‹ L'Évêque d'AutunChapitre 8 sur 18 · XES MENOTTES DE FER · texte numérisé non relu

XES MENOTTES DE FER

Cette femme Tenait de corrompre tout son avenir atec un adultère.

' (Alexandre btrttiis'O îHII

Depuis le lendemain de la nuit où avait passé sur Sarhetta la fatale épreuve magnétique, le jeune comte d'Orney semblait redoubler de bonté pour la jeune fille ; bonté amère tk perfide qui cachait, sous ses semblans

d'intérêt à l'étrangère, une implacable pensée de vengeance. Plus que jamais, le comte Michel avait traduit en soins complaisans l'impression tout angélique que la première vue de l'orpheline avait développée en lui; seulement peut-être , venait-il moins souvent auprès d'elle; maisquand il y était, c'était pour lui peindre, à traits heurtés à la fois et grandioses, les nobles sentimens qu'il ne pouvait plus contenir! Cependant, fréquentes fois, il s'oublia dans ses projets, et alors il la quittait brusquement, lorsqu'à la minute précédente il s'humiliait plein d'abandon à ses genoux, pour aller emplir sa poitrine de l'air froid dont elle éprouvait L'impérieuse nécessité. Aussi, on le voyait courir Autun, la tète effarée, le regard préoccupé, le front inquiet, allant, venant, retournant, comme un homme fustigé par une pensée malsaine ; mais, toujours jusque là, cette pensée avait été pour lui... pour lui seul... mais dans ses nuits d'insoinmic, quand plus rien ne venait interroger sa situation fatale, quand loin était paix al M&aoe autour iU^ lui. et que lui seul

bruit et tempête dans ce silence et cette paix; quand, incliné sur le bord de l'événement dont la révélation lui était parvenue, il sondait son cœur sur la marche à suivre , oh ! que d'angoisses mortelles il éprouvait ; que de tortures inouies ! Alors , il s'épanchait et laissait tomber dans quelques paroles entrecoupées son mal et son secret; une nuit ,. entre autres, lorsque, désespéré de chercher ses moyens, il désespérait du but; le jeune bâtard d'Orney ne put contenir plus long-temps ses pensées.

« Oh! s'écriait-il tout seul , c'est de la fièvre cela ! c'est du délire ! Et pourtant, je pense... ma peau est sèche et brûlante comme le sable du désert? Mon Dieu, quelle souffrance ! oh! si j'avais une moiteur sur le corps je serais soulagé! oh! l'infidèle, la perfide; elle est maintenant peut-être aux caresses de l'autre , elle le gorge de ses baisers ; et moi , je suis là, morfondant mon ame, alors que mon corps est humilié ! »

Alors, une sueur glacée partait de ses entrailles pour venir se répandre comme des

gouttes d'eau sur toute la surface de s. m corps...

« Oh! disait-il alors, que cette sueur incommode... ô mon Dieu, pourquoi l'as-tu laite ainsi pour moi?... J'aimerais bien mieux être brûlant et aride, que de nager ainsi dans ce flot malsain dont je suis enveloppé! C'est maintenant surtout que la douleur est atroce! Brûlure au dedans, et submersion au dehors! c'est la fièvre de l'ame combinée à la lièvre des sens! celle-ci dessèche , celle-là suinte ! «m ! depuis des mois entiers que je l'endure, je puis la bien connaître ; c'est pour me maudire et me damner! Hélas! le sang bat les glas dans mes veines; c'est la mort de ma vie à venir qu'il m'annonce, car il me révèle la \e* future de la coupable! Pour elle parjure, les plaisirs; pour moi iidèle, la torture!... oh! quelle loi, quel code; oh ! je brûle et me Mél Éi vain... saint Laurent sur son gril, était moins martyr que moi.... Voilà donc quelle serait ma vie : sueur et aridité, si je manquais «1. force pour réaliser mes projets, oh! I taoi

plutôt H ^'ii^e;m<v.... eest H piscine mm je

me régénérerai... oui... mais, quand et comment? 11 faut savoir attendre... oh! mais l'attente, c'est l'enfer ici-bas ! La force me manque, et pourtant , c'est la force de mes pensées qui en moi fait ce ravage inoui.... Le temps viendra que je les perdrai tous deux, les perfides; après tout , ça ne sera-t-il pas suffisamment justifié par nos douleurs; oh! je l'aimais bien cette femme; pour elle j'aurais donné mon ame; mon ame d'où me vient tout plaisir; mon ame de qui je retire tant de jouissances au milieu des misères de la terre. Et pourtant, je rêve sa perte, je médite son ignominie; oui... et je l'aurai... oui... car il arrive un terme où l'amour méconnu ne garde plus aucun souci des hommes ni des choses.... oui.... je suis martyr aujourd'hui;

demain , je me ferai bourreau je souffre

de cette coupable... Eh bien! je veux savoir si je souffrirai moins, quand de patient, je me serai fait exécuteur... »

Une sorte d'hébétement suivit ces affreuses pensées du comte , sourd , et profond , et inoui, tel qu'il n'en avait jamais peut-être

éprouvé de semblable, durant sa vie de tempête!... C'était le premier tourbillon véritablement réel dans lequel son ame était entrée; le malheureux jeune homme souffrait horriblement !

Cependant sans projet mûri comme sans espérance née, sans but, il se leva, impatient de respirer Pair de la chambre où il était enfermé, et sans plus ajuster sa toilette, il sortit pour faire diversion à son mal!... Il errait dans Autun, depuis quelques longues heures, toutes pleines des mêmes réflexions qu'il voulait éviter, quand au détour d'une rue il s'arrêta spontanément, radieux et terrible, tranquille et exalté la vue d'un objet qui pendait nonchalant et oublié devant la porte d'un brocanteur... C'étaient des doubles menottes en fer garnies d'une courtechaiue aussi en fer de l'épaisseur dé six lignes... Une idée fascinatrice et affreuse était sortie riante de cet instrument de geôle; le jeune bâtard lui renvoya un sourire <1 'inquisiteur. sourire poignant, car s'il est joie el gaité surface, on le trouve flétrissure et tourment

au fond... Michel y mêla tout cela sans préméditation , sans projet... Et empressé et comme illuminé soudain d'une lumière inspiratrice, il entra dans la boutique du juif et lui paya les menottes de fer , le prix que le lombard les lui voulut vendre. L'argent n'est rien quand un grand plaisir l'escompte!...

Et le jeune bâtard Michel d'Orney, devenu possesseur de ce précieux trésor, reprit presque joyeux, le chemin de son hôtel !

Mais comme il approchait de la rue Tourne-Mouton,ils'arrètabrusquement,etaprès un court momentde réflexion, il rebroussa chemin et prit sa direction vers la cathédrale. Il fut bientôt arrivé. Du plus loin que son regard put percer sous le porche de l'église , il chercha parmi les mendians qui y étaient rangés de chaque côté, s'il ne verrait pas Marie-Mère, la mendiante, à sa place accoutumée ; et heureux de l'y voir, son cœur bondit devant cette femme commère de Satan peut-être , comme son esprit eût couru s'agenouiller devant Michel son saint patron , archange de Dieu ; comme son ame avait volé au jour de l'installation de

— !8tt — Renaud , au-devant de l'ame de la Jeune fille compagne du pèlerin!...

Oh ! si la vengeance procure à l'homme quelques jouissances, il faut qu'elles soient bien mêlées de trouble, car le jeune Michel d'Orney ne put retenir une larme qui vint obscurcir sa paupière, au souvenir pieux de son dévoûment pour la jeune étrangère...

« Oh ! se disait-il, depuis que je vins trouver pour la première fois celte mendiante, que de choses dans ma vie!... Les évènemens euxmêmes , tels poignans qu'ils soient, peuvent-ils justifier la démarche que je fais! Hélas ! moi qui vins naguère plein d'amour et de force , la tête haute et le cœur à nu , implorer la participation de cette femme pour sauver un être menacé et que je ne connaissais pas, voilà que j'accours aujourd'hui vers elle pour perdre une infortunée qui a eu le malheur d'être connue, d'ètreaimée de moi! . . . Pour en être aimé, je sauvai un homme; et parce qu'elle aime un autre homme que moi, je la tue!... action encore et re;e-ii<»n : oh! ialalité partoul , inouïe el ioiidro\aui.

— fS9 —

mais vivre près de sa froideur, c'est une lente agonie; j'aime mieux qu'elle succombe dans la lutte, et retrouver par sa chute, ma vie avec la paix... »

Comme il achevait ces réflexions froidement meurtrières , il arriva près du porche ; la mendiante le vit et courut vers lui; peutêtre prévoyait-elle ce qu'il allait lui dire...

« Ah ! c'est vous, femme !

— Oui, mon doux seigneur.

— Venez!...

— Pour vous servir en tout ce dont je suis capable, monsieur le comte.

— J'ai fait l'expérience !

— Ah! ahleh bien?

— Elle a réussi.

— Ah ! ah ! qu'avez-vous appris ?

— Ce que j'aurais dû ignorer toujours !...

— Parole de galant, monseigneur.

— Parole de galant homme, tu veux dire.

— Tous les hommes trompés tiennent ce langage.

— Oh !

— Seriez-vous dupe de cette étrangère?

— Je veux être son juge.

— Ah!

— Et l'exécuteur de la sentence?

— Oui-dà !

— Mais il me faut votre aide...

— Mon aide, mon doux seigneur? à moi , pauvre femme...

— Oui.

— En quel conseil , ou en quelles paroles puis-je vous être utile?

— De conseil et de paroles il n'en faut point.

— Que puis-je alors?

— Ce sont des actes qu'il me faut !

— Des actes, dites-vous ?

— Oui.

— Voyons; je suis votre servante...

— Bien dit.

— Je vous redois la vie.

— Oh! ne me remercie pas de t'avoir ivplongéeen cet enfer!

— Mieux vaut toutefois celui-ci que lautre.

— Bien dit.

— Or , puisque je vous dois la vie, il est juste que je contribue au bonheur de la vôtre. Or, comme tout homme dans ses actions n'agit que mû par un sentiment de plaisir...

— C'est vrai cela...

— Que nul ne va où il sait que la souffrance l'attend, c'est donc raison à moi de dire, que je veux faire tout ce que vous demanderez de moi.

— Écoutez donc !

— Voyons.

— Vous habitez l'hôtel de l'évêque.

— Oui, sous le faîte : refuge du vent et de la pluie du ciel !

— Eh bien! ce soir... quand la nuit viendra... venez chez moi...

— C'est bien... mais après...

— Il faudra que vous y restiez, tandis que moi je m'introduirai , travesti dans vos nippes, dans le palais épiseopal , inaperçu des valets qui peuplent ses cours et ses corridors.

— Pourquoi donc cela ?

— Pourquoi !... Il s'y passe toutes les nuits 2. U

des choses!... dos choses... oh! ne m'intei rogez pas!... la colère, la haine... Je veux vengeance... Et pour avoir vengeance, il faul que je sois sur le terrain du crime!... il le faut...

— Je ne réplique plus , mon doux seigneur; mais cependant une fois dans l'hôtel, vous n'y ferez pas un pas sans être arrêté... moi-même qui vous parle, je ne pourrais y circuler de nuit I

— Et cependant il faut que j'arrive jusqu'à la chambre de Tévêque, il le faut...

— Pourquoi?

— Pourquoi? oh ! c'est que la Sarhetta s'y rend toutes les nuits , voyez-vous.

-Ah!

— Et que je le sais...

— Ah!

— Et que j'en ai garde rage ftU cœur! Pourquoi! C'est que celte femme m a\ait promis d'être chaste, et qu'elle se prostitue dans l'ivresse d'un amant clandestin! Pourquoi! c'est qu'il est juste que le criminel trouve s;i punition dans son (Mime mon*

— Dans son crime même ?

— Oui!

— Écoutez-moi ! mon doux seigneur, ce que vous me dites est juste; mais avant de vous donner moyen de conduire à réussite votre projet, jurez-moi devant ce temple du Dieu vivant, que vous n'irez pas avec des intentions de meurtre dans la chambre du prélat , et alors je vous promets de vous y conduire; car je ne voudrais pas que la réaction de tout ceci tombât sur ma tête !

— Ah! ah! ah! qu'appelez-vous la réaction, bonne femme?

— Pour Dieu ! c'est la hache du bourreau!... entendez-vous, monseigneur? -

— Bien dit...

— Ah! ah! ah! puis-je faire à mon tour!...

— Mais rassurez-vous; j'ai là dans mon escarcelle de quoi me venger, sans que ma main répande le sang !

— Voyons ce moyen ; je serais curieuse de le connaître ! »

Le jeune bâtard d'Orney, tira de sa pochette, les doubles menottes de fer, et les

montra à la mendiante en disant .

« Comprenez- vous , femme?

— Non... pas encore.

— Quoi ! vous ne voyez pas d'ici , la « tînation de ces menottes...

— Non... ma foi non!...

— Eh bien ! quand le couple amoureux sera endormi...

— Eh bien!...

— Je garotterai l'évêque à la jeune fille , par le poignet, et la jeune iille à l'évoque...

— Ah!...

— Oui , sous cette double serrure dont j'ai la clé.

— Ah! bien ! bien...

— N'est-ce pas, vieille... tiens regarde ! »• Et le jeune comte tira de son escarcelle

une petite clé forée, avec laquelle il ouvrit successivement et referma chaque clavelon -y la mendiante poussa un rire guttural fort étrange , qui n'étonna pas le jeune homme . tant la préoccupation envahissait sou aine . tant l'idée de haine souriait à son cœur ! a|0T8 elle lui dit :

— les —

— Écoutez -moi bien.

— Voyons !

— J'ai la parole du valet de chambre de monseigneur...

— Mais il est le père adoptif de Sarhetta !

— Raison de plus... D'ailleurs, j'ai su le liera ma volonté; nous nous sommes entendus... Qu'il vous suffise de savoir cela, sans chercher à apprendre pourquoi , ni comment

— Que m'importe, si je réussis !

— Simon-Luc fera tout ce que j'ordonnerai...

— Est-il donc, ici-bas , le légat de l'enfer ; se dit le ieune comte.

— Ainsi, ajouta la mendiante, trouvezvous ce soir près de la poterne dérobée qui donne dans le cimetière des chanoines.

— C'est bien... j'y serai...

— Au moment où le couvre-feu sonnera , cette porte s'ouvrira , et un valet vous introduira de suite dans l'alcôve de Renaud. Entendez-vous?

— Oh! à merveille; aussi bien !si j'avais be-

soin de nie défendre , venant à être découvert, j'aimerais mieux être vêtu ainsi que d'être embarrassé dans vos nippes de femme î

— C'est ce que j'ai pensé...

— Vous voyez que notre pensée se comprend.

— Mais serez-vous devant la porte dérobée à l'heure du couvre-feu ?

— Je n'y manquerai, je vous jure.

— Au revoir donc, Michel d'Orney !.. » Et la mendiante regagna son escabelle, caressée au cœur par le riant sourire d'une vengeance qui tient sa promesse ; ses compagnons de mendicité crurent qu'elle venait de palper une forte aumône, car à le juger sur la mine . le cavalier qui lui avait parlé devait être personnage de haute lignée. Marie-Mère ne leur rendit compte, ce dont plus d'un murmura. .

Mais peu préoccupée des plaintes de ses autres commères , Marie-Mère se surprit à sourire et les autres à grogner c mtre elle!..

Le jeune comte en quittant la mendiante avait marché d'assez bon pas, mais peu A peu il ralentit sa eourse,e! C«fln pi

dans une grande réflexion. On ignore laquelle! mais à juger par le ton cru de sa physionomie quelque pensée douteuse et irrésolue flottait dans son esprit et réagissait dans tout son être. Était-ce la peur de manquer la réussite; était-ce le cri de sa conscience qui lui nommait Sarhetta et implorait pour elle; était-ce quelque raffinement dans ses projets? qu'était-ce...

La mendiante qui l'avait suivi des yeux comprit peut-être ce que ça pouvait être et elle se prit à sourire et les autres à grogner de rechef contre elle.

Michel d'Orney, après avoir hésité quelque temps, s'éloigna lentement et disparut dans le renfoncement de la rue.

La mendiante qui l'avait long-temps suivi des yeux, venant à le perdre de vue se prit pour la troisième fois à sourire et pour la troisième fois les autres mendiantes se prirent à grogner contre elle!..

Mais inattentive aux dures paroles de ses voisines, la mendiante se retrancha derrière son attente et se relira ; le dernier sourire

— I«8 — qu'elle exprima, accueilli par les grognemens de ses compagnes, annonçait sans doute qu'elle allait de ce pas trouver son confident, son complice, Simon-Luc; de^ son côté le jeune comte rentra préoccupé de la nuit qui allait suivre...

La pauvre étrangère et le jeune prélat livrés à leur passion qu'ils croyaient secrète se berçaient d'un beau rêve, imprévoyans qu'ils étaient du terrible complot tramé contre eux !

Qui réussira ?.. attendons!..

Page 1