‹ L'évêque Gozlin, ou, Le siége de Paris par les NormandsChapitre 13 sur 46 · LE CAF DÉS FIANÇAILLES · texte numérisé non relu

LE CAF DÉS FIANÇAILLES

tues des saints. Cette l'essemblance frappa sans doute Adalbert , cat mettant un genou en terre : « Voilà ma sainte ! s'écria-t-il ; c'est ainsi que je yeux toujours là servir, Fadorer.o»

Comme ils voguaient rapidement, ils he tardèretit pas à apercevoir la flèche aiguë qui sutmot] te l'église de Saint-Denis.

« C'est ici qu'il faut user de précaution , dit Adâlbert. Ce pays est pluS habité que tous ceux que nous venons de traverser : l'abbé de Sàîtlt- Denis a de vastes domaines qu'il fait cultivât par des milliers de serfs. Évite , autant que tu pourras, Nitard, de t'approcher du rivage; et comme la Seine , en face même de l'abbayé , a formé une île oblongue , prends le bras de la rivière qui t'éloîgnera le plus du monastère. »

Kitard obéit , et fotça de rames pour franchir promptement le passage dangereux. « Quel dommage , diàait-îl , qu^ cette belle rivière fasse de si grands détours , qu'elle retourne safns cesse sur ses pas! Nous voilà presque revenus à Paris, après nous en être trouvés assez loin ; inàis' il faut. pi*endré patience. »

« -—(Ml! à quelque distance de cette maudite abbaye , dit Adalbert, nous serons dans un paj^ où les Parisiens n'oseraient certainement pas nous poursuivre; car ils craindraient de rencontrer quelques-uns des Normands que moh père

a laissés pour la gardç du château de Charle-' vanne ^ , où , je Tespère bien , nous arriverons avant que le jour finisse. »

Nitard aperçut en ce moment la mauvaise hutte de chaume où ils avaient passé l'avantdernière nuit : « — Maître , dit-il , jetez donc un regard de reconnaissance sur la hutte qui servit d'asile à deux pauvres pèlerins.

— Quoi ! dit Âdelinde en apercevant cette hutte délabrée , c'est donc là , mon Adalbert, qu'en venant vers moi tu as cherché quelque repos? Comme tu as dû souffrir dans cette misérable retraite!

— Non, Adelinde; je pensais à toi, j'espérais t€ voir le lendemain.

— Mais, dit Nitard , puisque. nous en somines si près, permettez-moi d'y descendre : j'y retrouverai peut-être ma gourde pleine d'un exqellent hydromel, cette gourde sur laquelle sont si bien .^ulptés tous les instruments de la passion de notre Seigneur. J'oubliai de la prendre avec moi , tant vous me pressiez de partir ! »

Adalbert refusa d'abord , puis jetant les yeux sur. la plaine , et la voyant déserte aussi loin que sa vue pouvait s'étendre : « Je ne vois point de danger : le jour est si chaud que, sansdoute^

^ Voyez la note XVIL

tt CAP Ï)ES flAîftfAILLES. g9

tous les laboureurs , ou sont retirés dans leurs cabanes , ou donnent à Tombre des figuiers.

Nous n'avons aucun ennemi à redouter. Tu peux descendre^Nitard ; mais surtout sois prompt dans tes recherches. »

A peine avait^i fini de parler que Nltard, ne ramant que d^une main , avait gagné le rivage. Sauter à terre, entrer dans la hutte, reparaître triomphant, sa grosse gourde dans les mains ^ reprendre d:ans la barque et sa place et ses rames, tout cela fut l'affaire d'un instant; et presque aussitôt la barque continua de voguer.

Nos voyageurs eurent bientôt dtépassé le territoire de l'abbaye de Saint-Denis ; et Adalbert avoua qu'il respirait plus à Taise , puisqu'ils touchaient à une contrée sur laquelle les Nor-^ mands exerçaient une espèce de domination,et où, d'ailleurs , il [n'y avait presque plus d'habitants.

Sur le haut d'un coteau couvert de buis* sons ils aperçurent le village de Spinoge* lum *, et, près de là,' le .château où le roi Dagobert fiit pris d'un flux de ventre, et s'enfuit bien vite à Saint-Denis, d'où il se fit porter sur le tombeau du saiiît dont il attendait sa guéri" son *'^. Mais il oubliait, ce bon roi, qu'il avait

* Épinai.

*• Voyez la note XVUI.

JOO CHAPITRE VI.

tué de. sa main ses propres neveux , fait massacrer un^ foule de Saxons ( tous ceux qui étaient plus hauts que son épée ), et qu'il avait çu*, à la fois, trois femmes au inoins » sans compter les concubinesl Aussi le saint ne vou" lut rî^i faire pour lui : Dagobcut^t. alla rejoindre ses ancêtres ; mais son tombeau fut honorable^ ment placé dans Téglise de Saint^Denis , qu'il avait enrichie et embellie.

« — Vois , mon Adelinde , disait Adalbert , en racpntant cette scandaleuse histoire ^ si : tj» n'es pas sage . d'abjurer une uatigii qui obéit à de telfi rois, ou plutôt à de tels monstres. Bientôt, tu pourras apprécier les chefs que nous cUoisiâsons nous-mêmes : tu les trouveras justes et humains, ex^^epté, peut-être, lorsque, dans Ijes eoixibatsj ils éprouvent une trop longue résistance»^

! — Maître , dit Nîtard , puisque nous sommes à présent hors d'atteinte , ne pourrions-^nous prendre un peu de repos , et surtout im peu de nourriture? J'aivoue que j'ai besoin de réparer mes fôrcea.

— Eih bien ! dit Adalbert , cette île que nous côtoyons .depuis long «-temps, nous offr^ un asile et ,un abri commode* £Ue est couverte d'arbres , et sur le sol croît un gazon fin et frais : c'est là qu'il faut nous descendre, Nitard.»

Ils abordèrent à la pointe même de l'île, près-

LE GâP DBS FIANÇAILLES. ICI

que «n face de l'antique châteflù de Dagobett , qai s'élevait à leur droite, de l'aatre côté du fleuve. Nitard attacba la barque au tronc d'un vieux saule que le vent avait courbé , et dont les rameaux la couvraient tout entière. Il en tira toutes les provisions qu'y avait ^itassées Thospitâlier pécheur , et les étendit avec soin sur l'béi'be , au milieu d'une petite clairière qu'entouraient les arbres qui couvraient en grande partie )e reste de l'île. L'endroit était déliciem^^ et semblait avoir été préparé tout exprès pour tecercAr des ayants : loin de tout œil humain, 4ans une complète solitude , ils étaient, comme lies fÀ*éfniers pères, dans un paradis terrestre. Assis sur le gazon , autour des viandes salées et dé la grosse anguille rôtie , dons du pêcheur dia Gif os^CàfîUou , nos trois voyageurs , et Nitard surtoM , mangeant avec one sorte d^avidité , et cotKrme 4es gens qui , après avoir couru des dangei^ , jouissent d'une entière sécurité. Les tasses de tei^é dans lesquelles ils buvaient étaient grossièrement façonnées; mais le vin était délicieux, et ils ne ^épargnaient pas. Âdalbert s'animait , ses yeto pétillaient de joie et de désirs; il vidait soufrent sa coupe , en pressaint amoureusement êtuh brâ& la taille svelte d'Adelinde ,' qui avait, eHe^nÉémey un peu renoncé à- sa fetetmeacjcoutumée, s'animait^, et? souvent la première ^ap-

lOa CHAPITRE VI.

puyait sa main sur la main de son ami, comme pour lui dire: «Serre-moi plus fortement encore! » Nitard contemplait avec une espèce d'attendrissement, sentiment qui, pour l'ordinaire, lui était assez étranger, le spectacle des chastes amours qu'il avait sous les yeux. S'échauffant même par degrés , il s'écria tout à coup avec exaltation : ir — Mes excellents maîtres, ce serait bien le moment de célébrer vos fiançailles , de jurer que votre union sera éternelle : vous n'aurez pour témoin que Dieu et moi , votre dévoué serviteur; mais faut-il donc tant de solennité? faut-il tant de témoins pour des promesses que ni l'un ni l'autre n'aves^ certainement pas l'intention de violer?

— Bien parlé, Nitard! Oui, Adelinde,. renquvelons, en face du ciel, les serments déjà faits tant de ibis, de nous unir pour la vie,. de nous être toujours fidèles. En tè présentait, dès ce soir peut-être , à mes nobles parents, je leur dirai: «Je vous amène ma fiancée, bénissez-la! »

Nitard , tout fier de l'approbation de son maître, reprit aussitôt: « — Un acte si important doit être accompagné de quelque cérémonie : chez les Francs, les fiancés boivent dans la même coup0, en, signe d'union et d'amour; voici ma gourde encore toute pleine, buvez Vun après l'autre l'bydromel qu'elle contient.

LE GAP DES FIAICÇAÎLLES. lo3

— De mieux en mieux , Nitard ! s'écrie Âdalbert. L'hydromel est la boisson des dieux dans le Walhalla ; buvons en leur honneur ^ ! »

Et aussitôt il prend en main la gourde. Debout ainsi qu'Adelinde, qui, à son exemple, passe un bras autour de son corps , il boit à longs traits l'hydromel, et porte lui-même la gourde à la bouche d'Adelinde, qui ouvre avec avidité ses lèvres purpurines, et s'enivre à son tour de la suave liqueur.

« — Maintenant, ajoute Adalbert, prions chacun nos dieux de protéger l'union que nous venons de contracter. »

Iievant alors les ^eux vers le ciel , il dit : «Dieu suprême, et père de tous les dieux de « la STorwège , patrie de mon père , puissant Odin, « et vous, Frigga, sa bienfaisante épouse; voiis «aussi Freya, déesse qui présidez aux amours; <K et vous enfin Yara , qui recevez les promesses « des amants, et punissez ceux qui ne gardent « pas la foi donnée : voyez dans celle qui est à « mes côtés, et que je tiens enlacée, la compagne « de ma vie, mon épouse bien-aimée. Que le dieu a Thor lance sur moi ses foudres ; que l'hydro- « mel si suave, dont je viens d'étancher ma soif, <K se change pour moi en poison, si, lorsque je

* Voycx la note XIX.

<t promets d'aimer toujours celle qui si quitté « pour x^e suivre ses parepts et sa patrie , ma ce voix n'est pas T^çho de ma pensée , et ii^'of prime f( pas tout ce que sent mo^ cq^ur!)»

Âdelinde, à soq tour^ faisant le s}gpfi de la croix de la main dont eUe pouvait disposer (son autre bras serrait le cojrps d'Adaltert }, prononça d'une voix douce et tremblante :

« Doux Jésus ^ quii avec votre I^ère et l'Esprit

« saint, ne faites qu'un Dieu en trois personnes^

« i^e vous irritez point contre votre, humble ser-

« vante, si elle se dQune , sans réserve, à rhomme

« qui depuis long-temps possédait son coeur. Si

« l'époux qu'elle a choisi ne vous coni^iît point

«encore, pardonnez à. son ignorance. C'est vous

<K qu'il adore sous un autre nom. Et vo^s, o ' ' . . . ' ' •

« Marie ^ vierge divine ,. vous avez aÀmé ^ puisque

«c vous fûtes mère; accueillez le serment que je

«f fais de n'aimer qu'Adatbert, de n'exister que

? pour lui. Peut-être aurais-jq dû,^ comme; le

« çqnseiljent les prétrçis chrétiens, vous consacrer

« ma virginité, rester pure et sans tache., comme

« yousr l'êtes 3^ vierg^ prédestinée; mais si je ne

« puis plus espérer de prendre place p^rmi. les

« vierges dans votre saint paradis, réservez-imoi,

« ô M^rie, une place p^rmî les épouses fidèles,

« les vertueuses mères de famille : je bénirai en-

•t core ma destinée. 3s>

<c A présep): , dit Ad^Ibert ^ mettçinjsi le sç^i^ par un baiser à tous. U^ serments que notre bouche a prononcés. ^ Et; a];issitQt . AdeliQde , se regairdant désormais comine Iç bif^n,. la propriété d'Adalbert, avança la tét^pçi^r recevoir le baiser- Son ami colla ses lèvres sur les siennes. Qu'il fut savoureux et long ce baiser obtenu aussitôt que demandé, accordé, pour la première fois, sans résistance comme sans regret !

Nitard contemplait, en répandant des larmes déplaisir, le couple heureux. «Oh! dit-il, que n'ai-je le droit de bénir vos engagements ! mais nos prêtres préteudei^ qu'iU ont seuls ce privilège.» Prenant alors la gourde des mains d'Adalbert : « Je garderai du moins un gage , un monument de vos fiançailles!» Et puis, rendant plus grave le ton de sa voix :

« Jeunes gens , si jamais vous pouviez oublier « l'acte solennel dont je viens d'être le témoin,^ a pour vous rappeler à vos devoi» je vous mon- «trerai cette gourde....»

«Mais, dit-il en s'interrompant tout à^coup, et regardant le soleil , il est plus que temps de remonter dans notre barque, si nous voulons arriver à Charlevanne avant la nuit. Nous po\ivons laisser là les restes de notre repas; nous en trouverons sans doute, ce soir, un meilleur.»

Nos amants quittèrent à regret le bocage où,

I o6 CHAPITRE VI , LE GAP DES FIANÇAILLES.

comme ils disaient, ik venaient dé s'unir pour la vie. Avant de remonter dans la barque , ils imposèrent à un petit rocher qui, en cet endroit , s'avançait dans le fleuve et terminait File , le nom de Cap des Fiançailles.

M RELIGIEUSE d'aRG£NT£UIL«

Morret animus tenqurrum nostroram ruinarperfeqm^ Quoi matronœ , quot virgules Dei, eijngenua, nobiliaque corpora, his belhUs fuere ludibria!,., Quot monastetia capta I Qiumttefiumorum qquœ hwnano cruore mutatœ sunt!

Dm HiKRpxTTMx L. II y Epist. aa.

« Je me sens saisi d'horreur à Tidée seule de raconter les malhenrs de nos temps... Que de matrones , qae de filles du Seigneur, que de nobles, d*Ulttstrçs personnages ont été la proie et le jouet des barbares !... Que de monastères pris et pillés ! Que de ienves &*ont plus noolé que des eau teintes 4e sang humain! »

Sfunt JiivÔKE, L. n , Épltre 29.

NiTARD, ayant repris des forces, mania ses rames avec plus de vigueur ; la barque fendait l'eau comme un trait : les deux rives semblaient s'enfuir avec tant de rapidité, que l'œil ne pouvait s'arrêter sur aucun objet. Nos deux amants, assis l'un près de l'autre , se serraient mutuellement les mains, se regardaient, ne parlaient

Io8 ^ CHAPITRJÇ VI ï.

point; mais leurs yeux s'entendaient, s'exprimaient leur amour. Nitard chantait.

Ils étaient en face du vîUa^ A'jdrgentoialum % tout récemment détruit par les Normands , lorsqu'un cri aigu, sorti des ruines d'un immense bâtiment', leiir^^fit jeter les yeux sur le rivage; et ils virent, sur les pierres entassées , de ces décombres 7 une femme qui fuyait et paraissait viotemment sgttée. Dès qn'eliè etÉt mis le pied dans la pTaine,. elle courut de toutes ses forces ver5^ le fleuve ^ et y voyant la barque qui voguait au milieu, elle criait en tendant les mains, elle demandait secours. Bientôt après on vit paràître tin homme que son costume faisait aisément reconnsatre pour uh NoBipand. Il avait à la tuàîh iine épée nuej^ ^t courait après la fugitive^, mais non* sans de g^aiids efibrts , car il boi*' tait, et semblait souffrir à chaque pas.

Nitard , aùi cris de cette femme, avait rapproché la barque du rivage par un mouvement naturel, et sans attendre les ordres de son maître : i'vnQoiinue &'élaQ£4 4ai9i3 la barque^ el^ v^t tf^Ilhe^auOK pied^.de$4«iua^i2int3„ qui Uvr^lè- .vQi^taMM boiiité>^ UcJ^ipft à^ lai jpassuirer.r.et: la foiiili ?(^s§cMi| m \ u^Ui^u d'tti)» ; de : leurç In'as j owls ^1:i^ri^;^94a$r i)^ $oa4($n«^ soa cprf)^ dé<-

LA RELIGIEUSE d'aRGÊNTEITJL. ICK)

Le Danois , qui était arrivé* prévue ati.mémê instant qu'elle sur le rivag«^ jeta: sur ies voyà* geuTB des regards courroucés, et ieur dît : a Etrangers, cette femme est mon esclave , rendèz-la*moi , ou craignesr! . • » et il faisait brandir son épée d'un air menaçant ; mais il était trop Idin des voya** geurs pour les atteindre*

Ada&ert, debout au milieu de la.barqpe, le regardant avec mépris, lui répondit. en langue danoise : « Si cette femme est à loi ^ viens la ré«^ clamer ee soir à Charlevanne, £h attetidant^ (je t'ordonne, au nom de Roilon, dont je.sidfl le fils , de remettre ton. épée dai». le fourreau^, et de t'éloigner.» A ce nom révéré de Roilon, la Danois abaissa son arme. H voulut pourtant répliquer , mais un geste d'Adalbert lui imposa s^ilence ; et la barque regagna le rpilieu du fleuve. ' •'•'•

La femme que nos voyageurs avaient accueillie paraissait âgée de vingt- quatre ans au plus; elle était d'une maigreur extrême; ses traits téguliers et nobles semblaient altérés par la terreur et la souffrance. Une longue robe de laine blanche, attachée par une ceinture" de cuir, enveloppait tout son corps. iTn voile, de^ laine blanche aussi, qui couvrait sa tête, avait été déchiré'; il n'en restait que des lambeaux^qui ne lui permettaient plus dé cacher sôil visage. Ade*

ItO dHÂPlTRC Vil.

linde vit bien, d'après son costame, que c'était une religieuse; mais elle ne pouvait s'ex*^ pliquer comment une religieuse avait pu se trouver ainsi seule dans une espèce de désert.

Dès qu'A delinde s'aperçut que l'inconnue avait repris un peu de calme , elle lui dit avec sa douceur accoutumée : « — Nous désirons connaître celle qui déjà excite en nous tant d'intérêt. Si vous n'avez aucun motif pour vous taire , dites-nous qui vous êtes; dites -nous ce qu'il, faudrait faire pour soulager la profonde douleur qui parait empreinte sur vos traits. : ^ i ; .

-^ Ah ! répondit l'inconnue , je .suis, et je fus tbujours malheureuse. Vous allez en. juger ;\car je ne craindrai point d'exposer ma vie entière devant ceux qui m'ont sauvé l'honneqrv» i.

Nitard , qui aimait presque autant à entendre qu'à raconter lui-même des histoires , devint tout oreille à ces mots.

mstoniE D'tmE bata&de de chakles-le-ghauve.

(c Mon nom est Odille , reprit l'inconnue. Le sang des rois francs coule dans -mes veinqs. Une concubine de Charles-le-Chauve , mort il y a quelques années seulement > m'a donné le jour. Le roi , mon père , ne voulant point exciter la jalousie de sa femme Ermentrude , nous relégua.

lA RELIGIEUSE d'aBGEITTÉUIL. 111

hia mère et moi^ dans le couvent dont vous Venez de voir les ruines, et que fondèrent, il y a deux siècles ^ le riche Franc Ermenric et la pieuse Nummane son épouse \ Deux cents femmes jQobles; ou filles de rois l'habitaient. Malheureusement aussi, la discorde s'y introduisit « et, pourquoi le cacherais -je ? un excessif dérèglement de mœurs. Ces religieuses, soumises, par leur institut, à l'abbaye de Saint-Denis, se disputaient les attentions, les hommages des moines, s'arrachaient l'une à l'autre leurs amai^s.

«Je croissais près de ma mère et au milieu de^ cette troupe de femmes , sans trop m'apercevoir de leur conduite. Devenue plus grande » j'attirai à mon tour les regards des moines, nos protecteurs, ou. plutôt nos maîtres. J'eus malheureusement le triste honneur de plaire à l'abbé de Saint -Denis; et ce moine était le favori de notre abbesse. Dès lors elle me prit en haine ^ et ne cessa de me persécuter. Il me fallait souffrir ses railleries et celles de toute la communauté sur l'illégitimité de ma naissance : on me reprochait aussi d'avoir toujours le pUis vif désir de plaire; et, je le dis franchement, j'ignorais tnéme que j'eusse quelque beauté.

«Le roi, mon père, était mort ; ma mère<lispa-

^ Voyez U not« XX.

rtd un jour du couvent , et Ton n*a jamais pu découvrir ce qu'elle est devenue. Je n'avais donc plus aucun appui contre tant de persécutions. J'aurais pu , sans doute , me donner un zélé protecteur dans le puissant abbé de Saint -Denis; mais cet homme , quoiqu'il fût beau et de formes élégantes, m'inspirait un invincible éloignement. Je ne pouvais supporter son orgueil , son hypocrisie; je résistai à ses amoureuses Sn«> stances, et je m'en fis un ennemi.

« Il cherchait l'occasion de se venger de tnes refus, et bientôt la trouva. L'abbesse s'étant plainte de mon arrogance ; de ma continuelle désobéissance, je fus condamnée à la prison. Un matin, quatre religieuses vinrent me saisir dans ma cellule, et me forcèrent de descendré dans un cachot, où le jour ne pétiëtraît qu'avec peiâe par un trou pratiqué dans la Voûte .' ù'eât là que je fus renfemnée. Jfe n*aVâis d'autres meubles qu'un lit et une chaise^ mais on me lâhsa, pour m'ôecnper, une (juenduîile, dé là filasse et des fuseaux. Chaque jour, on venait tiï*àpporter quelque^ ihets grossiers et dé i*éàU.

«^Depuis près dé abc mois je vkài^ dans cette solitude, ignorant ce qui se pkàsait dâhs le couvent et dans le l^este du mondé, Uvfiéé à'mes regrets , à ma douleur , ne trouvant quelque remède à rennui que dans le travail , et de con-

LA RELIGIEUSE d'aRGENTEUIL.^ Ii3

solarion que clans les prières ferventes que j'adressais au Seigneur. '

« Une nuit , je fus réveillée par un effroyable tumulte : il me semblait que des murs s'écroulaient au'dessus ou tout près de la voûte de mon cachot ; de temps en temps aussi , je croyais en*tendre de grands cris , puis des gémissements. Tout à coup y une lueur rongeâtre pénétra dans mon cachot; on aurait cru que les murs en étaient teints dé sang. De quelle horreur j'étais saisie ! mes cheveux se dressaient sur mon front. Je passai dix heures dans des angoisses inexprimables. Une chaleur étouffante remplissait tout le ca<;hot : l'air que je respirais me semblait sortir d'une fournaîse iirdente. Je touchais lés murs; ils me brûlaient les mains. Je ne doutai plus que le feu n'eut pris au. couvent , et que j'aUaia périr, cansumée. . i

«Le jour parut; et quelle fut ma surprise! une lumiène plus libre et pluspiire, et, bientôt après^ les .rayons jnéme du soleil. éclaitrèrent tout mon cachot, où jusque là n'avait jamais pénéù*é qu'un jour douteux. Je m'aperçus bientôt aussi que les murs perdaient de leur chaleur, que l'air devenait plus frais, qu'il n'existait plus rien au dehors qui l'empêchât d'arriver directement jusqu'à moi. Je commençai à espérer que je

Il4 CSAPITAE VJU

pourrais échapper k la tombe où f éUss r^dfermce vivante.

« ratteodis vainemeot qu'on vînt, on me donner la liberté, ou ma ration de vivres acoootumée» Personne ne parut ; mes inquiétudes revinrent plus vives t pins poignantes* « Après avoir « échappé, me disais^je, à un a£Breux incendie, «I suis-je destinée à tnourir dans les tourments c de la faim ! » Jusqu'alors je n'avais pas même songé à m'échapper , à fuir ; mais , par an mou* vemoit subit, je me précipitai vers la porte de nion cachot pour essayer de l'ouvrir. En exa* minant bien la serrure , je crus m'apercevoir que la rouille avait rongé, en grande partie, la gâche qui retenait le pêne, surtout aux deux endroits où elle était enfoncée dans la muraille. Remployai toute la force de naes mains pour la rompre ou l'arracher, je n'y pos réussir; mais me servant d'un de mes fuseaux , comme d'un levier, la gl^he céda, sortit du mut*, et viot tomber au milieu du cachot. Ouvrir la porte, monter l'escalier de pierre par lequel bu m'avait, il y avait six mois , descendue dans ma prison , ce fut pour moi l'af&ire d'un instant. Je me trouvai dans une longue galerie voûtée que je connaissais bien , puisque c'était le lieu destiné aux jeux des nonnes, les jours de fête. Plusieut^s

LA RELIGIEUSE O ARGENTEU1L. Il5

corridors y aboutisàaîent ; j'en parcoariis un , puis un autre ; mais je leâ trouvai tous deux fermés par des éboulements de pierres : mes craintes reconiroeocèrent : « Je n'ai fait autre « chose, me disais-je , (|ue changer une prison a étroite contre une plus vaste ; je n^en mour- « rai pas moins. »

« Il me restait un corridor à visiter : j*y entrai presque sans espoir : il était si obscur ! Terrai quelque temps dans ces ténèbres, e{ j'allais revenir sur mes pas , lorsque je crus voir que , tout au bout , le jour pénétrait par un petit trou. Guidée par cette lumière, je m'avance vers Fissue, que je trouve obstruée par un monceau de pierres. Jp grimpé avec peine jiïsqu'à l'endroit' par t)ù entrait lé jour : à peine pouvàis-jë passer la main dans ce trou ; mais je m^aperçus^ que les pierres qui l'eittôiiraient ; entassées ^ahb ordce , sfe souteiwiîent? à peine^^V j'en jiôtiifeÀÇ quelque»<iines ;^ elles roulèrent aussitôt'Mu éôtè opposé ., î€t le trou s'élargit. En faisant hiuler sari» cessf des pierres^ tantôt de mon côté ,'-Fé plus souvent «de ^aut^e , je formai une ouverture où je pus enfin glisser mon corpj en ram*pant. Oh! quel sentiment j'éprouvai quand, libre, je pus voir le ciel et le soleil qui, dans ce moment, se cachait à ma droite derrière les collines que couvre, jusqu'à leur sommet, l'an-

Il6 CHAPITIIK VU.

tique forêt d'Yvelines *! Je tombai à genoux, et j'adressai à Dieu une prière de reconnaissance. «Je jetai ensuite les yeux autour de moi. Quel triste spectacle ! de hautes murailles nues , noircies par la fum^e ; des monceaux de décombres et de cendres , des longues poutres à demi brûlées , encore fumantes ; quelques colonnes de l'église encore debout , quelques fenêtres» quelques arceaux : voilà tout ce qui restait de ce couvent si taste, si ridie, où j'avais été élevée, qui était le seul lieu du monde que je connusse, mon berceau, mon unique patrie! La plaine qui l'entourait était déserte, silencieuse; je n'y voyais plus un seul (lameau, pas une de ces npmbreuses maisons de carppagne dont elle était naguèr.e parsemée : je di$tinguai seulement, au loin et sqr la llsièr^.d'un bois/ Voisin du fleuve, un amas .de cabapefi .que doâiinaient quelques matons plps élevées, et: mémi^. une église : c'est laïque je résolus d'aller chercher umaaile* .. a Le ^leil venait d^ se cacher : à peine y voyais-]e assez pour. m(^' diriger.; mais je résolus de suivre toujours les bords du fleuve,» bien sure qu'alors je ne .pourrais m'é^rer. Après deux heures, au moins, d'une marche assez pénible, et tremblant d'être rjencontrée par quelque bri-

* Voyez U note XXI.

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