est encore mon cœur qui accourt vers toi !...
— Oh ! vous êtes un envoyé du ciel sur les pas de l'inconnue! Cela est bien à vous, mon beau seigneur , d'être généreux de la sorte ; vous en aurez votre récompense ! . . .
— Un mot de votre bouche me la donnera !
— Comment ?
— Voulez-vous être ma sœur? comme je vous le demandais ; le voulez-vous ?
— Sauvez mon père ; après nous verrons !
— Eh bien ! si je vous le conserve, que me donnerez-vous pour sa rançon?
— Oh ! alors !... alors ma reconnaissance,
mon cœur... que sâis-je, moi? je vous rendrai ce que vous demanderez de moi.
— Non ! ces paroles sonUrop vagues, elles ne peuvent me suffire! Il faut que vous me promettiez une récompense déterminée, ou j'abandonne votre guide à l'épreuve terrible du feu et de l'eau!...
— Eh bien ! qu'exigez-vous de moi ?
— Un simple échange !
— Lequel ?
— Que vous vous gardiez toute à moi pour la vie que je vais lui conserver !
— Oh! mon doux seigneur...
— Voulez-vous mêle promettre?
— Je ne sais... mais.-.
— Le voulez-vous ? choisissez!
— Oh! mon Dieu! mon guide! ma liberté !
— Mais sa vie!
— Mon cœur !
— Mais l'épreuve !
— L'épreuve! oui!... Oh ! j'attends que vous parliez !
— C'mt moi qui attends!
— 2oi —
— Oh ! je voudrais que vous descendissiez en mon arae, vous verriez ! . . .
— Vous, descendez un moment dans la prison de votre guide !
— Oh ! c'est horrible ! . . . Oui ! . . . Je ne sais plus ce que je dis ! Ma tête me fais bien mal 1
— Sarhetta!
— Oh! pitié! pitié de ma souffrance !
— Sarhetta, voici votre situation tracée en deux mots : perdre votre guide que vous aimez , ou le sauver en récompensant un homme qui vous aime; c'est garder deux cœurs à la fois.
— Oh ! oui , vos paroles sont la vérité car elles frappent caressantes sur mon ame !
— Promettez donc devant la prison qu'habite votre père, que vous serez à celui qui vous rendra à son affection.
— Eh bien ! puisque c'est Dieu qui , sans doute, le veut ainsi, que sa volonté soit! »
La jeune inconnue levant alors la main droite vers le ciel , le bras tendu du côté de l'hôtel de l'évêque, prononça à haute voit, d'un air inspiré, ces mots, qui allèrent ré-
sonner dans le cœur du jeune comte Michel d'Orney, comme les sons d'un orgue sous les arceaux d'un temple chrétien !
« Je jure dieu, moi, Sarhetta l'étrangère, et par toi mon père, devant la prison où tu pleures , de devenir la compagne, la sœur de celui qui te sauvera !... Je le jure devant Dieu qui est partout , et devant l'homme qui m'écoute, représentant tous les hommes , et qui enregistre dans son souvenir chacune de mes paroles ! . . .
— A merveille , jeune fille ! Dieu et les hommes ont reçu ton serment; tu seras à moi , car par moi ton père sera sauvé !
— Gomment ferez-vous, mon doux seigneur ?
— C'est là mon secret, aujourd'hui ; demain ça sera le nôtre ! Reviens près de moi vers l'heure du Benedicite de cette journée , je serai en mon hôtel de la rue Tourne- Mouton. »
Et le jeune bâtard Michel d'Orney , trop ému déplaisir pour soutenir plus long-temps la vue de la femme qu'il croyait conquise à sa
vie, lui serra éloquemmenl la main avec cette pression magnétique qui, comme un courant électrique , communique l'étincelle de l'ame d'un être à un autre être, et le frappe soudain comme lui-même est frappé.
tïïB'ïi!
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