LES GLAS
Point de bien ni de mal pour Dieu, ni en physique ni en morale.
(VOLTAIRB,)
Vers F heure des laudes, l'heure qui cuit matines, Sarhetta s'éveilla, et courbaturée encore par la fatigue de ses jeux d'amour avec Renaud de Maubert , elle voulut étendre les bras pour les détirer; mais elle sentit un obs-
— I8tt — tacle, et croyant que c'était la main de son amant qui retenait son bras, elle se leva lentement sur son séant, et porta l'autre main à son poignet verrouillé comme pour le dégager... mais sentant un corps froid sous son toucher, elle jeta, de frayeur, un cri perçant. Renaud, éveillé en sursaut par l'exclamation de sa jeune et belle maîtresse , voulut étendre les bras en se levant; mais son poignet droit entraîna le poignet gauche de Sarhetta... lui aussi poussa un cri strangulé par la terreur.... Alors, Sarhetta , épouvantée, l'œil hagard, la bouche béante, le front plissé, la peau livide, regardait sans parole comme sans voix le jeune évoque, qui, sans voix et sans parole la regardait épouvanté, la peau livide, le front plissé, la bouche béante et l'œil hagard. Ce muet entretien des deux mm avait en soi , quelque chose d'infernal ! le silence de l'in, son expression muette, son anéantissement, sa torpeur, n'avaient <l que le silence , l'expression muette , l 'anéantissement, la torpeur de l'autre. Jamais d<n\ êtres humains ne s'étaient, par réaction, tr«m-
vés dans la condition atroce où ils étaient enlacés tous deux.
— Comment fuir? disait Sarhetta.
— Où me cacher? pensait le jeune prélat.
— Oh ! je suis perdue...
— Oh ! je suis marqué d'infamie...
— Je l'ai perdu avec moi!... lui , si beau, si bon!...
— Ils vont me mettre en jugement!...»
Et tous deux, en même temps, traduisaient en paroles mal articulées leurs pensées intérieures, se répondaient sans s'interroger, s'interrogeaient sans se répondre
— Oh ! fatalité!
— Malédiction de ma destinée!
— Damnation sur mon amour pour lui!
— Anathème sur ma faiblesse pour elle!
— Mon amour l'aura conduite à l'infamie.
— Fatale passion ; moi qui y rêvais bonheur.
— 0 mon Dieu !
— Oh! la fatale indulgence; maudit induit!
— Que va dire mon guide ?
— Que pensera mon diocèse ?
— Que pensera le bâtard d'Orn» \ .'
— Que dira le chapitre?...
— Il me répudier a
— Ils vont me traîner dans un cachot I moi qu'ils ont placé sur le siège épiscopal.
— Et Simon-Luc m'abandonnera —
— Les mêmes qui accoururent à ma rencontre, portant croix et bannières hautes, pour me complimenter, encensoir au poing pour m'encenser, vont me flétrir de leurs paroles moqueuses, de leurs voix accusatrices , de leurs dédains sardoniques.
— Et je serai seule en ce monde.
— Et je serai condamné.
— Oh ! c'est ma première halte depuis ma naissance.
— C'est, depuis mon installation, mon premier péché mortel.
— Hélas! et elle sera marquée par la Bétrissure.
— Et il sera puni par un châtiment humain, terrible et exemplaire... oh!
— Oh! mais c'est lui ! . . . cos\ lui surtout. .
— El cette pauvre jeune 11 île...
— Lui mon beau prélat d'amour... lui Renaud, mon amant... oh!
— Demain à l'heure où je dis ma messe, mes ouailles habituées , arriveront fidèles et pieuses devant l'autel , et moi!... moi; comment y aller avec cet acolyte!... oh!...
— A l'heure du réveil... quand demain Michel d'Orney viendra dans ma chambre, inquiet de ma nuit passée... oh! que dira-til quand il trouvera ma couche vide! oh'...
— La loi canonique est implacable déjà; sous la main de la jalousie, elle deviendra impitoyable et sanguinaire au premier chef...
— Michel d'Orney si jaloux avant le soupçon, que sera-t-il avec la preuve !...
— Car moi évêque, j'ai trahi mon serment fait à Dieu et aux puissances spirituelles!...
— Moi sa protégée, qui lui avais juré chasteté, et amour constant... Je vois son visage sévère me repousser avec mépris; j'entends sa voix terrible porter accusation contre moi!
— Ils vont, dans leur zèle implacable, écrire au Pape les autres... Ils vont mander un légat à Innocent VI; et Innocent VI, en-
verra un légat avec mission de me dégrader! . . . oh! voilà donc la condition de l'homme icibas! faiblesse, alternatives, évènemens... Sarhetta ! Sarhetta !
— N'appelez pas Sarhetta, mon beau seigneur...
— Sarhetta, tu m'as perdu!...
— Oh ! je vous aime, mon bel amant , et je me suis perdue pour vous et avec vous !
— Sarhetta, demain il fera jour.
— Oh ! le jour affreux ! il luit déjà ! . . .
— Oh! le jour!., le jour!... que n'était-ce hier mon dernier jour! Us savent donc tout! . .
— Oh ! ils sont donc bien habiles vos prêtres, pour avoir trompé la vigilance de Simon-Luc!
— Dieu récompense ainsi les ministres prévaricateurs; Sarhetta! femme! tu m'as flétri !
— Oh! je vous ai aimé; je vous aime!., dussiez-vous me traîner par les cheveux tout le long du chemin de la vie, je vous aimerai... Renaud!... mon amant!... mais moi au>M : ne vont-ils pas huer mon nom; ne vont-ils
pas traîner mon corps, ce corps qui n'appartient qu'à toi , dans la fange de leurs risées! oh!...
— Sarhetta...
— Mon beau Renaud d'amour I
— Va-t-en!...
— Oh!
— Le jour vient. . . Va-t-en ! . . .
— Et la chaîne de fer... et ces menottes!...
— Oui, la chaîne est de fer; et les menottes aussi !... la chaîne est forte et les menottes sont cadenassées... oh !...qu'ai-je donc fait de mal aux hommes pour que les hommes me perdent ainsi sans commisération, sans scrupule?...
— Pourtant vous n'avez pas mal usé de votre puissance, vous !
— De ma puissance spirituelle; non! oh!
oh! mais de ma puissance temporelle!... oh!
mais le temps!... le temps amortit l'injure!
Ceux que j'ai abaissés ont dû me.pardonner,
car je ne suis plus le seigneur comte, haut
justicier en mes terres... Je suis évêque t. 2 13
d'Autun; voilà tout... Sarlietta, il faut fuir!...
— Ensemble, oh!...
— Ensemble , oui...
— Je le veux bien... Venez!
— Mais sortir d'ici; comment sortir d'ici?..
— Et sortons... sortons!...
— Mes gens vont me voir, car la grille est fermée, et le gardien, en m'ouvrant, nous verra fuir tous deux!... »
Et en disant ces paroles le jeune évêque voulut lever les bras en signe de détresse ; mais la chaîne qui l'amarrait au bras de la jeune fille , sembla crier avec un grincement terrible : Non ! il faut rester là !.. .
« Oh! s'écria douloureusement Renaud, toujours ces menottes... toujours cette fille!..
— Oh! monseigneur... Cette fille c'est la Sarhetta... la femme que vous avez gorgée d'amour!
— Oh ! sois maudite !
— Monseigneur...
— Sois damnée avec ton amour!...
— Renaud, je suis Sarhetta...
— Damnée, toi qui m'as perdu!...
— Damnée... damnée... je le serai... je le suis puisque votre lèvre a pu m'envoyer une parole de colère. . . damnée je le suis ! . . .
— Tu seras fouettée sur la place publique...
— Oh !
— Oui, pendant qu'ils me dégraderont...
— Grâce!... «t ;,;•
— Sois maudite!...
— Oh ! si je dois subir leur justice, ne me faites point porter votre colère...
— Je te hais, magicienne infernale!...
— Magicienne! moi...
— Je te chasse; fuis, impure prostituée...
— Assez!...
— Arrière !
— Pardon ! oh ! pardon ! mon cœur est à vous , mon corps est à vous seul, ma vie est à vous tout entière... mais je ne suis point une fille déhontée.
— Va-t-en, te dis-je!
— Oh ! je suis si bien près de vous ! . . .
— Sors de cette alcôve , où la prière seule avait droit d'entrer avec moi... »
Et Renaud la repoussa avec force; mais, comme il retirait sa main, il ramena vers lui, liée qu'elle était, la main de Sarhetta, avec la môme force qu'il avait mise à la rejeter... Et la jeune fille répliqua :
« Oh ! ce lien qui nous enchaîne tous deux , forcément , devrait vous rappeler ceux qui nous unissaient tacitement hier de notre plein vouloir.... vous voyez bien que je ne puis fuir.
— Et cela te plait , peut-être. . .
— Monseigneur. . .
— Car peut-être es-tu venue vers moi , dépêchée par un ennemi caché. . .
— Oh! Renaud... mon beau prélat...
— Peut-être fus-tu sa complice et son instrument de haine....
— Oh!...
— L'outil aux mains de sa vengeance...
— Hélas 1 ajouter l'outrage au malheur qui me frappe... c'est mal...
— Sarhetta...
— C'est bien mal...
— Enfant...
— Je vous aimai... je vous le dis... j'allais mourir... vos caresses m'ont sauvée...
— Mon amante....
— Et voilà que vous dites que je suis votre ennemie , une coupable , une maudite , une mauvaise fille, perdue de corps et d'ame — oh ! c'est mal... très mal... »
Et la pauvre jeune fille se trempa dans ses larmes pour effacer les injures de son amant désespéré. Renaud qui l'aimait aussi , et qui ne l'avait outragée que dans le désespoir de son sort, voulut se tourner vers elle, pour la consoler d'une parole , d'une caresse peutêtre, mais toujours la même maudite chaîne de fer criait à ses oreilles l'accusation qui allait suivre; et à cette parole de fer, Renaud se sentait froidir, oubliant tout, dans le vaste univers , excepté son siège, excepté sa faute , excepté le pape qui allait le dépouiller, excepté ses juges qui allaient l'envoyer sur l'échafaud pour le dégrader. Alors sa tête tourbillonna dans un déluge d'affreuses prévisions; tout son sang se congela sur son cœur, et le malheureux retomba sur son chevet, brisé, fias-
que, anéanti. Sarhetta elle} restait sur son séant, échevelée, pâle, terne, abattue, la tête roulant sur sa poitrine, les larmes dans ses yeux , le désespoir dans son cœur, la mort dans son ame
Mais tandis que l'imprévision de toute chance clouait le jeune évoque à son malheur, tandis qu'il oubliait dans le désespoir ce que le lendemain pouvait amener avec lui, tandis que, dénué de tout secours, il n'avisait à aucun moyen de délivrance , tandis qu'il se débattait dans sa léthargie, la vengeance, elle, marchait à pas de géant vers son but.
Michel d'Orney, que l'évanouissement avait tenu pendant plusieurs heures sous sa chaîne de glace , était revenu à lui... Je ne sais comment il se fit qu'il avait perdu le souvenir de la chose même qui lui avait ôté la conscience de son être, mais aussitôt qu'il put se relever et marcher, il se dirigea droil du côté des tours, vers l'habitation du sonneur. Le jour pointait à l'orient... Le bâtard frappa avec force il appela... Le <arilioim< ni • encore endormi, accourut et passa lu tête
à la lucarne qui donnait à sa demeure , pendant la journée, une parcimonieuse lumière.
« Qui va là? demanda le valet d'église.
— Holà! vite, au branle, s'il vous plaît....
— Pourquoi cela, je vous prie?
— Pourquoi?...
— Oui ; la nuit n'est point encore finie , et il ne se fait pas six heures du matin...
— Au branle, te dis-je !
— Au diable! vous...
— Sonneur!...
— Passe, manant...
— Rustaud... ne sais-tu donc pas la nouvelle?...
— Non... je dors encore...
— Eh bien ! pour t'éveiller, éveille tout le chapitre; car un grand malheur est arrivé à notre évêque...
— Un malheur , dites-vous ?
— ,Oui.
— Et lequel ?
— Sonne toujours!...
— Mais encore...
— Monseigneur d'Autun est en danger <n ce moment... et il faut que le chapitre semble; car peut-être que inessire Renaud n'ira pas jusqu'au jour.. .
— Quoi !... notre... bon... pré...lat!...
— II est à l'agonie, et il a passé une nuit très orageuse! »
Le earillonneur ne prit que le temps de passer ses chausses, et deux minutes après il était pendu sur son câble tintant le carillon d'alarme comme en un jour de détresse... Le vicaire de garde dans la sacristie accourut , étonné du branle qu'il n'avait pas ordonné.
« Que faites-vous ainsi, maître Jacques?
— Je donne l'alarme !
— Je le vois bien , et c'est dont je ne me réjouis, mon maître sonneur...
— Je vais vous dire, monsieur le vicaire...
— Etes-vous fou ?
— Nenni !
— Ou enragé pour sonner l'alarme à cette heure de nuit où tout est tranquilllr dans Autun?...
— Tranquille... tranquille... dans Autun : m Oui.
— Nenni!... et je ne. suis ni enragé ni fou, monsieur l'abbé; mais c'est bien plutôt Autun tout entier et vous après, qui êtes fous de ne pas être sur pied quand notre évêque est à l'article de la mort...
— Quoi ! monseigneur Renaud de Maubert...
— Est en grand danger...
— Ne vous trompez-vous point ?.. .
— Un exprès venant de l'hôtel épiscopal vient de m'éveiller en toute hâte pour me dire de sonner le branle des agonisans...
— Se peut-il ?
— Vous , monsieur le vicaire , allez au cloître , et priez au plus vite le chapitre de s'assembler...
— Ah! maître Jacques, quel malheur!....
— Car il faut que le chapitre s'assemble sur l'heure.
— J'y vais...»
Et l'intrépide sonneur continua son office, donnant le signal aux autres sonneries qui
toutes, les unes pour les autres, lui répondirent bientôt par un unanime gémissement. Le vicaire, lui, était allé avertir les chanoines, qui, en moins d'une demi-heure, tenaient chapitre au lieu de leurs séances.
Le vicaire de garde exposa la chose telle (tue le sonneur la lui avait dite, et se retira, laissant aux prébandés d'Autun le soin de délibérer sur l'accident qu'il leur avait signalé et dont le diocèse était menacé...
Cependant l'évêque, arraché par le son des glas à l'abattement dans lequel il était tombé, commença à se ressouvenir... Ces longues plaintes de la cloche des trépassés descendirent amères comme du fiel dans son cœur... Elles semblait , selon lui, annoncer l'agonie de sa mission... 11 se redressa sur le coude , inquiet et troublé , cherchant à s'assurer que ce qu'il entendait était bien la cloche des trépassés. Alors de grosses larmes vinrent rouler dans ses yeux; il les laissa tomber sans pousser un seul soupir, un seul gémissement, tant sa douleur était profonde qu'elle le rendait incite et eomme irièfensé
Enfin après quelques instans de ce calme désolant, Renaud de Maubert se tourna vers Sarhetta, pilori de douleur auquel il était lié, et lui dit :
« Sarhetta!...
— Mon doux seigneur !
— Ne me trompai-je point?
— Quoi donc?
— Est-ce la cloche? -
— Oui.
— Je n'en étais pas assez sûr. . . oh ! . . .
— C'est la cloche de la cathédrale qui sonne la première, et toutes les autres répondent à ses sanglots...
— La cloche de la cathédrale , as-tu dit ?
— Oui.
— Ah !
— Et qui donc vous trouble ainsi ?. . .
— C'est que tu ne sais pas, toi...
— Non, monseigneur...
— Voilà pourquoi tu es moins inquiète.... La cloche de la cathédrale à qui toutes les autres répondent!...
— Oui...
— Oh! c'est mon agonie qu'elles tint* m , Sarhetta!...
— Votre agonie ?
— Oui.
— Se peut-il... ô mon Dieu I...
— A ce son de la cloche de la cathédrale, quand les autres cloches mêlent leurs gémissemens, cela annonce l'agonie du pasteur du diocèse....
— Ah ! monseigneur...
— Qui donc leur a dit que j'étais agonisant?
— Oh ! c'est à en perdre la tête ! . . .
— Qui donc les a priés de tinter pour moi !...
— Monseigneur... fuyons... Venez!...
— Fuir. . . oh ! Dieu est contre nous. . . Dieu m'a condamné; les hommes vont me maudire.
— Ah! il n'en peut être ainsi...
— Dans ton cœur sans doute.
— Vous vous trompez., je vous jure!. If jour est à peine éclos... nul ne sait <ju» j« suis ici... rassurez- vous.
— Et cette chaîne... cette chaîne...
— Ouï; c'est vrai...
— Je te dis que le doigt du démon a conduit tout cela! oh!
— Fuyons alors... fuyons.
— Oh ! quelle honte... quel déshonneur ! quel scandale! moi !.. être surpris avec une femme... oh! si le chapitre allait venir...
— Oh! monseigneur, écoutez -moi; Simon-Luc vous est dévoué; il m'aime...
— Eh bien! ..
— J'y pense à présent; appelez-le, il saura bien nous délivrer peut-être...
— Oui ; ah ! oui ; c'est vrai... Simon-Luc, et ni toi, ni moi, n'avions pensé à Simon- Luc ! il faut l'appeler; le sonner... »
Et en même temps, le jeune prélat prit sur un petit guéridon placé près de son lit , une cloche qu'il agita violemment. Simon-Luc ne parut point... et le son de la cloche de la sonnette de la grille d'entrée répondit pour lui , à l'appel de Renaud. Le jeune évêque ne l'entendit point, tant il était préoccupé... il agita une seconde ibis sa cloche... et atten-
(lit... mais rien encore; Simon-Luc ne parut point.
« Dormirait-il... dit Renaud.
— Il se sera couché tard, dit Sarhetta.
— Oui, il avait dû faire sentinelle pendant la nuit...
— Sonnez plus fort, mon beau seigneur ; s'il dort il s'éveillera...
— Mais pourtant le jour luit. ..
— Sonnez encore, car le temps presse...
— Oui, le temps presse.. Sarhetta...
— Si un autre valet venait tout serait découvert...
— Oui... oh !.. »
Et Renaud agita plus violemment cette fois la clochette qu'il tenait à la main...
La porte s'ouvrit.
« Ah! s'écria Sarhetta; c'est Simon-Luc sans doute.
— Simon- Luc, mon bon barbier , à nous!
— A nous, Simon-Luc!..
— Ça n'est pas Simon-Luc, répondit une voix solennelle... c'est votre chapitre , monseigneur. » ,
Et l'archidiacre parut dans la chambre.
Renaud devint froid comme l'airain de sa cloche et s'évanouit.
L'archidiacre qui n'avait pas entendu la voix de Sarhetta, s'avança vers l'alcôve, souleva le coin de l'un des rideaux de brocatelle qui la fermaient, et le laissa sur le champ retomber en s'écriant :
« Ah ! Vade rétro Satanas !
— Qu'est-ce donc? dirent plusieurs voix..
— Oh ! mes frères...
— Qu'est-ce donc?..
— Une femme auprès de l'évêque d'Autun!..
— Une femme?..
— Anathème sur lui!., anathème sur elle!
— Une femme! répétèrent quarante voix à la fois.
— Anathème!
— Anathème , anathème , anathème !..
— Anathème et jugement, continua l'archidiacre !
Et le front sévère, l'œil étincelant, le doigt dirigé vers l'alcôve où gisait le jeune prélat
près de la jeune lille, l'archidiacre s' adressant aux chanoines qui le suivaient :
« Regardez tous!., car vous serez app à rendre témoignage!.. »
Alors il s'avança de nouveau vers l'alcôve où était étendu, pâle et sans connaissance, l'infortuné prélat, et souleva de nouveau le rideau et dît aux chanoines :
« Faites tous, ainsi que je viens de faire !
— Quoi. . . voir de nos yeux ?. .
— Car je vous dis que vous rendrez témoignage. »
Les chanoines s'avancèrent dans la chambre et défilèrent un à un devant l'alcôve , relevant tous l'un après l'autre le mystérieux rideau, et tous avant de le lever et après l'avoir laissé choir se signèrent avec effroi et une grande confusion en disant :
« Une femme !.. »
L'archidiacre au lieu de quitter la chambre s'arrêta près du seuil, attendant que tous les chanoines présens eussent vu de leurs yeux. Alors s'adressant à celui qui était le plus près de lui :
« Monsieur l'abbé, lui dit-il, dressez procès-verbal de ce que nous voyons, et que tous le signent avant de sortir d'ici. »
Le chanoine obéit.
Cette pièce accusatrice fut rédigée sur le premier feuillet du bréviaire même dont se servait ordinairement Renaud de Maubert , et tous les chanoines présens y apposèrent leur seing; puis ils se retirèrent, marris, confus, épouvantés de cet événement.
Cependant la pauvre Sarhetta , exposée ainsi aux regards courroucés et accusateurs de tous ces hommes d'église, ne poussa aucune plainte. Elle ne comprit pas d'abord sa situation , car l'éblouissement passait à chaque instant sur sa vue , un bourdonnement confus ronflait dans ses oreilles, un vide immense s'opéra dans son cerveau... Elle était demi -morte; car tout était fini pour son amour; tout était consommé pour elle et pour lui surtout... Un rayon du jour avait passé sur le mystère de leurs cœurs; et quarante regards humains y avaient pu lire : Sacrilège ! . . . .
l ne heure après cet événement , toute la ville savait l'histoire... Les boutiques ne furent point ouvertes ce jour-là, en signe de oon nation. On ne vit pas dix passans dans les rues; et pourtant le ciel fut pur, le soleil brilla éclatant et limpide , aucun nuage ne se montra à l'horizon... Où donc était l'orage? 11 était dans l'hôtel épiscopal , il était dans le cœur de Michel le bâtard , il était dans la salle capitulaire!...
L'orage? oh!... l'orage... il était concentré à l'intérieur, et s'amoncelait sur plus d'une tête ! et sur une surtout ! car cette tète qu'on avait vu bénir, on allait la voir s'écheveler à un jugement; cet homme qu'on avait porté au faîte avec amour et acclamations , on allait le voir tomber couvert de huées et de vociférations.
Oh! les alternatives humaines!... chute et grandeur; ovation et supplice; amour et haine; à quoi tout cela tient-il? hélas! sur quel terrain tout cela est-il bâti ? sur un sable mouvant : le cœur...