II. a
« Mais il rendra hommage aii roi de France pour « le territoire que je lui aliandonoe; et de plus, K il se fera chrétien, ma fille ne voulant s'unir « qu'à un homme ijuî pro£esse ta même religion " qu'elle *. »
L'archevêque Txancon fut chargé d'aller proposer à RoUon un traité d'après ces bases. Ce prélat était un homme adroit et éloquent: il démontra que les clauses do traité seraient toutes à l'avantage de RolUin ; que l'article qui l'obligeait à rendre hommage aux rois de France ne devait point blesser son orgueil; que f;es hommages que, depuis peu, il était d'usage de stipuler comme obligatoires envers quiconque concédait tme propriété , n'étaient pourtant que de vaines formalités sans importance.
RoUoti se sentait trè«-porté àaccepter les propositions de Charles, sauf une seule, etce n'était pas celle qui l'obligeait à changer de religion : il ne tenait nullement à ta religion des Scandinaves; peu lui importait de paraître adopter celle des chrétiens ou toute autre. Mais prendre une autre femme, se séparer de sa Judith! de cette femme dans laquelle, en toute occasion , il avait reconnu une si grande supériorité d'esprit 1 c'est à quoi il ne pouvait se résoudre.
• • Voje» I» mue LL
' ■ COWCLBSIOW. 355 ■
I/astucieux archevêque lui conseilla de consulter Judith elle-même : il avait appris que, depuis la mort de Gozlin, toujours mélancolique, distraite, elle ne s'occupait plus qu'avec répugnance des affaires publiques^ qu'elle aspirait k passer le reste de ses jours dans la solitude.
Rollon la fît appeler.
Quand il lui eut fait part des propositions de Charles-le-SimpIe, les yeux de Judith s'animèrent ; la plus vive satisfaction éclata sur tous ses traits.
« O Bolloo ! s'écria-t-elle avec une espèce d'enthousiasme, je te vois donc parvenu jusqu'où mes vœux et tous mes efforts tendaient à t'élever! Te voilà souverain! Je n'ai jamais connu d'homme plus digue- de gouverner. On t'offre une autre épouse , jeune et belle sans doute , la fille d'un toi !.. . ftoUon , s'hésite pas un instant ; qu'elle soit ta Setame. Elle, du mmns, te pourra donner des enfants qui hériteront de la gloire de leur père. Une si noble race ne s'éteindra point. . . Moi, j'ai fini ma carrière. Vivre obscurément dans quelque coin de ce pays que tu as su rendre au calme, au bonheur; y vivre, s'il est possible, près du seul fils que le ciel m'ait donné, c'est là toute mon ambition, mon espoir. RoUon, i-épudie-moi .sans crainte, sans regrets. Pour ton bonheur, et pour le repos de tes peuples, je demande qu'une antre me remplace. . .b
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Elle (lit. RoUon voulut en vain lui Jàire de douces remontrances , y joindre des caresses : elle s'échappa de ses bras et s'enfuit.
L'archevêque Francon , profitant alors du trouble daus lequel cette scène avait plongé Rollon, le fit consentir à une entrevue avec Charles-le- Simple, dans une petite ville * située sur les bords de la rivière (l'Epte.
I« jour fixé pour celte entrevue, et les cérémonies qui devaient en être la suite, arriva. Rollon se rendit, sans trop de pompe, au lien désigné par Francon. 11 voulut seulement que je l'accompagnasse, moi, Sigefroi et deux autres chefs. Quelques centaines de guerriers normands tous armés formaient notre escorte.
Charles-le-Simple notffi attendait sous une vaste tente ornée de draperies de couleurs éclatantes. Une foule de courtisans, magnifiquement vêtus, l'entouraient. Près de lui se tenait, sur un haut siège couvert de riches coussins, la jeune Giselle, remarquable par sa fraîcheur et par son air de candeur et d'innocence. Elle n'était vêtue que d'une robe blanche du lin le plus fin; mais un voile, brodé d'or, couvrait à moitié ses cheveux
COHCLUSIOR. 35-;
sur lesquels resplendissaient des pierreries d'uii grand prix.
Devant la tente, on avait creusé Un vaste bassin dont les paroi» étaient revêtues de larges dalles de marbre blanc, artistement jointes ensemble. I/eau la plus pure, puisée dans la rivière d'Epte , le remplissait jusqti'aux bords. Tels étaient les préparatifs que l'on avait &its pour le baptême du cbef des Normands.
Quand Charles nous vit approcher de la tente, i\ s'avança vers nous, ayant à ses c^és l'archevêque Francon. Il tendit la main à Bollon qui, en la prenant, ta serra fortement dans la sienne, et la secoua, ce qui causa quelque douleur au roi; car il était d'une constitution débile. Près de Ini Bollon , dont les formes étaient colossales , ressemblait au géant Goliath près du jeune David.
Avant de procéder à l'exécution du traité de pais , il fallait que Bollon se fît chrétien ; et l'arcbevêque, suivi de deux prêtres portant des cierges, alla d'abord bénir l'eau de la piscine/ Il viut ensuite expliquer à RoUon les cérémonies auxquelles il devait se soumetlre pour que son baptême fût efficace.
Quand on L'invita à se dépouiller de ses habits pour se plonger, nu, trois fois, dans la piscine, il fit un geste d'horreur, et jura qu'il ne
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358 ' CHAPITBE XXXIX.
quitterait, ni sa cotte -d'arme», dî sa cuirasse. J^j'indulgent archevêque se contenta alors de lui Ëiire 6ter sa chaussure, etRoUoo entra dans la piscine. Ce fut là que l'archevêque lui frotta le front d'une huile consacrée, et prononça sur lui les fameuses paroles sacramentelles : Ego te haptiiO in nomine Palris , et Filii , et SpirUûs Sancli.
Les guerriers de RoUon , qui connaissaient tous son caractère impatient, fougueux, ne pouvaient concevoir comment il se prêtait ainsi, sans se fâcher ou sans rire, à de si longues et de si humiliantes cérémonies. Mais le héros normand pensait, avec raison , qu'acquérir une province au prix d'un baptême, ce n'était pas la payer trop cher.
 peine Rc^lotv était sorti de la sainte piscine', que les prêtres l'invitèrent à se revêtir de la robe des néophytes, et cette robe, il devait la porter toute une semaine : ainsi le prescrivaient les canons de 'l'Église. On déploya devant lui celte robe, qui était' blanche et du tissu le plus fin : Charles-le-Simple l'avait fait fabriquer à grands frais pour en orner son gendre futur , dès qu'il aurait abjuré ses anciennes croyances religieuses. Rollon admira la beauté de la robe, ne voulut point s'en revêtir, mais promit de s'en parer dès qu'il serait de.retour dans ses états avec la femme qu'on lui avait promise.
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COHCLU8IOH. Sât)
Ce fut entre mes mains que l'archevêque remit aJors la précieuse J'obe ; et en même temps, il m'en moutra quelques ceotaiues d'autres, aussi blanches, mais bien moins fines, que l'on avait cru devoir teoir en réserve pour les guêpiers normands qui, à l'exemple de HoUori, conMlitiraient à se laisser baptiser. Il m'invita même à proposer aux guerriers qui assistaient k la oéré* manie de profiter de l'occasion pour se Dégénérer par le sacremeïlt du baptême. Jë-ue deibandaîs pas. mieux. JTe m'«mpréssai de courir vers les troupes normandes qui formaient une enceinte autour de nous, et-de proclamer, en déployant la superbe tunique blanche déposée dans mes mains, que tous-ceux qui vpudraient se baigner dans la piscine et recevoir la bénédiction de l'ar* chevêque chrétien , auraient pour récompense une robe semblable à celle que je leur montrais. Mon discours fut accueilli par dçs cris de joie. Presque tous jetèrent bas leurs, haches et leurs lances , se dépouillèrent de tous leurs vêtements, et s'élancèrent dans la piscine qui pouvait à peine les contenir. L'archevêque et les prêtres s'exténuaient à prononcer: .aur eux la formule qui les faisait chrétiens.
Dès qu'un nouveau baptisé sortait de la piscine, on lui délivrait la robe blanche des néophytes. Rollon , quand il vit les trois quarts au
3Go CHAPITRE XXXIX.
moins de ses guerriers couverts de longues robes ' blanches, ce qui les faîiuiit ressembler à des moines, ne put retenir un rire éclatant , quoiqu'il se fût bien promis d'être sérieux et grave jusqu'à la fin des cérémonies *.
Dès que tous ces baptêmes ftuvnt terminés, des hérauts sortirent de la grande tente , et invitèrent Rollon à se présenter devant sa future épouse. Cbarles-le-Simple le prit ^ la main et le conduisit Ini-même vers sa fille.
Gisetle, en voyant Rollon, rougit et baissa les yeux. Sans doute elle n'avait pu qu'admirer le héros normand, sa taille élevée, la noblesse de ses traits: mais des cheveux gris couvraient sa tête; il avaitpius de soixante ans, et elle n'en avait pas dix-huit 1 . . . Lui , il ne s'attendait pas à ta trouver si belle , et, dans son âme , il sot très-bon gré à Charles du présent qu'il voulait bien lui faire.
On avait d'avance décidé que le mariage se célébrerait sans pompe, sans cérémonies. Aussi ' l'archevêque se cooteiita-t-il de faire [rfacer sur une table un grand cruci6x d'argent , devant lequel Rollon et Giselle se jurèrent union etfidélité. Après quoi , l'archevêque les bénit.
De tout ce qui avait motivé t'eotrevue des deux piinces , il ne restait plus qu'un acte à ac-
• Voy« la noie LU.
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• CONCLDSIUR. 36l
complir : c'était la reconnaissaDce salennelle de R6II0D comme dac de Normandie.
En y réfléchissant, Rollon avait calculé que }iii donner une province qu'il possédait déjà en Irés-grande partie, ce n'était pas, de la part de Charles, un bien grand sacrifice. Il demanda, et irès-Viveraent, que l'on joignît à la Normandie la Bretagne, ce qui parut embarrasser Charles et les seigneurs qui rentoiiraient. Le roi n'osa pourtant refuser, et se contenta de répondre : « Je ne sais trop, en vérité, si je puis disposer de la Bretagne. I^s ducs de ce pays se prétendent indépendants de ma couronne : ils me refusent hommage
— Oh! dit Rollon, laissez faire, jesaurai bien, moi , l'obtenir d'eux ; dans quelques mois je les aurai soumis. ■>
Charles n'eut plus rien à répliquer. Il céda Normandie et Bretagne; mais, il faut le dire, ce fut à contre-cœur. Il comniençait à s'apercevoir que son gendre était bien ambitieux. Ce qui te consolait , c'est qu'il espérait , et en cela il ne se trompa pas , que du moios il ne t'aurait plus pour ennemi.
■ Ses courtisans lui firent entendre qu'après de si grandes concessicHis , il devait montrer quelque fermeté; et ils exigèrent, en son nom, que le nouveau duc fît, à l'instant même , au roi,
36a CHAPITRE xxxiv.
hommage des deux grandes provinces que l'on venait de lui céder. Rollon ne s'y refusa point. On lui dit alors de mettre ses deux mains daus celles du roi, et de lui promettre fidélité corome à sou seigneur suzerain.
C'est ce qu'il fît sans trop de répugnance.
Mais ce n'était pas tout. Onezigea qu'il mUuu genou en terre, et que, dans oette attitude, il baisât un des pieds du roL C'est à quoi le fier Normand ne Toulaitpoiot accéder. En vain lui répétait-on que ce n'était qu'une formalité , une cérémonie. icÀprès une telle humiliation, s'écriaitil, que penseraient de moi mes braves conipagnons? ils ne voudraient plus me reconnaître pour letu" chef »
Fatigué, enfin, des prières, des soUicitatioos de tous ceux qui l'entouraient, et, ayant jetéles yeux sur Giselle qui pleurait , il prend tout à coup un parti : il s'élance vers le roi, se courbe un peu pour lui prendre le pied , qu'il lève jusqu'à sa bouche. Le geste de RoUoo futsi brusque, il leva le pied du roi si haut , que le débile Charles perdit l'équilibre, et tomba à la renverse *.
Je m'attendais, je l'avouerai, à voir tous les courtisans se jeter à la fois sur Rollon pour le punir d'uoe si grave offense faite à leur souve-
' Voyu U DOIe LUI.
Douze. bvGoOgIf
concLusioH. 363
rain. Non; ils reievérent, en riant, leur roi qui ^ Itii-Diéme, s'efforçait de sourire. La chute royale fut cousidérée comme un simple accident.
Cependant il régua^depuis, dans toute rassemblée une espèce de gène, de contrainte, dont Rollon s'aperçut. Il feignit d'être las de toutes les cérémonies de la journée, et demanda à retourner, avec sa Giselle et ses guerriers, tant païens que nouveaux chrétiens, au château d'où -il était parti te matin pour se rendre à l'entrevue. Ni les Français, ni les Normands n'étaient fâchés de se séparer. On se salua de part et d'autre amicalement, et l'on se tourna le dos.
Chemin faisant, Rollon s'efforça de paraître aimable aux yeux de Giselle. Réussit -il à lui plaire? je ne saurais dire *.
Quelques jours après, Rollon nous conduisit à Rouen, où sç trouvait le reste de son armée. £t ce fut là qu'il fit connaître à tous ses compatriotes les grands projets qu'il mûrissait depuis long-temps pour leur bonheur. Il réunit, dans le vaste palais qu'il avait fait construire, les chefs de ses cohortes , ainsi qu'un grand nombre de simples guerriers choisis dans ces mêmes cohortes , et il leur adressa ce discours :
DolizccbvGoOglf
364 CHAPITRli: XXXIX.
cr Mes cbers compagnons d'armes, il est venit « le jour où nous devons tous abandonner une « vie aventureuse, qui, au milieu des plus grands « dangers, ne nous procure que de fragiles avan- « tages. Ne nous le dissimulons point; jusqu'à « présent nous n'avons paru, aux yeux de tous n les peuples , qup comme des brigands sans « principes et sans lois. Mais^ puisque nous troa- ■ vous place aujourd'hui dans ces contrées, que « naguère nous avons cruellement ravagées , il « est tempes de nous y fixer pour toujours. Adop* « tons les mœurs, et même, s'il le faut, le lan- « gage de leurs anciens babitants. La vieillesse, u qui s'avance pour la plupart d'entre nous, a commande le repos. Jouissons eu paix du fruit « de nos victoires. . . .
u Je ne veux pourtant contraindre en rien vos i< goûts, m'opposer aux projets qiie chacun de « vous a pu former. S'il en est qui désirent re- R tourner dans les pays qui nous ont vus naître, « qu'ils le déclarent : j'ai recueilli de g^ndes « richesses, je leur donnerai la part à laquelle ils ■' ont droit.
A Si d'autres ne peuvent vivre ailleurs que « dans les camps , que les armes k la main, qu'ils « restent près de moi , j'aurai encore besoin de « leurs bras , non contre les Francs avec qui dé* « sormais je veux, s'ils sont fidèles à leurs trai-
D,a,l,zc.bvG00gIe
COHCLUSION. 365
« tés, rester toujours en paix, mais avec les > Bretoos , nation obstinée , qui , je le prévois , « voudra se soustraire à ma domination.
tt Quant à ceux d'entre vous qui sentent le be- « soin, comme je le sens moi-même, de ne plus ■ s'exposer aux pli^s rudes fatigues, qu'ils'vienu nent me trouver; je partagerai, aussi également a qu'il me sera possible, le territoire qui m'est con- « cédé, entre les cbefs qui, m'ont servi; et euxa mêmes le diviseront ensuite entre les simples u guerriers qui ont te mieuxsecondéleur courage. a Et , puisque c'est aujourd'hui un usage presque universellement reçu,il&n'exigerontdes vassaux ' qu'ils se serontdonnés, quelemêmehomroage « que j'ai rendu moi-même au roi Charles. »
Ce discours fut accueilli pu* des acclamations de joie. De toutes parts on témoigna à Bollon reconnaissance et respect.
Un quart à peu près des guerriers voulurent rentrer dans leur patrie ; et RoUon , avant leur départ , les combla de bienfaits. D'autres, en assez grand nombre, le supplièrent de les garder près de lui ; il en forma une petite armée. Le reste des guerriers préférèrent d'aller finir leurs jours à la campagne, avec leurs femmes et leurs enfants ; il leur distribua dès terres , des châteaux , des seigneuries.
Quant à Sigefroi, il refusa de rester en Nens-
366 CBAPITKB XXZIX.
trie , où probablement on ne se battrait pins. I) partit pour l'Angleterre avec sa Godiva, qu'il aimait plus qu'au jour de son mariage. Il avait reçu du roi Atbelstan , successeur de l'illustre Alfred, un message par lequel ce rm l'invitait à venir lui former une armée. }'ai appris, il y a un mois, qu'ayant été blessé dans un combat, il avait été enfin obli^ de renoncer à la guerre; qu'il s'était retiré dans un comté de l'Angleterre doDt Atbelstan luiavait cédé la suzeraineté, pour ré<»mpense des services signalés qu'il lui avait rendus. Godiva ne lui a donné jusqu'à présent qu'une fille, mais qui est r^narquable, comme sa mère , par la vivacité de son esprit , et surtout par sa lopgue chevelure *.
J'étais un peu surpris que, dans la grande distribution qu'il avait laite de terres et de cbâteaux, RoUoo, que je devrais appeler à préseut le duc de Normandie , ra'eùt complètement oublié ; mais je supposais qu'il voulait me garder auprès de lui , pour l'aider dans l'administration de ses deux provinces. Adelinde eût préféré que je me retirasse de la cour, pour aller vivre avec elle dans quelque lieu écarté; avec elle et mes enBtuts, d(Mit le nombre augmentait d'an cbaque année. Je l'aurais bien voulu ; mais je craignais de
D,a,l,zc.%G00gIe
CU1ICLU3IOH. 367
déplaire à Rotlon, mon protecteur, mon père.
Un matin il me fit appeler. « Mon cher fils, me dit~il, depuis que le sort m'a fait presque aussi riche que les rois mes voisins, et certes plus puissant qu'aucun d'eux, s'il est vrai, comme je le pense, que la confiance et l'affection des peuples font seules la véritable puissance des hommes appelés à gouverner, je n'ai songé qu'à te placer dans une situation où pourraient ressortir les qualités , les vertus que je reconnais en toi. Si j*ai demandé, voulu la Bretagne, c'est que je comptais te faire duc de cette proviuce, l'investir d'un pouvoir égal au mien. Mais ta mère Judith s'est opposée à mon projet. Elle veut se retirer avec toi et. ta famille dans un château que j'ai fait construire pour elle sur les côtes de la mer, iioq loiii de la petite rivière qui sépara la Hormandiede la Bretagne. Un territoire dedix lieues au moins d'étendue , et couvert de forêts et de villages, entoure le château, en dépend : ce sera là ton domaine, Adalbert. Tu céderas à Nitard et à Marc -ï^up deux petites terres qu'ils feront cultiver, et pour lesquelles ils te devront hommage. L'un et l'autre m'ont déclaré qu'ils déâiraient être toujours tes vassaux et tes voisins. Eh bien! Adalbert, parle : cotisens-tu à suivre t;t mère dans te château que je lui ai destiné ?
— C'était le vœu de mon Adeliiide, répondis-je ,
J.,r,l,z<,.f,G00gIf
368 CUIPITRK XXXIX.
et sa volonté est toujours la mienne. Mon seul regret sera de quitter un père. . .
— C'est assez, reprit Rollon. Point d'attendrissement, point de larmes. . . •> £t il .passa danS' une autre chambre.
Nous partîmes, peu de jours après, avec ma mère, pour le château, que nous crûmes devoir appeler d'avance du nom de RoUon son fondateur *. La situation en était délicieuse. Les eaux limpides d'une petite rivière qui descendait d'une colline voisine entretenaient dans notre vaste parc une contiuuelleiraicheur, et allaient, après avoir serpenté dans tous les environs, se jeter au Ipîn < mais sous nos yeux , dans une petite baie où la mer était toujours tranquille. £n entrant dans cette retraite , Judith se promit bien de n'en jamais sortir; et mon Adelinde se réserva un petit enclos où elle pourrait , avec ses enfants, cultiver des fleurs.
Pour moi, j'allai installer Nitard et son Odille dans le domaine que Rollon m'avait désigné, et qui n'était pas éloigné d'un mille de notre château. Dix serfs étaient préposés à la culture de cette petite terre , qui nous parut très-fertile. Ob ! que Nitard fut satisfait , et même un peu
* Ao/ImûikVjii (Rollonville).
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CONCLUSION. 36y
vain, d'avoir, à son lour, des serviteurs à ses ordres, oa pourrait dire des esclaves !
Q«iant à Marc-tjoup, il me demanda de rétablir sur! le bord même de la petite.baie. Son ancien métier de pêcheur lui était toujours cher, il voulut le reprendre, et il doit s'en féliciter; car, eu visitant les rochers de la côte, il en a trouvé un sur lequel s'attachent de préférence des huîtres d'uiie «spèce particulière, et d'un goât excellent. Le banc de ces huîtres parait inépuisable ': depuis plusieurs années , il ne cesse d'en expédier de forte& provisions de toutes parts , à Rouen, à Falaise, même;. à Paris; el toujours elles semblent renaître en plus grande abondance. Aussi toute cette côte, auparavant déserte, inhabitée, est -elle couverte aujourd'hiii de vingt groupes au moins de cabanes de pécheurs qui vivent dans l'aisance et la joie *.
Je reviens à Nitard. — Je le vis, un jour, entrer chez moi d'un air très-sérieux, ce qui ne lui était pas ordinaire. " .-r- Je viens d'apprendre , me dit-il, que par la mort du roi Eudes, le frère de votre belle Adelinde, lequel n'apoirit laissé d'enfants, la couronne de France va retourner dans -la maison de Cfaarlemagne. Odille veut absolument que je fasse valoir mes droits au trône.
' Ne «ratt-ce point li l'origim de 11 ïille it Caitcalt f
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37» CHAPITSE XXXIX.
— Comment , Mitard , serait - ce parce que tu es le mari d'une fille de Charles-le-Ghauve? mais elle doit savoir que ses droits à elle-néine sont nuls ; que la loi Salique exclut tes filles. . .
— Ce n'est'point cela ; mais je suis vaoMoéioe (te l'illnstre Emilie . . .
— Toi, Nitard! explique-mbi cela.
— ■ Mon nom aurait dû fléjà vous l'expliquer. Le moine qui venait chez ma pauvre mère, et à qui certainement je dois le jour, voulut qne je portasse son nom de Nitard. £h bienl ce Bqd moine, mon père, était né d'une concubine du fameux Nitard, l'ami de Charlémagne , et à qui ce grand empereur donna sa fille Berthe en mariage. Vous voyez que je tiens indirectement à la famille carlovingienne. Cest ce que je développai fort bien à 'Odille , an temps de sa première grossesse, et ce qui la détermina à me donner sa main. Elle sentit qu'elle ne -se mésalliait pas. Qu'en pensez-Tous ? n -
Si je n'eusse connu le caractère de Nitard, et si je n'eusse vu errer sur ses lèvres certain sonrire narquois, j'aurais cru' qu'il était devenu fou. Mais je me contentai de rire , et bientôt Nitard ne pouvant retenir plus long-temps sa gravité d'emprunt , m'accompagna d'un rire plus éclatant encore que le mien.
Nitard reprit tout à coup son sérieux.
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COSCLDStOIf. 371
« -u- Plaisanterie à pAt, je nie crois Trairaeot UD descendant, de ce Nitard d'autrefois. N'estti): pas autour de je ne sais quel oruvrage?. . .
— -Qui , d'iuie biMnire des guerres entre tes troiia.fils àe Louîs-le-Débonnaire *.
— Ëh bien, j'éprouye un désir extrême dé devenir bistofieo. comme mon aïeul. C'est brèn dommage que je ne rae souvienne plus qu'imparfaitement des leçons de grammaire et d'éciiture que Ole doonait le moine Nitard mon père: il y a Ipng-tenipâ que j'aurais entrepris, d'écrin^ vos aventures. et les miennes. . .
— Dispensertoi de ce soin, Nitard. Frère IV>-i lyçarpe a écrit, notre histoire. Je te la lirai queU que jour;, et tu verras que tu y, joues un r61e important. Ton nom passera à, la' postérité.
— Eh! répliqua .Nitard, que deibéros ontraé< rite, moins que moi, qiie leurs notns fiissent. conservés dans l'histoire. » ,.
C'est ainsi qu'enfQuré de vieux atnis dontje connaissais l'humeur, le caractère; d'une femme que j'aime toujours, quoiqu'elle ait perdu, sa. fraîcheur avec sa jeunesse; d-'eufants qui me respectent et qui m'aiment parce que je fus leur instituteur, et que je suis juste et indulgent, je
* Voycs 11 note LVI.
Douze. bvCoOgIf.
373 CHAPITRE ZIXIX, COMCLUSIOH.
oaule dès jours tranquilles dans ma solitude de RbHonvitle. Les tempêtes qui bouleversent encore le monde n'airivent pas jusqu'à moi.
Je n'ai éprouvé qu'un seul chagrin depuis que je suis étranger au bruit des cours et du monde. Ma mère Judith est morte il y a deux ans.
n est encore présent à ma m^oire l'instant où. elle me 6t approcher de son lit pour me dire: : K Je meurs sans crainte et sans remords. Je n'ai jamais pu croire aux fables que débitent les piiÂtres de toutes les sectes; rpais j'adore cet être suprême que notre faiblesse ne peut dé6nirni comprendre, l'être. qui a créé l'univers. J'ai toujours pen&é qite, pour le bonheyr de ta société, iï fallait être juste et humain, et j'ai pratiqué rhumatiité et la justice. Mon fils, que ces deux vertus ne t'abandopnênt jamais. Je n'ai point d'«utre6 adieux à te faire. »
Je lui ai fait élever un tombeau sur une colline, où, dans les dernières années de sa vie, elle se; promehcii t , une grande partie du jour,Téveuse, 'inais'iioD triste; et j'y ai gravé cette épitaphe qu'elle-même s'était -feite,' et où elle exprimait ses opinions sur la vie k venir :
LA HOKT h'eST QU'cNE HÉTAMOHPHOSK :
JE VIS TOUJOURS ; MAIS j'aI CHAKGÉ DE FORHB.
Douze. bvGoOgIc
UU TOME DEIIXIÈHE.
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DolizccbvCoOglc