SUITE DE L'HISTOIRE DE MARINA
GomvA reprit ainsi :
« Nous avons laissé , an milieu d'une troupe de moines, la jeune Marina pleurant la mort de son père. Elle ne manqua point de consolateurs. . Tous les novices aimaient frère Marin. C'était à qui viendrait le visiter dans sa cellule : ils tâchaient tous de le distraire par les propos les plus gais , les histoires les plus plaisantes.
« Peu à peu Mariaa prit goût à leur société,
laa CHAPITRE XXVI.
et partageait naïvement leurs jeux. Bientôt elle les suivit, aux heures de récréation , dans le jardin où ils se livraient à toutes sortes de bruyants exercices. Gomme eux , elle disputait le prix de la course , du ballon, même de la lutte. Au bout de quelques mois , frère Marin avait presque oublié qu'il était fille.
o Tout ce qui l'embarrassait quelquefois , c'étaient les confidences que lui faisaient certains jeunes novices de leurs aventures amoureuses. Tantôt , l'un d'eux lui racontait qu'il y avait une dévote dans la maison voisine de l'église, qui s'était résignée à subir, de sa main, des pénitences... qui n'étaient rien moins que des pénitences pour lui qui les infligeait ; et il baisait avec ardeur, en parlant ainsi , 'l'instrument du supplice de la dévote , l'instrument qui avait souvent changé en roses purpurines les lis répandus k foison sur tout son corps. Tantôt, c'était un autre novice qui loi confiait qu'un jour, en allant chercher lés provisions do couvent, il avait rencontré , dans un bosquet , une fraîche villageoise qui lui avait demandé sa bénédiction ; que , pour salaire , il lui avait ravi un prétendu trésor que jamais il ne pourrait lui restituer. Ces confidences , et d'autres que je n'oserais répéter, faisaient rougif la chaste Marina., la scandalisaient , et , toutefois , lui causaient
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Le voeu de chasteté. ia3'
une émotion qui, jusqu'alors, lui avait été inconnue.
« Sa pudeur eut k supporter une plus rude épreuve. !« supérieur lui signifia l'ordre , comme au plus jeune des novices, d'aller donner des soins au révérend père Tiraotbée , sacristain du couvent, retenu au lit par une grave maladie, et de ne le laisser seul ni le jour ni la nuit. Il fallut obéir.
« En entrant dans la cellule du pèreTimothée, Marina fut frappée de la beauté de son malade. C'était un mcHoe d'une trentaine d'années, dont les grands yeux noirs lui rappelèrent certains yeux qu'elle avait remarqués à Flor^ice , et dont le regard doux , mélancolique , n'était point encore effacé de son esprit. Que dis-je ? le père Timothée ne lui parut pas ressembler à Félix par les yeux seulement , mais par tous les trails , par tout l'ensemble de sa personne. Il lui fallut «quelque effort sur elle-même pour dissimuler le saisissement qu'elle éprouvait.
d Une fièvre lente , mais peu douloureuse, semblait consumer pù-e Timothée : on eût dit que le mal tourmentait bien plus son esprit que son corps. Quoiqu'il parût continuellement absorbé dans ftes idées , il remarqua pourtant avec quel empressement le servait le jeune frère commis à sa ganle ; avec quelle précaution il
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lui soulevait la tète pour qu'il pût boire, avec moins de fatigue , les potions que l'on avait préparées pour lui; comme il les approchait de ses lèvres , en l'invitant d'une voix douce à surmonter la répugnance que lui inspirait leur amertume ; avec quelle active prévoyance il se hâtait de replacer sur sou corps lesirouvertures, . que , dans l'ardeur qui le dévorait , il rejetait souvent hors de son lit.
■ ' — Bon jeune homme ! lui disait quelquefois le père Timothée en laissant tomber sur Manna un œil reconnaissant , d'où peut venir l'intérêt que vous me témoigneK?...Pourquoi vouloir que je vive?' Je n'attends plus sur la terre ni repos, ni bonheur. N'ai-je pas perdu tout ce qui m'attachait à la vie !
— Mon père , répondait Marina d'une voix attendrie , quels que soient vos malheurs que j'ignore , croyez qu'ils auront un terme. La Providence divine , m'a-t-on dit , envoie à ['improviste des consolations aux malheureux , alors même qu'ils ont perdu toute espérance.- d
« Le père témoignait son incrédulité par un signe négatif de la tête , qu'il laissait ensuite retomber sur sa poitrine.
« Cependant, les jours, les nuits s'écoulaient, et le père Timothée ne recouvrait point la santél Un soir, il éprouva même de très-vives soufifran-
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LE VCBU DE CBASTETi. Il5
ces, et dit au jeune frère, qui ne l'avait pas quitté jusque-là d'une heure seulement;
«Je sens qu'une crise approche; elle peut m'être fatale. Vous qui m'avez montré tant d'affection, de zèle, écoutez. Si, cette nuit, la mort vient terminer mes maux , j'attends de vous un dernier service. Aussitôt que j'aurai cessé de respirer, vous détacherez de mon corps une large ceinture qui l'entoure relie contient, d'un côté, quelques anneaux d'or, et un portrait gravé sur une pierre précieuse; de l'autre, une petite boite de saphir , dans laquelle vous trouverez une plaque d'ivoire, où sont écrits deux noms par des mains différentes. Vous garderez tout cela comme un gage de l'amitié que vous m'avez inspirée. Hélas ! c'est tout ce que peut vous laisser le pauvre pève dont vous avez adouci les derniers moments. »
« Mariika répondit en sanglotant : u Je vous obéirai. »
« Peu -après, l'état du père Timolhée devint plus alarmant. Ses yeux hrillèrent d'un éclat inaccoutumé ; sa respiration était courte ; sa poitrine paraissait oppressée ; sa tête s'embarrassa ; il prononçait, -tantôt avec force , tantôt d'une voix faible ou rauque , des phrases sans suite; quelquefois, il riait d'un rire éclatant ; plus souvent, ïl pleurait, gémissait.
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H Une fois , Marina l'entendit sé'CTiM* : « Je te vois, ma Thélésina, tu m'appelles. Oh! que tu esbelleeucore! AtteDds,je te rejoins, je cours.* Bientôt après , une expression d'horreur se peignit sur ses traits. « Non ! non ! je \e vois derrière toi, ton orgueilleux père. Il me menace. Non! je n'irai pas. » Puis, il reprenait un air ironique ; « Je me ris, de ta colère, infâme Morosini ; elle est à mbi, malgré les gardes, tes esclaves : j'ai bravé leurs épées ; regarde-la dans mes bras, sur mon sein- Mais... oh! Dîeu!..^»
u Alors, il jeta un cri effrayant, son corps se roidit , et ses yeu* se fermèrent.
a Marina le crut mort ; elle tendit les bras vers le ciel , et tomba sur le lit , étouffée par les sanglots. Elle prît ensuite, pour l'arroser de ses larmes, une de ses mains, et fut surprise d'y trouver quelque chaleur. « Respirerait-il encore? se dit-elle; et glissant une maiu sous le drap qui le couvrait, elle la porla sur son cœur, qu'elle sentit battre , mais faiblement et d'un mouvement inégal : <■ Serait-il possible, reprit-elle, qu'il revîut à la vie?... Je vais prier 13ieu de toutes les forces de mon âme.»
« Et elle se lève , puis se prosterne à terre devant le lit.
« Jésus, miséricordieux Jésus, s'écria-t-elle , et a vous, sa digne Mèiti, recevez le vœu que je fais.
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