‹ L'Évêque d'AutunChapitre 5 sur 18 · AVEUGLEMENT · texte numérisé non relu

AVEUGLEMENT

Ne demande point à la foule des vertus au-delà de la nature.

( Chateaubriand. )

La nuit qui avait fermé le jour où Simon- Luc et Marie- Mère étaient venus ensemble au chevet déjà convalescent de Sarhetta, compléta, ainsi que la mendiante l'avait décrété, le bonheur de la malheureuse jeune fdle ;

tout avait réussi au gré des désirs brûlans de l'inconnue, et elle était allé tout exprès sous le porche de la Cathédrale, remercier par un bon serrement de main à la mendiante, cette femme dévouée en apparence, et qui n'était venue vers elle que pour la perdre de tous les côtés.

Cependant, depuis quelques mois, la liaison formée par une fatalité inouie, entre le nouveau prélat et Sarhetta, avait marché dans l'ombre, et chaque nuit, la jeune fille venait apporter à pleins bras caressans, son cœur à son amant. Simon-Luc, le valet de chambre, avait même été presque forcément mis par l'évêque dans la confidence de l'intrigue qu'il avait occultement conduite, et tout arrivait selon les plus grands désirs de la jeune fille. Seulement, de temps en temps, Renaud troublé dans ;la possession de la jeune étran par le retour fréquent de sa conscience révoltée, sentait parfois le remords lui réunir au cœur, et alors il répandait sur les plmiffi que lui prodiguait à pleines mains son amour mystérieux, les larmes «lu repentir impuis-

sant ! Hélas ! qui lui eut dit quelques mois auparavant, à son installation sur son siège diocésain, que lui, l'homme converti, chargé d'anathématiser les blasphémateurs et d'excommunier les pécheurs endurcis, retomberait palpitant de grâce sur le terrain du péché charnel ? Qui lui eût dit qu'un jour il deviendrait parjure à ses ouailles, à sa mission, à ses sermens, à ses espérances, à sa foi promise et jurée à l'Église? Qui lui eût dit que, revenu des erreurs de la jeunesse, il retomberait à sa virilité dans de plus grandes fautes encore ! Oh ! à qui lui eût dit toutes ces choses, son âme et son cœur, sa résolution et ses intentions auraient donné un démenti public et formel, et cependant ces nuits qu'il avait destinées toutes au seigneur, il les passait dans les caresses d'une femme; ces jours qu'il ménageait pour la prière, il les consacrait à une pensée de volupté ! Quelle réaction de la chair sur l'esprit, quelle impitoyable ironie du fait contre le rêve du cœur, contre l'amede l'homme!

Qu'un stupide valet n'ait pas remarqué la

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complainte du pèlerin, ou que, si l'ayant i< niai que, il n'eut pas effrayé le soir tou^ camarades, ou que le rigide prélat n'ait pas entendu le récit bizarre de cet homme, que Simon-Luc ne fût pas resté dans Autun , ou surtout que Sarhetta ait avec lui passé son chemin, et l'homme de Dieu, vicaire du Pape, restait ferme dans sa vertu; le ministre du ciel restait dans sa paix, la jeune fdle ne perdait pas la sienne, un jeune homme innocent de tout ce qui arrive, de tout ce qui arrivera et de tout ce qui était précédemment arrivé, n'eut pas été mortellement frappé dans son culte le plus pur ; toutes choses marchaient suivant les lois de la sagesse et de l'ordre, tous ces êtres qui vont s'entrechoquer avec fracas, ne se fussent même pas coudoyés, tout cheminait avec calme et résignation), avec harmonie vers l'éternité.

Mais il n'en fut point ainsi, et tandis que le téméraire prélat se débattait en vain dans les liens de la jeune fille ; tandis que souvent mordu à l'âme par un secret et impitoyable sentiment de sa faute, Sarhetta, «'lie ne man-

quait pas chaque matin d'aller visiter son coq enchanté, et de lui apporter sa pâtée ; personne dans l'hôtel ne pouvait se douter qu'il y eût là le bruyant et incarné réveille-matin du village; car chose étrange, depuis que l'étrangère l'y avait apporté, l'oiseau diabolique n'avait pas jeté un seul cri! Il y avait làdessous pour elle de la magie; mais que lui importait un sortilège qui lui conservait son amant? Crédule jeune fille; ce qui le lui attachait, c'étaient ses caresses brûlantes, ses passions fiévreuses, c'était son amour dévorant.

Cependant les seuls personnages véritablement heureux de cette liaison clandestine du prélat et de l'étrangère étaient Simon-Luc et Marie-Mère; Simon-Luc, lui, comme préparant une vengeance dont il connaissait les moyens, le but; Marie-Mère, elle, comme rêvant la perte de l'homme qui avait gâté sa vie. Simon-Luc basait ses calculs sur trois têtes et il croyait ne se pas tromper ; Marie-Mère craignant de se méprendre encore, hésitait dans sa inarche. L'un souriait à l'avenir d'un

sourire grimaçant et fatal et L'autre dotlUîl

si elle devait le contempler en face! car Simon-Luc couvait son idée depuis dix-sept ans, et Marie-Mère n'avait conçu le germe de la sienne que depuis quelques jours seulement : depuis qu'elle avait été aimantée au contact de Simon-Luc ; peut-être en fin de compte, cette habile ouvrière en cette œuvre d'enfer, contribuera-t-elleplus que son compagnon même au terrible et laborieux travail du drame.

Déjà même une pensée satanique flottait dans le cerveau surexcité de Marie-Mère; pensée terrible qui devait donner à l'événement un développement immense ! Mère sans enfant, elle qui en avaiteu un un seul jour, elle ne pouvait plus voir, sans une sourde colère furibonde, l'enfant de l'homme qui avait causé la perte de sa fdle, de cette fille qu'elle avait réchauffée dans son sein, de cette lille qu'elleavait caressée de ses entrailles, dp cette lille qu'elle eût nourrie, de ce lien enfin qui en l'attachanl à l'espèce l'avait brutalement désunie deson époux courroucé !au souvenir

de tous ses malheurs passés, une grande démangeaison de vengeance se faisait sentir dans son ame ; elle avait oublié qu'elle redevait la vie au jeune comte pour ne plus se rappeler que la naissance de ce dernier ! car lui, qui était le fds de son persécuteur, il avait pour lui les grandeurs , les titres, la fortune; et sa fille qui était son fruit, était morte peut-être, ou orpheline sans pareils, avec une mère : elle, qu'elle ne connaissait pas! et peut être sans père! Car, depuis que l'époux de Marie-Mère l'avait quittée, elle n'avait plus jamais entendu parler de lui! Aussi, les nuits de la pauvre mendiante du porche, au lieu de passer résignées et calmes, comme avant la connaissance de Simon-Luc et de la jeune fille, s'écoulaient orageuses et noires; elle éprouvait presque à heure fixe, une fièvre dévorante qui portait à son cerveau mille projets affreux , et à la peau une sueur froide qui couvrait son corps comme d'une buée malfaisante. Aussi , à chaque crise nouvelle, la pensée qui l'avait produite se renforçait de La crise même, et devenait de plus en

plus tenace. Déjà lejeunc bâtard d'Orney «tan voué par la malheureuse à ce désespoir; oh i si elle eut su que le désespoir le conduirait à sa perte , combien elle eut senti de joie au cœur ! Mais pour elle, en ce moment , c'était peut-être assez qu'elle espérât détruire son repos et flétrir sa vie, car si elle eut pu avoir quelque autre pensée ultérieure à celle qui la dominait, peut-être eut-elle vu à celle qu'elle caressait un grand empêchement qu'elle ne prévoyait pas ! Mais sachant à n'en pouvoir douter, puisqu'elle l'avait appris du jeune comte, combien était fort l'amour généreux qu'il portait à la jeune Sarhetta, elle avait résolu de mâcher sans pitié ni souci ce cœur crédule, en lui dévoilant la passion frénétique de sa maîtresse pour le jeune prélat.

Mais, soit insouciance, soit inhabileté, soit poésie peut-être , elle caressait depuis quelque temps cette idée, et ne cherchait point à la traduire en acte.

Plus tard , pensait-elle.

Pauvre femme... qui croit pouvoir s'arrêter a volonté et remettre à plus tard !

Hélas ! une fois que le drame a mis la main sur une ame , il ne la lâche plus qu'il ne se soit servi d'elle pour quelque grand ébranlement !

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