‹ L'évéque Gozlin; ou, Le siege de ParisChapitre 27 sur 40 · CHAPITRE XXXVr, OH DEIUTllR COMBAT. IQI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVr, OH DEIUTllR COMBAT. IQI

f/empercur Charles promit même 3e venir en personne assister aux exploits futurs de son armée. Et , en effet , il se mit en route , suivi des principaux personnages de sa cour; mais il n'avançait que bien lentement. Il avait découvert , ou cru découvrir, que sa femme Kic|iarde avait une intrigue avecLiudart, évéque de VèrccI , et, pour l'éloigner de son amant, il avait exigé qu'elle le suivît , ce qu'elle faisait k contrecoeur: aussi retardatt<elle la marche de l'empereur par tous ces mille préteïtes qu'une femme sait st bien imaginer en pareille occasion. An reste, nous devons l'avouer, son lourd mari ne méritait nullement son amour. Si sa tête n'eût été ceinte du bandeau royal , on eût pu le reléguer parmi Jes bètes brutes de ses parcs. Comme elle était <iégéoérêe la race de Cbartemagne !...

A son arrivée daus les environs de Paris, le comte Eudes voulut examiner par lui-même quels ob^acles il aurait à surmonter pour rentrer dans la ville : il ne se 6t suivre que d'tm petit nombre de guerriers, et gravit le Mont-de- Mars. De là il vit tout le camp des Normands, qui entourait Saint-Germain-le-Rond , et s'étendait jusque près de la tour du grand pont. Il jugRa qu'il serait imprudent de chercher à s'ouvrir un passage, pendant le jour, au travers de

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troupes si nombreuses. Il attendît donc la nuit pour tâcher de pénétrer jusqu'au pont.

Cette nuit-là, les Normands étalent loin de redouter une attaque. Ils avaient passé tout le jqur en fêtes , en divertissements , après la distribution que leur .avaient, faite BoUon et Sigefroi de leur part dans le butin. Tous dormaient tranquillement près de leurs femmes, lorsque Eudes vint surprendre le peu de gardes qu'ils avaient placés en dehors du camp. Ils s'éveillent en sursaut, se lèvent, saisissent leurs armes, combattent à demi-nus. Beaucoup succombent ; mais ils parviennent du moins à disperser une grande partie des assaillants.

. Malgré ce succès des Normands, Eudes , à la tète d'une vingtaine de Francs de l'Austrasie , était parvenu jusqu'à une tranchée que. les Parisiens avaient faite à l'entrée de leur grand poDt. Tous les efforts des Normands se réunirent contre ce petit nombre d!horames, qui tombèrent l'un après l'autre sous leurs coups : il n'en restait, plus que trois autour d'Eudes. Il se crut perdu. Mais heureusement il avait à la main une très-longue lance; à l'aide de cette arme, dont il appuya la pointe au fond de la tranchée, tandis qu'il la tenait fermement par l'autre bout, il s'élança sur le bord opposé. Dès qu'il fut sur le pont, il n'eut plus rien à redouter. La nuit

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un UERWIEB COMBAT. HqZ

était si noire que' les Normands ne pouvaient diriger leurs traits contre' lui. Il fut reçu dans la cité au bruit des acclamations de tout le peuple.

Quand les guerriers, à la té'te desquels il avait combattu, apprirent qu'il était parvenu sain et sauf à Paris, ils ne sougèrent.plus qu'à la retraite : ils se sauvèrent, épars eh petits pelotons, et s'empressèrent d'aller rejoindre les troupes du duc de' Saxe, qui n'étaient qu'à cinq à six railles de là.

Cet événement apprit aux chefs des Normands qu'ils avaient eu tort de trop compter sur là supériorité de leurs forces et la pusillanimité de leurs ennemis. Comme ils' n'ignoraient pas que les troupes du duc de Saxe n'étaient .p;û loin, ils ordonnèrent cette fois à leurs guerriers de se tenir sur leurs gardes, et de se préparer à recevoir avec vigueur ce nouvel ennemi. On connaissait ce duc pour uii des chefs les plus valeureux et les plus expérimentés de l'arméçdu Charles-le-Gros. Il fallait donc surtout tenter, à tout prix, d'ôter ce bras puissant aux enniemis: Sigefroi , après quelques moments de méditatiurij jura qu'il l'amènerait à Rollon, mort ou vif. '

Dès le lendemain, on vit les troupes du duc se déployer sur les hauteurs du Mont-de-Mars; ]>s Parisiens , qui pouvaient les apercevoir aussi

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bien que les Normauds, se laissèrent aller aux plus vi& transports de joie. Us allumèrent des torches sur leurs tours, des feux sur les places de la ville et devant le portail des églises. Comme le jour baissait , 'le duc ne jogea pas k propos d'attaquer aussit6t tes Ntnnnaiids, que, d'ailleurs, il voyait rangés en bon ordre dans la plaine, et tout prêts à le faire repentir de son audacieuse entreprise. Il laissa ses troupes se reposer, toute la nuit, de leur marche précipitée. ^

Ce délai lui fut fatal. Sigefroi , pendant la nuit, fit ouvrir une tranchée sur le chemin que le duc devait nécessairement prendre pour en venir aux mains avec les Normands ; il ta fit en suite recouvrir de branchages et de terre mêlée de gravois et de gazon. Cette opération fut exécutée avec tant d'art qu'il était impossible , à la première vue , de s'apercevoir que |e chemin eût été coupé dans toute sa largeur. Les Normands attendirent ensuite, Ji quelques pas de la tranchée, que les ennemis se présentassent.

A peine l'aurore éclairait la plaine que le duc Henri de Saxe et deux autres chefs à ses côtés .descendirent dans la plaine , suivis de toutes leurs troupes. En voyant les Normands rangés en bataille, ils donnent le signal du combat, et, intrépides comme ils étaient, ils piquent les chevaux fougueux sur lesquels ils étaient montés.

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pour être les premiers k s^ mesurer avec les chefs des Normands. Mais quelle fut la consternation de leurs guerriers , quand ils les virent disparaître soudain à leun yeux ! lU étaient tombés avec leurs chevaux dans la fosee nouvello.ment ouverte , et où cent Nomtands, qui étaient aussitôt accourus 4 lâs perçaient de leurs lances.

A ce spectacle, l'armée de l'empereur, sanschefs et découragée , craignant de tomber dans quelque autre piège , ne songea qu'à fuir. Elle se dispersa dans toutes les directions pour gagner les forêts environnantes; mais tes Normands, répandus en grand nombre dans la plaioe , poursuivaient partout les fuyards : on en fit un hor-. rible massacre.

Les Parisiens, du h^ut de Ijeurs tours, avaient vu cette triste catastrophe. Aux bruyantes joies de la veille succéda- un morne silence; et bientôt après, se firent entendre, de tous côtés, les cris,, les sanglots. Les églises se remplirent d'une foule consternée, qui demandait, qui exigeait que l'on exposât sur les places, et autour des murs de la cité, les innombrables reliques que contenait la cathédrale. On s'empressa d'accéder à ce vœu ou à cet ordre.

Quant au comte Eudes, il appela près de lui Goztin, l'abbé Ébles, et les personnes les plus considérables de la cité, pour délibérer avec eux

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agG ■ cuAPirnB xxxvi.

sui' ce qu'il y avait à faire dans de si tristes circonstances. ' ■

Tj'abbé Ëbles présenta le plus triste tableau tic ]i situation de Paris. Depuis plusieurs jours le pain manquait, les halHtants ne vivaient que de viandes salées, dont on n'avait plus de provisions que pour quelques jours. De plus, une maladie contagieuse , qui s'était déclarée en même temps que la disette, enlevait, chaque jour, plusieurs centaines d'habitants. Les églises , que l'on avait dépavées pour y faire des fosses, ne pouvaient plus contenir tons les morts qu'on y apportait.- Il s'en exhalait une odeur méphitique telle qu'on ne pourrait bientôt ^plus en appro- cher. Son avis fut que l'on n'avait plus qu'à capituler, en tâchant d'obtenir de Rolton les conditions les plus avantageuses.

A cette proposition, Gozlin, rouge de colère, se leva, et qualifia son neveu de lâche, et même de traître. «Nous avons juré, s'écria-l-il,de conserver cette cité, ou de mourir sous' ses ruines. Serons-nous parjures? Nos souffrances sont extrêmes, notre situation pénible, je ne le nie pas; mais c'est un motif de plus de tenter un dernier effort. Nos ennemis sont fatigués d'un si long siège : Hs demandent, à grands cris, à s'en retourner dans leur patrie. C'est ce que m'ont appris des espions fidèles que j'ai dans leurs deux

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camps. Présenton»-nous tlotic devant eus avec audace, nous les vaincrons;' et alofs, au lieu d'implorer d'eux la paix , nous la leur impc^erons. a

Le cOQite Eudes aurait incliné pour la proposition pacifique que l'abbé Ebles avait émise ; mais Goziin lui ayant dit : « Je sais que, si nous sommes forcés de capituler, l'intention de KoUon est d'exiger qu'on lui rende Totage que nous avons entre les mains , sans qu'il soit tenu de remettre celui qu'il nous a enlevé. Consentezvous à ce que votre sœur reste esclave chez les Normands?» Eudes frémit à celte idée. «Non^ jamais, répondit-il; puisqu'il le faut, courons aux armes. »

La décision du conseil fut que, dès le lendemain , on ferait une sartie contre les assiégeants , avec tout ce que la ville contenait d'hommes en état de porter les armes , et qu'on leur ferait jurer de ne rentrer dans la ville qu'après avoir purgé le territoire, à plus de deux lieues de distance, de tous tes Normands qui l'avaient envahi.

' Goziin se chargea de proclamer lui-même cette décision dans toute la cité, d'en exciter les habitants à combattre avec plus de vaillance encore qu'ils n'avaient fait jusqu'à ce jour, puisque c'était le seul moyen de remédier à

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tous les maux qui les accablaient. C'est ce qu'il effectua avec zèle , avec talent. > Vous manquez « de paÏD , disaît-U aux Parisiens affamés : c'est « dans les camps ennemis que vous en trouve- « rez en abondance. Entassés dans r.enceinte « de vos murs comme dans une étroite prison, « la maladie vous décime; reconquérez vos cani- 1 pagnes envahies , vous y respirerez un air pur a et salutaire. Qui de vous pourrait craindre « d'être repoussé , de succomber ? Vous verrez « combattre pour vous le saint jdont vous pos- « sédez les os.. Oui , je n'en doute point, l'évê- « que Germain viendra , sur un nuage , à votre « secours ; il lancera contre les paulens , qui se « sont établis dans l'église où on l'honorait, une -« grêle de traits, et peut-être la foudre. » De tels discours enflammaient bien quelques-uns tie ceux qui les entendaient ; mais ta plupart se plaignaient hautement de ce que saint Germain eût attendu si loDg-teQ)ps pour manifester son pouvoir.

Aussi Goziin rentra- 1- il dans le palais qu'il habitait , soucieux et très-inquiet sur les suites de la résolution qu'il avait fait prendre au comte Eudes. Il se promena long-temps, . seul , dans sa chambre , livré aux plus amères réflexions. It se fît ensuite, apporter sa cuirasse et sa massue ; mais avant de s'armer, il voulu!

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mettre par écrit quelques pensées qui pesaient sur sou coeur. Un pressentiment, qu'il voulait en vain repousser, lui annonçait que sa fin était prochaine , que cette expédition serait la dernière à laquelle il pourrait prendre part.

Quand il eut fini d'écrire ,'il 6t ^rier Adaihert de se rendre auprès de lui.

Le jeune homme , en entrant, remarqua l'altération de ses traits, et parut surtout surpris de voir près de lui des armes.

« Cet appareil guerrier vous étonne , mon jeune ami, lui dit-il : c'est que demain finira^ je ne sais comment , notre trop longue lutte avec vos compatriotes; demain le sort des armesdécidera entre eux' et nous. Je combattrai contre votre père ; et, je ne crains pas de vousl'avouer, ce n'est pas sans regret, sans répugnance. Vous m'avez appris à l'estimer. Vos excellentes qualités m'ont séduit, ont mérité mon attachement. Embrassez-moi , fils de Bollon. . .»

Et il le serra dans ses bras , et Adalbert sentit une larme qui tombait sur son visage.

Il ajouta : « Si l'honneur, si la religion , dont je suis obligé de respecter et de faire observer les sévères lois, me l'eussent permis, j'aurais dit au comte Eudes : « Traitez avec RoUou , et <r donnez à son fils votre sœur ; il est digne n de s'allier à votre sang, n Mais . . . Ecoutez : si

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nous sommes vaincus , vos compatriotes vous auroDt, d'eux-mêmes, procuré la liberté, vous ■l'aurez plus besoiu de protecteurs ; si nous sommes vainqueurs , je ne vous en rendrai pas moins à votre famille , sans exiger même qu'elle nous restitue le précieux otage que vous avez remis dans ses mains. Prenez cet écrit par lequel je vous donne la liberté , quelle que soit l'issue du combat. Et ne craignez pas que le comte Eudes tente même de s'opposer à ma volonté suprême : j'ai signé cet écrit comme ministre d'un Dieu qu'il redoute. Quand même je n'existerais plus, il exécuterait un ordre que je lui transmets au nom du ciel.»

Adalbert, étonné de tant de magnanimité, ne put exprimer sa reconnaissance qu'en baisant les mains du prélat. Il voulait parler, mais son cœur était oppressé : ses yeux seuls disaient : « Vous avez conquis le respect et l'amour de votre ennemi. » £t au fond de son âme , il se reprochait d'avoir méprisé, d'avoir abhorré le culte des chrétiens , puisqu'il y avait un Gozlin parmi ses ministres.

Gozlin reprit : a Adalbert , vous allez me trouver bien faible , et vous n'aurez peut-être plus nue haute opinion de la fermeté de mon caractère , si je vous dis que je ne puis songer, saus trouble et sans efifroi, au combat- qui s'apprête.

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Une fiinefite idée me poursuit sans relâche ; il me semble qn'tine Voix iiinèbre murmure à mon oi-eitle : «Tu n'en verras point d'autres ; tu tomberas dans la mêlée. » O mon jeune ami , ajoutat-il avec attendrissement, si je ne dois plus vous revoir , vous avec qui j'aurais voulu passer le reste de mes jours, prenez quelque soin de ma mémoire. Vous proclamerez que je n'étais ni aussi impitoyable, ni aussi méchant que l'un m'accuse de l'être ; mais que de fatales circonstances, une impérieuse nécessité m'ont quelquefois forcé de paraître dur et cruel. Adieu , mon brave, adieu, l'élu de mon cœur! s

Et, apr^s s'être encore étroitement embrassés, ils se séparèrent.

Marc-Loup , par l'entremise du petit juif, avait informé Rollon de la grande expédition qui se préparait à Paris; et ce chef, aussi prudent qu'expérimenté, fit, pendant la nuit, toutes les dispositions nécessaires pour combattre avec avantage l'ennemi. Quelques milliers de Normands transportèrent secrètement par terre des barques audelà de Paris , en face de deux petites îles qui se sont formées au milieu de la Seine *. Ils

* L'Uo Notn-Daaw et File aux Vackei. Cm deux Hei , aajonrd'boi l'cunin , n'en foiment plus qn'uDe seole, uns le doiu Xtle Saint-

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avaient ponr instructions de s'emparer, au moment du combat, de ces deux îles qui n'étaient point gardées, et de descendre ensuite vers la pointe orientale de Paris. C'était la partie la moins fortifiée de tous les murs d'enceinte. 'Le reste des troupes normandes fut placé devant la tour du grand pont, et snr les deux bras de la rivière , daiis de longs bateaux. Ainsi , la ville se trouvait presque complètemoit entourée de forces imposantes.

Quand le jour parut , les Parisiens virent ces préparatife, et ne doutèrent plus que leurs projets n'eussent été dévoilés aux ennemis. Leur courage n'en fut point ébranlé : ils persistèrent dans la résolutiou d'effectuer une sortie, de repousser pour toujoui's leurs ennemis. Ils étaient si las de ce long si^e! £t en.eilet , leur situation dans l'intérieur était intolérable.

Mats, avant de commencer le combat, il leur fallut, d'après l'ordre de leurs prêtres, assister au Miserere qui fut chanté dans la cathédrale , et promener autour des murs les châsses de ssinte Geneviève et de saint Germain , et les re- ~ liquaires qui contenaient , Tun ta chemise de la Vierge, l'autre la jupe de sainte Marie l'Égyptienne. Ces cérémonies et ces processions ne permirent pas de combattre avant l'heure de midi.

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A cette heure, les trompettes donnèrent le signal tlu combat. La plus grande partie des Palîsîens armés se précipitent alors vers le grand pont, le franchissent , et se rangent en bataille dans la plaine, au-dessous de la grosse tour. C'est là que les Kormands les attendaient. Mais ils ne pouvaient les joindre de près , ni combattre corps à corps, parce que du haut de la tour on leur eût lancé des pierres et de lourdes masses de plomb. 11 ne leur restait d'autres armes à employer contre les Parisiens que des flèches.

Sigefroi , qui commandait cette aile de l'armée, voyant quel était leur désavantage, leur donna ordre , par un signal qu'ils comprirent , de reculer, de paraître fuir en désordre.

Les Parisiens , dupes de ce stratagème , s'a- ■vaucent dans la plaine, s'acharnent à la poursuite des fuyards. Mais bientôt on leur oppose une barrière de nouvelles troupes, qui fondent sur eux , et en tuent un grand nombre. Ce fut le tour des Parisiens de songer à la retraite; maïs cette retraite , la tour du grand pont ne put la protéger. Normands et Français couraient ensemble péle-méle, ne formant qu'une seule troupe, vers le grand pont. Comment les défenseurs de la tour auraient-ils pu distinguer ceux que leurs traits devaient seuls atteindre ? Assiégeants et assiégés, tous traversèrent à la fois ce

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pont; tousse trouvèrent en' face de la principale porte de la ville.

Pendant la bataille près de la tour, KoUon nvait donné ordre aux guerriers qui rempIissaieDt les bateaux de descendre sur la grève qui entourait la cité , malgré les traits qu'où pourrait leur lancer du haut des remparts; et c'est ce qu'on avait effectué sans grande perte. '

D'un autre côté, les guerriers qui s'étaient emparés des deux îles au-dessus de Paris attaquaient la pointe orientale de l'île de la cité, qui n'était défendue que par un très-petit nombre de Parisiens. Mais ils avaient à leur tète un chevalier du nom de Gerbold, La petitesse de sa taille fut d'abord un sujet de raillerie pour les Normands; mais ils sentirent bientôt toute la vigueur de sou bras. Chaque coup qu'il portait renversait un ennemi*. -

Gozlin s'était posté d'abord avec Ebles et le comte Eudes parmi les troupes qui se battaient contre les guerriers. débarqués, à la tête desquels, était Bollon. Mais, quand ii apprit que les ennemis menaçaient d'envahir sa cathédrale , située à la pointe occidentale de la cité, il s'empressa de voler, avec un renfort d'hommes courageux, il la défense de cet édiBce sacré. Il arriva à l'in-

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staot même où Gerbold , après des prodiges de valeur, venait de succomber sous le nombre, et lorsque ses compagnoDS découragés s'apprêtaient à fuir. Il ranima leur courage, leur montra les guerriers qu'il amenait avec lui. Une nouvelle lutte alors s'engagea , plus vive , plus acbarnée que la première.

Gozlin se trouvait partout où le pérît devenait ifnnûnent. Un de ses défenseurs avait-il reçu • quelqu« grave blessure , le voyait-il prêt à succiiidber? il accourait; et, laissant tomber sa massue sur la tète' de l'adversaire , il lui faisait mordre la poussière, htis Normands, étonnés de tant ■de bravoure , admiraient la force de son bras , éprouvaient pour lui uae'sorle de respect, et n'auraient pas voulu lui airacher la' vie. Mais unguerrier doot il venait d'assommer le compagnon d'armes, l'ami, s'élan^ vers lui, transporté de rage, et, avant. même qu'il eût pii relever sa. massue , lui déchargea sur la tête un coup •de hache qui fendit le casque, et pénétra jusqu'au crâne qu'il fracassa. Gozlin tomba; et l'on . vit, spectacle hideux! la peau de son front se renverser sur elle - même et couvrir ses yeux. SoD sang jaillissait de toutes parts sur ses habits pontificaux çt «jr sa cuirasse.

Lee Parisiens demandèrent une trêve , afin de pouvoir transporter plus loin leur êvéque, ■ //. ao

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et lui faire donner des.secoars. Les NonnBods qui, eux-mêmes, avaient besoin de qnelqoes instante de repos , j consentirent : on eût dit qu'ils regrettaient aussi le brave qn'ils avaient -frappé.

Six guerriers portèrent sur leurs In-as au palais du comte Eudes leur malheureux évéque. Daos les rues qu'ils traversèrent, il n'y avait que des enfants et des femmes : tous les autres habitants étaient sur les remparts, et aux pcstesde la ville où le combat cootiimak avec fureur, l^esfeinmes, en voyant leur évéqne couvert de sang ,, couché sur les. bras de six 'guerriers , jetèrent les [dus doulour<eux cris. £n vain leur recommandait-on le silence, afin que la triste nouvelle n'arrivât pas si promptement aux guerriers qui combattaient , et ne port&t pas le découTE^ment dans leurs âmes.

Adalbert était resté seul dans le palais. Ce lut à lui que les guerriers confièrent la garde du prélat , après l'avoir couché dans son Ht. Leur devoir était de retourner à leur poste..

' La douleurdu jeune homme fut extrême. Ce .prélat , qui , la veille , lui avait témoigné, un si tendre intérêt,, il le voyait étendu, mourant, sans voix, sans connaissance! Son premier sc»n fut de laver sa blessure , de rejoindre les longues lèvres de la plaie, d'y mettre un appareil. Il tâ-

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cha ensuite de rappeler le prélat à la vie, par (les cordiaux qu'il lui fît avaler. Ob! ccnnme il regrettait de n'avoir à sa disposition aacune de ces liqueurs salutaires que sa mère Judith portait toujours avec elle , lorsqu'elle suivait RolloB dans I«s combats !

Cependant Goziin revint de l'espèce de létbargie dans laquelle jusque-là il avait paru plongé- Il ne pouvait vo&r celui qui lui donnait des secours, car l'appareil qui enveloppait sa tête lui couvrait les jeux; mais il entendit les plaintes qui s'échappaient du coeur de son jeune ami , et reconnut sa voix. « Mon Adalbert, lut dit -il, qu'ils me sont doux les soins que vous me prodiguez! Puisse le ciel vous en récompenser! Mais ils seront inutiles, et ne serviront sans doute qu'à prolonger de quelques jours ma triste existence.»

11 lui demanda ensuite des nouvellesdu combat, a Les Normands qui entouraient la ville ont - ils forcé quelque porte ? Le comte Eudes vit-il encore? Oh! qu'il a de reproches à me Élire! » Adalbert lui répondit que, resté seul dans le palais où on l'avait consigné, il n'avait pu rien apprendre de ce qui se passait en dehors; mais qu'il avait vu, par les fenêtres, transportw dans les rues un grand nombre de guerrirav ou mourants ou morts , et qu'il craignait que les 4*arïsietis n'eussent bten des bntves à regretter.

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3o8 CHAPITRE XXXVf.

«Hélas! dit Cozlin, j'ai prévu, dès le com- . mencement 4u combat, quelle en serait l'issue. D(i moment que j'ai vu les Normands envelopper de toutes parts nos murailles, j'ai senti qu'il n'y .avait plus desalutpour nous; que les efforts que nous ferions pour nous défendre ne serviraient qu'à augmenter le nombre des victimes...»

Il médita ensuite pendant quelques minutes, et il ajouta : « — Adalbert, mon ami, vous que je serais quelquefois tenté d'appeler mon fils, s'il est vrai que vous m'aimez, et je n'en doute point, vous pouvez rendre moins amers mes derniers moments. Votre père vous chérit : demandezlui, par une lettre pressante, demandez grâce pour notre ville. Qu'il ne la livre point au pillage, qu'il n'en massacre point les habitants. Dites-lui que le comte Eudes était décidé à capituler; que c'est moi qui l'en ai détourné, que c'est donc sur moi seul que doit tomber sa colère.

-^-Mon vénérable ami, lui répondit Adalbert, vous serez à l'iustant.obéi. Je vais supplier mon père d'épargner une ville qui a pour prélat uo homme tel que Gozlin, »

It prit aussitôt une plume, et traça à la hâte sur des tablettes tout ce que son cœur lui inspirait en faveur de l'évêque Goalin et des Parisiens. Ses phrases étaient vives , énergiques comme ses sentiments. Gozlin en écouta la lec-

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ture avec attendrissement , et chercha les mains de son ami pour les presser affectueusement dans les siennes.

L'embarras était de faire porter ces tablettes à Rollon. Quelques vieux domestiques du comte Eudes, la plupart infirmes, étaient seuls restés dans le palais. Leurs débiles mains n'avaient pu saisir ni l'arc, ni la lance. Âdalbert en vit un parmi eux qui lui parut un peu plus dispos que les autres : il s'appelait Grosbert, et c'était celui qui, à la procession des reliques, dans les premiers jours du siège de Paris, avait perdu un œil *. o Mon ami , lui dit-il , prenez un drapeau blanc à la main, et portez, de la part de l'évêqueGozHn, ces tablettes à Bollon, en quelque lieu qu'il soit. S'il est encore hors des murs de Paris, vous ne pourriez sans doute pénétrer jusqu'à lui. Mais ce sera,' j'en suis sûr, par la principale porte , celle qui fai^ foce au grand pont, qu'il tentera d'entrer de force dans la ville. Tenez-vous donc là, dans l'attente de l'événement. Dès que la porte sera forcée , précipitezvous vers lui, votre drapeau à la main, et suppliez-le de lire, au nom de son fils Adalbert, ce qui est écrit dans les tablettes. Coipplez sur une

* \ojet le dupitrcXni, t"' Tolame, pag. a45.

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^lO CHAPITRE XXXVI.

'magnïBqne récompense si tous réussissez dans cette tnissioD. »

Grosbert n'hésita pas un instant. Il prend les tablettes , saisît le drapeau , et se dirige en courant vers le lieu où, par le bruit et les cris des combattants , il juge que le combat est le plas animé. C'était sur la grande place même de Paris que l'on combattait quiand il anÎTa. Les ennemis avaient déjà enfoncé ta porte du grand pont, et avaient pénétré, en furieux, jusqu'au centre de la cité. Ils y égorgeaient tout ce qu'ils rencontraient sur leur passage , même les fnnmes et les .enfants. RoUod voulait en vain calmer leur soif de sang; un petit nombre écoutait sa voix. II aperçut le drapeau blanc que portait Grosbert , et ordonna que l'on ouvrit passage à l'envoyé de Gozlin. Cette fois on lui obéit, mais non sans murmure.

RoUon, après avoir lu ce qui était écrit dans les tablettes, ma, de toute la force de sa voix, que les Parisiens se soumettaient; que, bien que leur détermination eût été tardive , il y aurait de la lâcheté à massacrer des ennemis qui s'avouaient vaincus....

Il en était Jà, lorsqu'il vit arriver, d'un autre côté de la place , Sigefroi à la tête d'un corps nombrenx de Normands : ils étaient entrés par une autre porte qu'ils avaient aussi forcée. Rol-

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Ion fiit surpris de trouver k tous ceis guerriers , ■ à Sigefroi lui-même , un air calme , pacifique. Qui aurait pu croire qu'ils traversaient une ville qu'ils venaient de prendre d'assaut ? Sigefroi lui expliqua ce mystère. Le comte Eudes loi avait mtojé une somme énorme d'argent^ à condition >({ae la ville ne serait point pillée, et qu'elle serait même évacuée ce jour même par les troupes normandes , sauf k la leur rendre d'après untraité en bonne forme, qui, du 'mt»ns, aurait l'avantage de- feire respecter les propriétés particulières des citoyens. Il avait cru devoir accéder à ces propositions, et il. venait demander que Rotlon ne les rejetât pas.

Certes, Rollon, d'après la missive de soa fils, était très-disposé k les admettre. Muis il avait peine à s'expliquer comment Sigefroi , qu'il avait toujours reconnu comme un guerrier impitoyable dans. les combats, avait pu si proroptemeni, et au milieu de l'ivresse d'une si éclatante victoire , écouler des propositions de paix. C'est qu'il ignoVait que, par un traité secret, le comte Eudes s'était engagé à compter particulièrement à Sigefroi une somme aussi forte que celle que l'on avait payée pour l'évacuation de la ville. Ce général avait un grand défaut, c'était d'être trèsavide d'or et de présents".

3 1 3 CHAf ITBR XXXVI , VS DSKlIiEft COHBA.T.

Les deux guerriers, d'accord entre eux, donnèrent ordre à leurs troupes de rétrograder vers le grand pont , et de rentrer ensuite dans leurs' camps. Ce mouTement ne s'exécuta point sans murmures de la part des Normands, qui avaient compté snr le pillage de Paris. Pour calmer leur irritation, Rollon, en passant près de la grosse tour, qui était la plus forte défense de la cité, y fit mettre le feu. En peu d'heures, cet immense édifice fut entièrement consumé, du moins jusqu'aux assises en pinre : là s'arrêta l'incendie.

Quand les habitants de la partie de la ville où les Normands n'avaient point pénétré les virent se retirer avec précipitation et regagner leurs camps, ib ne,raauquèrent point d'attribuer cette espèce de fuite à une terreur panique que leur avait inspirée le grand saint Germain , dont U châsse était restée intacte au milieu d'eux. Ce fut un miracle ^e plus dont on lui fit honneur.

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CIAPITRE XXXVn.

Li CONFESSION.

Qui aéiconJll ledera itta, r conftuuÊ futril tt rell^ueril ta, mûerieordltm

Pronrb. XXVm , i3.

■ CichsT ■« TaiitM. c'Ht BB Tonloir poisl Dunliadaiii la boons Toie : celai qui Ici cooreue ncc IIdtcalion à» l'iD nbitniir , ,obtigDdn miiMcarda. - SiLOMoa, dam le Utts do ProTcrbca.

Uhe foule de prêtres et de moines , qui exerçaient dans Paris l'art de guérir , vinrent visiter leur évéque , et lui conseillèrent plusieurs centaines de remèdes , que Gozlio se garda même d'essayer. « C'est au jeune homme que voilà, leur disait-il en montrant Adalbert, que je dois de pouvoir encore vous entendre et vous parler. Qu'il soit mon seul médecin, ou plutôt qu'il soit le consolateur de mes derniers moments ; car , je le sens , la Providence a prononcé son fatal arrêt.: bientôt il me faudra mourir.... n

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3l4 CUAPITRK -XUVII.

Le comte Eudes vint aussi témoigner ses alarmes et ses regrets à son ministre.

En voyant Adalbert au chevet du lit, il éprouva uu peu de trouble, une sensation pénible. Bien qu'il rendit justice aux brillantes qualités du jeune Kormand , il ne pouvait oublier que c'était le ravisseur d'Adelinde. Mais, quand Gozlio lui eut dit combien Adalbert avait l'âme compatissante et généreuse , et quand il Teut prié de lui accorder aussi de l'estime et de l'afiection , Eudes prit une main d' Adalbert, et la pressa fortement sur soo seio.

Adalbert ne voulut point, de toute la nuit, quitter l'évèqne Gozliu , dont l'état semblait avoir empiré. Ce n'était point la blessure qu'il avait reçue qui paraissait occuper, agiter l'évéque, lui causer les plus vives douleurs : c'étaient des souvenirs.... Plongé dans une espèce de délire, il se frappait la poitrine , prononçait des noms de femmes, inconnus i Adalbert. Un nom qu'il répétait surtout, et presque toujours en sanglotant , était celui de jftadegonde.

Vers le matin, il parut plus calme , et pria Adalbert de s'approcher de son lit.

« Mon ami , lui dit-il , j'ai repassé pendant Ja nuit, dans ma mémoire , toute l'histoire de ma vie , et je me suis rappelé quelques fautes q^iii

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LA conrEssioH. 3i5

pèseot bien cruellement sur ma, conscience : je me sentirais, je crois, soulagé eo les confessant avec iraochise à quelque homme qui pM , sinon m'absoudre , du moins chercher les moyens , quand je n'existerai plus , de réparer tous les tnalheurt qu'ont occasionés les ftinestes erreurs de nioD ardente jeunesse.

« 11 existe sur le Mont-Valérien un ermite qui lut long-temps témoin de mes actions les- plus condamnables, et qui se punit aujourd'hui, par d'austères pénitences, d'y avoir quelquefois participé. C'est dans son sein que je voudrais verser les secrets de mon âme; c'est ^ lui que je voudrais confier mon repentir et mes remords ; lui , enfin , que je voudrais rendre dépositaire de mes dernières volontés. Je désire qu'il vienne promptement auprès de moi.

« Envoyez-lui donc une litière dans laquelleil puisse faire le voyage ; car je sais que , plusque l'âge, les austérités auxquelles il se condamne ont singulièrement aSaibh son corps. On le trouvera dans une cellule isolée, assez près du grand ermitage où habite votre famille. Votre mère , m'a-t-on assuré, lui a laissé une cellule et un petit enclos sur le mont : elle le protège, et même le visite souvent. Demandez à votre mère qu'elle le fasse accompagner, dans son voyage à Paris, par quelques guerriers normands, qui le

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3lG CHAPlTItR XXXTH.

garantiront des insultes qu'il pourrait avoir à redouter de vos troupes qui sout répandues autour de Paris. .'.

.* MoD bon Adalbert , consentez-vous k me rendre encore ce service?

— Si j'y consens! s'écria Adalbert. Ob! que n'avez-vous quelque ordre pitis important à me donner ! »

Et aussitôt il prit une plume, et traça pour sa mère la lettre la plus pressante. Il lui racoatait par quel triste événement il allait être privé bientôt de l'homme qu'après elle et son père il respectait , il aimait le plus a\i monde. Il la priait d'aller elle-même présider au prompt départ de l'ermite, si impatiemment attendu par son ami. On pense bien qu'Adelinde n'était pas oubliée dans cette lettre vive et passionnée : il espérait, disait'41, que bientôt il pourrait presser sa main, comme le comte Eudes , son frère , avait pressé la sienne.

Depuis le dernier combat , Adalbert parcourait librement le palais. Les domestiques lui obéissaient sans réflexions , sans murmures , comme à l'ami plutôt qu'au prisonnier du comte Eudes. 11 lui fut très-facile de se procurer une litière commode , et de l'expédier au Mont-Vaiérien.

En remettant sa lettre pour Judith aux conducteurs de la voiture, il crut devoir y joindre un

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Li. COKFKSSIOir. 317

sauf-conduit, qu'il signa comme l'un des chefs de l'armée des Normands. Cette précaution était nécessaire; car ces conducteurs, étant Parisiens, auraient pu être arrêtés dans la route par les troupes du camp de Saînt-Germain-le-Bond.

Judith ne vit pas, sans quelque surprise, s'avancer vers l'ermitage une litière conduite par des Parisiens. Bollon l'avait bien informée, par un message , du résultat avantageux du dernier combat; mais elle ne pouvait penser que les négociations sur la pais à conclure fussent assez avancées pour que des Francs , des Neustriens pussent ainsi voyager librement au milieu des troupes ennemies. Une curiosité bien naturellela porta à se rendre elleHnéme au-devant de ta voiture qui approchait.

Ce fut alors qu'on lui remit la lettré de son fîls. Elle fut affectée , plus qu'on n'aurait pu l'imarner, du tableau qu'il y faisait de la situation presque désespérée où se trouvait l'évéque Gozlin. Son cœur se serra , et elle versa même une. larme. Mais, bientôt reprenant sa feiwetéd'âme, elle ne songea plus qu'à exécuter , de point en poùit, tout ce que son fils attendait d'elle.

Dans le nombre des guerriec^ normands qui entouraient l'ermitage, elle e|^ choisit dix, à qui elle donna c»-dre de conduire la litière jusqu'à la

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3[8 CHÀPITBE XXXVll.

porte de l'enclos que cultivait l'emaite , d'attendre là qu'il vint s'j placer, et de t'accotnpagoer ensuite, sans lai adresser une parole, ni muatrer la moindre curiosité, jusqu'au palais qu'habitait GozIÏQ.

Kle-mème les accompagua jusqu'à la porte qu'elle avait indiquée; mais elle entra seule dans l'endos de l'ermite, pour le prévenir de la demande que lui adressait Goalin, et des fimctions qu'il aurait à remplir auprès de lui. Son intention surtout était de lui recommander de bien retenir tout ce que le prélat pourrait hii confier de plus secret, et de le prier de lui en faire un rapport fidèle , si toutefois il le pouvait , sans manquer à ses devoiiï et aux lois de l'honnenr et de la probité.

La cellule de l'ermite était composée de deux petites chamlœs : dans la première étaient ses instruments de pénitence et les objtis qui, comme nous l'aTcms dit, lui rappelaient ses foutes, ou, si on veut, d'anciens crimes*; dans l'autre, était l'humble grabat où , chaque noit, ii goûtait à regret quelques heures de repos.

Judith ne trouva point l'ermite dans la première chambre; mais elle, le vit dans la seconde, couché sur un Ut de cendre , pâle , les jeux fermés , la bouche entr'ouverte , tenant un ctu-

* Voj™ le Ghspllrc XI.

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LA conFESsioif. 319

ci6x dans ses mains. Elle l'appelle; il ne répond nen. Elle s'approche, le touuhe; elte le sent froid, glat^. . . Il était mort.

Quefera-t-elle? Annoncerart-elleaux envoyés de son fils que' leur voyage à été inutile; qu'ils doivent retourner sur leurs pas?... Mais Gozltn a ffeut-rêtre.à faire des révélations qui intéressent les KormandÂ, qui l'intéressent, elle en particulier?... Faudra-t-il qu'il meure eji emportant ides seerets qu'elle désirerait tant de cnonùtre, ctrtain mystère surtout qu'elle voudrait éclaircsr?..

En ce moment , elle ap^çut àppendue à une poutre delà ^H^mi^e pièce, la longue robe que Gozlûi avait donnée à l'ermite , et dont jamais il n'avait voulu se vêtir*. Et un projet, qui ne pouvait se présenter qu'à l'esprit d'une femme de ce caractère , le projet le plus extraordinaire lui parait d'une exécution simple et facile. «Pourquoi n'entendrais -je pas sa confession? Et, s'il ne'se repent pas, pourquoi ne lui reprocberaisje pa» tous ses mé&its, ses crim» , que je connais si bien?. . .uj

Aussitôt elle arrache de sa tête les ornements d'or qai coun^ient ses cheveux; elle chausse les vieilles sandales de l'imite; elle couvre ses vé-

* Voyex la tA*pitre XI.

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520 CHAPITBB KZZVK.

tements de soie de l'dmple robe de bore dont le hasard lui permet de di^oser; elle la serre autour de ses reins par une grosâère ceinture de cuir; rabat ensuite , avec plus de soin encore, un large capuchon sur sa figure , de telle sorte qu'il était impossible d'apercevoir un seul de ses traits.

C'est sous ce déguisement qu'elle descend rapidement la colline , et parvient à la voiture qui était destinée pour Terratte. 'Les Normands qui formaient l'escorte s'empressent d'ouvrir la portière, et le prétendu ermite se précipite dans la voiture , qui prend aussitôt la route de Paris.

Grâces à son escorte de Normands, la litière ne fut nullement arrêtée en chemin ^ pas même près ducampdelarivesepteotrioDale.En voyant la robe de l'ermite qui occupait la voiture , le peu de Parisiens qui gardaient le grand pont manifestèrent par des signes de aoa. le respect qu'ils portaient aux gens d'église. £t quand Judith fut parvenue au palais du comte Eudes, tous les domestiques et gardes du palais , qui savaient que Gozlin attendait un confesseur, s'empressèrent de la conduire en silence à sa chambre. On lisait dans leurs yeux la profonde don leur qu'ils ressaitaient de la perte dont ils étaient menacés.

A l'aspect de l'ermite, tous ceux qui reraplfs*

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LA. CONFESSION, 3ai

saient la chambre de Gozlio , le Comte Eudes , l'abbé Ebles , et quelques chefs des troupes parisiennes se hâtèrent de la quitter ( ils devaient, ils voulaient le laisser seul avec son confesseur); Adalbert fut le dernier qui sortit , et sa mère put l'entrevoir , le distinguer dans la foule.

Ce fut un moment triste, mais solennel, celui où Gozlin , resté seul avec le prétendu ermite, l'invita, d'une voix faible et languissante, à s'approcher de son lit. Judith , au spectacle du déplorableétatdanslequelelleretrouvaitcethomrae qu'elle avait connu autrefois florissant de jeunesse et de beauté, sentit son cœur se briser. Elle aurait VQidu en vain voir de nouveau ces traits nobles, ce regard vif et spirituel, qui étaient restés empreints dans sa mémoire ; mais de larges bandes de linge, imprégnées d'huiles aromatiques, couvraient plus de la moitié de son visage, ne laissaientà découvert que cette bouched'où sortaient autrefois des parolessi éloquentes, si persuasives, des accents si affect«eux , si tendres. Oh ! ce fut pour elle un besoin de s'asseoir, et ce ne fut qu'en disant un,effort sur elle-même qu'elle se disposa à l'écouter eu silence , sans l'interrompre par de douloureux soupirs.

■ Gozliu parla ainsi :

M O vous q^\ coni|iM9Sez, au moins en grande //. ai

321 CHAPITRE XXXTII.

« partie, mes coupables erreurs, je vous ai ap- H pelé près de moi , dans mes derniers moments, « pour que vous rendiez témoignage, après ma « mort, de mes regrets et de mon repentir, et « aussi pour que vous répariez, s'il est possible, « tout le mal que j'ai pu faire.

« Les moments sont précieux pour moi. ie ne (c sais si j'aurai la .force de vous donner tous les <t renseignements qui tous seraient nécessaires « pour remplir la mission à laquelle je vous des- (t tine, et que vous accepterez si vous avez conte serve pour moi les sentiments d'affection qui « vous animaient en d'autres temps. Prêtez-moi « donc une oi-eilte attentive, et tâchez de retenir, « de point en point, tout ce que je vais confier « à votre discrétion et k votre zèle.

«J'ai long-temps abusé, vous le savez, du « pouvoir que me donnaient, sur des âmes cré- « dules et tendres, ma qualité de prêtre et quelce ques avantages que je devais à la nature.

a Parmi les nombreuses victimes de mes foun gueuses passions , il en^st deux surtout dont «je dois déplorer le sort. L'une (elle n'était pas o de notre paysj crut, trop légèrement pent-ètre, à mes serments d'amour. Elle a expié, pai'une a mort cruelle , une faute dont j'étais plus cou « pable qu'elle. Mais une fille , fmit de notre ina trigue amoureuse , vit ^core : elle est en ce

DoNzccbvÇoOglc

tA COKf £SSIO]!r. 323

n moment près de Tépouse de Rollon , qui la « chérît , et qui , si Ton ne m'a point trompé sur « les vertus et le noble caractère de cette femme, « ne l'abandonnera jamais. Je meurs donc tran- « quitte sur lé sort de l'aimable Godiva ( c'est * son nom). D'ailleurs, dans moniestament^dont «je vous parlerai bientôt, je ne l'ai point ou- « bliée. Hélas! que ne puis-je rappeler k la vie « sa malheureuse mère ! elle apprendrait que, si a Gozlin eut des torts envers elle, il voulut du « moins les réparer.

« L'autre femme , que j'ai bien plus cruellee ment trompée, abandonnée, est cette Rade- «^nde,"près de laquelle je vous envoyai; pau- « vre ermite, il y adéjà bien des années*. Hélas! « c'est de cette époque que datent tous vos mal- « heurs! je ne dois pas vous la rappeler. . .

« Mais ce fils que vous alliez chercher, et que « vous ne m'avez point amené , il est peut-être « errant, misérable, ainsi que sa mère, cette femme « si magnanime^ si aimante, mais sifière. J'ai fait « de vainesrecberchespour découvrir Radegonde « et le fils qu'elle m'avait donné. Oh! je vous en « conjure, parcourez toute la Neustrie, l'Austra- « sic même ; et si , plus heureux que moi , vous a pouvez les trouver, dites à Radegonde que , si

• Voye» le chapitre XI.

3^4 CHiPITRE XXXVII.

« l'ambitioif , dont j'étais dévoré , me rendit en- « vers elle injuste jusqu'à rinhumanité, je ne a cessai pourtant jamais de l'aimer de toutes les H forces de mon âme , qu'elle domina toutes mes « pensées. J'ai tenté de l'oublier auprès de quel- « ques autres femmes. Efforts inutiles! dans leurs << bras, son image me suivait commeun remords. a DiteS'lui qu'elle et son 61$ seront les seuls héu ritiers de mou immense- fortune. Voici l'acte n authentique qui la leilr assure ; je vous en rends « dépositaire. Je laisse à leur générosité le - soin « de donner à Godiva une petite part dans mes « trésors.... »

Et il tira alors, de dessous l'oreiller qui s^tenait sa tête , le parchemin où , pendant la nuit qui avait précédé le dernier- combat , il avait tracé ses volontés suprêmes.

Judith, vers la fin de ce long discours de Gozlin , avait cherché à étouffer ses sanglots en se cachant le visage dans les couvertures du lit ; mais , lorsqu'elle eutendit le prélat avouer, avec tant de vérité et de franchise , que Radegonde était la femme qu'il avait préférée à toutes les autres , qu'il l'aimait comme aux premiers temps de leurs amours, son émotion devint si forte que des soupirs, qui ressemblaient à des gémissements, parvinrent à l'oreille de Goziin. Il de* manda k l'ermite s'ils n'étaient pas seuls dans la

DolizccbvCoOglc

LA CONFFfclOK. S-lS

chambre , et d'où pouvaient proveDir ces sons inarticulés, qui lui paraissaient trop faibles, trop doux pour sortir d'une poitrine d'homme.

Judith, alors se relevant , lui dit: a — OGozlin ! Gozlin ! est-il vrai que Radegonde te soit toujours chère ?..,

— Dieu I quelle voix j'entends ! s'écrie Gozlin. Est-ce une illusion de mes sens? Elle parlait, elle gémissait ainsi. Sort-elle du tombeau pour

me reprocher mon injustice , ma barbarie î*

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