‹ L'Évêque d'AutunChapitre 7 sur 18 · CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND

Le lendemain , quand arriva l'heure du prône, huit heures du matin, Sarhetta que la nuit précédente avait outre mesure fatiguée, se décida à se lever. Depuis plus d'une heure le jeune bâtard d'Orney attendait qu'elle fût

réveillée, car il désirait lire dans son regard la vérité qu'il appréhendait d'apprendre, ou plutôt espérant découvrir dans les yeux de sa jeune compagne soupçonnée , le démenti qu'il cherchait à donneràses soupçons. Aussi dès qu'il put lui parler il se rendit près d'elle, et avec ce ton mélancolique qui imprimait toujours tant de candeur à ses traits, il l'aborda avec sourire et onction.

« Eh bien ! Sarhetta , avez-vous dormi cette nuit ?

— Oui, répondit la jeune fille, bien dormi je vous jure.

— Tant mieux... mais vous sachant au lit à cette heure , je craignais que vous fussiez malade.

— Oh ! je suis à présent en meilleur état de santé que jamais...

— Il a fallu peut-être votre dernière maladie pour vous faire apprécier le bienfait de la vie !

— Que vous êtes bon de venir ainsi chaque matin me donner le premier bonjour de la journée!

— C'est mon cœur. .. mon cœur,Sarhetta, qui m'y pousse...

— Oh! je le sais. Aussi croyez bien que mon ame est touchée de la bonté de la vôtre. . .

— Bonne Sarhetta...

— Et que mon amitié pour vous , durera autant que moi!...

— Ton amitié, Sarhetta ! oh ! plus que cela ! ton amour ; entends-tu bien ?

— Mon amour ?

— Ton amour... mais tel que je le comprends ; amour de l'ame épuré comme le feu sacré dont elle est créée ; amour sans fiel et sans remords : car on peut sans reproche le nourrir de la pensée!

— Mon amour, mon doux seigneur..,

— Oui, ton amour tout entier...

— Pourquoi me demander toujours de l'amour?...

— Oh! Sarhetta...

— De l'amour à moi, qui ne comprends pas le vôtre ; de l'amour à vous qui ne comprenez pas la Sarhetta.

— Qu'éprouve donc Sarhetta que je ne puisse comprendre, que ressent-elle que je ne puisse éprouver ?

— Oh! ce n'est pas celai., éprouver et comprendre; vous pouvez tout cela, mon doux seigneur...

— Eh bien !..

— Mais c'est moi qui ne suis pas assez érudite pour vous comprendre et éprouver comme vous... »

A ces mois Sarhetta baissa les yeux , une rougeur spontanée lui monta au front; malgré elle , sa pensée s'accroupit dans l'amour physique qu'elle avait la dernière nuit encore goûté par excès avec le beau prélat, et elle n'osait plus, tant elle se sentait confuse , relever le regard sur l'homme qu'elle ne pouvait qu'estimer, elle qui avait, quelques heures avant , posé sa lèvre sur la lèvre (Enfournée de son mystérieux amant ! Michel d'Orney qui à cette heure de doute interprétait tout selon l'idiome de ses soupçons jaloux, ne put réfréner la pression douloureusequ'une main de fer semblait tout à coup p<>i(<i mu son estnniar : il mt p«*inc à respirer et i M

soutenir ; une sueur glacée perça de toutes parts sur son corps tremblant j ii faillit s'évanouir.. Pourtant, il prit la main de Sarhetta et lui dit :

— Comme vous êtes troublée, Sarhetta?

— Moi...

— Oui!..

— Non, je vous jure.

— Pourquoi donc alors cette rougeur sur votre iront, vous qui venez de dormir comme dorment toutes les jeunes filles de votre âge : en paix !

— Je ne sais, mon doux seigneur ; mais vous vous trompez, je ne suis point troublée.

— Si ce n'est pas là du trouble ; c'est de l'émotion, à coup sûr...

— De l'émotion?

— Dites-moi! est-ce moi qui l'ai fait naître.

— Vous ?.. de l'émoi ton... du trouble... monseigneur... je ne... vraiment non !...

La mordante ironie cachée sous la première demande du jeune comte , et la suave délicatesse contenue dans la seconde , bouleversèrent de fond en comble la jeune fille : elle

avait perdu esprit et intelligence; elle bal butta quelques mots inarticulés et finit par se taire. « Allons, j'ai été sans doute trop matinal auprès de vous, Sarhetta ! . . .

— Non!...

— Sans doute que vous n'avez pas fait encore votre prière du matin et que vous voulez la dire.

— Ma prière?...

— C'est cela qui vous préoccupe...

— C'est cela qui me préoccupe, mon doux seigneur; oh! mon Dieu, c'est cela!...

— Que ne me l'avez-vous dit de suite !...

— Mon doux seigneur. . . je ne sais. . . mais. . .

— Vous voyez donc bien que je puis vous comprendre et que vous pouvez éprouver près de moi. »

La Sarhetta était toute confuse... mais, à ce moment, un valet vint dire au jeune comte Michel, bâtard d'Orney, qu'une femme inconnue appelée Marie-Mère voulait lui parier. Il s'éloigna de la jeune fille, désireux de savoir ce que la mendiante venait lui dire; §«ilement en sortant, il dit au valet :

« Faites passer cette femme dans mon oratoire. »

Et Michel d'Orney quitta Sarhetta. Quand le jeune homme entra dans son cabinet particulier, il vit Marie-Mère qui, en ce moment appuyée sur son bâton , donnait cours à une toux catarrhale des plus aiguës. La pauvre mendiante du porche en était, depuis longues années, atteinte de temps en temps , et pourtant chaque fois que la quinte revenait , elle éprouvait des tiraillemens de poitrine impossibles à décrire. La rougeur couvrait tout son visage, un tremblement général l'accompagnait, puis après un abattement inoui... Le râle dura dix minutes environ , après quoi Marie-Mère essuya les larmes dont ses yeux s'étaient remplis durant le phénomène nerveux. Alors elle put regarder le jeune comte d'Orney et lui envoyer un sourire.

« Bonjour, bonne vieille, lui dit le bâtard.

— Dieu vous ait en sa garde, lui répondit la mendiante.

— Merci du souhait, c'est le plus grand bien de l'homme ici-bas...

— Oui , tant qu'il peut, tant qu'il doit l<* garder.

— Il le doit toujours!...

— Sans doute; mais il advient quelquefois qu'il n'est pas maître deréaliser ses résolutions.

— Vous croyez?

— C'est quand les hommes et les choses s'aheurtent à ses projets de vertu !...

— Que veulent dire ces paroles?

— N'en comprenez-vous pas le sens ?

— Qu'ont-elles de commun avec ma vie à moi qui ne crois qu'à la vérité, je ne dirai pas des hommes, mais des choses...

— Toute croyance est respectable.

— Oh! respectable!...

— Et j'ai pour maxime pratique de ne jamais décourager personne.

— Vieille, vous êtes énigmatique. . .

— Cependant, quand un homme s'écarte de son chemin, il est permis à tout passant qui s'en aperçoit de lui crier garde !...

— Je comprends.

— Oh! quand je suis, moi, le passant , j.1 •rie à qui s'égare... garde 1...

— Mais, si vous voulez bien pourtant, vieille , moins d'allégorie dans vos paroles pour que je voie plus clair dans voire confidence.

— Vous le voulez, monseigneur?

— Oui!...

— Eh bien ! puisque je vous redois la vie du corps, moi, il est peut-être de mon devoir de vous garder la vie de l'a me à vous. . .

— Que voulez-vous me dire?

— - Voyons, mon doux seigneur...

— Parle de suite, vieille...

— Donc, sans plus de préambule, croyezvous à la vertu des femmes?

— A la vertu des femmes ?

— Oui ; y croyez-vous î

— Non! pas plus qu'à celle des hommes.

— Deux fois bien répondu !

— Après?

— Mais pensez-vous qu'une seule femme entre toutes puisse n'être pas comme toutes les autres ?

— Pourquoi?

— Répondez.

— Quesais-je?...

— Cependant...

— Si vous en savez plus que moi , vous , parlez !

— Eh bien! monseigneur...

— Sans préambule, voyons. . .

— La jeune fille que vous avez recueillie chez vous, monseigneur.

— Eh*bien ?

— L'avez-vous prise en votre garde, en votre amour pour qu'elle voyage de nuit, à votre insu....

— La nuit, à mon insu... quoi !...

— Oui , et pour qu'elle prodigue le trésor de ses caresses à un amant caché?. . .

— Oh! vous m'effrayez !

— Répondez, monseigneur ?

— Pourquoi cette demande?...

— Pourquoi?...

— Oui , pourquoi...

— Point de question préalable, s'il vous plait.

— Mais....

— Mon doux seigneur, une réponse! »

À ces mots, dits tranquillement par la mendiante , une sueur glacée suinta de toutes les parties du corps du jeune comte. . . un éblouissèment maladif et étourdissant battit le tocsin dans son cerveau et le révolutionna ! ainsi que l'eau se répand d'un vase trop plein , la colère et le désespoir débordèrent de son ame sur son cœur et le glacèrent... Pauvre jeune homme! c'était la dernière et la plus fatale déception que le jeune comte devait supporter ; elle fut donc de toutes la plus cruelle! Car, après une désillusion du cœur, après une désillusion des sens, quand vient pour l'homme passionné une désillusion de l'ame, il tombe souffreteux et brisé dans une léthargie plus terrible que s'il terminait réellement sa vie ! Car, dans la mort, le malheureux trouve souvent le terme de ses peines, tandis que dans cet état lugubre, où tout est crépuscule, et où plus rien n'est aurore, dans ce décroissement incessant et perpétuel du dernier rêve qu'il caressait , dans cet abandon du dernier cœur qu'il avait tâté, il y a pour lui une réalité qui le confond, une misère qui l'épou-

— ilO —

vante, un stilet qui le frappe sans cesse, sans pouvoir jamais l'achever! oh! combien de douleurs et d'angoisses l'aiguillonnent, sans lui donner plus de forces, combien de larmes il répand sans se trouver consolé î

Cependant comme le jeune bâtard d'Orney subjugué par son hallucination désespérante, ne répondait pas; la mendiante se mit à ricaner amèrement, et , se dirigeant vers la porte de sortie, elle dit au jeune comte :

« Puisque vous vous taisez, monseigneur, la bienséance m'ordonne de me retirer... adieu donc!

— Non!

— Cependant...

— Non! pas encore... bientôt; mais avant, il faut que vous pa riiez !

-— Eh bien !

— Quoi ?

— Avez-vous perdu tout sons , tout souvenir.

— Quoi? vous dis-je...

— Faut-il que je vous répète nia demande? -- Parle?

— La jeune fille, vous ai-je dit, que vous avez recueillie chez vous.

— Eh bien ?

— L'avez-vous prise en votre garde, en votre amour, pour qu'elle voyage de nuit , à votre insu, et qu'elle prodigue à un amont caché le trésor de ses caresses?

— Oh! femme, vous êtes lugubre comme Satan , et pourtant , comme l'archange, vous portez la lumière ! . . .

— Mon doux seigneur, je suis , moi , la mendiante du porche !

— Oh!

— Vous êtes le bâtard d'Orney, vous !

— Quittez donc ces pensées qui ne s'enveloppent ainsi de grands mots que pour jeter plus d'éblouissement , et qui ne concluent à rien .

— Oh ! vous qui m'adressez cette demande, nesavez-vous pas quelle fut mon intention?

— C'est parce que je l'ignore, que je vous dis ces choses!

— Sauriez-Yous le parjure de Sarhetta?

— lia —

— Son parjure?

— Oui; car vous savez que pour reconnaît r<mon empressement à l'égard de son guide, quand il s'est agi de le sauver, elle a promis de m'aimer, ainsi que je l'aimais : de chasteté. . . .

— Ce que je sais, je l'ai vu. . .

— Quoi?

— Mais, ce que j'ai vu, puis-je le dire? -Oui!...

— Non... car l'œil de l'homme n'est pas fait pour voir juste , sa bouche est donc réservée souvent au mensonge, quand pour articuler un fait, elle s'en référera à lui !...

— Que voulez-vous dire pourtant , ou que dois-je induire de vos paroles?

— Interrogez la jeune fille, monseigneur!

— Je l'ai interrogée ce matin même !

— Ah! ah! vous doutez donc aussi?

— Peut-être... Diable! ajouta le comte à part lui , ce n'est plus un regard seul qui a vu, voilà deux regards qui s'accordent... ho!...

— Que lui avez-vous demand»

- Uft —

— Moi?

— Oui, mon doux seigneur, ce matin...

— Ah! ce matin?... Eh bien! je lui ai demandé si elle avait bien dormi la nuit dernière.

— Quoi, vous Uri lavez demandé cela?

— Oui!

— Ah! ah! ah!

— Vous riez.

— Ah ! ah ! ah !

— Sans nul doute je lui ai fait cette demande.

— Et qu'a-t-elle répondu ?

— Elle a répondu : oui.

— Ah ! ah ! ah !

— Pourquoi rire de la sorte , voilà la troisième fois...

— C'est que ça n'est pas ainsi qu'on interroge quand on veut savoir la vérité.

— Mais encore...

— Écoutez... au lieu d'interroger une personne éveillée sur ce qu'elle a fait quand elle devait dormir; demandez-lui quand elle dort ce qu'elle a fait pendant son réveil !

— Mais le sommeil, c'est l'allié de la mortJ

— Tant mieux! une fois mort, on ne ment plus!...

— Mais nul ne peut, en dormant , tenir conversation.

— Ah! ah ! ah! autre erreur, monseigneur.

— Quoi?

— Oui.

— Vous avec donc à vos ordres tous les secrets de l'enfer, bonne vieille.

— Kh\ ah! ah!

— Vous les avez !

— J'ai l'expérience ; voilà tout!...

— Et en ceci ; en quoi consiste votre expérience ?

— Prenez garde!

— Pourquoi?

— Qui veut savoir, doit s'attendre à frissonner.

— Oh!

— Car c'est une page bien noire , le cœur humain, pour qui cherche à y faire ses lectures.

— 11 n'importe, la vérité me coûte moins à apprendre, que de stationner ainsi dans l'ignorance et le doute!

— Vous voulez que je vous dise...

— Oui...

— Par moi-même je ne veux rien vous apprendre; mais je veux vous donner les moyens de connaître.

— Volontiers!

— Prenez garde!

— Ma résolution est bien marquée.

— Vous voulez donc que je vous enseigne un sûr moyen de contrôle sur la conduite de votre protégée.

— Oui!

— C'est'résolu?

— Oui! vous dis-je...

— Écoutez.

— Oui!

— Cette nuit..,

— Après?...

— Quand la jeune fille dormira. ..

— Bien.

— Mais dormira-t-elle dans le lit que vous lui avez fait?

— Elle y dormira, je vous jure !

— Ça n'est pas mot d'évangile cela, mon doux seigneur!

— Je vous proteste qu'elle y dormira...

— Allons, je le veux bien.

— Vous médisiez : quand elle dormira...

— Ah! oui; eh bien! venez près d'elle!

— Près d'elle ?

— Oui!

— Dans quel but?

— Vous aller voir.

— J'écoute.

— Quand vous vous serez assuré qu'elle dort bien...

— Oui!

— Vous emplirez d'eau un gobelet jusqu'aux lèvres...

— Bien !

— Vous aurez soin de prendre entre le pouce et l'index , vous entendez...

— Oui, l'index et le pouce...

— Le pouce et l'index de la main gauche, le petit doigt de Sarhetta.

— Bien ! le petit doigt de Sarhelta...

— Vous le plongerez dans le vase d'eau ;

— Je le plongerai.

— Et le tenant ainsi , vous lui demanderez tout bas, à l'oreille, ce que vous voulez savoir.

— Ah! oui ! une coupe pleine; son doigt...

— Oui, le petit de doigt de Sarhetta...

— Celui de la senestre... j'ai bien compris. Et je l'interrogerai!

— Oui ! »

Un frisson galvanique et terrible rida le corps du jeune comte... Une peur atFreuse le saisit au cœur, et une grande répugnance ébranla son ame ; ce langage de la mendiante, ce verre d'eau , la nuit, cet interrogatoire, ce grand mystère; tous les esprits infernaux lui apparurent soudain; dans sa torpeur il se crut leur complice, car il allait user de leurs moyens ! mais la rusée mendiante qui vit le trouble du jeune homme ne s'amusa pas à la rasséréner ; elle se leva et prenant congé de lui , elle lui dit :

— Si vous voulez lire dan» la vie de votre compagne je vous en ai donné les moyens... c'est à vous à agir maintenant comme vous l'entendez !

Et elle disparut sous la portière de soie qui recouvrait l'huis de l'oratoire; et le jeune comte resta seul... il avait en ce moment un»' lièvre battante!

Après la disparition de la mendiante, la première impression que ressentit le jeune comte, fut un grand mal de tête qui lui ouvrait le crâne, sans lui permettre aucune perception ; rien qui ressemblât à une idée ! ses yeux étaient lourds, ses paupières pesaient plusieurs milliers, son front était engourdi et ses tempes battaient comme le balancier d'une machine locomotive... Jamais, dans sa vie de passions charnelles, le jeune bâtard d'Orney n'avait ressenti de si grandes douleurs, jamais il ne s'était vu si près de l'agonie. Car, pour lui en ce moment, il ne s'agissait plus seulement de la perte d'une idole charnelle, meuble si facile à remplacer dans le monde; il y allait de la perte d'une ame qu'il avait crue en ce moment appareillée à la sienne, et lorsqu'il la voyait lui échapper, il ne respirait plus que comme une ame damnée après l< dernier péché qui l'a jetée au feu de l'en

chaque soupir était une malédiction, car il provenait d'une douleur atroce !

Cependant , peu à peu ses yeux s'ouvrirent à une idée plus lucide ; car après la fièvre, le pouls se régla ! alors tout ce que lui avait dit la mendiante, lui revint à la pensée... la nuit, le sommeil, la coupe d'eau, l'interrogatoire , les confidences, tout lui repassa par l'esprit et s'y élabora plus clair, plus concluant, moins terrible. . . 11 ne vit plus dans ce moyen de la mendiante , une suggestion de l'enfer, il trouva que l'expédient était naturel , et ne cherchant point là-dessous de sortilège, il n'en trouva plus. Alors il se détermina à l'employer dans sa belle simplicité satanique , c'est-à-dire sans effroi comme sans émotion. Alors, plein de confiance en sa force, il alla trouver l'orpheline, et la convia au repas du midi... même avec une bonté qui passait tout ce qu'il avait eu de bonté pour elle jusqu'à ce jour :

« Dites la prière d'avant le repas, Sarhetta.

— lie benedicite , monseigneur!

— Oui.

— Quoi ! moi , votre servante...

— Il n'importe... invitez-nous à bien dire pendant ce repas !

— Si vous le voulez...

— Je vous en prie!...

— Toute prière de Michel à Sarhetla, est un ordre que Sarhetta reçoit de Michel !

— Priez , à ma prière, Sarhetta!...»

Sarhetta récita le benedicite , c'était l'heure

et l'occasion; Sarhetta , donc, mêlant la grâce de ses douces paroles à la prière de midi , semblait donner ainsi au jeune bâtard d'Orney, une invitation de plus à bien goûter ce repas qu'ils allaient prendre ensemble...

Pour la première fois de sa vie, le jeune comte descendit à la dissimulation ; il but et mangea comme un gras chanoine qui re\imt de l'office, sans préoccupation, sans autre pensée que le menu , calme et même rieur I

Pourtant, je ne pense pas qu'alors pour diversion aux cliagrins du cœur, le flacon d'Aï ait pénétré dans les mains des en fans de ce siècle, tout d'hippocras <'t do venaison':

Quoi qu'il en soit, Michel le bâtard avait, il paraît , trouvé pour ce jour-là , notre Aï d'aujourd'hui , léger, pétillant , mousseux , sucré, boute-en-train, dans le verre d'eau révélateur de la mendiante : dans tout il ne s'agit que de s'entendre !

Pourtant le jeune bâtard d'Orney sembla à la jeune fille être d'une folie inaccoutumée. .. c'est qu'elle ne savait pas tout.

C'était chez Michel, rage et non folie, dépit et non gaité, déchirement du cœur, non sourire !...

Hélas ! que va-t-il arriver de tout ceci ?...

ENCORE INFERNIANA.

Qu'on pense ou qu'on aiine, Sans cesse ag;té, Vers un but suprême Tout vole emporté; L'esquif cherche un môle, L'abeille un vieux saule, La boussole un pôle, Moi la vérité!

(Victok Hugo.)

Quand le vermillon crépusculaire vint à rougir le front incliné de ce jour là; quand sa teinte mélancolique eut dardé son reflet sur le vitrail colorié de la cathédrale et des oratoires particuliers; que le chant des oiseaux

se fut évanoui sous la fouillée, que l'eau de l'Aroux eut rappelé son accent chuchotant, que l'homme de travail, fatigué de sa journée, eut confié ses poumons dilatés à l'air pur de la soirée; quand l'angelus du soir eut tinté de tous côtés; le jeune bâtard, tout amour en apparence, en apparence toute confiance pour la jeune fille , résolut d'aller auprès d'elle, brûlé du désir de loucher enfin à la science du bien et du mal!... Fatale et presque toujours décourageante étude ; car si l'homme qui oublie est heureux par de certains momens, combien l'est davantage

toujours celui qui ignore en notre siècle

surtout! Mais le poids du doute était jeté dans un des plateaux de la balance de cette vie reconstruite à neuf depuis quelques quatre ou cinq années; il fallait que le contre-poids de la certitude acquise, bonne ou mauvaise, propice ou fatale, vint équilibrer cette existence; il fallait que la lumière redoutée jaillit dans les ténèbres de colle ame tourmentée. Ainsi., dès (pie l'angelus du soir vin! à descendu* des sonneries dans la ville, le jeu**.

Michel, bâtard d'Orney , vint trouver Sarhetta, et lui dit :

« 0 toi qui es devenue l'ange gardien de ma vie ; toi que j'invoque à toute heure et qu'à toute heure je puis retrouver en moi puisque je t'ai fait une aine parallèle à mon ame , un cœur libre et pur et captif à la fois; toi que je soupire comme la prière soupire Dieu; toi qui m'a rendu léger le fardeau de mes jours depuis long-temps lourds et écrasans, oh! je viens vers toi, car mes nuits que je passe à rêver de toi et de l'être infini sont encore incomplètes puisque jusqu'à ce jour je ne t'ai vue dans les ténèbres qu'avec l'œil de la pensée; je viens vers toi, car le regard de l'esprit est insuffisant puisqu'il est incomplet; je viens pour te demander une nuit dans laquelle je te verrai des yeux du corps, dans laquelle je te toucherai du doigt de l'ame seule, car, tu le sais, pour moi tous les plaisirs sont là désormais !

— Quoi ! mon doux seigneur, vous voulez.. .

— Oui, je veux passer cette nuit à ton

chevet; je veux te voir dormir et l'entendre respirer, je veux compter chaque souffle de ta poitrine et retenir, de peur de te troubler, chacun des miens; je veux suivre chaque battement de ton cœur; je veux sourire à chaque sourire de tes lèvres , je veux , s'il se peut , m'endormir dans la paix de ton sommeil !

— Mon doux seigneur, je ne sais si j'oserai, vous étant-là, clore l'œil seulement.

— Tu le pourras... Et moi, si je ne le pouvais pas , ravi dans ta contemplation recueillie, je prendrai ta main... Tu le permettras , n'est-ce pas ? Sarhetta , et si cela est encore insuffisant, je la baiserai!... mais rien déplus! tu sais; sois tranquille!

— Jesuis votre hôte, votre compagne, votre sœur; vous respecterez en moi ces titres, n'est-ce pas î

— Un hôte est en tous lieux respecté; une compagne est toujours respectable; une sœur inviolable toujours!

— Mais pourtant, si vous restiez dans votre appartement , mon doux seigneur , le repos approcherait plus volontiers i\<> vos pan-

pières; l'oubli plus sûrement de votre pensée ! . . .

— Oh ! que m'importe , à moi , l'oubli , quand j'ai tout effacé; le repos quand je n'en connais plus le charme; mes paupières sont veuves de sommeil comme mon cœur Tétait de contentement; mais puisqu'en tevoyantjeune fille, mon cœur est revenu à la paix, en te regardant, mes paupières peut-être reviendront à sommeiller...

— Mais , mon doux seigneur, vers minuit quand l'obscurité sera bien profonde , si par hasard vous vous sentez fatigué d'écouter au seuil de ma respiration, et de veiller à la porte de mes rêves, oh! laissez-moi avec mes rêves et allez oublier votre respiration à vous dans le calme d'un sommeil bienfaisant!

— Tout cela dépendra de toi peut-être.

— Comment faudra-t-il faire? j'y suis à l'avance disposée.

— Dormir en paix toi-même!

— Je ferai , j'espère , cette nuit ce que j'ai l'habitude de faire en chacune de mes nuits !...

Cette dernière réponse perfidement n delà jeune fille, ébranla un moment la jalouse impression du malheureux bâtard; nais un instant après, la révélation incomplet* servée, parcimonieuse de la mendiante, lui revint au souvenir et il se cramponna de nouveau à son projet; et répondit insidieusement, lui aussi, à la jeune fille :

— C'est ce que je verrai bien ! »

En ce moment, le couvre-feu tinta dans la ville. Le jeune bâtard à chaque coup de l'airain, aspirait ce bruit avec la même volupté que s'il eût donné le signal de la vie , avec la même confiance d'un homme asphyxié à qui on donne de l'air!... Sa poitrine semblait se dilater plus aisée; sa figure prit une expression véritablement ravissante! il quitta pour un moment la jeune fille en lui disant :

— Faites votre prière, Sarhetta , et dans un peu de temps vous me reverrez, modicum et jam videbitis nie, dans un peu de temps je reviendrai m'asseoir à votre chevet!

Sarhetta baissa la tète on signe d'obéissance, et s'agenouilla devant son livre d'heures

ouvert sur le prie-dieu. Michel d'Orney sortit! quand il fut hors de la chambre de la jeune fille, la pauvre maîtresse du beau prélat intriguée dans l'ame du bizarre caprice de son ami, cherchait dans ses idées de jeune fille la raison de cette étrange fantaisie, et ne latrouvant pas , elle le crut fou ou amoureux d'elle, ce qui est tout un ! mais cependant, il avait toujours gardé avec elle dans leurs fréquens entretiens secrets, tant de réserve et de circonspection, qu'elle ne pouvait raisonnablement pas lui supposer une intention détournée. Alors elle s'abandonna résolument et insouciante à la tâche qu'elle avait à remplir cette nuit-là 1 et elle se dégarnit de ses vêtemens pour se coucher.

A peine était-elle dans sa couche suspectée que le jeune comte entra... La nuit était tout à fait close! alors Michel le bâtard ordonna à une livrée de service, d'apporter une résine allumée, et il la fit placer au-dessus de l'âtre dans la cheminée; puis il alla refermer la porte d'entrée et revint s'asseoir auprès de la

jeune fille. Il la contempla long-temps dans t. -2. 9

dans l'intelligence réciproque de sa beauté, ce sourd et éternel contentement qui \<»us arrive à l'ame, quand notre ame a trouve sa sœur...

— Sa sœur?...

— Oh ! tout cela c'est la vie, Sarhetta, voistu, les hommes ne savent pas ce que ça vaut! car, s'il le savaient, ils n'aimeraient que cette vie là!...

— Que cette vie là , monseigneur ?

— Sarhetta, oh ! combien j'aime à respirer ta respiration, sans touchera ta lèvre qui l'exprime brûlante, combien j'aide joie au cœur de te tenir là , presque dans mes bras, pure de la pureté des vierges immaculées... Oh! vois-tu, dans ce moment que tu comprends peut-être....

— Non ! mon doux seigneur.

— Mais que tu comprendras bientôt, il y a toutes les extases des bienheureux dans le paradis.

— Le paradis?...

— Oui, le paradis! Le paradis, vois-tu, c'est l'amour par la pensée i *e$l \e i ontaci

un silence qui tenait de l'extase tant il était attentif et rêveur ! Ainsi qu'il le lui avait dit, il semblait contempler chaque souffle de ses lèvres, analyser chaque battement de ses artères, comprendre ou interroger chaque accident de sa respiration ! Ainsi qu'il lui en avait demandé la permission, il prit l'une des mains de Sarhetta laissée à découvert sur le lit, et l'emboîta dans les siennes, et lui adressa ces mots :

« Je rêvais depuis longues années ce bonheur là , Sarhetta, c'est toi qui me le donnes; oh! merci, jeune fille, venue en ces murs, pour me faire goûter le bonheur des sphères célestes ! merci , de m' avoir reçu auprès de toi; de m'avoir compris peut-être !

— Mon Dieu, mon doux seigneur, vous ne devez rien à l'étrangère, vous si bon, si généreux I

— Oh! Sarhetta ! si aimant.... car, vois-tu, dans le commerce ignoré de deux âmes, il y a aussi des plaisirs, va !

— Monseigneur...

— Ce repos suave et continu qu'on goûte

- 1*2 tic l'ame avec le grand être! le paradis, le lupanar des chastes liaisons, où tout est permis , car tout y est bon !

— Tout y est bon ! . . . oh !.. .

— Et tout n'y est bon que parce que lame seule trouve accès dans ce lieu.

— Mon doux seigneur.... reprit la jeune fille... lepa...ra.. dis, c'est l'aine... *

Et Sarhetta commença à perdre connaissance. Pour réveiller les sens impudiques de cette femme : image de tant d'autres, il fallait autre chose que des paroles; pour parler à son imagination, il fallait autre chose qu'un rêve; pour lui donner passion au cœur, il fallait autre chose qu'une passion de l'ame!... Cependant , le jeune bâtard d'Orney voyant que Sarhetta s'endormait, lui lâcha peu à peu la main , afin de ne pas troubler le premier sommeil de la jeune fille. Alors, il ne parla plus de son bonheur, et au contraire, il sentit sa poitrine se gonfler démesurément -f quelque idée le fustigeait en ce moment :

« Elle est là , pensa-t-il... là! endormir!., soumise à. ma puissiim .... smi> le trèfle de

ma discrétion î car j'ai action contre son sommeil!.... La mendiante m'a instruit.... Oh! quelle femme que cette Marie-Mère!.... où donc a-t-elle appris tous ses secrets sataniques?... Le diable, pourtant, ne piétine pas souvent sous le porche de l'église, car il craint le bénitier!... maître Satanas , cet archange du feu , se brûle les pieds sur le pavé des temples chrétiens!... Et il faut pourtant que la mendiante ait, pour savoir tous ces moyens, commerce avec Satanas!... Et cependant, le porche de la cathédrale est la résidence habituelle de Marie-Mère!... où donc se sont-ils vus?... car il faut qu'ils se soient vus!... au sabbat peut-être... »

Le jeune comte Michel tourna le regard du côté de la jeune fille endormie, et le suspendit un moment sur sa belle figure étrangement éclairée par le blafard et tremblant rayon de la résine qui pétillait sous le manteau de la cheminée gothique , alors il dit :

* Voilà donc un être dont je puis disposer à mon gré; que je puis sonder jusque dans sa dernière intention!... .le n'ai qu'à dire un

mot, et cette femme va me conter sa vie! ... Étrange chose qu'une femme médisant de soi !... Étrange contre-sens qu'une langue de femme , disant vrai en débitant le mal ; étrange chronique que la narration, faite par ellemême, de toutes les perfidies d'une femme perfide!... oh!... ses perfidies, je les saurai... sa vie , il faut que je la lui fasse cancaner cette nuit!...

Après cette délirante apostrophe, juste ou imméritée, au mauvais génie des femmes, Michel d'Orney reprit :

« Mais , dois-je descendre dans l'existence de cette jeune fille?... Est-il bien que je place ainsi la sonde dans cette nature libre; puisje l'interroger ; et me doit-elle rendre compte?... Oh!... pourquoi pas!... Ce compte, elle le doit à Dieu!... Eh bien! que l'homme, le bâtard d'Orney, tienne un moment la place de Dieu!... non... du diable, ça sera plus rapproché de sa nature, et alors, que ce soit le diable qui lui fasse ivndrc compte par mon entremise!... Allons, je vais être te -r;m<l ponlife de Satanas!... il lr faut ; >i je \w \«u\

pas être damné toute ma vie!... hélas ï... »

Mais alors un frisson glacial flotta comme une brise du nord sur les nerfs surexcités du jeune comte ; une peur involontaire s'accrocha à son cœur et le fit tressaillir!... 11 regarda à plusieurs reprises autour de lui pour bien s'assurer s'il n'était pas seul!... et de tous côtés, il n'aperçut rien;* il se rassura quelque peu, mais une terreur plus grande, préparée par la première, accourut bien vite.

« Et sous le lit, se dit-il, n'y a-t-il rien? Sous le lit où elle dort et où va s'opérer le sortilège, et où je vais appeler les esprits infernaux ! ... Oh ! si le diable s'y était réfugié. . . il me saisirait par les jambes quand je tiendrai le doigt de Sarhetta dans l'eau... si j'allais le voir sortir auprès de moi. . . s'il me parlait... si... »

Une sueur de mort suinta de ses tempes et couvrit son visage; il ne pouvait plus avaler sa salive, et restait dans une immobilité léthargique!...

Cependant la tentation, plus forte que toute considération ultérieure, triompha de ses

— lac — crainles. Pressé par ses soupçons et ne pouvant séjourner plus long-temps dans cet état précaire, il voulut en sortir. Alors il se dirigea, tremblant toutefois, mais courageux, vers la cheminée, prit un gobelet d'étairi, le remplit d'eau, et s'essuya le front d'où tombait une sueur abondante. Quand il voulut reprendre sa direction vers le lit de Sarhetta, ses jambes faiblirent sous lui , tremblantes, molles; alors il avala d'un trait l'eau contenue dans la coupe a (in de reprendre ses sens, et il la remplit une seconde fois. Le remède avait opéré. Plus sur en sa marche, il s'avança vers la jeune lille, sans répandre à à terre une seule goutte de l'eau contenue dans le vase d'étain, et il s'assit pour se reposer un instant , car , pour le moment d'après , il sentait qu'il lui fallait des jambes. Mais, <1 ôfl qu'il eut regagné une respiration moins cahotante, il se leva résolument, prit la main gauche de Sarhetta , en plongea le petit doigl dans l'eau en le tenant, selon la formule de la mendiante, entre le pouce et l'index . el s'étant penche vers la jeune fille endormie,

il se risqua à l'interroger. Toutefois quand l'esprit a peur, la chair se révolutionne aisément, car la force spécifique des nerfs de l'homme ayant pour base le cerveau , du moment que cet organe est lésé soit par une impression motivée, soit par une action idéale, la commotion s'exerce en raison directe de la cause qui l'a fait naître; et comme l'inconnu a sur nous une force de plus que le connu, plus une chose est éloignée de la perception ordinaire, plus elle nous trouble et nous agite. Aussi les premières paroles que le jeune comte adressa à l'infortunée jeune fille furent-elles timides et irrésolues. Lui qui, quelques heures auparavant, se complaisait dans l'éblouissant et prestigieux mirage de l'avenir, voilà qu'une confidence inachevée l'avait renversé, en lui brisant le crâne, sur l'écueil du présent impitoyable et positif! Quel mécompte! Aussi, cherchant par tous moyens simples et surnaturels le problême de la solution duquel dépendait son repos, il s'adressa à Sarhetta qui seule le pou va il résoudre.

« Comment t'appelle-t-on , jeune lille,lui demanda le comte.

— On me nomme Sarhetta , murmura la jeune fille. »

Un frisson galvanique se répandit sur tout son corps. Cette première réponse si juste le surprit et l'épouvanta ! car en présence du doute, l'homme souvent aime mieux le mensonge que la vérité; car souvent la lumière de la vérité au lieu de rayonner, fait balle et elle tue! or, si la jeune Sarhetta eût mal satisfait'à cette première question, le jeune comte rejetait au loin le gobelet magique et ne continuait pas , ou continuant, il trouvait dans cette première inexaetitude un bill de rejet à volonté pour toutes les autres! quelle belle chance! mais Sarhetta avait dit vrai une première fois au premier mot, pourquoi chercherait-elle à mentir plus tard? or, le jeun. bâtard poursuivit :

« Quels sont tes pareils?

— J'en ai; mais je ne les connais p

— Qui t'a dit cela?

— Simon-Luc.

— Mais lui , les connait-il?

— Je le suppose; quoiqu'il ne me Tait jamais laissé croire !

— Où es-tu née?

— Dans un pays où il m'a promis de me reconduire.

— Tu veux donc quitter Michel le bâtard?

— Ah! Michel le bâtard?

— Oui !

— Oh ! ce n'est pas de quitter le bâtard d'Orney, mon bienfaiteur pourtant , que je serai marrie!

— Ah!

— Mais...

— Eh bien, qui donc quitteras- tu à regret?

— Puisque vous me le demandez , il faut bien que je parle, voyez-vous, vous qui me parlez, et que je ne reconnais pas, vous saurez tout, qui que vous soyez!...

— Tu as donc confiance.

— Oh! ce n'est pas cela; mais dans ce moment il m'est défendu de mentir!

— Ah !

— Oui, en présence de la vie et de la mort , de la terre et du ciel , de Dieu et de Satan, nulle bouche humaine n'a permission de parler par mensonge !

— Eh bien î qui donc quitterais-tu a\ec si grand chagrin ?

— Ne le dites à personne ; car, lui aussi , veut que notre mystère soit tenu caché.

— Dis, toujours !

— C'est monseigneur Renaud de Maubert !

— Le bon évèque d'Autun ?

— Lui-même !

— Tu l'aimes donc ?

— Si je l'aime !

— Oui?

— Oh! oui, oui...

— Ah ! ah !

— Aussi qu'il est bt;au * mon jeune prélat î et comme je me prélasse dans son amour ' . ..

— C'est drôle, se dit le jeune bâtard d'Orney; son accent porte en soi la vérité ! i drôle ! voyons... et il ajouta :

— Mais pour l'aimer ainsi, ton prêtai , qu'espères-tu , jeune fille 1

— Ce que j'espère !

— Oui?

— Oh!

— Voyons...

— Je n'attends plus rien î

— Ah !

— Non , plus rien que ce qu'il m'a donné déjà!...

— Qu'est-ce donc?

— Ses douces et délirantes caresses!

— Ses caresses?

— Oui!...

— Quand donc te les a-t-il données ?

— Presque chaque nuit... mais chut!...

— Oui; mais achève...

— Chut!... presque chaque nuit que Dieu fait je vais le trouver ià-bas...

— Où donc?

— Dans l'alcôve épiscopale, en son hôtel!.

— Ah!

— Et je passe sous ses baisers plusieurs heures de délices...

— Damnation de Satan, s'écria à part lui le jeune comte !

— Oh ! bénédiction sur lui plutôt !

— Non? damnation!

— Car il est aimant et je prie Dieu qu'il l'aime autant que je l'aimerai , lui. »

Le jeune bâtard qui n'avait pu retenir cette explosion de la colère , fut fort surpris d'entendre Sarhetla lui répondre... Il ne voyait pas que le courant magnétique aurait lieu , tant qu'il tiendrait le doigt de la jeune fille plongé dans l'eau, et que tout ce qu'il disait éveillé, Sarhetla le pouvait entendre comme il entendait , lui-môme éveillé, ce que disait Sarhetta endormie; or il continua :

« Je te remercie de ta confiance, jeune fille; mais dis-moi, depuis quand aimes-tu le nouvel évêque ?

— Depuis le jour de son installation !

— Bien vrai !

— On ne ment pas, monseigneur, devant Dieu et la mort!

— Alors, quand tu aimas le jeune prélat, tu ne connaissais pas ton bienfaiteur, le bâtard d'Orney ?

— Non! je le vis le lendemain.

— Donc, Michel arriva trop tard!

— Je ne sais; car j'aimais déjà l'autre, comme il n'est donné qu'à peu de femmes de soupirer un homme!...

— Et c'est de l'amour des sens que vous aimez ?

— Oui ! x

— Ah !

— Mais il ne faut pas que le comte le sache , car il verrait à grande peine , que cette dernière femme qu'il a aimée, Sarhetta, l'a traité comme l'ont traité toutes les autres...

— Oh ! tu sais cela et tu ne l'aimes pas!

— Qu'y faire! puisque j'en aime un autre !

— Mais ne peux-tu pas l'aimer?

— Non, puisque j'en aimais un autre avant de le connaître !

— Tu seras punie...

— Hein!... »

Et en disant ces mots, le jeune bâtard d'Orney avait brusquement rejeté sur le lit la main de Sarhetta ; et la tête perdue, le front

— iU — brûlant, la Gèyra au cœur et la rage <l;ms l'aine, il s'était enfui laissant tomberai! pied du lit de la jeune fille, le gobelet plein rifara qu'il tenait à la main.

La secousse imprimée à son corps par le mouvement qu'avait fait le jeune comte, le bruit causé par la chute du vase éveilla la jeune fille... Elle regarda, haletante et étonnée, autour d'elle pour voir si elle ne verrait pas le bâtard qui était là quand elle s'était endormie... mais personne!... plus rien! rien que la résine qui pétillait dans l'aire, rien que le bourdonnement qu'elle sentait dans ses oreilles, rien que l'anxiété où son réveilla plongeait!... Elle ne se rappel;» pas tout d'abord ce qui s'était passé durant son sommeil; mais quand le cerveau se fut allégé, que le sang bouillonna moins sur son cœur , que la première peur eut disparu, elle demeura un moment épouvantée devant le premier souvenir qui la saisit ! Cette eonversation avec le jeune comte qui lui paraissait être un rêve et qu'elle se retraçait textuellement , ce bruit , ce réveil spontané , cette

absence inattendue du jeune comte, sa conduite avec l'é\êque , la confidence qu'elle venait de taire; à qui?... de quelle manière?... Tout cela pirouetta devant elle et l'étourdit..*.

Cependant sa force revenant peu à peu , elle se redressa sur son séant, et se prit à se palper la figure et les mains pour s'assurer

qu'elle était bien véritablement éveillée

Alors le souvenir de son beau prélat lui grimpa au cerveau ; elle devait le voir cette nuit là même, et elle savait qu'il l'attendait. Alors, ignorant l'heure, elle se releva pour la demander aux étoiles , ce beau cadran nocturne et primitif qui, si souvent , lui avait appris la marche du temps pendant ses voyages; mais à peine eut-elle fait quelques pas qu'elle mit le pied dans l'eau répandue au bas de son lit. Saisie subitement par cette impression moins étrange qu'inattendue, elle se crut morte , jeta un cri perçant, et tomba évanouie sur le carreau de sa chambre; elle y resta jusqu'au lendemain matin.

Le jeune comte d'Orney , lui , éclairé par t. 2. 10

une affreuse lumière, s^était retiré dans sa chambre emportant dans le cerveau un trèfle de feu : la confidence de Sarhetta; dans le cœur une main de glace : l'isolement, alors qu'il se croyait aimé. En refermant sa porte, il se jeta sur un fauteuil qui se trouva sous sa main , et ne songea pas à le quitter. Son imagination , étourdie d'abord du coup qui était venu le frapper, se remit peu à peu de ce rude choc, et la perception arriva enfin. Elle fut un long cauchemar étourdissant dont rien ne le pouvait tirer. Tantôt il se voyait devant le lit de la jeune étrangère , tenant d'une main le gobelet magique, et de l'autre la main même de Sarhetta.... Tantôt il se figurait qu'il avait signé un pacte avec le diable, et il cherchait à se rappeler quand et comment. Alors il se sentit poursuivi par toutes les puissances infernales et touché par elles!... et par elles marqué pour l'éternité à dater du présent. Puis mille figures bizarres et grimaçantes, aux configurations monstrueuses, pullulaient devant lui.... 11 lea voyait dansor dans l'ombre $\ tourner ;inl<mi

de lui en chantant , les unes des mélodies discordantes et sans mesures; les autres en hurlant des paroles terribles et moqueuses. Il avait beau ouvrir ou fermer la paupière toujours les mêmes petits nains tous noirs s'accrochaient à ses vêtemens et grimpaient autour de lui en lui jetant à l'oreille mille cris confus , et lui prodiguant aux yeux mille sourires mordans. Le matin à la face vermeille et riante, le surprit dans cette sombre et morne hallucination.

Cependant à l'heure fatale où le jeune bâtard d'Orney se tordait dans les anneaux inextricables de la confession magique de Sarhelta, et que Sarhetta froidissait dans l'évanouissement où le trouble né de la démarche du jeune bâtard l'avait plongée, un homme veillait ailleurs et se rongeait le cœur dans l'attente I... Mille fois déjà il avait penché sa tête consacrée à la croisée, guettant de l'œil et de l'oreille si personne n'approchait; et mille fois il avait soupiré en vain!... Cet homme c'était Renaud de Maubert qui , replongé par les caresses dévorantes de Sa-

rhetta , dans le courant entraînant des voluptés charnelles , s'abandonnait avec toute la poésie dont il était doué à la passion que lui insufflait la jeune fille.

La dernière fois qu'il parut à la croisée entr'ouverte de son oratoire , le sonneur des moines franciscains appelait ses frères à matines; le son de la cloche monastique vibra avec un grand frisson jusqu'au cœur du jeune prélat; mais en vain cet avertissement religieux lui élait-il comme envoyé d'en-haut, il l'eut bientôt oublié dès qu'il eut cessé; et son ame impatiente d'amour, autant que sa chair l'était de caresses, se replongea dans le trouble où il se débattait depuis plusieurs heures d'inquiétude !

Toute la nuit, Renaud, le beau prélat, attendit en vain ; enfin quand parut le premier rayon matinal, harassé de fatigue, bouleversé jusque dans les profondeurs de ses désirs en défaut, Renaud s'étendit tout habillé sur sa couche veuve, où la veille au soir il s'était promis extase et délire !

Cette nuit fut, pour trois personnages liés

l'un à l'autre par le cœur et les évènemens, une nuit de damnation!... une véritable torture!... à l'un, à Michel d'Orney, elle ouvrit le livre de la science du bien et du mal ; à l'autre, à Sarhetta l'étrangère, elle faillit à lui coûter la vie; au troisième, à Renaud de Maubert le beau prélat, elle mit une première crainte au cœurî...

Toutefois ceux qui avaient préparé cette nuit de trouble, riaient peut-être au moment où les trois autres souffraient et se rongeaient; mais hélas! au fond de tout sourire n'y a-t-il pas une larme j au fond de* tout bonheur une réaction !

Que de drame pour un mot !

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