LES DEUX AMANTS D'AUVERGNE
« Dans une cité de notre montueuse Auvergne , vivait, il n'y a pas long-temps, le jeune I/ijuriosus, fils d'un illustre et très-riche sénateur. Il était d'une beauté remarquable : Adalbert , d'après le portrait qu'on m'en a tracé, il avait quelque chose de toi ; il. avait tes jieux tendres et passionnés. La même ville avait donné le jour à Scholastiquej fille d'un autre sénateur, non moins riche et puissant. C'était une vierge douce, modeste, qui fréquentait les églises ^t ne. se plaisait qu'à entendre la parole de Dieu. Cependant elle aimait :
* Voycï la note XVI.
les excellentes qualités dlhjuriosus avaient fait une vive impression sur son âme. Leurs parents étaient amis : les deux jeunes amants pouvaient se voir tous les jours, à toutes leslieures. Quand Injuriosus parlait, la vierge rougissait; se taisaitil , elle jetait sur lui ses grands yeux , et soupirait en silence. Le soir, comme elle se reprochait ces tendres émotions , ce penchant irrésistible qui l'entraînait vers un autre que celui qui lui semblait seul digne de son amour, ce doux Jésus, mort sur une croix pour le salut du genre humain !
ccLes deux familles des amants n'eurent pas de peineà s'entendre : l'hymen fut arrêté, conclu,etle jour des noces fut fixé. Scholastique se disait à ellemême qu'elle aurait dû s'opposer aux apprêts du mariage ; que l'époux qu'elle avait choisi était dans le ciel : les prêtres ne cessaient de lui répéter qu'une vierge est bien plus agréable aux yeux du Tout- Puissant qu'une femme, une mère de famille. Mais elle aimait, et la voix de son cœur l'emporta sur les conseils des prêtres. Affliger son amant par un refus , faire le malheur de sa vie ! voilà ce qui lui semblait impossible. Elle en demanda pardon à Jésus; mais elle se laissa conduire, ou plutôt, elle marcha sans contrainte à l'autel , où son union avec Injuriosus fut consacrée en présence de tout le peuple , qui admirait la beauté des deux nouveaux époux,
et les saluait par des acclamations générales. Le beau couple fut reconduit par les deux familles dans le palais qui leur était destiné, et où Ton avait préparé le plus magnifique banquet. Toute la journée se passa eii chants , en danses. Lors-* que la nuit fut venue , dix vénérables matrones vinrent prendre la mariée pour la conduire dans une chambre où tout inspirait la volupté. On voyait peints sur les murs les amours de nos premiers parents dans le paradis terrestre ; on y voyait aussi le sage iSalomon au milieu de toutes ses fetnmes, et une foule d'autres histoires gracieuses que contiennent nos livres sacrés. Les matrones enlevèrent d'abord à la mariée , l'un après l^autre,les riches vêtements dont elle était parée ; elles ôtèrent la couronne de lis qui ornait sa tête ; et elle-ménoe , sans trop de résistance, leur laissa détacher sa ceinture virginale. Elles la portèrent ensuite sur le lit nuptial , qu'elles avaient tout parsemé de feuillet de roses. L'amoureux époux ne tarda point k paraître , ivre d'espoir et de joie; ses yeUx brillaient d'un feu... d un fou que j'ai reconnu, Adalbert, dans les yeux d'un autre, une certaine nuit. . . .
« Cependant la foule qui remplissait la chambré s'était discrèteiwcnt dissipée; la porte à'était fermée sans bruit. Injuriosus s'élance vers fe lit de sa biéti^aimée. Mais elle s'étdit tournée du 'côté
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du mur; il ne pouvait voir $oa vb^^» Quelle est sa surprise! il s'aperçoit qu'elle pleure, qu'elk sanglote : cB^lle amie, lui 4it*il. d'une, yok ten** drey d'où vient votre chagrin? Pourquoi me fuir ainsi ?x> Elle ne répondait point. «Ah! teplique^ toi , je t'en conjure par Jésus -Christ. »
<c La vierge , à ce mot ^ se touroe vers lui , et dit : « Dussé-je pleurer toute ma vie, mes larmes ne seraient jamais ^sse^ abondantes pomc eiïacer la douleur immense de ttion <ipêur» J'avais résolu de consacrer à Jésus - Christ mon corps pur de tout atlouchenfient d'homme; mais malheur à moi, qu'il a tellement abdiudonni^e, que je nç pourrai accomplir nioni:V<?9U<, et que. je crains de perdre , en ce jour à jamais funeste , ce que j'avais jusqu'alors si précieusement conservé! Yoilà que., délaissée par le Christ. immortel, qui me promettait le paradis pour dot , je suis bée à un mari nK>rtel ; ii^t ^ au lieu d'être parée d'uue couronne de ro^ea incorruptibles, je recevrai du mariage, la triste parure d'une couronne de roseï^ flétries l » .
« — Chère Scholastique , lui dit son époux, éloigne. de ton esprit de telles idées* Songe que tu feras mon bonheur ; songe au^ honpeurs, aux respects qui attendent dan^i le monde la vertueuse m^e de famille. , . . »
f Elle l'interrompit à ces mots. « --r Qu^ me
font , s*éeria-t-«Ue ^ les pompes de la tel^re? Je! les» ai en horreur i quand je ma représente lei^ niains du Rédempteur percées pour sauver le raondQ.
Je ne puis voir les diadèmes resplendissants, de. pierres biillautes^ lor^ue je porte/ lé regard de ma pensée sur sa couronne d'iépines. Je méprise les Yastes espaces de la- terre ^ ciir je spubaitei ardemmient le paradis. Tes palais élevés me font pitié, lorsque je regarde le Seigiieuri élevé audessiis ^les astres.^
<c Le jeune hoitiràe^ touché de cette ^pèce de délire , ne diereha pointa combattreses refus par des paroles; mais il «ss£iya di^ passer un de ses bras autour d'elle; ScholaÀtique le repoussa ^ et alors il lui dit : « Ma bien-aimée , nous sommes les enfants uniques deis pères ks plus nobles de FAuvergn« , et ils ont voulu nous unir pour propager leur race, de peur qu'à lieii^r sortie du, inonde, un héritier étranger ne vint à leur succéder. ...» .....
« Mais elle aussitôt ^el dans une demi-extase., continîia : cr Le mondo n'est rien^ les richesses ne sont rien ^ la pompe de cette terre n'est rien. Il vaut mieux. retthencber; cet te yici que ia mprt ne termine points qii'aijciin aiccii^ept^ aucun 4nalheur ne peut hiterrompre , ni finir ; <pù l'hoinmej, plongé dans la béatitude éHexn^l^^ , s'abrçuve d'une lumière qui.peae couche point}';<e|t)iC6.qui
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est bien pins que toutes ces choses, où la présence du Seigneur lui -même, dont il jouit par la contemplation , le transporte dans l'état des anges , et le pénètre d'une joie impérissable. »
«Tant d'exaltation et d'éloquence firent une vive impression sur le coeur du jeune homme.
Peut-être aussi quelque ange euToyé du ciel lui inspira-t*il des sentiments d'honneur et de délicatesse. Il lui dit :
« A tes douces paroles, la vie éternelle brille à mes yeux comme un soleil resplendissant !
Si donc tu veux t'abstenir de tous ces plaisirs des sens que l'on recherche avec tant d'ardeur , je m'unirai à tes pensées , je commanderai à mes désirs. »
«Elle lui répondit : « Il est difficile que les hommes acccHrdent aux femmes de telles choses ; cependant, si tu fais en sorte que nous demeurions sans tache dans ce monde, je te donnerai une part de la dot qui m'a été promise par mon époux, tnon seigneur Jésus -Christ, à qui je me suis consacrée comme servante et conune épouse. »
« Le jeune homme, s'étant alors armé du signe de la croix, lui répondit : «Je ferai ce à quoi tu m'exhortes. »
«lis se donnèrent ensuite les mains, et s'endormirent l'un près de l'autre. Depuis, ils cou-
chèrent tous les jours, pendant plus de dix années^ ensemble y dans le même Ht, sans s'être jamais touché autre chose que la main. »
a— Oh ! s'écria Adalbert , c'est une fable que tu nous contes Ik, chère amie !
— Une fable ^9 répondit Adelinde! la preuve que c'est une histoire bien véritable, la voici: « Scholàstique alla rejoindre son époux céleste; elle mourut jeune. Injuriosus la porta luimême dans le tombeau. Avant de l'y déposer, il voulut vbir encore ses traits chéris , et détacha le linceul qui couvrait son visage. Puis, élevant les mains vers le ciel : « O notre Seigneur, Dieu éter* nel ! je te rends ce trésor sans tache , comme tu me l'as confié. A ces paroles, la morte se mit à sourire , et lui dit : a Pourquoi divulguer ce «qu'on ne t« demande pas?» Voilà ce qu'entei>dirent tous les assistants. » '^
« — Bonne et crédule Adelinde, tu comptais donc, en répétant tous les beaux discours de ta Scholastique , amortir les feux du fougueux Grimoard devenu par l'hymen maître de ta personne ? Quelle erreur ! crois que l'on ne trouve guère des hommes tels que ton Injuriosus».
— Je le sais; mais si Grimoard ne m'eût pas respectée, j'aurais fui du lit nuptial ; j'aurais appelé des témoins, et là, j'aurais déclaré que je
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consacrais pour toujours roa virgiaité à la suprême protectrice de toutes les virginités « à la Vierge mère.
— A la Vierge mère! dit Adalbert avec surprise; puis, mettant la main sur son fron(, çoiaine s*il eût cherché à se rappeler quelque chose : iiShl oui; c'est bien cela : uue vierge qui enfanta et resta toujours vierge! ma mère m'a conté cette histoire^là. » Puis^ se tournant vers Adelinde: a ^—Pouvais-tu penser que ta consécration un peu tardive au service de la mère de ton Dieu aurait brisé des tiœuds aussi sacrés que ceux du mariâge ?
-^Sans doute, Adalbert; tu lïe counais pas nos lois, nos usages. Un époux n'a plus de droits sur sa. femme; elle e&t à l'abri de ses poursuites, si elle se résyoud à vivre renfermée dans, uu monastère. Demande à Ni tard. x>
Nitard affirma par un signe, de tête que c'était la vérité.
«-i— EhJbien ! Nitaivly-comment trouves-tu l'histoire des deux chutes époux? lui dit Adalbert
*-^ Maître, très-édifiante ; et tellement, qu'elle m'a ii^spiré des remords.
— Comment cela ?
. —-Oui; je n'ai pas toujours respecté, moi, les épouses de Jésus-Christ. Dans rua jeunesse, lorsque, je voyageais en Italie... Oh! Je crois encore la
LES FUGITIFS. Qt
voir cette jolie nonnain y cette Petronilla! voulezvous que je vous conte aussi cette histoire?
— Une autre fois , Nitard. Tu ne t'es pas aperçu, pendant que tu écoutais Adelinde, que notre barque s*est beaucoup trop approchée du rivage. C'est ce que, pour notre sûreté, il faut soigneusement éviter: reprenons le milieu du fleuve.»
Nitard vit que son maître avait raison, et ressaisissant aussitôt ses rames, il regagna le cou< rant.