LE MANDEMENT
N'est-il pas dans l'essence de l'homme t de Ton loir posséder tout ce qu'il admire.
( G. Sand.)
Le jeune comte d'Orney venait de quitter Sarhetta , et entraîné avec force par les mille pensées, confus, et à la fois étourdissans qui naissaient de son amour et de la rencontre de la jeune fille, aussi bien que du contrat sy-
nallagmatique qu'ils avaient juré sur parole verbale, il suivait, d'un air hagard et hébété, les sinuosités des rues qui conduisaient de l'hôtel épiscopal, situé selon la coutume, à la gauche de la cathédrale, à sa demeure à lui , situé comme on sait, rue Tourne - Mouton ; jeune homme plein d'enthousiasme et d'amour, il sentait à la réflexion qu'il venait de s'avancer trop peut-être dans ses promesses, et pourtant une secrète voix lui disait qu'il avait bien fait d'agir de la sorte , car il existait dans Autun une vieille mendiante connue de tous, dont la scienee ignorée du vulgaire lui était à lui particulièrement certaine déjà , et il comptait sur les ressources inépuisables de ses recettes contre tous maux, pour arriver à la réussite de ses projets dans l'affaire de Sarhetta, l'étrangère. Toutefois, une double pensée bourdonnante ronflait dans son cerveau et hurlait de manière à le rendre fou, si une autre idée aux formes gracieuses et séduisantes ne fût venue soudain passer sa main consolatrice et caressante sur les terreurs que son aînée y avait engendrées. C'é-
taient:la première, la crainte de perdre à toujours ; la seconde : l'espoir de posséder bientôt Sarhetta ! quoi qu'il en soit le jeune amant de l'inconnue se trouva, après avoir beaucoup marché, porté dans sa chambre sans savoir comment et depuis quand il y était entré. A ce moment sept heures sortaient de toutes les bouches des crieurs de jour qui, échos du sablier, ce muet messager du temps, annonçaient à large criée la régulière évolution des heures.
Mais à peine le jeune passionné d'amour se fut-il reconnu dans son hôtel, qu'un besoin de sortir, vague et pour cela non moins pressant, le poussait par les épaules dans la rue, et il obéit. Comme instinctivement attiré par un charme, il reprit le chemin qu'il venait de suivre et revint à pas de course vers l'endroit où il avait quitté l'orpheline ; du plus loin que ses regards purent pénétrer dans l'espace, il aperçut Sarhetta , qui debout au milieu du parvis , les deux bras pendans et les mains croisées , la tête abaissée sur la poitrine, cherchait à sonder la profondeur du
— 2JS« — secret qui la macérait ; mais rebelles à son invitation, les pensées fuyaient dans sa tête, et disparaissaient en se fondant dans la nouvelle atmosphère brûlante où elles se consumaient, comme la fumée qui s'élance d'un toit isolé dans la campagne est bientôt absorbée par l'air quand règne l'été brûlant.
A la vue de tant de beautés et de tant d'angoisses, le cœur du jeune comte bondit d'amour et de souffrance; car* élevé par ses premières liaisons dans la science du désenchantement, il n'en avait pas moins pour cela gardé un cœur compatissant, que tous les divers frottemens humains n'avaient pu émousser ni flétrir. Aussi, il s'apprêtait à venir trouver la jeune fille et à la protéger par ses soins, dans l'isolement qui l'entourait, quand soudain retentit, sous le portail de l'église métropolitaine, la voix mesurée et sonore du bedeau , venant crier un mandement du nouvel évêque.
Tous coururent pour entendre faire cette lecture, Sarhetta suivit les autres, le jeune comte suivit Sarhetta.
Alors, déployant au milieu de ce peuple assemblé en silence , la minute de l'acte pastoral, le bas officier, à la robe \iolette, chargé d'une livrée écarlate passepoilée de velours noir, se mit à publier la teneur du mandement, ainsi conçu :
« Mandement de monseigneur l'évèque d'Autun à ses fidèles. »
Et a cet endroit étaient frappées sur le parchemin les armes de Renaud de Maubert,qui étaient d'or cantonnées de gueules avec , à chaque canton, une tête de sanglier lampassé d'argent qui était de Mauberl.
Le bedeau n'y prit attention et continua en disant :
« Renaud de Maubert , par la miséricorde « de Dieu et la grâce du saint-siége aposto- « lique ,
« Évêque d'Autun, « Au clergé et aux fidèles de notre diocèse, « Salut et bénédiction.
« Notre cœur a saigné et le froid est entré « dans nos os à la seule pensée que le premier « acte de notre pacifique ministère devait
« devenir un acte de sévérité, lié à un grand « acte de justice publique et disciplinaire ;
« Mais les conciles, les synodes et les « grandes assemblées ecclésiastiques trop « souvent alarmés des relations que Satanas « entretient avec ses humains suppôts, ayant « voulu par des épreuves de haut éclat s'as- « surer à toujours et sûrement de la culpa- « bilité des ame contre qui de si hautes ac- * cusations pourraient être portées, ont « voulu rassurer pleinement les âmes séden- « taires au giron de l'église;
« Et cependant, malgré les mesures prises « par les délibérés ecclésiastiques, des hommes « frappés de l'esprit de Satanas ayant conti- « nué et continuant d'entretenir secrètement « commerce avec l'esprit des ténèbres;
« Et nous Renaud de Maubert , évêque « d'Autun, ayant appris de science certaine « que l'un de ces hommes soupçonnés trop « souvent à juste raison d'être coupables de « tels méfaits, avait, il y a seize années en- « viron, tenté ses affreuses menées sur la « personne même de l'un des gens à notre
« solde , et que cet homme ayant osé se pré- « senter hier, jour de notre installation, sur € la place du Parvis, au milieu de nos ouailles, « avait été reconnu au timbre dejsa voix sata- « nique par celui là même qu'il avait voulu « livrer à Satanas ;
« Savoir faisons à tous :
« Qu'en conséquence avons ordonné et « ordonnons , conjointement avec notre offi- « cial avec lequel nous en avons conféré ,
« Que le nommé Simon-Luc, pèlerin-voya- « geur, passant en notre ville épiscopale, sera « soumis à l'épreuve du feu et de l'eau sur « la place du Parvis, pour témoigner per- « sonnellement de son innocence, ou être « duement convaincu et puni. Le tout à hui- « taine!...
« Donné en notre palais épiscopal d'Au- « tun, sous notre seing, notre scel, et le « contre-seing de notre dit officiai ! »
« Signé : Renaud de Maubert.
« Et plus bas, « Par mandement de monseigneur.
« \illanus (le Villain). »
Quand cette criée fut finie , toute la foule des assistans se mit à vociférer d'une voix unanime et forcenée :
— Yive monseigneur !
— A sac le maudit î
— Au feu le garou!...
— A l'eau le crocodile l
— A sac! à sac!
— C'est un juif!
— C'est un damné!
— G'est un turc de là-bas l »
— C'est un hérétique!
- C'est un suppôt de Satanasî
— A sac l à sac !
Et les uns batifolaient d'aise, les autres riaient comme des bienheureux et applaudissaient d'avance à ce beau spectacle promis; ceux-ci maugréaient encore contre le maudit, tandis que ceux-là le condamnaient dans leurs sots discours; tous s'acharnaient, chiens voraces, a dépecer cette friande curée jetée en holocauste à leurs superstitieuses croyances, à leur fanatique appétit! Mais une femme! une seule attentive à tout ceci gar-
dait le silence pour les autres; cette femme habituée à lire dans les visages la situation de l'ame des passans qui souvent lui jetaient l'obole, cette femme ne put se défendre d'un pressant mouvement de compassion et de généreuse sollicitude pour un être qui était là devant elle et qu'elle voyait souffrir. Cette femme, c'était la mendiante du porche de la cathédrale, c'était Marie-Mère , qui voyait là une jeune fille inconnue, à tous indifférente, qu'un profond découragement venait de saisir à l'ame. Alors la mendiante du porche qui recevait le denier du riche, et celui du pauvre, se trouva seule à offrir à l'infortunée enfant l'obole de la compatissante sollicitude, qui rejouit si avant dans Famé, l'être qui en est le motif! Elle lui tendit une main secourable dans son cœur; mais cette main, la jeune Sarhetta ne la voyait pas , elle n'en sentit pas toute la magique puissance ! Aussi restai k-elle là l'enfant, affaissée sous le poids de ses craintes mortelles, car ingénue et rationnelle, elle se disait i « Mon guide est innocent; mais l'hoftfiiie est de chair et mon guide cédera à
l'épreuve du feu ou à celle de l'eau ! Et l'innocent reconnu coupable se verra flétri d'une condamnation comme un bohémien infâme! »
A cette pensée elle ressentait un grand ébranlement de toutes les forces de l'ame et du corps. La tête faillit à ses jambes , elle tomba évanouie sur les degrés de l'église.
Le jeune comte qui avait suivi toutes les fluctuations de cette jeune infortunée, accourut pour la secourir 5 mais il arriva trop tard! La mendiante avait vu l'étrangère et déjà elle lui prodiguait ses soins! Cet évanouissement dura peu chez Sarhetta ; tant la vie a de puissance à cet âge ! Seulement accablée par le souvenir encore saignant de ce qu'elle venait d'entendre , elle resta quelque temps assise sur les degrés de la basilique chrétienne, ne voyant rien, n'entendant rien de ce qui agissait ou bourdonnait autour d'elle !
Aussi le jeune comte d'Orney, saisissant avec avidité l'occasion favorable, s'accrocha à la mendiante de toutes les forces de sa parole renforcée du malheur pour lequel il
intercédait. Aussi, s'adressant à la vieille du porche, il lui dit:
— Lui serez -vous en aide? en montrant Sarhetta, si quelque grand malheur lui arrive?
— Pourquoi cela, mon jeune seigneur?
— C'est que cette jeune fille est étrangère, et que sa famille n'est pas là !
— Quelle est donc sa famille?
— Inconnue peut-être; sans doute honnête!
— Vous semblez en parler comme si vous la connaissiez !
— Je l'ai vue hier et ce matin ; voilà tout!
— Avec indifférence?
— Je ne sais pas mentir; or je ne puis dire oui!
— C'est bien ! mais que puis-je faire pour elle! moi, mendiante sous le porche?
— Si la mendiante du porche veut s'unir au comte, ils pourront lui être utiles!
— Peut-être?
— Assurément! bonne vieille...
— Je veux bien la servir de tout ce qui est en mon pouvoir !
— Cela me suffit !
— Mais vous, mon doux seigneur?
— Avec votre aide et celui de Dieu, cette jeune fille sera sauvée !
— Je vous attends, beau cavalier, et vais continuer ma prière,
— Et moi, je saurai bientôt vous instruire î
— Je suis ici tout le jour.
or Je le gais! mais ce soir quand vous regagnerez votre asile, le jeune cavalier qui s,e trouvera, sur votre passage, sera moi.
— Savez -vous donc que je demeure d#ns le palais de messire Renaud de Maubeft?
tq- je le sais !
— D'où savez -vous cela?
— Pour avoir déjà eu affaire à vous
— Affame à moi ! en quelle circonstance?
Le jeune comte se pencha vers la mendiante, et lui dit basa l'oreille quelques mots que personne n'entendit. La vieille fit de la tête un signe dlinlelligânde^ : iViii^A -
Et ayant relevé sur lui son regard un moment cloué sur la terre, elle le considéra d'un air de curiosité véritablement éloquente, et lui dit tout haut avec un accent où régnait sa reconnaissance.
— Oui , il y a de cela douze ans.
— Douze ans. Oui.
— Comme vous avez changé depuis ce temps-là !
— J'avais seize ans alors !
— C'est juste! l'adolescent imberbe a pris moustache , le frêle et fluet enfant s'est logé dans des épaules d'homme : vous étiez faible, vous voilà fort !
— Fort î hélas !
— Une seule chose sans doute n'a pas changé en vous ?
— Laquelle ? bonne vieille.
— Votre bon cœur.
— Quand le cœur est-il bon? hélas!
— Lorsqu'il vient en aide au malheur.
— Alors, nous jugerons de la bonté du vôtre bientôt.
— J'attends votre confidence.
t— Et moi, votre participation.
— L'une ne fera pas défaut à l'autre.
— Au revoir.
— Je suis votre servante. i»l Et le jeune homme s'éloigna, la mendiante regagna son escabelle, et quelques minutes après Sarhetta se dirigea du côté de l'hôtel du comte, cassée, triste, mi-morte !
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