MARINA. I
che habitant de Florence , fort adonné aux plaisirs. Resté veuf de bonne heure,. il avait des maîtresses. L'une d'elies,cellç qu'il aimait le plus, le trahissait. 11 la surprit un jour dans les bras d'uQ autre, et, dans sa jalouse fureur, poignarda sou rivai. Revenu bientôt k lui-même , il pleura sur son crime ; et , rongé de remords , il ne voulut plus habiter une ville qui lui eût toujours rappelé la perfidie de son amante, et la terrible vengeance qu'il en avait tirée; il ne rentra même pas daus sa maison, s'enfuit, et ne s'arrêta qu'à Rome.
•xOo venaitde bâtir, près de l'antique Tibur , un nouveau et très -vaste monastère, que Ton cherchait alors à peupler de moines : Eugénio court à Tibur , et n'eut pas de peine à se faire admettre dans le couvent, car il avait sur lui beaucoup d'or, qu'il remit au prieur.
a Cependant Marina , à peine âgée de quinze ans, était restée seule à Florence , pouvant disposer de tous les biens de son père, comptant à son service un grand nombres d'esclaves des deux sexes. Elle ne parut nullement embarrassée de cette singulière situation. Sa maison continua d'être le rendez-vous de tous les hommes aimables et de toutes les femmes galantes de Florence. Les jeunes gens qui convoitaient sa fortune se pressaient autour d'elle , lui prodiguaient d'ingé-
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nieuses adalations, ne négligeaient aucun moyen de lui plaire et de la séduire. Mai* elle avait de^ viné leurs projets, et s'était bien pronais, avant (le se décider pour l'un d'eux, de connaître son caractère et ses moeurs. Soii père avait été trahi dans ses amours ; ette ne voulait pas avoir à supporter, comme lui , une perfidie. Elle riait avec ton's ses amants, leur donnait' à tous de l'espeir et n'en aimait aucun; car elle avait reconnu que l'un avait la passion du jeu, un autre celle des lènimes ; que celui-ci était avare, que celui -li était bourru. Enfin , dans chacun , elle trouvait un défaut essentiel. Elle eût préféré mourir fille au malheur d'épouser même le meilleur de tous ces prétendants.
« Un matin que , suivie d'une nombreuse escorte de jeunes cavaHérs , elle parcourait , montée sur un cheval magnifiquement harnaché, les riantes plaines qu'arrose le fleuve qui traverse Florence , elle aperçut, sous des arbres qui boridaient la route des Casinœ* , un jeune homme, 4rès-simplement, mais proprement vêtu. Il tenait un livre à la main , et paraissait tout absorbé dans sa lecture. Sa taillé était noble, sa figure pâle , ses grands yeux pleins de tendresse et de mélancolie. Il jeta un regard seulement sur les
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voyageurs , lorsqa'Us passèrent près de loi , et recommença aussitôt à lire. Marina, uu peu choquée, de cette indifférence, arr^a son' cheval deux cents pas plus loin, et 'revint par le ro^e chemin ^ pour revoir encore Tinconnu qui témoignait si peu de curiosité. Mais, en voyant s'avaacerde nopveau iette multitude, il avait tourné le dos, et s'était enfoncé dans un bocage.
tf— ^ Voilà un singulier jeune homme I s'écrie Bfeuina danbson dépit; on dirait qu'il nous fuit.
-^ Cest |l>ien cela , lai répond un dès cavaliers. On l'appelle à Florence le Solitaire, parce qu'on ne le voit jamais dans aucun Heu public.
— Et quel est-il P quel est son véritable nom ?
— Ce qu'il est , on n'en sait trop rien ; mais j'ai apfwis qu'il 'étudiait tes lois. Sans doute il se dispose à entrer dans la Qiagistrature. Son nom est Félix-: je ne lui en connais point d'autre. »
M Les traits de Félix étaient restés empreints dans l'âme de Marina : elle ressentait pour lui un intérêt qui lui paraissait à elle-même inexplicable.' Était<:e seulement désir de le mieux connaître? '{nais pourquoi cette curiosité? Étaitce un commencement d'amour ? mais à peine ■ elle l'avait aperçu! Quoi qu'il en fût, elle résolut de percer le mystère dont i[ envetoppait sa vie. Elle le fit suivre, épier. Les rapports de ses émissaires ub la satisfireiît nullement. Que dii
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saient-ils ? qu'il demeurait dans telle rue ; que personiDe n'entrait chez tut ; qu'il sortait rarement; mais que, lorsqu'il sortait, il ne rentrait pas, quelquefois, de toute la nuit.
a Cette dernière circonstance ta frappa. Elle se dit à elle-même : « Je saurai où il passe ainsi ses nuits. »' Et elle imagina de prendre un jour lesvétanents d'une femme de village, et d'aller se poster presque en kçe de sa maison ; elle avait sur la tête une corbeille pleine de fruits, qu'elle semblait avoir apportés de la campagne k la ville, et, lorsqu'elle s'arrêtait, elle s'asseyait sur une borne, comme pour se délasser uo moment et reprendre bientôt sa route. Vers le soir, elle vit sortir Félix de sa maison , remit prompteinent sa corbeille sur sa tête , e^ le suivit par derrière, mais à quelque distance.
« Il traversa de longues rues , et arriva enfin à l'une des portes de la ville, en sortit, et s'arrêtà près d'une maisonnette isolée et dé peu d'apparence. Tirant une clef de sa poche , il. en ouvrit, avec précaution et sans bruit, la pwte, qu'il eut soin de bien refermer , en poussant en dedans les verrous. Marina s'approcha de la maisonnette, en fit le tour, ne vit aucune lumière, n'entendit aucun bruit et se décida enfin à se retirer. Elle rentra tristement chez elle; , plus préoccupée , plus inquiète que jamais, et
presque jalouse ; car elle ne doutait pas que l'inconnu F^ix n'eût, dans cette maisonnette, utie amie qii'it cachait à tous ies yeux.
« Celte idée l'attrista. « Quoi ! disait-elle ," l-e seul homme à qui j'aurais désiré de plaire; à qui j'aurais Totontiers sacrifié la liberté dont je jouis , si j'eusse tu qu'il raéritait mon estime , cet homme ne s'appartient plus- à lui-même. Il a, sans doute , donné, promis âdétité ; et, si j'en juge par la loyauté empreinte sur tous ses traits, une simple promesse doit être pour lui autant qu'un serment au pied des autels. Je veux du moius connaître celle qui i'a subjugué; le plaindre s'il a h,it un mauvais choix ; me réjouir de son bonheuF, si elle l'aime autant que je l'aurais aimé. »
< Après avoir formé plusieurs plans dans l'intention de satisfaire sa curiosité, elle n'en trouvai point de plus simple qued'aller, quelque jour, frapper à la porte de la maisonnette, dont. elle se rappelait si bien la position, et de demander k parler à celle qui l'habitait ; elle tenait en réserve une fable toute prête , qu'elle devait lui débiter pour excuser sa visite. La voilà donc, un matin , qui , suivie d'un seul domestique , . sort de la ville, s'avance vers la maisonnette . isolée.
K Quelle est sa surprise devoir, sur le seuil de
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JIO CHAPITRE XXV.
la porte, un cercueil couvert d'un drap noir! Un prétxe, assis près du cercueil, récitait à vtâx basse des prières, A te spectacle, son cœur se serre ; elle s'approche timidenieDt du {Wétre, et lui denoande ^ d'une voix émue , quelle est la personne pour qui il prie.
« Hélas! répond le prêtre , je l'ignore. On est venu nous avertir ce matin , à l'église , que des payants qui avaient ranarqué :que la. porte de ceUe maison , toujours fecioée jusque la , se trouvait ouverte, étaient entrés dans nntérieur; qu'ils y .avaient vu , étendue sur son lit , morte et déjà froide , Une pauvre jeune femme. Aucon coupi aucune aHéràtion dans ses traits , n'annonçaient qu'elle eût péri de mort violente.
L'église lui doit la sépulture : je suis venu, je l'ai faU mettre dajis cette bière, tlxs recfaerdies dan£ la chambre qu'elle habitait ne m'ont rien appris, ni sur sa patrie, ni sii^ son rang dans la soci^é. Ses meubles étaient propres et élégants, ses vêtements riches ; j'ai trouvé dans une cassette l>eaucoup de bijoux, dont nous ornerons nos autels ; et , dans une large bourse , beaucoup d'or qui nous servira à augmenter le nombre des soupes que nous distribuons, chaque jour, sur les marches de notre église. Je ne saurais vous en dire plus. »
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Marina s'en retourna plus tourmentée , plijs inquiète qu'elle n'était venue.
1 Mais que l'on juge de son cbagiin lorsque,, le soir même, elle entendit les jeunes gens qui , suivant l'usage , s'étaient réunis chez elle , annoncer que fe jeuif e solitaire n'était point rentré chez lui depuis deux jours et deux nuits.; que l'on ne savait ce qu'il était devenu ; que , s'il fallait en croire un bruit qui courait d^s Florence , le malheureux jsune homme , dégoûté de la vie, s'était précipité dan^ .L'Ardo. Â ce récit , M^rii^ frémit , soupira , et une larme vint humecter sa paupière.
«Oh! sans doute, se dit-^le, après .avoir perdu celle qu'il aimait , il n'aura trouvé de r^ raède à son désespoir que dans la mort Qu'il m'eut été dou]^ de verser daus une âme si sensible le baume de la consolation!... »
« Peodafit quelques mois encore etjjp s'occupa de «qp inconnu , elle prétait la plus vive attention à tout ce qu'on gisait de lui. Mais on cessa bientôt d'en parler; elle-même ne conserva plus du beau et malheureux Félix qu'un vague et mélancolique souvenir. Ce petit épisode n'apporta , dans sa vie accoutumée , aucun changement. Marina continua de réunir autour d'elle beaucoup d'amants, de se livrer à la dissi-
pation, aux amiisements de toute espèce, et pourtaot de rester sage.
B Son père était absent depuis cinq années :
on n'y pensait plus dans Florence. Comme il n'avait , depuis sa fuite , donné de lui aucune nouvelle , on le regardait comme mort. Marina elle-même désespérait de lé revoir jamais. S'ennuyant à Florence, où ses adorateurs la persecutaieut pour qu'elle se décidât entre eux , elle avait résolu de voyager et se disposait à passer d'abord en Sicile.
tf Mais un jour, un de ses esclaves entra , de très^rand matin , dans la cbamtffe où elle reposait , la réveilla et lui dit qu'un vieillard couvert d'une longue robe blanche de religieux , et de l'aspect le plus vénérable , demandait à lui parler sans témoins. Marina devine aussitôt que c'est son père qui va se présenter sous ce déguisement. Elle se lève précipitamment, s'enveloppe d'une longue niante et donne ordrç qu'on introduise le vieillard. A peine elle le voit qu'elle le reconnaît à sa démarche ; elle, ne pouvait apercevoir ses traits , car un large capuchon cachait sa figure.
« Quand elle se vit sans témoins , elle s'élança dans les bras de son père : ,
a Nous sommes seuls , lui dit-elle , ô mon père ; vous n'avez point à craindre d'être re-
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connu. Quittez votre déguisement ; montrezvous k votre fille, tel qu'elle vous a vu autrefois.
— Ce n'est point sous on déguisement, ma fille, que je viens près de toi, dit Eugénio en relevant son capuchon et montrant son visage. Cette robe, désormais ton père la portera toujours : j'ai &it vœu de vivre dans un cloître , de renoncer au monde.
— Ëb quoi ! mon père , vous abandonnerez ' encore votre fille ! il faudra qu'elle reste encore seule, sans appui, au milieu de ce mon'de qui n'a plus d'attraits pour vous , et qui en a bien peu pour elle.
— Non, dit Ëugénio; si Marina m'aime, et si elle a du courage , elle pourra me suivre , et nous ne nous quitterons jamais. »
« Ëugénio, lisant de la surprise dans les yeux de sa fille , lui dit : u Je vais me ia\re mieux comprendre; écoute.»
■ Et alors il lui raconta que les remords t'avaient conduit dans un couvent près de Rome; qu'il y avait trouvé le repos ; mais que le regret d'avoir quitté sa Marina , exposée à tous les dangers dans l'âge de l'inexpérience, empoisonnait sa vie.
« Un jour du mois dernier, ajouta-t-il, le supérieur du couvent , s'étaot aperçu de ma continuelle tristesse, m'en demanda la cause. Je lui //. 8
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I l4 CBAPITRE XXV.
avouai que je regrettais d'avoir laissé , saiis guide, sans tuteur, un en&ot chéri que ie ciel m'avait donné. U crut que je parlais d'un fils; car il me répondit : « Eh ! que n'allez-vous cher^ n cher cet enfant? il vivra qtietque temps dans a notre maison. Qui sait s'il ne s'y plaira pa», u s'il ne voudra point rester avec nous. C'est « ainsi que vous pourrez redevenir heureux , et M que vous aurez le mérite d'avoir procuré un Il sujet de plus à l'Église.» Tai profité de la méprise du supérieur. Le désir de te serrer encore une fois dans mes bras m'a fait accepter lapermission qu'il me donnait de retourner dans ma patrie. Mais , le dirai-je? «n partant , je lui ai promis, par serment, de ramener avec moi mon enfant.
— Par serment, mon père! Comment fo-esvous pour obéir ?
— Rien de plus facile, si ton cœur est libre; si aucun lien trop foit ne t'enchaîne à ce monde, qui lait payer bien oher les fausses' joies qu'il procure ; si enfin tu as quelque affection pour ton père.
— Mon père , répondit-elle , je suis si peu attachée à ce monde, qui m'est au^i odieux qu'à vous, et mon coeur est si tranquille, si libre, que , pour dissiper mes ennuis, j'allais partir pour un long voyage.