GOZLIN
'A la lecture de cette lettre, Rolion fut d'abord indigné de la proposition que lui disait l'évèque; mais après y avoir réfléchi, il se contenta de répondre :
« J'ai toujours cherché la vérité. Si l'évêque « Gozlin parvient à me convaincre que sa reli- « gion est plus vraie , est meilleure que la mienne, u je demanderai aussitôt le baptême.
? Mais je veux juger des deux cultes. Qu'il « charge des prêtres chrétiens de développer dea vant moi , et en présence de meâ drotters qui
a leur répondront, tout le système du cbristia- ' « nîsme.
> Qu'il fixe un jour, un lieu pour cette solen- 1 nelle conlerence, à laquelle j'assisterai.
ROLLOEI.
Le comte Eudes et Gozkn étaient loin de «'attendre à une réponse si prompte , et qui était , suivant eux, très -satisfaisante; car ils ne doutaient p«nt que vu la justesse et la supériorité d'esprit que RoUoo manifestait en tout , il ne se décidât en faveur de la religion chrétienne. Ils supposèrent même que déjà son opinion était formée, et que, s'il exigeait cette soteoDelle conférence, c'étairpour ne pas paraître, aux yeux de ses compatriotes qu'il devait ménager , abandonner trop légèrement sa croyance. C'est, se disaient - ils , une formalité qu'il veut , qu'il doit remplir. Qui sait si la préférence qu'un tel chef donnera à notre culte, ne sera pas pour toute son armée un motifqui la déterminera à l'adopter àson exemple? Ainsi, nous aurons fait, par la seule puissance de la parole, presque autantde fidèles, nous aurons converti presque autant de Danois et de Suédois que Charlemagne en vingt aiisconvertitdeSaxousparlaforceetparleglaive.
Pour le lieu de cette grande conférence ,, ils choisirent une petite île dans la Seine , qui n'est
LA. COMFiKEBCE. 34?
séparée de la grande forteresse , ou palais des comtes de Paris, que par ua ruisseau de douze k quinze pieds de Ui^eiu' *• Us ordoimèrent aussitôt que l'on y élevât une vaste tente capable de contenir deux Cents personnes au moins, et en firent orner l'intérieur de tapis précieux. Ils désignèrent ensuite trois évéques des diocèses les plus voisins de Paris, et de plus prirent dans les monastères delà ville six moines, qu'ils supposaient les plus ■ subtils théologiens de toute la chrétienté. Ce fut à ces neuf personnages qu'ils confièrent le soin d'exposer devant Kollon les principes de la religion chrétienne.
Au jour fixé par eux et agréé par Bollon, I« cbef des Nornaands remonta la Seine avec dix barques seuleniwt , magnifiquement ornées et pavoisées, quiportaient la garde qu'il s'était choisie.Il descendit d3nsi'Ue,sans armes, pour mieux témoigner sa confiance , à la tête de trois scaldes qui le suivaient de près, leurs harpes à la main, et de six drotters vêtus de leurs longues robes blanches j et portant chacun une branche de chêne.
A son entrée dans la grande tente , Rollon fut surpris de la magnificence qu'on y avait étalée.
I>e l'un des côtés, sur des gradins recouverts
'* C'e*l «njoardliai le tlfrc-pMa da FoDl-irenf.
949 CHAPITRE IXXIII.
de ta|MS de soie , siégeaient déjà et les trois évéques et les six moines, champions du cbristiantstne. 'Au-devant des gradins, sur deux »éges dorés, on plutôt sur des trônes, étaient le comte Eudes et l'évéque Gozlin, qui avait à la main une superbe crosse étincelante de pierreries. Entre le comte et lui, se tenait debout le jeune Adalbert dans son habit de guerrier : par égard pour Rollon , on avait déddé qu'il serait présent à la conférence.
Ducôtéopposés'élevaient,nonmoinsornésque ceuxdes prêtres chrétiens,les gradins destinésaus drotters amenés par Rollon. Ces prétresdu culte - d'Odin allèrent s'y asseoir. Pour ' lui , on l'invita à se placer sur un riche siège qui était en face même de - celui du comte Eudes. Ses trois scatdes se postèrent derrière lui , tout près de son si^e.
Gozlin alors se leva. Il ttit avec solennité :
oTje Dieu que nous adorons a créé, d'un seul « mot , le ciel , la terre et les astres. Il est parie tout. C'est lui qui conserve la nature, qui y « maintient Tordre que l'on y voit régner. C'est « par lui que le soleil parcourt un espace qu'il n ne franchit jamais'; lui qui fait que la nuit^uc- « cède au jour, les saisons aux saisons. Il e^t n éternel, immuable; mais il est Invisible potir
Douze. bvGoogle
LA coHFiREHee. a49
« tout œil humain; il ne se montre que dans ses fl ouvrages... O mon Dieu! où pourrais-je fuir, 1 si je voulais me dérober à tes regards? M'cht H foncerais-je dans les profondeurs du ciel? tu t! ks remplis , tu l'as semé de corps étincelants « dé feu; dansles ténèbres iutérieuresde la terre? u là, tu es encore : quand j'aurais les ailes de la « colombe, et que je volerais par-dessus les mers^ « aux extrémités du monde , je t'y trouverais a toujours*... o Rotlon! 6 vous (ous ! hommes « duNordquim'écoutçz, parlez, n'est-ce pas là a le vrai Dieu , le seul que l'on doit reconnaître i^et servir?» ■
Rollon se leva.
o Digne prélat , s'écria-t-il avec enthousiasme , a si c'est là toute ta religion , pourquoi prends- « tu la peine de m'en instruire? je n'en eus jan mais d'autre. Les Scandinaves croient à l'esi- « stence de cet Etre suprême dont tu viens de « décrire si magnifiquement, de prouver la puis^ '( sance... Parle , sage Egill , tu expliqueras mieux « que moi nos dogmes, notre croyance.»
Egill prit la parole.
« De tous temps, les peuples du Nord ont a adoré un Dieu unique j créateur et maître de « l'univers. C'était, 6 Francs qui m'écoutez, la
• Voyti la ni*" XLII. ,
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CUAPJTRK XXXIIl.
■ religion des Celtes, vos ancêtres. Et quelle idée « grande et pure ils se formaient de cet Être su- « prême ! Us auraient cru l'offenser en le repré- « sentant sous l'image d'un homme , en plaçant « cette image dans des temples. C'est sur les a hautes montagnes , ou dans des antres pro- « fonds , ou dans les sombres et mystérieuses « retraites des plus épaisses forêts, qu'ils se plai- « saient à reconnaître sa puissance , k l'invoquer... V Mais, il faut bien l'avouer, ce culte, si raison- > nable et si simple, a subi de grandes altérations K en des temps que je ne saurais désigner. Des « peuples étrangers vinrent se mêler à nous; K ils nous apportèrent d'autres dieux , d'autres a croyances. Et pourtant notre antique dieu con- « serva toujours la prééminence sur tous les au- « très. Mais on partagea presque toutes ses acte 'tributions entre des divinités subalternes. On « le laissa seulement présidera la guerre, sous le « nom d'Odin ; et on le désigna par les épithètes K àe père du carnage, de dépopuleiteur,d' incen- « diaire. On lui associa, il est vrai, une antrç n divinité , dont on fit sa femme : c'était Frigga K OU Frea, à qui Ton donna pour dot la terre , et 1 que l'on appela la Mère des dieux.
a Je craindrais de lasser votre patience en éaù- « mérant toutes les divinités entre lesquelles on « a partagé l'empire du seul Dieu, de l'Être su-
LA COKPÉBENCE. l5l
« prèrae, en tous disant quelle est leur histoire, n et quels sont leurs emplois dans te monde.
« Qu'il vous suffise de savoir qu'aujourd'hui « nous avons des temples, de magnifiques tema pies, que là on fait de sanglants sacrifices, et a que nos drotters ont sur l'esprit de nos Scan- « dinaves la même influence , te même pouvoir « qu'en ont sur les peuples cfacétiens les évê- « ques, les prêtres et les moines*, s
C'est avec une çspèce de surprise et d'indtgn'ation que les drotters que Bollon avait amenés , entendaient discourir ainsi tescalde Egill- Ils auraient bien voulu l'interrompre , prendre la parole lorsqu'il témoignait quelque doute sur l'ezistehce des nombreuses divinités Scandinaves ;mais s'ils entendaient assez bien la langue des Francs dans laquelle s'exprimait Egill, ils ne savaient pas ■la parler. Us ne pouvaient donc que murmurer sourdement. Rollon jeta sur eux «n regard sévère qui leur imposa silence.
Egill reprit ainsi ;
« Vous le voyez , illustre comte et doctes prét latSjje n'ai point dissimulé tous IcsTeprochcs « que l'on peut faire au nouveau culte des Scan- « dinaves. Mais ne pourrait-on point en adresser a d« semblables à celui que vous nous proposez
• VoyM U note XLlIl.
j.,„,ii.Googlf
%5i CHAPITRE XXXIH.
d d'adopter. Od nous accuse, par exemple, d'avoir plusieurs dieux;m3i$, si l'on m'a bien instruit, «vous en avez aussi trois, sans compter une « certaine Marie, l'épouse momentanée de Dieu a le père , que nos Scandinaves ne manqueraient « point de prendre pour leur Frigga. Il est vrai a que de ces trois dieux vous n'en faites qu'un , (c ce que, je l'avoue humblement, je n'ai jamais pn « comprendre. Mais tes Scandinaves, du moins, ne o mangent aucun de leurs dieux, et l'on m'aso sure que vous. ...»
A ces derniers mots ,'Un btYiuhaha bruyant se fit entendre dans toute la salle. Les moines furieux se levaient de leurs banquettes, criajent à tue-téte : C'est un blasphémateur! mon au païen! Ce ne fut pas sans peine que le comte Eudes et Gozlin obtinrent im peu de calme. Et Gozlin , quoiqu'il fut lui-même irrité du discours d'£gill , sentant qu'il fallait en cette circonstance user de modération, lui dit d'un.too mielleux :
« Nous pardonnons à votre ignorance. Ces « mystères que vous ne pouvez comprendre , et beaucoup d'autres dontvousn'avez point parlé, " forment en effet une partie de notre croyance, a Nous les admettons , parce qulls nous ont été a révélés par la voix même de Dieu. Oui nous « croyons en un dieu unique et pourtant triple, a parce que de saints personnages, que la Divi-
. .,i,z<,.f,GoogIf
LA COITFÉRKHCK. ^53
a nité avait gratifiés du don de prophétie, sont « venus nous enseigner ce mystère , et que, pour a prouver leur divine mission, ils accompagnaient a d'un miracle ctiacuu de leurs actes, de leurs paa rôles. Si chaque jour nous faisons descendre K Dieu surnos. autels, c'est que, par ses apôtres, <i il nous en a donné le pouvoir; si nous osons K nous nourrir de sa chair et de son sang , c'est a pour lui prouver combien nous désirons nous « unir intimement à lui ; c'est ...»
Un moine, interrompit Gozlia. a£st-ce ainsi qu'il &ut instruire des ignorants, s'écria-t-il; que comprendront -ils à vos belles paroles?
Dites-leur que l'homme naît souillé , coupable même, et cela, par la faute de leur première mère, qui mangea une pomme à laquelle ou . lui avait défendu^ de toucher. Dites que ce fut depuis ce temps que les hommes furent enclins à tous les vices, éprouvèrent des passions désordonnées; que, pour les punir. Dieu les uoya un jour presque tous , ainsi que les animaux qui , probablement aussi , avaient péché; que cette terrible vengeance n'amenda point les descendants de la p'etite famille qu'il avait sauvée du déluge ; qu'il pouvait sans doute , encore une fois , anéantir l'espèce humaine , mais qu'il aima mieux, s'allier intimement à elle , en choisissant pour épouse une jeune Juive , chaste ,
Douze. bvGoOgIf
a54 CHAPITRE XXXIII.
pure ; qu'en conséquence il envoya un jour, vers elle, un ange qui lui dit, dans la belle langue hébraïque , la première de toutes les langues : « Dieu TOUS a distinguée parmi toutes les femmes. Vous concevrez. L'enlant que vous mettrez au monde sera le fils de Dieu. . . .
— Que mon docte confrère me permette (te l'interrompre, dit ici un petit moine, vif, pétulant. Ce ne fut point en tangue h^raîque que l'ange adressa son compliment à Marie. Comnient Dieu aurait-il voulu s'exprimer dans Tidiomede ces .barbares Jui&, qui devaient im jour, ce qu'il savait très-bien, faire périr son fils sur une in^me croix?»
Uu autre moine se lève aussitôt : <c Eh ! sans doute, ce serait ignorance, ce serait une tiô^ sie de croire que l'ange parla en hébreu à la Vierge : ce fut en latin, dans la tangue des Romains, qui étaient alors les maîtres de la Judée. »
— IS^otî, non ! crie le moine-poète Âbbon.
Dieu ne pouvait se servir de la langue de ces Romains qui ne te reconnaissaient pas [four le seul dieu de l'univers , qui adoraient un Jupiter, une f^énus, un Mercure. Il psirla dans la langue des sages , des philosophes , dans la belle tangue <}ont se servit Socrate pour prêcher, aux Grecs un dieu unique.
Douze. bvCoCgIc
I,A COMFiREMCE. 255
DeS'clameursse firent entendre tlans tous les coins de la salle. Ici Ton criait : Ce fut en hé'
breu ! là : Non , en latin ; ailleurs : Non , non ! ce /ut en grec.
La gravité que s'était imposée Rollon ne put tenir plus long-tcmps au spectacle d'une telle dispute. Il partit d'un grand éclat de rire : s Que m'importe, cria-t>il, en quelle langue votre dieu a parlé pour séduire une vierge!.... vous êtes, tous, des fous »
Oh ! quels cris , quels hurlements se firent entendre à ces mots! Prélats et moines quittèrent leurs sièges, s'élancèrent au milieu de la salle, tournant sur Rollon des yeux enflammés, lui montrant le poing, criant : Qu'on chasse lepaïen ! il souille noire sol!
Et deux moines, sortant de la foule, tirent de dessous leurs longues robes un poignard, et s'avancent vers Festrade qu'occupaient Rollon et les scaldes. Mais Adalbert les avait aperçus; il s'élance sur eux , et retient leurs bras à l'instant où peut-être ils allaient frapper Rollon et Égill.
Le chef normand et le scalde voient qu'il n'y a plus de sûrfeté pour eux au milieu de ces prêtres furieux. Ils font signé aux drotters et aux scaldes de les suivre, et tâchent de gagner la porte de la tente.
Douze. bvGoogle
sSti CHAPITRE XXXMI, LiL COHFÉBENCR.
Ils auraient couru des daifgeis en sortant , car le peuple avait déjà appris qu'ils avaient insulté tes prêtres chrétiens, et s'étaient moqués du Christ et de la Vierge ; mais le comte et Gozlin les avaient fait suivre par des gardes qui continrent la populace, et protégèrent leur marche jusqu'aux barques qui les attendaient.
C0APITBE XXXIV.