‹ L'Évêque d'AutunChapitre 6 sur 18 · PENDANT L'ORAGE · texte numérisé non relu

PENDANT L'ORAGE

Il fahait un temps à ne pas mettre un chien dehors.

(Locution triviale.)

Quand une intrigue quelle quelle soit , c'est là le sort de toutes choses en ce monde, est arrivée à son plus haut degré de réussite : à ce point culminant qui domine toutes chances , il faut qu'elle décroisse ri ïambe, comme

chez l'homme, la vie fermente, monte, s'arrête un instant pour dégénérer et finir. Déjà la liaison du faible prélat avqc Sarhetta, avait atteint son apogée de bonheur, il fallait qu'elle déclinât, pour leur chute à tous deux; c'est ce qui arrivait vers la fin de l'année de notre Seigneur 1360.

Cependant jusqu'à ce jour, deux personnages, tout à fait étrangers à la passion des deux aveugles amans , avaient contribué de toutes leurs forces occultes et puissantes, à en favoriser la réussite! Ces deux personnages on les connaît, c'étaient Marie-Mère et Simon- Luc! Mais déjà quelque temps auparavant un doute vague encore et inarticulé, coulait d<i temps en temps comme un lave brûlante dans le cœur du jeune bâtard d'Orney, et le faisait bondir sur le présent, effrayé de son avenir, au sujet de la jeune filie sa compagne ! Pourtant son cœur quoique déjà ulcéré par l'expérience de plusieurs liaisons antérieures, se raidissait contre la fatale et mortelle prévision qui le meurtrissait, et son esprit chassait au loin toutes ses pcuM'cs de soupçon , i -onnnc

on chasse les moustiques qui viennent pour nous piquer, ou comme on écrase du talon la vipère qui veut nous darder son venin. Mais il avait beau faire ,je ne sais pourquoi toujours la mêmepensée parasite lui revenait au cœur et le mordait de sa dent empoisonnée. Hélas! quand une fois le soupçon est venu se coucher sur les fragiles et susceptibles accès d'un amour platonique, il est rare qu'il ne laisse pas après lui quelque trace de son passage ! A la passion épurée il faut toute confiance ; sans ce préservatif infaillible, mais indispensable* toute liaison de ce genre, devient un motif de haine , car rien ne hait plus violemment qu'une bonne intention trompée , si ce n'est un violent amour quand il a acquis la certitude de n'être pas partagé.

Oh ! qu'ils font mal à sentir ces premiers aiguillons du doute, quand ils portent sur un être aimé, choisi par pure préférence entre tous! Oh! combien le cœur se brise à l'approche du premier soupçon; car, rien n'est mortel pour lui comme le désenchantement , comme une désillusion ! avoir aimé par estime

et par dévouement , avoir jele toute son aine dans une anie, tout son cœur dans un cœur, toute sa vie clans une vie, et trouver à la lois, vie, cœur et aine brisés contre l'anneau qui devait les rattacher ! Oh ! il y a là, pour l'homme, quelque chose de pire que la morl un car dans la mort il peut arriver qu'on voie vie, cœur etame surtout, vie pour l'esprit, qœur pour Dieu, ame pour le ciel! mais dan trépas fatal et inoui : la désaffection de tout ici-bas! oh! il y a tout l'enfer pour l'homme, car il y a pour lui absence de tout repos... Hélas! si chacun en croit son expérience, combien n'y a-t-il pas d'enfers dans ce monde, puisqu'il en est presque autant qu'il y a de cœurs! Car, c'est la loi ! tout se heurte, s'entre-choque, sans jamais rencontrer ce qu'il désire. 0 misère !...

Le jeune bâtard d'Orney commençait à croire qu'il partageait le sort commun êtres: l'isolement du cœur, au milieu de cœurs qui battent et bondissent et aiment de leur côté, sans rien atteindra plus que lui ! Il tomba donc dans une rêverie poignante qui

tenait du cauchemar et presque du délire ! car à un premier souvenir en succéda un second, puis un autre, puis beaucoup d'autres... Il se rappela pour son supplice, l'ombre de femme qu'il avait cru voir une nuit traverser le jardin, et cette ombre lui mordit le cœur; il se rappela ensuite la maladie de langueur de la jeune fille, et cette circonstance qu'il commenta dans son esprit , aliéna son cerveau et fracassa ses pensées! puis, toutes les réponses que la jeune fille lui avait faites quand il lui parlait pure passion , lui revinrent à l'ame. Les naïves réponses pleines de chair et d'amour sensuel , son étonnement à ses chastes transports : révélation étourdissante pour lui; ses aveux qui dans le temps lui avaient paru sans importance et dont il avait ri, retombaient sur son cœur endolori, et le meurtrissaient jour et nuit. Cependant, quand il s'était bien ainsi torturé , esprit , cœur et ame ; le jeune comte fatigué de ce travail douloureux et actif : le rappel du passé se répandait dans le présent, et là il projetait son regard plus froid et moins fasciné, sur

la conduite de sa compagne. Alors ses soupçons sur Sarhelta disparaissaient un moment; car, qui voyait-elle? personne, que son vieux guide et le saint prélat; où allait-elle seule.' nulle part, si ce n'est au palais épiscopal ou à l'église; que préférait-elle? être seule!... Puis, parfois encore ce goût de l'isolement le contrariait, car il se rappelait qu'il n'aimait rien tant, aux jours où la passion le dominait, que de rester seul à se promener dans ses illusions !.. Et, malgré lui, il retombait à cheval sur le doute qui alors l'emportait plus fougueux sur ses ailes de feu !

Le soir de ce jour là, le jeune bâtard, bouleversé par une tempête affreuse, ne savait plus où se réfugier pour trouver le calme. Impatient, jaloux, fiévreux, malade, pris au cœur et au front par la grille de ses a pp réhensions mal assises, le jeune comte était sorti de son oratoire, traînant partout lui le mal qui le rongeait. Il était descendu dans les jardins de son hôtel pour y trouver une diversion à ses douleurs; mais le temps. orageux comme le coeur du jeune homme .

s'agitait bouillonnant dans la nue, tourmenté par le feu du tonnerre et des éclairs. La pluie tomba par torrent , le ciel devint sombre et noirâtre, l'oiseau quitta la branche, les rues se vidèrent, chacun rentra; mais Michel le bâtard seul restait dans l'orage , heureux de trouver cette grande diversion à ses ennuis dans cette ressemblance frappante de la tourmente des élémens et de la tempête de son cœur; c'est pourquoi ce grand et triste spectacle lui plaisait , car il trouvait dans ce désordre général de la nature, une parfaite image de celui qui régnait dans tout son être. Cependant le soir grandissait sous la pluie et la pluie avec le soir ; le jeune comte, attentif à l'orage, avait oublié un peu la tempête dont son ame avait été battue, lorsque dans la brume, au fond du jardin, il crut voir glisser entre les rideaux de feuillages , une sylphide semblable à celle qu'il avait vu quelque temps auparavant. Etourdi d'abord par ses craintes, il eut peine à retrouver la respiration; un grand malaise emplit sa poitrine, ses oreilles sifflèrent avec bourdonnement , un pénible

éblouissenient passa sur ses yeux , il se erul plongé dans l'abîme. Mille cris incomplets et entrechoqués arrivèrent à lui ; l'hallucination fut terrible. Alors lui naquirent au cœur toutes ses idées éteintes; alors revinrent, tourmenteurs impitoyables, ses soupçons sur la conduite de Sarhetta, ses ressouvenirs d< paroles et les rapprochemens qu'il avait faits d'elle avec ses déterminations. Alors, comme un homme atteint dune fièvre chaude , il remonta, effrayé et délirant, dans sa chambre, jeta un manteau sur ses épaules , saisit son feutre aux larges bords qu'il abaissa sur ses yeux, alla droit à l'appartemeut de la jeune fille, frappa à plusieurs reprises, et à chaque fois le silence répondit à sa crainte. Sarhetta n'y était pas, et il se fit celte réflexion :

« Sarhetta n'y est pas !... c'est elle que j'ai vue!., oh! me tromper!., moi... moi qui l'ai laissée vierge... me vouer au dédain!., oh !..»

Une larme de colère brilla dans son <nl . en feu, il redescendit et sortit...

voulurent le suivre, mais il leur lit sinise de demeurer...

Quelle était, et pouvait être l'intention du jeune bâtard? qu'allait-il faire la nuit, par l'orage et la pluie, dans Autun, ce réseau inextricable de rues croisées , et en tous sens contrariées l'une par l'autre? pourquoi se jeter ainsi à la poursuite d'une ombre?., hélas! il courait à l'information de ses craintes mortelles; mieux que cela, il cherchait à savoir , il voulait lire au fond de la vie d'une femme passionnée ; lui qui l'aimait de chasteté... insensé! qu'allait-il faire?... oh! insensé ! Si l'homme savait, il fermerait les yeux au lieu de s'épuiser à les ouvrir; car qui voit le plus clair au fond des actions des autres , ne peut y rencontrer que déception pour lui, que mépris pour les autres , que souffrances pour son cœur, que désaffection dans autrui !... mais, c'est dans notre pauvre nature de chercher toujours ce qu'il nous faudrait éviter de connaître.

Cependant le jeune comte d'Orney avait parcouru presque toute la ville , lorsque vers minuit, las de courir , il passa , au milieu de la pluie battante , près de la poterne de l'hô-

tel rpisroj.ai. Malgré la préoceupation Oâ mal le jetait, il crut entendre derrière lui, un bruit de pas; il se retourna, et au même instant un homme lui mettant la dague sur le cœur, lui arracha, sans lui dire une seule parole , le manteau qui le rouvrait , i sauva après l'avoir jeté sur ses épaules. Le jeune homme qui avait laissé ses armes chez lui, dans la précipitation qu'il avait mise à sortir, n'osa se défendre et battu de Porage à l'intérieur et à l'extérieur, portant sur ses épaules la pluie du ciel , et dans son cœur le feu de l'enfer, il passa une partie de la nuit à parcourir les quartiers d'Autun qu'il n'avait pas visités; et vers le matin il pensa à rentrer chez lui , ne rapportant de son expédition nocturne, qu'un grand ennui dans l'ame , qu'un soupçon mortel dans son cœur, qu'un manteau perdu , et que des vêtemens trempés de pluie... Moquerie partout!...

Cependant à peine le jeune comte dépouillé de son large manteau , eut-il repris sa course pour oxplorer éë qui lui restait de la ville à parcourir, qu'un groù'pequi semblait formé de

deux personnages, i'un à pied , l'autre à dos d'homme, traversait, en longeant les maisons, l'espace compris entre l'hôtel de l'évoque et celui du jeune comte; celui des deux personnages de ce groupe qui marchait à pied portant l'autre, lui disait :

« Ne t'inquiète de rien! toutes les précautions que j'ai prises te mettront à couvert du soupçon; si soupçon il y a.

— A la bonne heure; car, dans la jalousie, il me tuerait peut-être !

— S'il t'interroge demain sur l'emploi de ta nuit, tu lui diras que tu as dormi profondément.

— Mais êtes-vous bien sûr que l'homme à qui vous avez enlevé ce manteau , soit le bâtard d'Orney.

— Si j'en suis sûr ? je l'ai vu ! de mes yeux vu !.. .

— Si l'obscurité était alors aussi épaisse qu'en ce moment, vous aurez bien pu vous tromper.

— Je suis certain de ce que j'ai vu, te disje!

— Hélas !

— Le bâtard d'Ornev courait tout à l'heure

les rues de la* ville!

— Que cherchait-il dans Autun , par ce temps ?

— On le saura peut-être demain !

— Attendons! mais je ne sais pourquoi un fâcheux pressentiment...

— Silence , nous approchons !

— Peut-être qu'il nous attend!

— Courage et taisons-nous ! »

Le groupe parvenu à la hauteur de l'hôtel du bâtard d'Orney, s'achemina du côté de l'appartement de Sarhetta. Une échelle de corde fournit à l'un des personnages chemin jusqu'à la fenêtre, et il disparut après avoir replié sur lui-même les degrés de son escalier volant, qui lui avait donné chemin pour rentrer. L'autre personnage regagna la rue et reprit le chemin qu'il venait de parcourir; mais il n'y avait pas fait vingt pas qu'un homme seul , vint à sa rencontre , et lui arracha violemment' le manteau dont il H;iii couvert! soit qu'il eûl reconnu cel homme, soit

qu'il eût peur de se faire reconnaître s'il résistait , le mystérieux personnage lâcha le manteau et s'enfuit.

Le jeune comte d'Orney, car c'était lui , rentra rapportant le manteau qu'il avait perdu, mais mouillé jusqu'à la peau, sans avoir rien trouvé qui sût le retirer du doute où il était plongé !

Cependant le personnage qui s'enfuyait quel était-il? Simon-Luc! et celui qui avait grimpé à l'échelle de corde? C'était Sarhetta!

SOUPÇON ET CSRTITUBF.

Combien faut-il de parjures pour faire une infidélité?

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