LE PILORI
Il y a telle disposition dV.*prlt et teile tnonomanie de la pensée, où tout ce qui frappe les seus, se reporte à la fois à ce qu'on aime.
(H. de Latguche.)
A l'heure juste du couvre-feu, le jeune comte Michel d'Orney arriva devant la petite porte dérobée, et il n'y attendit pas longtemps, car comme il s'avançait à l'extérieur, deux personnages, ayant pour manteau l'om-
bre du soir, venaient de leur côté, prenant leur direction vers l'endroit indiqué par la mendiante. A les entendre causer entre eux à voix basse , il était évident qu'ils venaient pour favoriser l'entrée du jeune comte. Arrivés devant la porte, ils s'arrêtèrent.
« Attendons quelque temps, dit une voix assourdie, il vaut mieux que le jeune seigneur s'impatiente et fasse un moment sentinelle, que d'ouvrir, si d'aventure il n'était pas encore arrivé.
— Bien dit , répondit l'autre , car je suis curieux de voir la mine que feront nos amoureux une fois enchaînés comme ils doivent l'être.
— Et monseigneur... qu'il aille donc dire sa messe avec cet acolyte à son coté !
— Ça ne sera pas moi qui 1<; délivrerai , je vous jure!
— Par l'enfer, Simon-Luc, tu De pourrais quand bien même volonté sérail en toi...
— Je l'espère ainsi...
— Car une belle et bono« I6>IWI fermant
à clé les prendra chacun par un poigne l.
— Dites-moi, femme, répondit Simon-Luc, comment se fait-il que le jeune comte s'adresse ainsi toujours à vous pour faire le bien ou le mal ?
— Oh! oh! pourquoi?...
— Cela tient à une vieille histoire que je ne puis vous conter...
— Vraiment!
— Et qu'on ne saura plus tard que si la iin vient éclairer le commencement.
— Ah! ah!...
— 11 en sera ainsi que je vous l'annonce...
— Attendez donc!...
— Quoi ?
— Chut!...
— N'entendez-vous point le pas du guet à cheval
— Ecoutez ! . . .
— Je crois qu'il serait prudent d'ouvrir...
— Je le crois de même; notre jeune fou pourrait être aperçu , et adieu l'expédition pour cette nuit du moins...
— Je vais entr'ouvrir la poterne./.
— C'est bien fait. »
Et Simon-Luc ouvrit la porte, tandis «jm la mendiante, passant l'œil dans la rue, aperçut Michel d'Orney qui se promenait impatient... attendant réponse de la porte .. Marie- Mère alla vers lui , le prit par son vêtement, el l'introduisit dans l'hôtel.
« Silence, lui dit-elle; voici quelqu'un qui va nous conduire. . . »
Et elle lui montrait Simon-Luc.
« Venez, lui dit le guide désigné; dans cinq minutes nous serons là-haut!...
— Voyons... c'est bien ; demain vous recevrez votre récompense... »
Le jeune bâtard d'Orney se mit donc à la suite de son guide, et arriva bientôt , par un petit escalier tournant, jusqu'à la chambi l'évêque.
« Attendez, lui dit Simon-Luc, je vais de l'autre côté, ouvrir la porte verrouillée en dedans.
— Allez.
— Une minute, monseigneur. -
Et en disant ces mots , il était déjà en chemin de se rendre dans la chambre de Renaud de Maubert par l'issue ordinaire... Comme un homme qui travaille de concert avec son compère , il ne se fit pas attendre longtemps, ouvrit la porte et introduisit le jeune comte.
« Où me cacher ? dit ce dernier.
— D'abord, mon doux seigneur, quittez vos chaussures...
— Mes chaussures sont légères et sourdes! — 11 n'importe, elles pourraient parler trop
haut.
— Tu as raison ; les voici.
— Bien, monseigneur... Puis, maintenant, il faut vous placer quelque part, n'est-ce pas?
— Oui; cherche.
— Je ne vois qu'un seul endroit.
— Lequel ?
— Sous le lit.
— Oui , tu as raison , sous le lit.
— N'est-ce pas ?
— Sans doute ; au moins, tout sera caché
dans cette alcôve : la faute et l'expiation.
— 11 faut que je vous quitte maintenant, car monseigneur ne peut tarder.
— Ni l'autre non plus, peut-être.
— Je le pense.
— Eh! tenez, voici le portier qui tinte l'heure de la nuitée... messire Renaud va venir... vous, nichez-vous sous ce lit.
— Sauve-toi!
— Et que Dieu vous garde ; et à part , Simon-Luc ajouta à voix basse : Oh î que I* en fer te protège plutôt. »
Et il sortit; le jeune homme disparut sous le lit pastoral... attendant l'heure qui devait livrer à son ressentiment les deux coupahl»^ chers à son cœur, et qu'il voulait perdre.
Le jeune bâtard d'Orney avait à peine le temps de trouver une posture favorable^, que l'évêque d'Aulun parut, précédé de son valet de chambre, qui venait lui préparer coucher... Simon-Luc fut expéditif, et s. tirait, lorsque Renaud de Maubcrl lui dit :
« Simon-Luc, voire fidélité me platt...
— Monseigneur...
— Je suis satisfait de vos services ; faites comme toujours.
— Faudra-t-il que j'attende cette nuit à la petite porte dérobée...
— Oui.
— • Sarhetta doit venir donc?
— Chut! soyez discret.
— Comme un confesseur.
— Allez.... et attendez-la... »
Le jeune comte, croyait que Renaud allait se coucher, mais, non... l'amoureux prélat se débarrassa de sa robe violette, fit sa toilette de nuit, et se promena de long en large dans sa chambrej allant de la fenêtre à la cheminée, et de la cheminée à la fenêtre, où il s'arrêtait à chaque fois , pour regarder dans la cour. Il avait fait déjà bien des stations inquiètes, quand tout à coup il se dirigea, avec grand empressement, vers la porte par laquelle le jeune comte était entré, l'ouvrit, attendit , haletant et heureux , un instant sur le seuil ; puis, rentra ; une femme était avec lui; Renaud referma la porte au verroux , et sans mot dire à la jeune fille, il la prit dans
ses bras, la pressa avec amoui ,t ferveur;
Sarhetla , car c'était clic, lui rendit caresse pour caresse, et leur premier bonsoir se perdit dissout dans un long baiser.
Michel d'Orney, en voyant du fond de sa retraite cette première caresse réciproque, sentit un souvenir brûlant des émotions de ses premières liaisons amoureuses, puis, un froid de glace descendit dans son cœur; il trembla comme un homme pris d'un accès de fièvre, ses tempes battirent avec redoublement: une sueur froide suinta sur ses membres; il ne vit plus rien... seulement, quelques paroles d'amour, dites parSarhetta à Renaud, et par Renaud à Sarhetla , vinrent de temps en temps déchirer son oreille.
— Bonsoir; bonsoir... disait Renaud à la jeune fille...
— Oh ! sois aimé, Renaud de Matiberi , mon beau prélat amoureux.
— Sois aimée, toi qui viens chercher mon amour... sois pri i toutes, toi qui me préfères aux autre8 mortels...
— Mon beau seigneur.*.
— Ma Sarhetta préférée.
— Oh ! oui , que je sois votre Sarhetta préférée, moi qui n'aime que vous au monde.
— Bonsoir, encore; oh! tiens... à toi — toi seule en l'univers!
— Toi seul pour l'éternité...
— Oh! aime-le... aime-le bien cet homme qui t'a voué son être... Vois-tu, Sarhetta, ton amour est nécessaire à ma vie, comme Dieu est nécessaire à l'éternité... »
Et les deux fous d'amour s'accolèrent de nouveau , et le claquement de leurs lèvres alla raisonner vibrant , désagréable et pénible, sur les nerfs couroucés du jaloux témoin de leur bonheur clandestin.
— J'ai failli de tomber entre les mains des sergens de nuit , dit Sarhetta.
— Ma belle puissance terrestre!...
— Comme je touchais votre entrée , le guet passait , je n'ai eu que le temps de me blottir dans un enfoncement; de même...
— Que je t'embrasse.
— Sans cela vous n'aviez pas votre Sarhetta ce soir.
— Et demain que serait-il survenu peur toi de cet accident ?..
— Oh î je venais pour vous...
— Oui, mais Michel d'Orney...
— Je venais vers monseigneur, que m'importe ce qui eût pu m'arriver...
— Ma bien belle...
— Quand j'accours à vos caresses du soir, que me fait le plaisir du lendemain !. . .
— Mes caresses , belle ange...
— Oui , elles sont ma vie et mon ciel !
— Comme à moi les tiennes...
— Oh! tiens!... mon doux seigneur.... tenez... à toi tout ! Sarhetta tout entière!..»
Cependant l'évêque Renaud avait débarrassé la jeune inconnue d'une partie de ses parures coquettes... Plus belle chaque fois dans le simple habit des amours , elle était ce soir-là plus séduisante que onques n'avait été pour lui... Renaud l'enlaça dans ses bi lui donnant un long baiser; et il l'entraîna avec délire dans son alcôve obscure... I*' rideau de brocatelle qui en fermait l'eut retomba sur cette caresse avant -mnrrirre , et
enveloppa d'ombres , le mystérieux péché que les deux amans y venaient savourer ensemble !...
Michel le bâtard n'était plus un homme , c'était un tigre affamé de leur joie... Cent fois déjà il se fût élancé dessus, et l'eût mise en pièces par sa seule présence; cent fois il voulut troubler cette quiétude; mais le châtiment de fer qu'il tenait à la main le retenait toujours , et lui criait de sa voix criarde : Patience !... tu les tiens; ne les perds pas ! mais pour garder une heure une pareille position , il faut être démon pour une heure !
Mais le cliquetis amoureux qui avait cessé dans la chambre , quand le rideau de l'alcôve était retombé sur le couple amoureux , cessa aussi peu à peu dans l'alcôve , quand la fatigue : cette sœur germaine et consanguine du plaisir des sens, eût laissé retombeF sur les prunelles entlammées des deux amans , le rideau de leurs paupières alourdies ! alors le jeune comte n'entendit plus que le bruit uniforme et contrarié de deux respirations où le sommeil grommelé et gronde. 11 était alors
environ minuit. Prévoyant et scrupuleux , le jeune bâtard attendit quelque temps encore, et enfin il se glissa sans bruit sur le plancher, se tira peu à peu de la cachette , souleva à demi le rideau qui avait recouvert le mystère des deux amans, et le sien; ouvrit en tremblant la serrure de chaque claveton , et s'approcha haletant et troublé du chevet où dormaient la jeune fille et son amant.
Là, en voyant Sarhetta, Michel d'Orney sentit un sentiment d'hésitation qui flottait sur son cœur ; mais jetant les yeux sur l'homme qu'elle lui avait préféré et auprès duquel elle sommeillait, d'amour lasse; il retrouva toute sa fureur et passant une des menottes au poignet du jeune prélat , il la replia en son cercle et ferma la serrure...
La moitié de l'œuvre de vengeance était accomplie, et il touchait à son triomphe , quand Sarhetta , fiévreuse encore des caresses qu'elle avait reçues et données , s'agita avec une sorte de délire, qu'elle résuma dans un petit cri révélateur... même elle se di sur son séanl...
En la voyant se relever , le jeune bâtard d'Orney s'accroupit le long du lit et hésita, s'il ne fuirait pas...
Mais tout ceci ne fut qu'une fausse alerte , le sommeil plus fort que Sarhetta , la reprit aussitôt et l'ayant rejetée sur sa couche la força à dormir.
Michel d'Orney donc, troublé un moment dans sa victoire, voulut , sans plus de retard, se l'assurer; il saisit alors la jeune fdle par le bras, y passa le collier de fer qu'il referma avec colère ; et sans plus rien voir, sans plus rien attendre il s'éloigna, laissant la clé dans la serrure du claveton qui rattachait Sarhetta à son amant. Michel d'Orney descendit comme un forcené l'escalier par où il était venu, traversa la cour, en se dirigeant du côté de la porte dérobée... Un homme l'y attendait, c'était Simon-Luc !
« Eh bien ! dit ce dernier , avez-vous réussi ?
— Oui.
— C'est bien.
— Ouvre cette porte!
— \ (mis ayeai la clé '
— Quelle clé"?
— Eh! la clé?
— Ouvre, te dis-je!
— Mais...
— Si je reste une minute de plus dans cette maison , j'aurai la planté des pieds bridée!...
— Quelle faiblesse !... Mais la clé l
— Ah !... je deviendrai fou !...
— Un instant.
— Ouvre, te dis-je...
— J'entends! vous voulez, avant la folie, jouir de votre ouvrage... c'est juste... »
En disant ces paroles, Simon-Luc ouvrit la porte, et le jeune bâtard d'Orney sortit.
Dès que Michel fut hors de l'hôtel épisco pal, il ouvrit sa poitrine au vent bienfait m de la nuit, car un feu dévorant la remplissait depuis long-temps. 11 fit plusieurs longues aspirations comme un homme qui a longtemps manqué de l'air nécessaire... puis il s'assit sur une borne pour se reposer connue un voyageur qui a couru plusieurs étapes;
ses jambes tremblaient comme s'il eût été en présence du bourreau... Alors mille idées difformes, pyramidales, contrefaites, vinrent l'assaillir de toutes parts; il vit de loin dans le sombre avenir, ces deux êtres flétris par lui qui les avait aimés.... il vit la foule , avec ses éclats de rire moqueurs et ses propos étourdissans , jeter à ces coupables avilis ses buées furibondes et atroces. Alors son cœur saigna et une larme vint traverser sa paupière; une profonde douleur s'empara de tout son être... puis, tout à coup, il éprouva l'action d'un rire inextinguible, nerveux, satanique, qu'il émit dans de longs éclats de voix rauque et strangulée... Puis il retomba dans un affaiblissement mortel, qu'il oublia bientôt pour se perdre quelque temps dans un attendrissement qui tenait du délire; quand tout à coup , il se rappela les tourmens sans nombre qu'il avait endurés par la faute de la jeune fille. Oh ! alors toute sa rage lui revint au cœur; ses yeux se séchèrent , et son regard brilla dans l'ombre comme celui du chat rôdeur qui voit sa proie et sait qu'il la
dévorera... Alors les huées de la foule devinrent pour lui un objet de plaisir et de jouissances infinies... l'avilissement de son rival si haut placé , lui parut un triomphe superbe 5 il se réjouit de ce qu'il venait de l'aire... Mais tout à coup, il mit la main dans son escarcelle pour y chercher la clé qui renfermait chaque anneau de la fatale chaîne, et il ne la trouva plus... Oh! alors il sentit dans tout son corps un ébranlement général; il devint brûlant et glacé; dix fois dans dix minutes ses oreilles silllèrent ; un éblouissement, accompagné d'une grande douleur céphalitique, passa sur sa vue et I o!>s< mcit... Michel s'évanouit et tomba près de la borne où il s'était posé.
Cependant Simon-Luc pris d'une grande curiosité, et n'ayant pu savoir du jeune comte le résultat de l'expédition nocturne dans le succès de laquelle ses projets entraient pour beaucoup, stimulé par la crainte que le jeune homme n'eût pas réussi, poussé peut-être par un instinct de Vengeance , par un pressentimenl qui l'avertissait en secrel de cecfui
était arrivé, Simon-Luc, dis-je, voulut voir par ses yeux ; alors il monta à pas de loup l'escalier tournant, et trouvant la porte dérobée ouverte , il pénétra dans la chambre.
Comme il y entrait, Marie-Mère s'y montra de l'autre côté. Alors ils se jetèrent un regard d'intelligence empreint de sarcasme et de stupeur.
Et tous deux sans se rien dire, comme mus par une même pensée, s'allèrent pencher sur le chevet impudique où dormaient les deux amans enchaînés.
Marie-Mère saisit brusquement Simon-Luc par le bras, et l'œil hagard, rond et ouvert, elle lui montrait du doigt la clé oubliée par le jeune comte.
Simon-Luc s'en empara, s'assura si les serrures étaient bien fermées, et tous deux en même temps s'éloignèrent de cette chambre, emportant dans leur cœur une ineffable joie diabolique !...